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SOMMAIRE

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1959-1962 : DORMANS

SYNOPSIS :

§ Adieu Francheville ! § Dormans § La “cellule” § Ma classe, le logement § Turbulences § Le temps des cerises § À “L’Huma” § Rencontres : Chemetov, Tzara § Avec Guillevic § La vie à “l’Huma” § Brian Patten § La revue “Arts & Lettres” : Adamov § Un parachutage...

§ Adieu Francheville !

4150.   Le voyage scolaire, et Jeanine reçue
            À son “Certificat ”, comme il était prévu ;
            Nos deux petites filles, mon travail aussi,
            Apprécié semblait-il, cela n’a pas suffi
            A effacer les haines dues à mon statut
4155.   De “sursitaire”, et de communiste connu,
            Puisque j’avais, c’est vrai, cédé à la pression
            Amicale des “camarades” de Châlons,
            Et j’étais allé faire plusieurs réunions
            Publiques, dans le canton, pour les élections.
4160.   La “pacification”, ainsi la nommait-on,
            Cette guerre dont on cachait même le nom,
            Battait son plein — et j’avais pu y échapper
            C’est vrai, pour cause “d’études” — fort perturbées...
            C’est ce qui me valut, quand je rentrai, un soir,
4165.   De trouver sur ma porte, au badigeon noir
            Tracés, ces mots  : «  Jaqson, va t’en en Algérie !”
            Le maire regarda cette «  plaisanterie »,
            Appela les gendarmes, qui ne vinrent pas,
            «  Pour si peu de chose », et on effaça.
4170.   Mais Geneviève de partir me supplia,
            Et de toutes façons, moi, j’y pensais déjà :
            Après avoir reçu un Inspecteur Primaire,
            J’avais été promu “Instituteur stagiaire”
            Ce qui m’autorisait à postuler ailleurs
4175.   Et peut-être trouver un cadre un peu meilleur ?

            J’avais pourtant fini quand même par trouver
            Des gens qui comme moi étaient des “étrangers” :
            Les deux fils d’un maçon venu avant la guerre,
            Qui avait réussi, comme on dit, ses affaires,
4180.   Un homme chaleureux, courageux, mais tenu
            Comme à l’écart, par tous ces paysans obtus...
            Il s’était établi entre nous une entente,
            La connivence de nos vies indépendantes ;
            Ils roulaient au volant d’une belle “DS”
4185.   Et parfois ils me la confiaient, par gentillesse,
            Quand ma “Frégate” me faisait quelque misère !
            Ils travaillaient beaucoup, on ne se voyait guère,
            Mais toujours dans la joie ; on buvait un “Ricard”,
            Et cela nous aidait, certains jours de cafard...
4190.   Ils furent désolés quand je leur avouai
            Que je voulais partir ; mais ils me comprenaient :
            Ils avaient plus facile à demeurer en marge,
            Car leur affaire offrait un éventail plus large
            De relations, de connaissances, même si,
4195.   Parfois le père, un peu, regrettait l’Italie...

            Je fis donc ma demande pour un autre poste ;
            Mais avant qu’à la ville ma carrière accoste
            Il me fallait encore patienter ailleurs :
            Je n’avais pas flatté peut-être l’Inspecteur,
4200.   Et je dus faire encore une escale à Dormans,
            Mi-ville, mi-raisin, mais un endroit charmant.

            Les adieux des enfants furent des plus sincères,
            Et après le discours un peu pâteux du Maire,
            Nos rares meubles entassés dans un camion
4205.   Aimablement prêté par nos amis maçons,
            Au début de septembre, nous voilà partis.
            Je me souviens de cette page de ma vie,
            Bien souvent ; et je dis volontiers que jamais
            Je n’ai pu enseigner de façon aussi vraie.
4210.   Je transmettais vraiment un savoir nécessaire,
            Mais c’était plus encore : un extraordinaire
            Sentiment de graver, comme dans une pierre,
            En la tête d’enfants de ces sortes de runes
            Qui peut-être pourront, dans les jours d’infortune,
4215.   Leur servir de boussole pour leur existence,
            Et leur donner le goût de la vraie connaissance.

§ Dormans

            Notre emménagement dans la petite ville
            S’avéra tout de suite des plus difficiles :
            Le logement qui nous était attribué
4220.   Par la Mairie n’était pas vraiment terminé !
            Il fallut palabrer... mais la bureaucratie,
            Alliée aux retards dus à l’impéritie
            De l’entreprise ayant emporté le marché,
            Fit que nous ne pouvions pas nous y installer
4225.   Alors que je devais assurer la rentrée
            Dans quelques jours, et que j’avais à préparer
            Un travail qui était pour moi très différent :
            Un “cours moyen” de plus de trente enfants,
            Ce n’était plus du tout la classe de campagne...
4230.   Si je ne voulais pas “m’en faire une montagne”,
            Je savais que j’allais perdre ma liberté,
            Que j’entrais dans un monde où tout serait réglé
            Par des coups de sonnette, avec un Directeur !
            Et pourtant ce fut lui qui me fit la faveur
4235.   De m’héberger un temps, Geneviève devant
            Regagner Champigny, emmenant les enfants !
            Ce n’était vraiment pas ce qu’elle aurait voulu,
            Et la situation, déjà un peu tendue,
            Ne fit que s’aggraver ; devant de tels auspices
4240.   Je compris que c’était un trop grand sacrifice
            Pour elle — mais que faire ? Je ne pouvais pas
            Renoncer à ce poste, et le “Certificat
            Médical”, à l’époque, un docteur complaisant,
            N’étaient pas ce à quoi on recourait souvent !

§ La “cellule”

4245.   Le curieux de l’affaire était que par ailleurs
            Celui qui m’hébergeait, était mon Directeur,
            Mais qu’il était aussi adhérent au “Parti” !
            Il était même le “Secrétaire de cellule”,
            Et après discussion, voulut que je postule
4250.   Pour son remplacement ! Je n’étais pas très “chaud”
            Mais avais-je le choix, là encore ? Aussitôt
            Je dus reprendre en mains une organisation
            Partie à la dérive, faire une réunion...
            Cela du moins me fit connaître quelques-uns
4255.   Avec qui je pouvais entretenir des liens :
            Un cheminot prolo qui me prit sous son aile
            Pour me faire connaître toutes les ficelles
            De la commune...  L’autre, je le revois,
            Il avait eu un rôle important autrefois
4260.   De chef des “FTP”, et demeurait discret.
            Je savais que sur eux m’appuyer je pourrais
            Si j’avais quelque ennui, tellement différents,
            Mais tellement tous deux des hommes attachants.

§ Ma classe, le logement

            Ma classe se trouvait dans un “préfabriqué”
4265.   Installé à la hâte au beau milieu d’un pré !
            C’était en somme un peu la ville à la campagne
            Et quoi de plus normal, en région de champagne ?
            Je n’avais plus la vue sur un café tabac,
            Tout y était propret — mais ne me plaisait pas !
4270.   Heureusement j’avais dans l’autre bâtiment,
            Un collègue aussitôt trouvé intéressant :
            Il aimait la peinture, s’y adonnait lui-même,
            Se donnait volontiers un air un peu bohème ;
            Il était professeur de français au Collège,
4275.   Et quittant ses pinceaux pianotait des arpèges ;
            Je découvris des peintres, ceux qu’il aimait bien,
            Cézanne et Chirico, Van Dongen et Gauguin.
            Il était souffreteux ; sa femme très active
            Se plaignait en riant de toute la lessive
4280.   Que lui causait Bernard, essuyant ses pinceaux
            Sur sa manche — c’était là «  son moindre défaut » !
            À Fère-Champenoise résidaient les siens,
            Ce qui contribuait à resserrer nos liens.
            Geneviève aurait pu en faire son amie...
4285.   Mais quand elle revint enfin de Champigny
            Le logement étant à sa disposition
            Elle fut mécontente de l’installation :
            Si tout y était clair, et blanc, ripoliné,
            La chaudière à mazout faisait de la fumée !
4290.   Il me fallut longtemps supplier la Mairie
            Pour qu’on m’envoie quelqu'un et que l’on remédie
            À ce fâcheux système, devenu l’occasion
            De pleurs et de diverses récriminations...
            Et pourtant nous avions de l’eau chaude, une douche,
4295.   Le progrès dispensait du lavage des couches !
            Nous étions malgré tout sortis du moyen âge,
            Pour moi c’était un peu comme tourner la page !

§ Turbulences

            La “Frégate” cassée, nous étions endettés :
            L’achat d’une voiture s’était imposé,
4300.   Et chaque fin de mois en devenait plus folle !
            Les petites bientôt accédant à l’école,
            Geneviève chercha, et trouva, un emploi.
            Mais elle plaisait bien à son patron, je crois :
            Je lui faisais des scènes, et elle se moquait !
4305.   Entre rafistolages et doux raccommodages
            Ces années ont été celles d’un temps d’orage,
            La fissure entre nous ne fit que s’agrandir.
            Sur ces temps douloureux — pourquoi s’appesantir ?
            Ma mémoire d’ailleurs est comme une passoire :
4310.   Elle a laissé filer quantité de déboires
            Et n’en a retenu que quelques éléments
            Qui ont cristallisé avec le fil des ans...
            Je me dis seulement que ce qui arriva,
            C’est que cet amour vrai jamais ne s’arrima ;
4315.   Nous ne regardions pas vers le même horizon
            Et en sens opposé plongions nos avirons...
            Alors selon les lois qu’impose la nature
            Le courant l’emporta, peu à peu, et bien sûr
            L’esquif en zigzaguant finit par se briser
4320.   Chacun pour soi nagea, les enfants échoués
            Sur la rive criant qu’on ne les abandonne...
            Mais c’est trop tôt encore —  et que l’on me pardonne
            Cette prosopopée dont je fus bien l’acteur :
            Et laissons un instant le bruit et la fureur !

§ Le temps des cerises

4325.   Pour gagner quelques sous, j’ai cueilli les cerises,
            Durant l’été soixante, évitant une crise
            Sur un compte bancaire en voie d’inanition.
            Et si ce temps est loin, comme dit la chanson,
            Je le ressens encore à la plante des pieds
4330.   D’avoir passé des jours sur un arbre perché,
            Mais pourtant sans lâcher le fromage-panier
            Dans lequel je devais tant de fruits entasser !
            Le camarade qui m’avait trouvé cet expédient
            À la pose d’échelle, fort heureusement
4335.   M’avait initié, mais j’étais cependant
            Demeuré malhabile, et je perdais du temps...
            J’avais aussi les doigts bien abîmés, à force
            De tirer en tournant et frottant sur l’écorce
            Car il fallait cueillir, bien complet, les bouquets,
4340.   Avec la queue bien sûr, et non comme on ferait
            En cueillant quelques fruits, par simple gourmandise !
            Et si c’est un plaisir de manger des cerises,
            Dépassant — en passant, comme un peu en maraude,
            Les cueillir “pour de bon”, pas seulement en fraude,
4345.   Est un travail très dur... Parfois même, d’ailleurs,
            On en voit qui pourrissent, faute de cueilleurs !

§ À “L’Huma”

            L’année suivante, je réussis, par chance,
            Et grâce au camarade, “de la résistance”,
            Qui me recommanda, à pouvoir postuler
4350.   Un emploi pour l’été... et à “L’Humanité” !
            Je fus pris, mais bien sûr, pas comme journaliste :
            Je serais employé, non pas comme “pigiste”
            Mais un gratte-papier, dans un bureau, pour faire
            Le calcul des longueurs en mètres linéaires,
4355.   Des espaces alloués pour les “Fédérations”
            À La Courneuve, pour la énième édition
            De la “Fête de l’Huma”, cet “incontournable”
            Dirait-on aujourd'hui, et certes, mémorable,
            Au moins pour moi, elle le fut cette année-là !
4360.   Je logeais, dans une sorte de galetas,
            Une chambrette sous les combles au sixième
            Dans l’immeuble appelé “Poissonnière”, lui-même,
            Où se superposaient bureaux et rotatives
            Qui même du sous-sol, ébranlaient les coursives,
4365.   De ce grand paquebot-amiral du Parti
            Dans le quartier rempli par les imprimeries.

            Le Service où j’étais s’appelait “Propagande”.
            À l’époque le mot n’évoquait pas les bandes
            De nazillons “fachos”, comme ceux qui un soir
4370.   Essayèrent d’entrer de force, — et pour voir,
            J’étais à ma fenêtre, craignant l’incendie,
            Car ils lançaient des feux qui allaient jusqu’ici,
            Sous l’oeil plutôt passif des forces de police !...
            Ce fut beaucoup moins grave qu’en cinquante-six,
4375.   Mais cela justifiait, certes, des précautions.
            Parmi les militants qui faisaient le planton.
            Un soir quand je rentrais, j’avais eu la surprise
            De trouver un lecteur de Proust, et Méséglise
            Fut un temps le sujet de nos conversations !
4380.   Mais un jour on me dit : «  Es-tu libre ce soir ?
            — Oui, bien sûr, mais je voudrais quand même savoir
            Pourquoi faire ? — Tu le sauras plus tard.
            Je me demandais bien si c’était un bobard...
            Le soir on m’emmena dans une traction noire,
4385.   Une autre nous suivait, — nous allions savoir ?
            «  On va aller garder la maison de Maurice »,
            Me dit le camarade, «  On fait notre police ! »
            J’en étais stupéfait, je n’en revenais pas !
            Je savais que “Maurice” ne serait pas là
4390.   Puisqu’il était encore en “Union soviétique”,
            Mais c’était tout de même une occasion unique
            De voir un peu de près, la maison du grand chef !
            Nous n’avons vu que peu de chose, ce fut bref,
            Un café fut servi par Jeannette Vermeersch,
4395.   Qui me fit l’impression d'une femme revêche...
            Et on nous disposa tout le long du jardin :
            Nous étions six en tout, sans le moindre gourdin,
            Le long de la clôture, et devant surveiller,
            Avec l’obligation, simplement, de siffler,
4400.   Au cas où l’on aurait quelque suspicion...
            À quatre heures, on a pu pousser un roupillon
            Dans une sorte de garage, remplacés
            Par d’autres qui venaient tout juste d’arriver,
            On nous a remmenés : «  Et surtout pas un mot ! »
4405.   À neuf heures j’étais de nouveau au bureau.

§ Rencontres : Chemetov, Tzara

            Ma tâche consistait à répondre aux questions
            Des villes communistes, des “Fédérations”,
            Pour leur attribuer sur un immense plan
            Des dimensions précises, leur garantissant
4410.   De pouvoir installer leurs stands, conformément
            Aux directives que me donnait l’architecte
            Paul Chemetov, déjà connu, mais fort modeste,
            Et chaleureux : je suis allé chez lui souvent,
            Traversant tout Paris, en emportant les plans
4415.   Au volant de la Quatre-cent-trois de “l’Huma”
            Et j’étais assez fier d’avoir à faire ça !
            Mais ce n’était pas tout : j’avais aussi affaire
            Aux grands imprésarios, j’étais l’intermédiaire,
            J’avais le téléphone des Marouani,
4420.   Et moi Jude l’obscur je discutais des prix
            Pour mettre en place des contrats : Léo Ferré,
            ”L’anar”, cette année-là, s’était bien fait prier,
            Et le “Service” avait dû pour cela lui verser
            Une somme que je trouvais exagérée !...

4425.   Mais au-delà de ce qui était mon emploi,
            La référence de “l’Huma” servit pour moi
            À pouvoir appeler aussi quelques grands noms :
            Si je ne pus jamais rencontrer Aragon,
            Je réussis à obtenir une entrevue
4430.   Avec Tristan Tzara — mais ma déconvenue
            Fut grande, car ayant espéré pouvoir l’enregistrer,
            Il refusa tout net ! Je dus me contenter
            De griffonner des notes, que j”ai publiées
            Un peu après dans notre revue “Arts et Lettres”,
4435.   Fondée avec Henric et Kof et dont peut-être,
            Je parlerai plus loin ; quoi qu’il en soit, Tzara
            Me reçut bel et bien chez lui, et m’écouta,
            Méfiant, et soupçonneux, dans son appartement
            Sombre et tout encombré d’objet époustouflants,
4440.   Tableaux surréalistes, masques océaniens,
            Sculpture africaines, objets amérindiens...
            J’en étais fasciné, j’en garde un souvenir
            Beaucoup plus important que ce qu’il a pu dire !

§ Avec Guillevic

            Ce poète avait une vraie notoriété
4445.   À l’époque, du moins, par la sobriété
            De ses vers aiguisés comme sur du granit,
            Breton dont les poèmes allaient du mégalithe
            Aux grains de sable, aux cailloux roulés du rivage,
            Dont il faisait des mots disposés sur la page.
4450.   Me présentant comme un envoyé de l’“Huma”
            J’obtins sans peine qu’il m’ouvrît son agenda
            Et me donna un rendez-vous à son bureau...
            Je découvris, et c’était pour moi très nouveau,
            Que ce poète avait un emploi prosaïque
4455.   Dans cette institution : “Conseil économique
            Et social”... où j’entrai, arguant du rendez-vous
            Dans mes petits souliers de poète à deux sous...
            Guillevic me reçut de façon fort affable,
            Et je lui avouai la raison véritable
4460.   De ma venue, cette petite revue, “Brèches”,
            Que nous avions lancée, et d’encre toute fraîche,
            Où je comptais bien reproduire ses propos...
            Il ne le prit pas mal, n’étant pas “parano”,
            Mais voulut tout de même que je lui envoie
4465.   Ce que j’aurai écrit — ce qui allait de soi.
            Mes questions maintenant me semblent un peu bêtes !
            ”Poésie engagée”, “le public des poètes”...
            Il parla simplement, et il m’a renvoyé
            Le texte écrit par moi, de sa main corrigé.
4470.   Je garde un souvenir très net de l’entrevue
            Tellement il m’avait apparu incongru
            Qu’un poète puisse être comme un bureaucrate
            Derrière un grand bureau, en costume-cravate !
            Cela ne cadrait pas avec mon idée faite
4475.   Du romantique encore, et bohème, poète !
            Mais j’allais très bientôt connaître en ce Paris
            Quelqu’un de plus conforme à mon imagerie...

§ La vie à “l’Huma”

            Un soir quand je sortais du bureau à cinq heures
            Avec des secrétaires, prenant l’ascenseur,
4480.   En bavardant je vis les visage se tendre
            Quand un homme est entré, pour avec nous descendre. 
            Quand il nous a quittés, deux étages plus bas
            Je demandai qui donc était cet homme là ?
            On me dit à mi-voix : « Mais c’est Fajon, voyons!
4485.   Je compris aussitôt que c’était le patron
            L’actuel directeur du journal de Jaurès
            Et qu’il était connu surtout pour sa rudesse !
            Devant lui il fallait faire très attention
            À ce que l’on disait... prendre des précautions
4490.   Voilà ce qu’on m’a dit, à moi qui s’étonnait
            Qu’entre les camarades il y eût des secrets !
            Je faisais le naïf, mais je savais fort bien
            Qu’ici tout se savait, on le verra plus loin...

            Comme j’étais parmi les rares sédentaires,
4495.   Au même titre que tous les “sécuritaires”,
            Je dînais chaque soir avec les ouvriers
            En bleus de chauffe, qui faisaient tourner
            Les rotatives, dans un bruit assourdissant. 
            Nous étions peu nombreux, et tout en bavardant 
4500.   J’apprenais bien des choses, c’était passionnant.
            Ils me faisaient venir, mais subrepticement ,
            Jusque sur les machines qu’ils devaient régler : 
            Je pensais à Charlot qui finissait coincé 
            Entre deux engrenages, dans « Les Temps Modernes »!

§ Brian Patten

4505.   Et quand je remontais je retrouvais bien terne
            Ma chambrette au sixième, alors je repartais
            Flâner un peu, curieux... parfois même j’allais 
            Jusqu’au bord de la Seine - et là j’ai rencontré
            Sous un pont, un beau jour, un jeune échevelé 
4510.   Que je voyais écrire, assis sur le rebord :
            Il ne parlait qu’anglais, et au premier abord
            Je ne le compris guère, mais quand j’ai pu voir 
            Qu’il écrivait des vers, j’avais peine à le croire,
            Et je fis de mon mieux pour lui faire saisir
4515.   Que moi tout comme lui je m’efforçais d’écrire !
            Quand j’allais le quitter, très tard, il faisait froid,
            Je lui ai proposé de venir avec moi
            Il dormirait par terre, mais il aurait chaud!
            Il prit son sac et me suivit, et tout là haut 
4520.   Nous avons bien longtemps encore discuté 
            De poésie et des hasards des destinées...
            Venant de Liverpool, d’un milieu ouvrier,
            Il avait vite pris ses distances, erré,
            Et écrivant déjà, il avait rencontré
4525.   Un groupe de poètes, dont la renommée
            L’avait un peu aidé, mais il ne pouvait pas
            Tenir en place, et à Paris il décida
            De venir, sur la foi de vagues amitiés,
            Qui devaient lui donner d’une pièce les clés
4530.   Mais que pour le moment, il n’avait pas trouvées...
            Il était bien content d’être ici hébergé !

            Mais dès potron minet, il a dû s’en aller.
            En descendant en douce, empruntant l’escalier :
            Il ne fallait pas qu’il puisse se faire repérer,
4535.   La porte du Journal étant très surveillée...
            Je l’ai accompagné et il s’est faufilé.
            Mais néanmoins je fus très vite convoqué
            Dans le bureau du Chef, et vertement tancé !
            Je plaidai l’innocence, il me fut pardonné,
4540.   Mais plus question de faire entrer un “étranger” !
            J’avais couru le risque d’être “remercié”...
            Le soir suivant je retrouvai Brian, et dis
            Que je ne pouvais plus lui offrir de logis,
            Cela ne sembla pas le contrarier beaucoup :
4545.   Il me parla d’amis retrouvés ; mais surtout
            Pour gagner quelque sous sans faire le mendiant
            Il voulait vendre des poèmes aux passants !
            L’idée me plut, à moi aussi, et tous les deux
            Après en avoir recopié de notre mieux,
4550.   Nous sommes allés un soir sur le Pont des Arts,
            En proposant nos belles feuilles, à tout hasard
            Aux amants amusés, au touristes rieurs...
            Et nous avons gagné à peine un jambon beurre !
            Mais Brian m’entraîna dans une librairie,
4555.   Celle qui se nommait “Shakespeare & Company”
            Et servait de relais au monde anglo-saxon,
            Routards de toutes sortes, avec leurs cheveux longs,
            Amoureux du théâtre et de la poésie...
            Et il a obtenu des dirigeants du lieu
4560.   Que nous puissions venir, un soir, tous les deux,
            Lire quelques poèmes devant le public !
            J’étais ravi — mais quelque peu pris de panique...
            Cela se passa bien : il y avait des gens
            De toutes sortes, sur les escaliers, grimpant
4565.   Sur des piles de livres, d’autres sur des tapis,
            Et nous avons été vraiment très applaudis... 
            Brian était déjà habitué à cela,
            Mais pour moi, c’était neuf, je n’en revenais pas !
            Plus tard, mais bien plus tard, je repris cette idée
4570.   En milieu étudiant, soutenu par “l’A.G.”
            Je raconterai ça, quand le moment viendra,
            Pour le moment sachez : mon séjour s’acheva
            Mais l’amitié nouée entre Brian et moi
            Dura longtemps encore, puis s’étiola — pourquoi ?...

§ La revue “Arts & Lettres” : Adamov

4575.   Avec Henric et Ivankov, nous avions eu l’idée,
            Dès le début de soixante et un, de fonder
            Une revue consacrée aux arts et aux lettres
            D’où son nom... Elle ne devait jamais connaître
            Plus de six numéros ! C’était artisanal :
4580.   On la “ronéotait”, mais dans cet intervalle
            Cela nous a permis tout de même d’entrer
            En contact avec quelques écrivains renommés...
            Et Adamov fut le premier, je m’en souviens !
            Nous étions tous les trois à Paris, incertains
4585.   Sur la démarche à employer pour lui parler,
            Mais nous savions qu’il était souvent au café,
            Le “Old Navy”, sur le boulevard Saint-Germain
            Et nous avons guetté son arrivée... enfin.
            Qui d’entre nous irait ? Chacun se défilant,
4590.   Nous sommes tous les trois entrés en même temps !
            Il était tout au fond, sirotant son whisky...
            Et quand il nous a vus tous les trois devant lui,
            Il fut un peu surpris !... «  On voudrait vous parler... »
            Mais il nous fit asseoir ; on lui a expliqué
4595.   Qu’on souhaitait avoir son nom dans la revue
            Que nous allions lancer, parce qu’on avait lu
            Son théâtre, ses livres, et que nous connaissions
            Roger Gilbert-Lecomte et Daumal, et voulions
            Qu’il nous en parle, les ayant connus un peu,
4600.   À l’époque où ils avaient lancé “le Grand Jeu” ?
            Il se tut un instant, et le whisky aidant,
            Sans paraître nous voir, les yeux écarquillant,
            Il se mit à parler des gens de cette époque,
            De leurs vies, leurs passions, les haines réciproques...
4605.   Nous n’avons pas osé enregistrer cela,
            Mais rendez-vous fut pris : et si je n’y fus pas
            Les deux autres devinrent pour lui des amis :
            L’année suivante, ils furent nommés à Paris,
            Et ont entrenu jusqu’au bout avec lui
4610.   De véritables liens ; moi, je rentrais de nuit
            En voiture, à Dormans, et dus me résigner
            À les abandonner ; mais à l’“Humanité”,
            On l’a vu, j’ai repris un peu voix au chapitre
            Et Guillevic enfin apparut dans les titres !

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Pour ce n°7, la revue était devenue “Brèche”...

4615.   Avec ce numéro la revue s’arrêta :
            Henric et Ivankov ayant sauté le pas,
            Devenus parisiens, et ayant leurs entrées
            À “Tel Quel”, grâce à qui Henric put publier
            Son tout premier ouvrage, intitulé “Archées”,
4620.   Notre revue, de fait, n’était plus justifiée...
            Ivankov a senti qu’à bord de ce bateau
            Lui non plus ne pourrait s’y maintenir à flot :
            Il essaya pourtant d’écrire son roman,
            Mais finit je crois bien par le laisser en plan...
4625.   Je les perdis de vue l’un et l’autre un moment,
            On les retrouvera, plus loin,de temps en temps.

§ Un parachutage...

            Nous étions sur la route de Dormans un soir
            Rentrant de Reims tous les quatre assez tard,
            Après que la radio nous avait annoncé
4630.   Le coup d’état fait par des généraux d’Alger...
            La nuit était bien noire, et comme nous montions
            Vers Hautvillers, nous apercevons un avion,
            Alors que nous savions tous les vols interdits !
            Il n’était pas très haut, on entendait le bruit
4635.   De son moteur, il descendait, faisait des ronds...
            J’arrêtai la voiture, derrière des buissons
            Les gamines dormaient... nous étions nez en l’air
            Quand soudain, au dessus de ce vallon désert
            Une corolle blanche doucement s’ouvrit :
4640.   Cela me rappela des souvenirs enfouis :
            Un parachute ! Tout comme pendant la guerre !
            C’était tout près de nous, et nous ne voyons guère
            Qu’une sorte de boîte suspendue en l’air
            Pas de parachutiste, mais un “container”...
4645.   Je voulais voir, mais Geneviève me retint,
            Et si elle avait peur, vraiment elle a fait bien
            Car il est évident que la voiture au loin
            Dont les phares clignaient devait avoir au moins
            Quelques individus à son bord, peu enclins
4650.   À laisser un quidam trop curieux s’approcher,
            Et que j’aurais fort bien pu être bastonné !
            Je fis un demi-tour, nous sommes repartis :
            Je voulais informer de ça quelques amis,
            Des camarades, des syndicalistes,
4655.   Que j’avais vu un peu plus tôt, à l’improviste,
            À la Bourse du Travail, à Reims, en partant,
            Mais cela ne leur a pas semblé important !
            Pourtant c’était le soir du discours de Debré
            Qui avait un moment, avant de le nier,
4660.   Suggéré que l’on fasse la distribution
            D’armes aux citoyens qui auraient l’intention
            De s’opposer vraiment aux paras de Massu
            Qui devaient cette nuit-là, leur tomber dessus !
            Il n’y eut ni paras, ni peuple armé bien sûr...
4665.   De Gaulle s’en tira, pour moi la chose est sûre,
            Par la technologie, qu’on charge de tous maux :
            En juin quarante il avait parlé au micro,
            Et il en était peu qui avaient pu l’entendre.
            Mais en soixante et un, il suffisait de prendre
4670.   Un petit “transistor”, jusque dans les djebels
            Pour que le contingent réponde à son appel !
            Dans les jours qui suivirent, rentré à Dormans,
            J’ai raconté au camarade “Résistant” 
            Pensant bien que cela pourrait l’intéresser,
4675.   Ce que nous avions vu, et il m’a demandé
            Où cela se passait ? Lui décrivant l’endroit,
            Il m’a dit  : «  Mais ce n’est pas étonnant, tu vois,
            Pendant la Résistance, c’est justement là
            Que des armes enfin on nous parachuta ! »