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SOMMAIRE

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1963-1966 : REIMS

SYNOPSIS :

§ Difficultés § Arrivée à Reims § Le Service militaire § La naissance et l’échec § À quoi tient le destin ? § Fin du premier acte

§ Difficultés

4680.   L’année soixante-deux coula cahin-caha
            Entre soucis d’argent et multiples faux-pas ;
            Même lors des vacances, toujours ceci ou ça
            Qui n’allait pas, ou vraiment ne suffisait pas...
            N’insistons pas — mais Sisyphe à la fin s’épuise,
4685.   Et si la tendresse est un ruisseau où l’on puise
            Trop, les cailloux du fond peu à peu révélés
            Donnent bien vite envie de passer par ce gué...
            Pour aller voir le monde — de l’autre côté.
            Je ne vais pas ici faire mon plaidoyer :
4690.   «  Excessif, abusif » Mireille me le dit !
            Aujourd'hui comme hier, je le fus, je le suis.
            Qui ne peut plus rêver avec les yeux de l’autre
            Voit son cœur se flétrir malgré les patenôtres,
            Et d’amoureux transi devient farouche aigri.
4695.   Quand deux visages sont de verre dépoli
            Aucun des deux ne peut s’y reconnaître encore
            Puisque s’y voir lui-même requiert tant d’efforts !

§ Arrivée à Reims

            J’avais enfin été nommé à la grand-ville,
            Mais ma nomination avait un codicille
4700.   Qui m’inquiétait un peu : le “perfectionnement”.
            Ainsi dénommait-on ma classe, habilement,
            Pour mieux cacher le fait, m’avaient dit des collègues,
            Qu’il s’agissait plutôt d’enfants que l’on relègue
            Dans des classes spéciales à peu d’effectifs
4705.   Car ils “posent problème” pour divers motifs...
            Mais j’acceptai pourtant, car c’était ça ou rien,
            Et nous avions tous deux pensé qu’il était bien
            — Pour une fois d’accord  ! — De revenir en ville,
            Elle pour travailler, et pour moi plus facile
4710.   D’aller suivre des cours à Paris, par le train,
            Et la Sorbonne alors à portée de la main !
            Mais l’autre déception, ce fut le logement :
            Il était situé dans le vieux bâtiment
            D’une école primaire, près du pont de Laon,
4715.   Disparue aujourd'hui, et depuis bien longtemps.
            Nous étions au premier, et la cuisine avait
            Une vue imprenable sur... les “cabinets” ;
            Deux chambres, un salon, et comme salle d’eau
            Un robinet d’eau froide sur un lavabo...
4720.   C’était un peu plus grand, mais moins bien qu’à Dormans,
            Car tout était vieillot, et triste, et affligeant :
            Ce n’était pas du tout ce que j’avais pensé
            Quand j’avais espéré repartir d’un bon pied !
            De petite fêlure en grande déchirure,
4725.   Nos deux vies s’écoulaient pleines de meutrissures,
            En deux bras séparés enserrant comme une île
            Les deux petites dont le bonheur si fragile
            Ne pouvait pas manquer de subir l’érosion
            De deux courants violents dans leur opposition.
4730.   Et même les vacances ne suffisaient pas,
            Que ce soit la montagne ou la “Costa Brava”,
            Que ce soit le farniente ou les belles balades,
            À ramener la paix autrement qu’en façade...

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À San Feliu, Costa Brava,1966

§ Le Service militaire

            J’avais tout fait pour en retarder l’échéance ;
4735.   Si d’autres y parvinrent, je n’eus pas la chance
            De me faire exempter : je fus incorporé
            Au “Quinzième Dragons”, à Reims, encaserné.
            D’un seul coup plus d’emploi pour nourrir ma famille !
            Trente centimes-jour — une telle broutille
4740.   Que je dus emprunter, à ma mère, l’argent
            Pour les filles avec leur mère quelque temps...
            Nous étions quelques-uns qui étions sursitaires,
            Ce qui causait la haine de ce tortionnaire,
            Un certain adjudant, qui nous faisait ramper
4745.   En hurlant : «  Les planqués, je vous ferai crever ! »
            Il est vrai, nous avions esquivé l’Algérie...
            Ce n’était pas raison pour qu’il nous injurie !
            Nous avions profité de la légalité,
            Dont le sens n’est pas clair pour de tels demeurés...
4750.   Étant dans les “Dragons” nous avions des chars,
            Que nous sortions toujours le Vendredi très tard,
            Alignés dans la grande cour de la caserne,
            Et les moteurs ronflaient, ce n’est pas baliverne,
            Jusqu’au lundi matin, où tous les réservoirs
4755.   Étaient vraiment à sec. Quand j’ai voulu savoir
            Quelle était la raison, un sergent m’a appris
            Que le “colon” en avait décidé ainsi,
            Car si les réservoirs le lundi étaient pleins,
            On ne lui attribuerait désormais plus rien ;
4760.   Pour éviter cela, il fallait tout user ;
            Et donc les faire ainsi tourner, CQFD.
            Par une logique de même inspiration,
            On me fit faire un test des quatre opérations,
            Et on me reconnut comme un sujet brillant ;
4765.   (Il est vrai que dans ma chambrée, les éléments
            Sachant lire et écrire étaient minoritaires.)
            Je fus donc averti, par voie prioritaire
            Que l’on m’affecterait au “Chiffre”, à Commercy,
            Pour apprendre les codes, les amphigouris,
4770.   Dont on emballe tous les beaux plans militaires
            Pour le cas où, peut-être, on referait la guerre...
            De devoir quitter Reims, j’étais très mécontent !
            Au capitaine j’invoquai femme et enfants,
            Mais il me rassura avec de grands sourires :
4775.   J’aurais des permissions spéciales, c'est-à-dire
            Chaque semaine au moins, ce n’était pas si loin,
            Et puis bien entendu, gratuit serait le train !

            Des semaines passèrent ainsi, sans que rien
            Ne vienne confirmer où je serais demain...
4780.   Puis un jour on me mit à la disposition
            Du Sergent-mécano qui gérait la station
            Où l’on entretenait et réparait les “GMC”.
            J’avais pour tâche de les vidanger, graisser
            Dans le cul-de-basse-fosse où je passais mes heures...
4785.   Il n’y avait pas moins de trente six graisseurs
            À chaque camion, je les savais par cœur !
            Mais cela ne faisait pas vraiment mon bonheur...
            Je cherchai à savoir quand je devrai partir ?
            Le “pitaine” n’eut plus cette fois de sourire
4790.   Et me dit : «  Jacquesson, faites-vous oublier. »
            Je finis par savoir, par d’autres appelés,
            Affectés aux bureaux de la sécurité
            Que Commercy, le “Chiffre”, était le seul endroit
            Pour lequel on faisait, comme faire se doit
4795.   Une enquête sur les adhésions politiques...
            Et dans mon cas, le résultat fut prolifique :
            Adhérent au PC, dirigeant de cellule,
            Bien connu des RG, afficheur noctambule,
            À l’occasion aussi, badigeonneur de ponts...
4800.   Ce n’était pas vraiment le genre de la “Maison” !
            C’est ainsi que je je fis le graisseur de camions
            Pendant plus de six mois, et je trouvai ça long...

            Mais un major eut vent de mes capacités,
            Autres que de graisser, — et pour fainéanter
4805.   Il avait grand besoin d’un secrétaire aux comptes
            Quelqu’un sur qui “compter”, à ce que l’on raconte,
            Pour pouvoir s’absenter et aller picoler ...
            Il eut un entretien avec moi : sans tricher,
            M’offrit la clé du coffre, et tous les documents
4810.   Détaillant la solde pour tout le régiment,
            Me disant nettement qu’il savait tout sur moi,
            Et qu’il me choisissait étant de bonne foi.
            Mais mon prédécesseur, qui était “libéré”,
            Me transmit son savoir, et surtout, en secret
4815.   Me mit dans la combine qui, par ricochet,
            Permettait de se faire un petit peu d’argent !
            Avec la solde, dans le coffre, par moment
            J’avais une grande quantité de paquets
            De cigarettes “Troupe”, car ceux qui partaient
4820.   En mission, en manoeuvres et en permission,
            Ne pouvaient pas venir et prendre leurs “rations”...
            Moi je les emportais, et je les revendais
            À l’extérieur... Et les clients se bousculaient,
            Car c’était bien moins cher que n’étaient les “Gauloises”
4825.   Même si leur tabac sentait un peu l’armoise...
            Au regard de l’armée, j’étais tout à fait blanc :
            Je mettais dans le coffre l’équivalent argent
            Des paquets emportés, et jamais le sergent
            N’y vit la moindre embrouille... car le réglement
4830.   Disait qu’il fallait ou le tabac, ou l’argent !
            Je ne faisais cela qu’aux officiers, pourtant :
            Et c’était intéressant, encore bien plus  !
            Je leur disais que leurs paquets avaient été rendus
            Mais que j’en avais quand même un peu de côté...
4835.   Et c’était au prix fort, et en toute amitié !

            Ce trafic astucieux me permettait quand même
            D’apporter quelque argent ; on dit que quand on aime
            On ne doit pas compter... c’est vrai, mais tout de même
            Si Geneviève avait pu trouver un travail,
4840.   Notre amour s’en allait comme un pull se démaille ;
            La vie était si dure, il fallait tout compter
            Et bien souvent encore aller pour quémander
            De l’aide, pour ne pas voir arriver l’huissier !
            Au bout de dix huit mois, quand je fus “libéré”,
4845.   Je repris du service comme Instituteur ;
            Mais ce fut sans plaisir, plutôt dans la douleur ;
            J’étais déboussolé. Elle, de son côté,
            Considérait qu’en somme elle s’était trompée
            Que jamais je n’aurais une situation
4850.   Lui permettant d’avoir à sa disposition
            Tout ce qu’elle voulait : une belle maison
            Un parc et des chevaux, tableaux de collection,
            Meubles anciens trouvés chez de grands antiquaires...
            Ne lui avait-elle pas souvent dit sa mère
4855.   Que l’un de ses ancêtres était l’aide de camp
            De l’empereur Napoléon ? Il était temps
            Qu’elle se trouve quelqu’un de son rang !
            Et c’était cris et pleurs — et devant les enfants...

§ La naissance et l’échec

            Et pourtant, je l’avoue, l’attirance physique,
4860.   Se maintenait en moi, et bien qu’à sens unique,
            Je voulais croire encore que les corps sauraient
            Recoudre à petits points les deux bords de la plaie...
            Alors ce qui devait arriver arriva :
            “L’heureux événement”, comme on dit, consacra
4865.   La fin de notre histoire commune, au contraire,
            Et les jours et les nuits furent pleurs et misères...
            Je ne sais plus très bien aujourd'hui qui j’étais.
            Ma mémoire est trouée comme un tricot défait
            Dont les fils tortillés se déroulent, s’emmêlent
4870.   J’avais le sentiment de vivre à côté d’elle,
            Qui pourtant nourrissait une partie de moi,
            Et qui sonnait le glas de son propre pourquoi.
            Les mois pourtant passés comme corde tendue
            Aboutirent enfin au miracle prévu :
4875.   La mignonne était là, mais pour moi un échec !
            Ma sève avait germé sur un terrain bien sec
            Et pleurer n’eût suffi qu’à faire un ruisselet,
            Un filet d’eau amère, sans même un reflet,
            Coulant sur la garrigue aux cailloux si aigus
4880.   Que je ne pouvais plus y marcher à cœur nu.

§ À quoi tient le destin ?

            Je cherchai cependant à sortir de l’ornière :
            Cette année-là, à Reims, par extraordinaire,
            Ouvrait un embryon de Faculté de Lettres !
            Je me précipitai pour m’y faire connaître,
4885.   Et m’inscrire à “Propé”, que deux années de suite
            J’avais tenté en vain — et oublié ensuite :
            Loin de tout, hors circuit, et sans le moindre ami
            Qui eût pu m’informer, j’avais vite compris
            Que ce serait pour moi une telle gageüre,
4890.   Alors qu’en ville au moins ce me serait moins dur
            De savoir qui ou quoi, et d’aller à Paris
            Sans risquer d’être encore “pris pour être appris” !
            Et voilà que la “Fac” ici m’ouvrait les bras !
            Mais ma joie fut bien vite changée en tracas :
4895.   Un décret tout nouveau, comme on m’en informa,
            Stipulait nettement que tous ceux qui déjà
            S’étaient inscrits deux fois les années précédentes
            Ne pouvaient plus le faire pour l’année présente !
            De ce coup de massue je fus abasourdi...
4900.   Je ne pouvais savoir en m’inscrivant ainsi
            En vain, d’ailleurs, que plus tard ce serait
            La raison invoquée pour fermer à jamais
            Devant moi la porte de l’Université
            Dont l’espoir d’y entrer m’avait toujours aidé
4905.   À supporter les tracas et les avanies !
            Si celle de l’Enfer, comme Dante le dit,
            Demande de laisser tout espoir à l’entrée,
            Pour moi c’était bien pire : elle m’était fermée
            Avant même d’entrer, celle du Paradis !
4910.   Après l’abattement, la rage me reprit :
            Je décidai d’user du tout dernier moyen,
            Demandant à pouvoir rencontrer le Doyen.
            Cela me fut donné un vendredi très tard,
            Et le Doyen pressé de se rendre à la gare,
4915.   Craignant surtout de rater son train pour Paris,
            Ne prêtait guère attention à ma plaidoierie,
            Je le suivis dans le couloir, puis dans la rue,
            Pendant un bon moment, et lassé, il me dit :
            «  Voyez ma Secrétaire lundi après-midi,
4920.   Faites une demande de dérogation,
            Je vous la signerai, Monsieur...Euh... Jacquesson. »
            Ce fut tout, je restai sur le quai jambes molles...
            Monsieur Devèze le Doyen tint sa parole :
            Je fus autorisé «  à titre exceptionnel »
4925.   À m’inscrire “en Propé”, et c’est une éternelle
            Reconnaissance que je lui dois : car sans lui,
            Si la face du monde n’en eût pas changé
            Celle de mon destin eût été modifiée !
            Et tout ce qui va suivre eût pris un autre cours,
4930.   Dont ce qu’il eût été m’interroge toujours.

§ Fin du premier acte

            Sitôt inscrit, dans les études, je plongeai
            Quand mes horaires du moins le permettaient...
            Mais aussitôt rentré, les “scènes” reprenaient,
            Et elle s’en allait parfois, et moi je la cherchais
4935.   En emmenant les trois enfants dans la voiture...
            Un soir n’en pouvant plus, je changeai la serrure,
            Et je restai ainsi avec les trois petites,
            Dans un état second, face à cette faillite.
            Je ne sais plus très bien tout ce que j’ai dû faire  :
4940.   Peut-être ai je dû demander aide à ma mère ?
            Je sais aussi que sa famille, à Champigny,
            Me reçut effarée, désolée, compatit...
            Et je crois bien aussi qu’Isabelle, cinq mois,
            Fut quelque temps chez eux, le plus simple pour moi,
4945.   Puisque des élèves attendaient ma parole,
            Pendant que les deux “grandes” étaient à l’école...

            Mais j’avais, à la Fac, aussi quelques amis,
            Et à la fin des cours, quand je quittai l’amphi
            Je rejoignais souvent au café “Le Français”
4950.   Un petit groupe auquel Mireille appartenait...