prev

SOMMAIRE

prev

1955 : Amours clandestines

SYNOPSIS :

§ Geneviève G. § La Chute de la maison G. § La “Motobécane” § Le “Vespa” § Heureux événement ? § Je quitte l’EN  !

§ Geneviève G.

            Dès ma deuxième année à l’École Normale,
3300.   J’avais trouvé déjà mes journées bien banales,
            Et malgré les plaisirs de la littérature,
            Cette vie provinciale offrait peu d’aventures.
            L’éloignement aussi me pesait, désormais,
            Car je ne pensais plus qu’à celle que j’aimais.
3305.   J’avais continué profitant des “décales
            À rencontrer la demoiselle dominicale
            Puisque chaque dimanche matin, de bonne heure,
            Je savais qu’elle passerait, pour mon bonheur,
            Et que nous pourrions alors, causer un peu,
3310.   Sur le chemin qui menait au Bon Dieu...

            Quand elle m’avoua, un jour à demi-mot,
            (Ce qui ne fit pas peu pour flatter mon ego !)
            Que ce service, en fait n’était plus nécessaire,
            Le curé ayant pris quelque autre que sa mère 
3315.   Pour veiller au ménage des bancs de l’église,
            Et si elle était là, à cette heure précise,
            Ce n’était que pour moi !... Alors j’en profitai
            Pour en demander plus, et comme elle hésitait
            Je la raccompagnai tout au bout de la rue,
3320.   Là où elle habitait, me gardant d’être vu !

            Peu à peu nous étions devenus des complices :
            Nous n’avions plus besoin de mensonge factice
            Pour aller deviser, jusqu’à nous enlacer,
            Sur un banc, un talus, — mais il fallait rentrer.
3325.   Revenu à l’EN, je prenais mon stylo
            Et j’écrivais des pages, des pages, aussitôt
            Elle répondait peu, j’implorais, c’était beau !
            Mes poèmes avaient les accents du héros,
            Et quand je revenais, du train je la guettais
3330.   Nous prenions l’autobus, ou tout brinqueballait...
            Ce qui me permettait de la serrer de près !
            Je fus même introduit un jour dans sa maison ;
            Je fis la connaissance du frère et des soeurs
            Et la mère me fit vite du fond du cœur
3335.   Sur sa famille, son passé, des confidences,
            Qu’on eût pu appeler “Grandeur et Décadence” !

§ La Chute de la maison G.

            Elle avait disait-elle, eu un parent lointain
            Qui fut célèbre comme napoléonien.
            Cet homme avait été l’aide de camp de Ney,
3340.   Et ses parents avaient eu de lui un buffet
            Rempli de souvenirs, mais de pièces aussi
            Ils avaient donc vécu aisés, et sans soucis,
            Ouvrant une boutique de “frivolités”
            Boulevard Magenta, qui était réputée ;
3345.   Et ce fut bientôt elle qui en hérita,
            Ses parents disparus. Quand elle remarqua
            Un homme en uniforme de chauffeur de Maître,
            Qui venait acheter des corsets, et des guêtres,
            Sa prestance, sa voix, la mirent en émoi.
3350.   Elle lui plut, la courtisa et l’épousa...

            Mais ayant pour cela dû quitter son emploi,
            Et voyant dans Paris les travaux sur les voies
            Il emprunta beaucoup, se fit entrepreneur
            En travaux de voierie — et ce fut son malheur.
3355.   Un soir, une voiture d’un homme important
            Sur un grand boulevard, eut un grave accident,
            Sur un de ses chantier, pas assez éclairé...
            Procés fut intenté, et il fut condamné :
            Pour payer les amendes, les frais, les débits,
3360.   On dut vendre boutique, et les meubles aussi !
            Sans le sou, ils ont fui, ils ont quitté Paris,
            Et avec deux enfants, échouent à Champigny.
            Le bel homme se fit ouvrier de fonderie
            Le costume changea et la casquette aussi,
3365.   Et la gueule du four, tel le Moloch, voulut
            Qu’il trouve réconfort dans les bouteilles bues...
            Déclassé, mi-clochard, certains soirs, je l’ai vu
            Arrivant à vélo, chuter au caniveau.
            Les enfants se moquaient de lui, mais dans son dos ;
3370.   À table on ne mettait plus d’assiette pour lui,
            Il mangeait dans un coin, et comme un chien, soumis.

            Cette histoire vécue, si banale, et tragique,
            Je la raconte ici, car pour moi, elle explique
            Ce qu’il en adviendra de mes amours d’antan,
3375.   Mais il n’est pas le temps d’en dire plus avant.

§ La “Motobécane”

            Mon père en s’en allant avait laissé en plan
            Le projet caressé par lui depuis longtemps
            De remettre en état cette “Motobécane”
            Qui, avec moi derrière, était tombée en panne.
3380.   Nous roulions ce jour-là du côté de Vertus,
            Et soudain le moteur, d’un coup sec, s’était tu,
            Roue arrière bloquée, on a failli tomber !
            Et mon père soucieux, ayant examiné
            La chaîne, la courroie, le poussoir de soupape,
3385.   Conclut que c’était là notre dernière étape...
            Nous fîmes le trajet qui restait jusqu’à Fère
            Tous deux dans un camion tranportant des laitières,
            Vers la fromagerie, où travaillait “Nénette”,
            Qui nous vit arriver étonnée, et inquiète !

3390.   Tout était démonté, rangé, étiqueté
            Piston et vilbrequin, et cylindre rayé...
            Et quantité d’écrous, de rondelles, boulons,
            Dans de petites boîtes de sucre, de bonbons,
            Et les plus gros morceaux, le carter, le chassis
3395.   Dans des caisses de bois étaient rangés aussi.
            Depuis longtemps déjà je regardais cela
            Avec morosité, avec envie déjà,
            De pouvoir enfourcher la moto de papa...

img

            Je connaissais déjà un peu la mécanique,
3400.   Car depuis tout petit, plutôt que la musique
            —  mon grand frère Daniel, s’exerçant au violon,
            Provoquant de nous autres des protestations ! —
            Je préférais aller bricoler à la cave
            Où mon père lui-même avait rangé l’épave.
3405.   Je l’avais bien vu faire, autrefois, mais pourtant
            Mon savoir pour cela était insuffisant !
            J’avais parlé de ça au père Coutelet,
            Que je connaissais bien, et dont les fils étaient
            Les tourneurs de “Panhard”, de ma “cellule” ancienne
3410.   Demeurés mes amis, quand je fus à l’EN.
            Lui-même avait été aide-mécanicien
            Sur les chars de Renault, et s’y connaissait bien ;
            Il était donc venu examiner tout ça,
            Et ayant réfléchi, alors il s’engagea
3415.   Moyennant que je puisse financer les pièces,
            A remettre en état ce qui était en caisses !
            Ma mère à qui cela rappelait tant mon père
            Contente et attristée, accepta cette affaire :
            Le père Coutelet vint avec la remorque,
3420.   Où nous avons chargé tout, de bric et de broc.
            Ce fut pour moi bien sûr une très longue attente :
            J’allais souvent à Reims, étant à Champigny,
            Pour aller voir l’état des “travaux pas finis”...
            Mais quelques mois plus tard, enfin, dans l’atelier
3425.   Derrière la cuisine de chez Coutelet,
            Il me vit voir la chose belle comme un sou neuf,
            Et actionnant le kick, j’entendis “teuf-teuf-teuf” !
            Il me fit essayer, moi derrière, disant :
            «  Attention, l’alésage est très juste, surtout
3430.   Ne tire pas dessus, ou bien tu casses tout ! »
            Puis je m’en fus, heureux comme un vrai chevalier
            Qui venait de monter un nouveau destrier !
            Pas de permis encore : j’appris à toute allure
            Le Code, et à l’époque on prenait sa monture
3435.   Pour aller au Chef-lieu, et devant l’Inspecteur
            Resté sur l’escalier de la “Place d’Honneur”
            Devant la Préfecture, montrer que l’on savait
            Démarrer, arrêter, et quand je zigzaguais,
            Pour contourner les plots, vraiment je m’amusais
3440.   En pensant à la tête que sûrement ferait
            Cet homme là tout raide comme un passe-lacet
            Si jamais il osait à l’arrière monter  !
            Je revins ce jour-là de Châlons à moto,
            Et je pus fièrement exhiber ma photo
3445.   Sur le beau permis rose longtemps conservé
            Mais que, tombé dans l’eau, je dus faire changer !

            Je n’avais pas le droit, à l’EN, de garer
            La moto  ! On ne pouvait même imaginer
            Qu’un élève ne vienne sinon par le train
3450.   Ou l’autobus ; et le parking était lointain,
            Et pour un temps si long, peu sûr en vérité.
            J’avais donc eu recours à l’amabilité
            D’un camarade de cellule, ayant jardin,
            J’y mettais donc l’engin, tous les lundis matins,
3455.   Et le vendredi soir de la bonne semaine
            Je sautais là-dessus, et j’avalais sans peine
            La route de Châlons à Reims et Champigny
            Qu’il fasse chaud ou froid, et même par la pluie !

            J’étais vraiment très fier de pouvoir emmener
3460.   À moto la demoiselle de mes pensées.
            Nous pouvions avec ça éviter les regards,
            En allant dans les bois de Mâco, où le sable
            Nous permettait d’avoir des couches confortables...
            Mais la belle trouva vite un peu salissant
3465.   Pour ses robes ce moteur trop pétaradant...

§ Le “Vespa”

            La mode maintenant était plutôt “scooter”,
            Et ma vieille moto faisait un peu “pépère”
            Avec son grand levier de vitesse cranté,
            Et ses soupapes qui n’étaient pas “culbutées” ;
3470.   Même en “Motobécane” on faisait déjà mieux :
            Un jeune homme au village avait mis sous mes yeux
            Une sept-cent-cinquante à culasse chromée,
            Avertisseur, et un phare à longue portée,
            Avec amortisseurs, fourche télescopique,
3475.   Et si la mienne avait un côté nostalgique,
            Je commençais à croire que le temps venait
            De changer de monture — mais il me fallait
            Pour cela demander de l’argent à ma mère...
            Un dimanche est passé devant moi un scooter,
3480.   Et je reconnus vite qui le pilotait :
            C’était un camarade, mais des plus discrets,
            De notre classe de cinquième, — je fonçai
            Derrière lui sur la moto, je le hélai...
            Et nous voilà parlant mérites comparés
3485.   De nos deux montures mécanisées.
            Il avait un “Vespa” dont il se disait fou,
            Et que sa tendre amie appréciait beaucoup
            Pour son côté propret, et sa modernité...
            Un jour il est venu, et m’a fait essayer
3490.   Dans la cour de chez nous la machine, et bien sûr,
            J’ai très vite compris que le fruit était mûr,
            Et que j’allais connaître d’autres aventures !

            À ma mère je fis miroiter l’avantage
            D’un véhicule plus adapté à mon âge...
3495.   Et prétextant aussi quelques difficultés
            Tôt le matin, quand je peinais à démarrer,
            Avec une moto dont l’âge vénérable
            Pouvait constituer un danger redoutable !
            Après tout, à l’EN, je ne lui coûtais guère :
3500.   Blanchi, nourri, logé, alors ma pauvre mère,
            Se résigna de voir partir à la ferraille
            La moto de mon père — et puis vaille que vaille...
            Je trouvai d’occasion, par Belhatz, mon ami,
            Un “Vespa” comme neuf, avec des garanties,
3505.   Et ma mère accepta de rédiger un chèque
            Et celui-ci, c’est sûr, ne connut pas d’échec !
            Je fus donc aussitôt l’heureux propriétaire
            D’un “Vespa” joliment habillé tout de vert...

img
, Un montage... en Noir& Blanc — mais les éléments sont véritables !

            Dès lors, après quelques essais préliminaires
3510.   Et de petits travaux faits au papier de verre,
            À moi les grands chemins, et comme au temps d’Arthur,
            Nous partions tous les quatre, fiers de nos montures,
            Et de nos belles dames, comme des Amazones,
            Derrière nous serrées, et fières de leurs hommes !
3515.   Parfois le samedi, et même en pleine nuit
            Nous allions aussi faire des tours de circuit,
            Le circuit des voitures de courses de Gueux,
            Où à l’époque encore des hommes valeureux
            Tels que Behra, Fangio, et autre Stirling Moss,
3520.   Se disputaient les prix en des luttes féroces
            Dans les cris et l’odeur de l’huile de ricin !
            Et nous sur nos Vespas, comme de vrais gamins,
            Nous prenions des angles, avec le tablier
            De la machine qu’on faisait parfois frotter
3525.   Jusqu’à ce qu’on en tire des jets d’étincelles,
            Qui faisaient rire et protester nos damoiselles !

            Je rentrais à Châlons en Vespa, tard le soir,
            Le dimanche ; et quand j’étais pris de désespoir
            De n’avoir des nouvelles de ma bien-aimée
3530.   Il m’arrivait d’aller, les portes refermées,
            Escalader le mur, sauter sur le Vespa
            Que je laissais en bas, justement pour cela,
            Et rentrer dans la nuit, harrassé, me coucher,
            Faisant semblant de rien, quoique piquant du nez
3535.   Au petit-déjeuner, dans mon bol de café...
            C’est que de nos amours le cours contrarié
            Me troublait fortement, et de mes dix-huit ans
            Elle avait pris les rênes : dans l’espace-temps,
            Le monde de son corps avait pris la courbure !
3540.   Un soir de fête ainsi, laissant Dame Nature,
            Gérer nos retrouvailles, dans l’herbe d’un pré,
            Ce qu’on nommait péché fut ainsi consommé...

§ Heureux événement ?

            Mon retour à l’EN pour la troisième année
            Se fit pour moi bien sûr dans la contrariété ;
3545.   Je ne supportais plus la vie conventuelle,
            Les cours en blouse grise ou blanche, rituel
            Qui gouvernait ce temple de laïcité,
            Même si j’y avais de solides amis,
            Dont certains sont restés encore jusqu’ici :
3550.   Des relations, épisodiques malgré tout,
            Du fait que nos chemins s’éloignèrent beaucoup...

img
La “promo” en 55.

            Même l’activité politique, pour moi,
            Était bien devenue un cadre trop étroit,
            D’autant que ma confiance envers les dirigeants
3555.   D’un parti devenu aveugle maintenant
            S’étant changée en déception, puis en méfiance,
            Il n’était plus question de leur faire allégeance !
            J’avais évidemment d’autres soucis en tête :
            Nos amours se changeaient en permanente angoisse,
3560.   En calculs compliqués et crainte de la poisse
            Qui bien évidemment finit par par arriver...
            Nous étions à l’époque si peu “informés” !
            J’ai toujours dit depuis que pour l’humanité
            Les deux progrès majeurs avaient eu comme nom
3565.   L’invention du feu, et la contraception !
            Les lettres bien-aimées devinrent des suppliques,
            Et l’avenir soudain pour moi se fit tragique...
            Quand il fut évident que dans moins de neuf mois
            Une naissance allait me contraindre à un choix
3570.   Qui allait modifier toute mon existence
            Je fus bien accablé, imputai la malchance,
            Mais je puis bien le dire, ne me dérobai pas !

§ Je quitte l’EN  !

            Interrogé, le Directeur m’en informa :
            L’Institution qu’il dirigeait interdisait
3575.   Le mariage aux jeunes gens qui s’y trouvaient...
            Même s’ils s’engageaient à vivre hors de ses murs,
            Ils ne pouvaient y étudier. Il était sûr
            Que je comprendrais bien que de sa part
            Ce n’était pas une défiance à mon égard,
3580.   Mais telle était la règle, et en la déplorant
            Il ne pouvait rien faire d’autre absolument
            Que d’obtenir pour moi, peut-être, l’inscription
            Dans une École au loin, et ce, sous conditions...
            Cette hypothèse-là me parut imbécile !
3585.   Je n’allais pas choisir une fuite facile,
            Quand j’étais devenu responsable, au contraire,
            De la vie d’un enfant à venir, — et sa mère !
            Je refusai tout net. Et je fis mes paquets,
            Les vacances approchaient, et ma mère pleurait :
3590.   En contraint et forcé, ainsi je revenais...
            L’année qui s’annonçait, cinquante six, allait
            Assurément connaître de ces turbulences
            Qui de l’avion de ligne de mon existence
            Certainement feraient modifier la portance,
3595.   Et simple passager, dans cet état d’urgence,
            Faire de moi pilote sans route tracée,
            Et en pleine tempête affronter les nuées !

NOTES

décales : Les week-ends (un sur deux ou les vacances, quand nous pouvions rentrer chez nous. J’ignore l’origine de ce mot...