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SOMMAIRE

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1952-1953 : du Boy-scout au militant

SYNOPSIS :

§ Combler le vide... § L’UJRF § AU PCF § Une élection § Premier amour... § Mort de Staline § Les grèves de 53 § La chasse aux “RG” § La crosse en l’air !

§ Combler le vide...

2620.   Le scoutisme déjà ne me suffisait plus ;
            Les camps, les feux de bois, me semblaient incongrus :
            Je lisais des journaux, ceux des grands, je voyais
            Tout ce qui se passait, et alors je pensais
            Que la vie comportait bien d’autres aventures
2625.   Que marcher dans les bois et dormir à la dure.
            Mon père disparu, ma mère inconsolable,
            Mettait parfois encore son assiette à table,
            Et mon frère petit, de cinq ans seulement,
            Requérait de sa part énormément de temps.
2630.   Je me sentais un peu comme vide, inutile,
            Et quand je pédalais pour aller vers la ville,
            Les vers que je faisais étaient moins romantiques,
            Et ils prenaient un tour nettement plus critique !
            Les ouvriers en grève occupant les usines,
2635.   Les défilés criant brandissant figurines,
            De patrons méchants loups, avec de grandes dents,
            Que je voyais passer me semblaient maintenant
            Un peu plus importants que les petits oiseaux,
            Les fleurs, l’harmonica, les chants de matelots !

2640.   Mon grand-frère Daniel me devint un modèle :
            Quand il est revenu de Nancy, un Noël,
            Avec beaucoup de livres, que dans sa mansarde
            Il entasse, et je vois qu’à son mur il placarde
            Le portrait en couleur d’un homme moustachu,
2645.   Je fus très intrigué ; alors, bien entendu,
            Je lui ai demandé qui était celui-là ?
            «  Staline, me dit-il, tu ne le connais pas ?
            C’est le grand dirigeant de l’Union soviétique,
            Successeur de Lénine, au parti bolchevik ! »
2650.   Et comme je voulais en savoir un peu plus,
            Il me tend un livre de ceux qu’il avait lus,
            Me disant : «  C’est Staline qui en est l’auteur ;
            Il est facile à lire, surtout, n’ait pas peur ! »
            Je pris ce petit livre, venant de Moscou ;
2655.   Le titre tout d’abord ne me dit rien du tout...
            “Matérialisme dialectique et historique”
            Mais pourtant le trouvais tout à fait magnifique,
            Et la signature de Staline surtout !...
            Je ne mis pas longtemps à en venir à bout.
2660.   Cet opuscule, paraît-il, n’est pas de lui,
            Mais je ne crois pas que l’on ait fait mieux depuis,
            En fait de vade-mecum, ou de catéchisme,
            Que cette sorte de “digest” du marxisme !

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            À cet âge certains sont tombés à genoux ,
2665.   Saisis par le néant, comme devenus fous...
            Ils ont fait soumission à des forces occultes,
            Ils se sont réfugiés dans le cadre d’un culte.
            On peut dire de moi que c’est la même chose :
            Pourtant si les démarches se ressemblent, j’ose
2670.   Dire que ce n’est pas du même ordre, de lire
            Un ouvrage traitant de la réalité, qui tire
            Ses leçons de la science et de la société,
            Et de penser debout — que de s’agenouiller !
            Staline n’a pas fait mourir bien plus de gens
2675.   Que les dieux ou le Dieu se voulant tout-puissant !
            Et quels que soient ses crimes, si vous lisez bien
            Ce qui est dans ce livre, vous n’y trouvez rien
            Qui ne soit raisonnable, sensé, discutable :
            Ce n’est pas une révélation, une fable,
2680.   Mais une théorie — dont l’emploi détestable
            Ne fut pas autre chose qu’un millénarisme,
            Qui pouvait susciter un certain optimisme !

            Cette lecture-là fut pour moi capitale,
            Car elle m’arrachait au drame familial,
2685.   Tout en me permettant, par la fraternité,
            De retrouver un lien avec la société.

§ L’UJRF

            Je voulus tout de go adhérer au Parti.
            Mais mon frère me dit que j’étais trop petit !
            Il me mit en rapport avec l’“U.J.R.F.”
2690.   Et moi j’allai trouver, des “Éclaireurs”, le chef,
            Pour lui dire que je voulais démissionner.
            Il fut un peu surpris, mais ayant exposé
            Les motifs que j’avais de vouloir autre chose,
            Il m’a laissé partir, d’un air un peu morose.
2695.   À l’ “UJ” j’ai trouvé comme une autre famille
            Et ce n’était pour moi pas une peccadille ;
            Nous nous réunissions dans de sinistres salles
            Prêtées par la mairie ; mais par un froid glacial
            Il arrivait aussi qu’on aille à la maison
2700.   Des parents de celui menant nos discussions.

            Il était chez “Panhard”, où il était tourneur,
            Et pestait sans arrêt contre les contrôleurs,
            Devant qui il devait souvent courber l’échine,
            Car en catimini, ils venaient, à l’usine,
2705.   Avec leur chronomètre, et n’y avaient de cesse
            De mesurer le temps pour tourner une pièce !
            Son frère lui aussi s’était fait embaucher ;
            Par eux j’ai découvert le travail aliéné ;
            Ce que l’on appelait “cadences infernales”
2710.   C’était vraiment pour eux réalité banale...
            C’étaient des ouvriers, et de vrais prolétaires,
            Ils méritaient ce nom, et ils en étaient fiers.
            Il y avait alors une conscience aiguë
            De ce dont aujourd'hui on n’ose même plus
2715.   Parler : être de la classe des exploités !
            Et bien évidemment, alors, la “CGT”
            Avait des adhérents, nombreux, déterminés,
            Et en arrière-plan, les membres du “PC”.
            On me considérait un peu comme “étudiant”
2720.   Un peu petit-bourgeois, mais surtout militant,
            Plus que des “camarades”, j’en fis des amis ;
            Nous n’étions pas nombreux, et une seule fille,
            Je crois bien, elle était de la même famille !
            Le père avait été blessé, aux “FTP”,
2725.   Combattant l’occupant, et en était resté
            Handicapé, et pensionné, et bricolait ;
            Sa femme, très active, elle, qui présidait
            Le “Mouvement des Femmes françaises”, menait
            La maisonnée, avec très peu d’argent, c’est vrai,
2730.   Et la paye des deux garçons y passait !
            Ils avaient droit quand même à de l’argent de poche,
            Qu’on appelait leur “prêt”, car à nourrir leurs proches
            Ils étaient obligés, — à moins d’être mariés.
            C’est sur cette maigre somme économisée
2735.   Que Jacques Coutelet — son nom m’en est resté,
            Un jour, en réunion, nous avait dévoilé
            Le livre qu’il avait pu enfin commander... 
            Il nous le déballa comme un un trésor caché :
            C’était le tome Un des œuvres de Lénine
2740.   Un gros livre relié, sentant la naphtaline,
            Ou l’encre d’imprimé, sur un papier très fin,
            Pour le faire admirer, il l’ouvrit avec soin...

            Je ne suis pas très sûr qu’il en ait jamais lu
            Un grand nombre de pages... j’ai moi-même reçu
2745.   Un peu plus tard celui que j’avais commandé
            Aux “Éditions de Moscou”, tant émerveillé
            Par le prix dérisoire et par la qualité...
            Et il est aujourd'hui dans mes rayons resté !

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            J’avais été alors vraiment impressionné
2750.   De voir ce camarade, si peu cultivé,
            Sacrifier de son argent pour commander
            Un livre, auquel il semblait tellement donner
            D’importance... C’était un peu exagéré,
            Mais à la vérité cela m’avait touché
2755.   Qu’un ouvrier accorde une telle valeur
            Au symbole du livre, à travers son auteur,
            Et j’y voyais l’emblème de ma conviction
            Que les livres menaient à la Révolution,
            Comme, je le savais, et Rousseau et Voltaire,
2760.   Avaient montré la voie aux révolutionnaires !
            De cette Bible-là aujourd'hui je souris,
            Mais avec émotion et non avec mépris...
            On jette maintenant le bébé et le bain
            L’idée avec les crimes subis, inhumains,
2765.   Commis par des tyrans moustachus ou obèses,
            Mais l’équité voudrait aussi que l’on soupèse
            Le nombre de victimes de la “liberté”
            Version américaine, au Vietnam, en Corée...
            Quoi qu’il en soit, pour nous, vraiment, à cette époque,
2770.   Le “goulag” nous était inconnu : qu’on se moque
            Est facile, mais nous n’avions pas de raison
            A priori de croire que nous nous trompions...
            Pour ma part je dirai comment j’ouvris les yeux
            Un peu plus tard — sur ce monde si radieux !

§ AU PCF

2775.   À quinze ans cependant, pour mon anniversaire
            J’obtins de la “Fédé”, par extraordinaire
            Le droit de devenir adhérent du “PC”.
            Ce sigle n’était pas encore dévoyé
            Pour devenir symbole des ordinateurs
2780.   D’une firme dont j’ai toujours eu grande horreur !

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            Je retrouvais d’aillleurs d’anciennes connaissances
            Ayant aussi quitté “l’UJ” en déshérence :
            Notre “Cercle de jeunes” devint la “cellule”,
            Nommée “Casanova” et faisait des émules !
2785.   Nous avions quelque temps vendu au porte à porte
            ”L’Avant-Garde” et c’était maintenant de la sorte
            Une suite normale à nos activités :
            Le dimanche matin, c’était “l’Humanité”.
            Nous montions les étages dans les “HLM”
2790.   Pour aller proposer le journal, et de même
            Distribuer des tracts pour la “Paix au Vietnam”
            Ce qui parfois faisait que quelques belles âmes
            Nous claquaient porte au nez, et nous vitupéraient
            Comme “agents de Moscou” — mais on en rigolait !

§ Une élection

2795.   Avec toute la verve du nouveau venu
            Je suscitai la liste du futur élu,
            Pour les municipales de cette année-là :
            La liste soutenue par “le Parti” gagna
            Et le Maire, ce fut le facteur du pays,
2800.   Celui que nous avions évidemment choisi !
            J’avais su le convaincre de se présenter
            Même si ce gamin l’avait bien étonné...
            Mais il me connaissait, ma mère Secrétaire
            De la Mairie, à lui avait souvent affaire,
2805.   Car il était aussi un peu “tambour de ville” :
            Pour un facteur c’était évidemment facile
            De porter les papiers à leurs destinataires
            Il n’était même pas besoin de les faire
            Timbrer ! Ma mère trouvait mon rôle bizarre,
2810.   Mais cela me servait auprès de lui, Wafflard,
            Que je sois un gamin dont il connaissait bien
            La mère, et de ce fait, m’avait serré la main.

            L’année cinquante trois fut celle qui, pour moi,
            Représenta vraiment deux choses à la fois :
2815.   La politique dans laquelle je m’investis,
            Et les premiers élans de mon amour, aussi,
            Pour celle qui devait accompagner ma vie,
            Pendant plus de dix ans — et pourtant mal finit.

§ Premier amour...

            Je l’avais remarquée depuis mon “pigeonnier”
2820.   La mansarde où je m’étais, bien sûr, installé,
            Quand ma mère était devenue la Directrice
            À Champigny, — et enfin put quitter Saint-Brice,
            Où nous étions vraiment tellement à l’étroit,
            Heureux d’avoir enfin une chambre pour moi !
2825.   Je l’avais vue passer : elle allait à l’église
            Derrière la Mairie, à des heures précises :
            Sa mère très pieuse, lui avait délégué
            Le soin de s’occuper des travaux ménagers,
            Au nom de la paroisse et pour qu’en ce saint lieu
2830.   Chaque jour soit fleurie l’image du bon dieu.
            Je ne fréquentais pas ce genre d’endroits-là,
            Et cela m’ennuyait un peu qu’elle y allât.
            Mais je l’avais trouvée, la croisant, si jolie,
            Que j’en avais été ému, et un peu interdit...
2835.   Et depuis je guettais, grimpé à ma fenêtre
            L’heure exquise à laquelle elle devait paraître !
            Ma lucarne étant haute, j’avais eu l’idée
            D’un périscope, et j’avais vite bricolé
            Avec du carton et quelques bouts de miroirs,
2840.   Un instrument qui me permettait de la voir
            Quand elle s’en venait par derrière chez nous
            Sans avoir le besoin de me mettre à genoux
            Sur la tablette de la fenêtre, et surtout,
            Je pouvais travailler à ma table, en dessous...
2845.   Après un temps de ce voyeurisme innocent,
            Je résolus d’aller la rencontrer, faisant
            Ma promenade, par hasard, à ce moment.
            Mais je ne pus rien dire, j’étais trop ému,
            Elle me dit : «  Alors qu’est-ce que tu fais là ? »
2850.   Car nous nous connaissions, bien sûr, on se voyait
            Parfois quand, avec ma soeur, le soir, on allait,
            Jusqu’au bout de la rue, là où elle habitait ;
            Et elle avait été l’élève de ma mère,
            En “Fin d’Études”, quand moi, je ne pensais guère
2855.   Encore aux jeunes filles, mais au “Tour de France” !
            Elle ne fut pourtant pas étonnée, je pense,
            De me voir essayer de vouloir lui parler :
            Elle avait bien compris que j’étais fasciné...
            Elle me fit un signe de tête, et partit :
2860.   Je ne la suivis pas jusqu’à la sacristie !
            Longtemps de ces “rencontres” me suis contenté,
            Mais je lui écrivais des strophes enflammées
            Que j’osais lui donner, l’air de rien, dans la main
            Et j’attendais toujours qu’elle réponde — en vain !

2865.   Des mois passèrent dans ce jeu de cache cache,
            Et les poèmes s’entassaient avec les taches
            Des pleurs que me causaient cette désinvolture ;
            Heureusement j’avais bien d’autres aventures
            Qui pour être, quand même, un peu sentimentales,
2870.   Ne prenaient pas l’aspect d’une femme fatale :
            Mais plutôt les contours de ce monde ouvrier
            Dans lequel je m’étais tellement impliqué.
            Et les poèmes d’amoureux transi, langui,
            Cédaient de plus en plus la place à des écrits
2875.   Rimés, mais pleins de rage et de révolution !

§ Mort de Staline

            Et puis, au mois de mars, cette disparition
            Qui pouvait constituer une belle occasion
            De rompre ce qui fut une grande illusion ;
            Staline mort, j’en fus, c’est vrai, très affecté :
2880.   Je vendis le journal du jour, à la criée,
            Ce fut pour moi une nouvelle déchirure
            Moins intime, extérieure, mais pourtant très dure.
            Je ne soupçonnais pas encore ce qu’on sait ;
            Même “la réaction” entonnait les couplets
2885.   Sur le “Grand Maréchal”, et personne n’osait
            Dans les journaux du moins, la guerre étant trop près
            Encore comparer Hitler au “Petit Père”,
            Et mon militantisme alors n’en souffrit guère :
            Les combats à mener étaient clairs, évidents,
2890.   C’était l’Américain le nouvel occupant !
            Mais je ne pouvais plus, certes, m’identifier
            Aux fonctionnaires du “politburo” nommés
            Pour remplacer, l’un après l’autre, le héros :
            Je les trouvais quand même tristes et falots.

§ Les grèves de 53

2895.   Cette année-là, durant l’été cinquante-trois,
            Il y eut de grandes grèves durant un mois.
            C’étaient des fonctionnaires, d’abord des postiers,
            Bientôt suivis par de nombreux corps de métiers.
            Nous étions sur les dents, tous ceux de la cellule,
2900.   Refusant de nous laisser dorer la pilule,
            Par le gouvernement, et ses atermoiements,
            Nous soutenions, bien sûr, le mouvement,
            Même si, je crois bien c’était surtout “FO”
            Et non la “CGT” qui était aux fourneaux !
2905.   Pendant plus de huit jours, je m’en souviens fort bien,
            J’ai causé à ma mère encore du chagrin :
            Je ne dormais même plus à la maison du tout
            Je campais dans un coin, avec ceux de chez nous,
            À la “Bourse” — mais celle “du travail”, bien sûr,
2910.   Pour être toujours là, prêt en cas de “coup dur”,
            Et aller le matin, toujours de très bonne heure,
            Aux portes des usines, portant des haut-parleurs !
            Un matin nous étions devant “Goulet-Turpin”,
            Et le piquet de grève ne tenait pas bien
2915.   Devant ceux qui voulaient quand même travailler.
            J’avoue,  je me disais : «  Où est la liberté ?”
            Mais mes réflexions furent vite oubliées
            Quand arriva une escouade de policiers
            Et nous ne voulions pas nous faire bastonner !
2920.   Nous nous sommes enfuis courant vers le “QG”
            La “Bourse du travail”, encombrée de vélos,
            Car ce jour s’y tenait meeting des métallos.

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§ La chasse aux “RG”

            Nous les jeunes avions une mission spéciale
            Celle de débusquer les “RG” dans la salle...
2925.   Nous avions vite appris comment les reconnaître,
            Même s’ils s’arrangeaient un peu pour apparaître
            Comme des ouvriers : on les voyait noter
            Des choses dans un petit carnet dissimulé
            Dans une poche de leur imperméable,
2930.   Et nous poussions alors des cris épouvantables :
            «  Dehors, vous les RG ! On vous a reconnus ! »
            Et l’orateur riait, comme n’en pouvant plus,
            Et s’esclaffait la salle, et le type, penaud,
            Se faisait tout petit, et se sentant de trop,
2935.   Se faufilait bien vite pour prendre la porte,
            Mais nous le poursuivions même avant qu’il ne sorte
            Et ensuite, à vélo, en douce, le suivions
            Pour repérer le numéro de la “traction”
            Garée un peu plus loin, dans quelconque ruelle,
2940.   Tous feux éteints cachée derrière des poubelles,
            Et cette fois c’est nous, jouant aux détectives
            Qui notions les détails, la plaque distinctive :
            Cela intéressait ceux de la “CGT”
            Les “gros bras” du Service d’ordre, réputés
2945.   Pendant les manifs pour leur efficacité...

§ La crosse en l’air !

            Un jour que nous n’avions personne à pourchasser,
            Nous étions bras ballants sur le trottoir bondé,
            On entend puis on voit des camions tout là-bas...
            Des camions militaires ! C’est le branle-bas
2950.   On se demande bien si c’est un coup d’état ?
            Si le Gouvernement apeuré, n’essaie pas
            De nous intimider, ou bien nous écraser,
            Faisant comme à Fourmies, sur la foule tirer ?
            Et voilà les soldats dans les camions ouverts,
2955.   Qui passent devant nous, levant la crosse en l’air !
            Tout le monde applaudit, on les entend chanter
            Les paroles célèbres du chant de Pottier !
            C’est l’allégresse générale, on crie partout :
            «  Les soldats avec nous ! L’armée est avec nous ! »
2960.   Je me sens Gavroche, mais pas assez idiot
            Pour en tomber par terre, le nez dans le ruisseau !
            Ce jour-là j’ai bien cru à la “Révolution”,
            Aux lendemains qui chantent, à la libération
            De tous les opprimés, des damnés de la terre,
2965.   Mais ce ne fut, bien sûr, qu’un triomphe éphémère.
            Ma déception fut grande, j’avais bien compris
            Que tous ne pensaient pas comme moi, au “Parti” ;
            Que le peuple n’est pas une mèche allumée
            Par de simples discours, fussent-ils enflammés,
2970.   Pour que soudain éclate la déflagration
            Qui pourrait transformer d’un seul coup la nation !
            Revenu dans ma chambre avec désillusion
            Je lus les historiens de la Révolution :
            La “Grande”, la française, et puis la bolchevique,
2975.   Et je vis que souvent des idées mirifiques
            Prenaient subitement des routes imprévues,
            Fort éloignées de celles qu’on avait voulues...
            Je me souvins de cette époque, bien plus tard,
            Quand je devins un peu soixante-huitard :
2980.   Je ne crus pas vraiment que les pavés jetés
            Les vitrines brisées, boutiques mises à sac,
            Les voitures brûlées dans la rue Gay-Lussac
            Suffiraient à produire une “révolution” :
            Comme en “Cinquante-trois” — gare aux désillusions !