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SOMMAIRE

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1953-1954 : l’École Normale

SYNOPSIS :

§ L’entrée à l’EN § La musique § Le canular littéraire § Mes études § Retour du politique § L’Affaire Marty-Tillon § La “cellule” de l’EN

§ L’entrée à l’EN

2985.   Le métier de poète n’étant pas très sûr,
            Celui de militant, quand on est pur et dur,
            N’ayant pas d’avenir, il me fallait choisir
            Un métier qui aux deux puisse donc convenir.
            Grand-père instituteur, et mère institutrice,
2990.   Un grand-frère déjà complétant l’édifice,
            Je le suivis encore une fois à la trace,
            Et passai le Concours à une bonne place.
            J’étais comme à l’armée nourri, blanchi, logé,
            Moyennant un contrat de servir dix années...
2995.   C’est ainsi qu’en octobre de cinquant trois
            Ma mère m’emmena, avec tout mon barda
            À la porte de la vieille “École Normale”
            Sise dans un ancien couvent, — paradoxal
            Pour l’antre diabolique de ces “Instruisous”
3000.   Comme nous appelaient les bourgeois parisous
            Ceux qui se rengorgeaient d’être entrés à “Normale”,
            La vraie, la seule étant d’ordre professoral !

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            Nous n’étions pas pourtant logés comme des moines,
            N’avions pas à manger que des flocons d’avoine,
3005.   Même si la tradition imposait qu’on critique
            L’intendant accusé d’intentions maléfiques.
            Le dortoir d’autrefois divisé en recoins
            Par des panneaux sans portes, chacun dans son coin,
            Ne nous offrait vraiment que peu d’intimité ;
3010.   À dix heures du soir, plus d’électricité  !
            Chacun avait sa lampe, alors on les sortait
            En se cachant, car c’était interdit, on pouvait
            Ainsi continuer à lire encore un peu...
            En fait, le surveillant, pas des plus sourcilleux
3015.   Faisant semblant de croire qu’il ne voyait rien,
            Quand il faisait sa ronde, et nous le savions bien !
            C’est ainsi que je lus “Le Capital”, Hegel
            Puisque Marx lui avait décerné le label
            De philosophe à prendre avec tout le sérieux
3020.   Que lui-même accordait à ces propos spécieux ;
            Plutôt que la “Phéno” je lisais la “Logique”
            Dans laquelle je pris la formule magique
            Dont je fis pour moi-même cet alexandrin
            Que je citais souvent, et maxime devint :
3025.   “Toute chose toujours, en son contraire change”
            Et jusqu’à aujourd'hui ce propos qui dérange
            Me semble être sorti comme d’une Pythie
            Tellement je lui trouve valeur infinie :
            C’est la vague, son creux et son faîte mousseux,
3030.   C’est la pointe qui fait de la crique le creux
            C’est la nuit, c’est le jour, c’est la vie et la mort
            La peur et le bonheur, le grand large et le port !

§ La musique

            Mon grand frère Daniel, alors maître d’école,
            Venait de s’acheter sur son premier pécule,
3035.   Un poste de radio et un électrophone :
            La marque m’est restée, et c’était “Supertone” !
            Il l’avait installé dans sa mansarde, en haut
            Tout près de la mienne, à Champigny, et bientôt
            Les samedis en revenant à la maison
3040.   J’entendais la musique à travers la cloison...
            Je demandai, bien sûr, de quoi il s’agissait
            Et Daniel me montrant la pochette disait :
            «  Ce sont les concertos qu’on dit “Brandebourgeois”
            De Jean-Sébastien Bach, regarde, tu le vois ? »
3045.   Je ne connaissais pas l’homme — mais sa musique
            En un instant me prit, me transporta, magique...
            Je devins comme “accro” de tous ces concertos,
            Où je ne trouvais pas une note de trop,
            Les écoutant, réécoutant, sans me lasser,
3050.   Quand par chance Daniel avait dû s’absenter !

            Aussi quand à “l’EN” je fis la connaissance
            Des amoureux de la musique, en connivence,
            Nous fîmes un travail digne du Château d’If :
            Nous avons peu à peu le soir, avec nos griffes,
3055.   Élargi le trou qui donnait depuis une remise
            Sur une pièce obscure, en mouillant nos chemises !
            Une fois le passage suffisant pour nous,
            Ayant évacué quelque peu de cailloux,
            Et bien caché le trou derrière une étagère
3060.   Ce fut le lieu secret de nos petits concerts :
            Certains au violoncelle, ou bien au saxophone,
            Ou bien en écoutant sur un vieux gramophone
            Ramené de chez lui par un des conjurés,
            La “neuvième” ou le “clavecin bien tempéré” !
3065.   Mais nous n’y allions pas que pour de la musique :
            Nous allions étudier dans ce lieu troglodyque,
            Où le silence et la bougie faisaient ouvroir
            Car les salles d’étude étaient fermées le soir...
            Et c’est dans cet endroit que je pus composer
3070.   Ce qui me valut vite la célébrité...

§ Le canular littéraire

            Nous avions un très bon professeur de français,
            Rigoureux, plein d’esprit, et qui nous imposait
            Un travail de lecture et de dissertation :
            Il répondait au nom de Monsieur Castillon.
3075.   Je buvais ses paroles, et grâce à lui je pense,
            J’ai appris l’essentiel, grâce à sa compétence.
            Nous en étions au temps de Ronsard, Du Bellay,
            Et ces deux auteurs-là, je les appréciais.
            Le sujet proposé était cette fois-ci
3080.   Une prosopopée entre les deux amis :
            Nous devions rédiger un dialogue précis
            Sur leur façon de concevoir la poésie...
            J’avais déjà écrit quelque peu ce dialogue
            Quand l’idée m’est venue de le faire en églogue :
3085.   Je trouvais beaucoup plus amusant de l’écrire
            En vers alexandrins, et ce fut un plaisir !
            Je poursuivis longtemps, le soir, à la lanterne,
            Là où nous nous cachions, comme en une caverne,
            Où la bougie, le noir, me donnaient l’illusion
3090.   D’être un peu l’un et l’autre en leur élocution,
            De ces deux grands poètes, et j’avais décidé
            De faire comme si Ronsard, sitôt rentré,
            Avait, en vers, bien sûr, entrepris le récit
            De la conversation avec son grand ami.
3095.   Depuis longtemps j’avais l’habitude des vers,
            Et ceux-ci, avec leur petit côté pervers
            Me stimulaient beaucoup : je n’écrivis pas moins
            De cinquante quatrains de bons alexandrins.
            Et pour pousser plus loin cette plaisanterie
3100.   Je composai l’introduction, en vers aussi,
            De ma dissertation, en prétendant avoir
            Par extraordinaire, trouvé un grimoire
            À la bibliothèque, et dedans, un feuillet
            Signé dudit Ronsard, dans lequel il avait,
3105.   En vers fait le récit de sa conversation
            L’avant-veille, à la porte de l’institution,
            Collège Coqueret, qu’ils fréquentaient tous deux !
            Et pour continuer mon canular, un peu,
            Un Montaigne lui-même, à l’appui, je citais
3110.   Disant que dans le livre “IV” des “Essais”
            Il évoquait ce poème... Et j’avais inventé
            Une autre référence dont la grossièreté
            Devait suffire à révéler à un lettré
            Que tout cela n’était que blague de potache :
3115.   Je prétendais que Sainte-Beuve, avec panache,
            Dans ses “Causeries du Mardi” citait ce texte
            Et que cela m’avait fourni un bon prétexte,
            Pour ne pas me livrer au travail demandé,
            Et qu’il suffisait bien que je l’aie recopié !

3120.   Le jour de la remise des dissertations
            J’avais beaucoup de peine à donner l’impression
            Que ma copie était tout à fait ordinaire
            Et non sans jubiler — ô combien téméraire !
            La semaine qui suit, nos copies corrigées,
3125.   En début de séance, nous sont distribuées...
            Je fus saisi d’effroi, voyant le rouge dont
            La mienne était couverte, et l’appréciation
            Surmontée de “Zéro”, qui énonçait ceci :
            (J’en ai gardé mémoire, et peux le dire ici
3130.   Même si je la retaille, en vers, évidemment
            J’en ai bien conservé tous les “mécompliments” !)
            «  Cette heureuse trouvaille certes, vous honore.
            Mais je ne puis pourtant noter un tel trésor.
            Vous voudrez bien refaire la dissertation,
3135.   Et vous viendrez me voir à la récréation. »

            Je m’en fus, ahuri, et penaud, le trouver.
            Il me réitéra l’ordre de composer
            Me donnant huit jours seulement pour le refaire
            Sinon, cette affaire serait disciplinaire.
3140.   Je sortis effaré, déçu, et même révolté :
            Je décidai de ne rien faire, et d’affronter
            Cette grave injustice que je ressentais...
            La semaine suivante, je me présentai
            Et quand il demanda pourquoi je refusais
3145.   De refaire le travail que je n’avais pas fait
            J’éclatai, cette fois, en lui disant : «  Monsieur
            Mes cinquante quatrains, c’est un travail sérieux !
            Pourquoi le refuser ? J’y ai passé du temps ! »
            Soudain il devint blême, et me considérant,
3150.   Il bégaya : «  Ah bon, parce que... c’est donc vous... ? »
            Et je lui dis, «  Monsieur, mais comment pouvez-vous
            N’avoir pas vu que j’inventais des références ?
            ”Causeries du Mardi”... mais sans désobligeance,
            Le “Livre IV” aussi, c’était tellement gros !
3155.   Je croyais plaisanter, et j’obtenais zéro ? »
            Il reprit ma copie — et fébrile me dit :
            «  Ne parlons plus de ça — Je vous ai mal compris. »
            Le lendemain au cours, il posa ma copie
            En passant près de moi, et aussitôt je vis
3160.   Un “Dix-huit” gribouillé par dessus le zéro,
            Et tout son commentaire rayé — sans un mot.

§ Mes études

            C’est tout à son honneur, il ne me tint rigueur
            D’avoir sans le vouloir mis à mal son honneur,
            Lui qui exigeait tant, mais corrigeait aussi
3165.   Toujours avec grand soin, nos épaisses copies.
            Il m’autorisa même à venir écouter
            Le cours qu’il assurait dans la deuxième année,
            Et il me fit donner la responsabilité
            De la bibliothèque, en charge du fichier !
3170.   Au lieu chaque matin, de balayer l’allée
            (Car nous avions chacun un rôle attribué)
            Je m’installais tranquille au milieu de vieux livres
            Et je lisais, lisais, cela m’aidait à vivre
            Loin de chez moi, des miens, et de ma dulcinée,
3175.   Même si j’attendais bien longtemps son courrier...
            Je lisais tout ce qui me tombait sous la main :
            La Bible, avec beaucoup de textes des Anciens,
            Et j’allai de Bergson à Teilhard de Chardin
            Je relisais Hegel, devenais pascalien,
3180.   Je lisais des poètes, mais peu de modernes :
            Le fonds datait un peu, avec quelques badernes...

            Nos professeurs étaient assez exceptionnels :
            Histoire, géographie, et Sciences Naturelles,
            Même si nous trichions un peu parfois, c’est vrai
3185.   Pour les devoirs “surveillés” — quelle plaie !
            Je suivais tous les cours avec avidité :
            J’aimais bien le labo aux tables carrelées,
            Et en biologie comme en anatomie,
            En chimie organique et puis tutti quanti
3190.   J’y ai appris par cœur quantité de notions
            Qui ont toujours nourri mes propres réflexions.
            Mais en mathématiques j’étais installé
            Dans la posture idiote de la nullité ;
            Derrière des bouquins, je lisais, bien caché,
3195.   Et demandait de l’aide à de bons camarades
            Pour éviter d’avoir à subir l’algarade
            Du professeur qui me traitait un peu de haut,
            Comme un “lettreux” prétentieux et idiot.
            Je ne me vante pas de mon comportement ;
3200.   Mais quand on aborda le calcul intégral
            Ce qui chatouillait ma fibre philosophale,
            Je demandai à lui parler, voulant savoir
            Ce qu’il pensait de la maîtrise du hasard...
            Il me dit seulement : «  Eh bien vous, Jacquesson,
3205.   Il est temps de vouloir écouter mes leçons !
            Faites vos exercices, et alors, nous verrons ! »
            Je n’ai jamais pensé que de cette façon
            Il montrait grande qualité pédagogique !
            Intéresser les gens à la mathématique
3210.   Ne consistant peut-être pas à repousser
            Ceux qui, comme moi, étaient intéressés
            Par la concomitance de la réflexion
            Et de simples méthodes de calculation !
            Ce qui pourtant manquait à ma satisfaction,
3215.   C’est que cette École Normale de Châlons
            Était vouée aux “Sciences Expérimentales”,
            Ce qui signifiait l’exclusion fatale
            De la philosophie — quant à s’inscrire au Bac...
            J’ai dû plaider ma cause en des détours opaques
3220.   Et beaucoup de papiers, pour que l’année suivante,
            En dépit des oukases et contre toute attente,
            Je parvienne à m’inscrire, à titre individuel,
            En “Philo”, à l’EN, un choix inhabituel !

§ Retour du politique

            Nous n’étions pas au bagne, mais la liberté
3225.   Ne nous était donnée que de façon réglée ;
            Il y avait encore un parfum de couvent
            Dans cette école avec ses très vieux bâtiments.
            Nous n’avions qu’une heure de sortie en ville
            Le soir avant dîner ; et c’était difficile
3230.   De la respecter... mais le “mur” était là,
            Et la première chose qu’on nous enseigna
            Entre co-détenus, c’était l’endroit choisi
            Par des générations d’élèves dégourdis :
            Les traces de souliers sur le mur en question
3235.   Marquaient le bon endroit sans une hésitation...

§ L’Affaire Marty-Tillon

            Je n’avais pas envie de traîner dans les rues,
            Mais je voulais reprendre le contact perdu
            Avec les camarades, et pour les réunions
            Il me fallait sortir — sans autorisation !
3240.   Je pris donc le chemin, souvent, du “monte-en-l’air”
            Pour aller retrouver la cellule ouvrière
            À laquelle j’étais affecté maintenant.
            Mais sitôt adhérent, j’avais eu des instants
            De doute sur certaines curieuses pratiques,
3245.   Que l’on peut qualifier de très bureaucratiques.
            Depuis un an déjà, Marty, dont nous avions
            Admiré, à “l’UJ” les rudes positions
            Avait été exclu — et dans des conditions
            Qui m’avaient étonné, sans grande explication...
3250.   Un soir, je m’en souviens, à Fère-Champenoise,
            Je dormais dans la même chambre à comtoise,
            Que mon frère Daniel, déjà cadre au Parti,
            Et qui revenait tard, par le train de Paris,
            Je guettais les aiguilles et son apparition
3255.   Quand j’entendis enfin le bruit de sa “traction”.
            Sur la pointe des pieds, il arrive, et me dit :
            «  L’affaire de Marty et Tillon, c’est fini !
            On a exclu Marty, Tillon est en sursis. »
            Je restai un instant comme d’effroi saisi
3260.   Tellement était grande la réputation
            Et tellement brutale la condamnation
            De celui qui était “Héros de la mer Noire” !
            J’avais eu, oui, vraiment de la peine à le croire...

§ La “cellule” de l’EN

            J’avais donc quelques doutes sérieux, désormais
3265.   Sur la façon dont “le Parti” se comportait,
            Et devins peu à peu un membre “fractionnel”,
            Un clandestin, en fait, un “oppositionnel”.
            Car m’étant abonné au bulletin “UNIR”
            Que Marty et Tillon me faisaient parvenir,
3270.   Sous le manteau, je n’en faisais pas moins,
            Le travail militant ordinaire, avec soin !
            Je recrutai bientôt, dans les rangs normaliens,
            Quelques uns parmi ceux que je connaissais bien
            Et je pus un moment former une cellule,
3275.   Mais dont l’influence resta ridicule  !
            Nous allions néanmoins, le dimanche matin,
            Vendre “L’Huma-Dimanche”, en clandestins.
            Me revient à l’esprit un cocasse épisode
            Lié à cette activité, fort peu commode ;
3280.   Nous cachions un jour ou deux dans ma valise
            Comme une très rare et précieuse marchandise
            Les quelques exemplaires de journaux à vendre.
            Mais un beau jour notre Intendant, ce scolopendre,
            Ouvrit la chose, et vit, et la porta au Directeur.
3285.   Qui convoqua le lendemain le possesseur... 
            J’étais évidemment gravement ennuyé
            Je me voyais déjà longuement consigné !
            Mais ayant aperçu l’objet incriminé
            Posé sans précautions dans la pièce à côté
3290.   Du bureau du “Patron”, il m’est venu l’idée...
            Nous avons chiffonné tout un tas de papiers,
            Et le soir en allant sur la pointe des pieds
            Nous avons remplacé les journaux défendus
            Par les fraîches nouvelles de turlututu !
3295.   Quand le “Patron” ouvrit au nez de l’intendant
            La valise suspecte, et vit son contenant,
            Il eut un fin sourire, et je crois, ce brave homme,
            Ne fut pas très fâché de cette fin, en somme !