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SOMMAIRE

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1967-1968 : Mireille et la Fac, “Mai 68”

SYNOPSIS :

§ Au café “Le Français” § La “Cave aux Poètes” § En Bretagne § «  Panem et Ballones »  ? § La vie étudiante § La “JCR” § Le “22 Mars” § Le “CARÉ” § Les saucisses-frites § Bensaïd § Après la bataille § En Espagne

§ Au café “Le Français”

            Le Café “Le Français” était donc le repaire
            D’une petite bande aux parcours bien divers,
            Mais que réunissait le même goût de rire
            En vidant quelques bocks avant de discourir
4955.   Sur les profs, les études, les amours aussi ;
            Il y avait Jean-Paul, cinéphile averti,
            Toujours plongé dans la lecture des “Cahiers”,
            René qui repiquait “dentaire” et son copain Dédé,
            Agathe des Beaux-Arts, et aussi Marie-Jo,
4960.   Vincent qui arrivait, dans sa superbe auto,
            Sa 203 décapotable de bourgeois,
            Mais qui allait au fond pour y pousser le bois
            Avec d’autres matheux passionnés comme lui.

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Jean-Paul, Agathe — Agathe et Marie-Jo, devant “Le Français”.

            Mais moi je n’avais d’yeux que pour la plus jolie
4965.   Des filles attablées, et la plus enjouée,
            Mireille — qui faisait semblant de m’ignorer,
            Mais à laquelle j’osai, à la fin m’adresser,
            Lui offrant un cognac, et lisant mes poèmes...
            Elle représentait pour moi cette bohème
4970.   Estudiantine dont j’avais été frustré,
            Et grâce à elle je pouvais y accéder...
            J’allais avoir trente ans, elle tout juste vingt :
            Insouciante peut-être de nos lendemains,
            Elle accepta la cour que dès lors je lui fis,
4975.   Quand dans la fenêtre de sa chambre, à midi,
            Je lancais de petit cailloux, pour l’éveiller...
            Et un jour j’y entrai — nous nous sommes aimés.

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Nous deux, début 1967

            Je ne lui cachai rien — mais elle savait tout :
            Les copines qui nous avaient trouvés bien fous
4980.   Avaient sur moi cherché quelques informations,
            Et l’avaient avertie de ma situation...
            Quand je lui demandai de venir avec moi
            Elle n’a pas tremblé, a regardé les trois
            Filles dont la dernière n’avait que cinq mois,
4985.   Et les a adoptées, cajolées, avec moi...

            Et parce que c’est elle, et parce que c’est moi,
            Nous sommes demeurés unis comme les doigts.

§ La “Cave aux Poètes”

            L’année d’avant, déjà, en fréquentant “l’AG
            J’avais appris que l’on devait aménager
4990.   La “cave” de cette vieille et bourgeoise maison
            Où se tenaient les bureaux, les réunions.
            Mû par le souvenir de certaine lecture
            Autrefois faite avec Brian, la conjecture
            D’y faire lire des poèmes certains soirs
4995.   Fut acceptée, et je m’attelai, plein d’espoir
            À imprimer les miens, et tout organiser ;
            J’avais par chance, récemment, pu rencontrer
            Dans une conférence, à “Saint-Exupéry”,
            Jeannette Besançon-Flot et Guy, son mari
5000.   Que mon projet avait eu l’air d’intéresser...
            Et nous fûmes très vite liés d’amitié.
            Jeannette écrivait des poèmes, publiés
            En recueils, et à compte d’auteur, je crois bien, 
            Mon projet ne pouvait que rencontrer le sien :
5005.   Se faire connaître, et reconnaître, peut-être !
            Et pour cela, il était bon de soigner le “paraître”,
            En ayant un public, petit, mais averti...
            Quand ma situation fut un peu aplanie
            Nous avons mis sur pied ce qui s’appellerait
5010.   “La Cave aux Poètes”, le lieu l’y incitait !
            Guy avait une affaire appelée “Tire-Hélio”
            Où il reproduisait des plans pour les travaux
            D’architectes, et tira nos invitations ;
            J’avais choisi alors, plutôt que mon vrai nom
5015.   Un pseudo composé avec mes deux prénoms...

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            Ce fut un vrai succès, mais il fut éphémère :
            L’année soixante-six j’eus tant de chose à faire,
            Et tant d’autres soucis... Je n’en repris l’idée
            Que quand Mireille fut avec moi installée.
5020.   Jeannette et Guy nous ont d’ailleurs beaucoup aidés
            Notre situation étant très compliquée...

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Jeannette Flot, à droite.

            Nous avons donc repris, bien plus tard, ces soirées ;
            Le “caveau” très petit était vite bondé !
            Un de nos grand succès, à Mireille et à moi,
5025.   Fut d’avoir eu l’idée de dire à nos deux voix
            Des extraits de la “Prose du Transsibérien”
            Que j’avais découpé — et qui passait très bien !
            Mais nous disions aussi nos poèmes nous-même
            Jeannette Flot et moi, et d’autres, parfois même
5030.   Lisaient aussi les leurs — que nous n’aimions guère !...
            Jeannette avait de l’“entre-gens” : je laissai faire,
            Même craignant le style Verdurin, surtout...
            Quand nous avions des hôtes comme Armand Lanoux !
            Après quelques séances, on nous a fait savoir
5035.   Que le “caveau” ne serait plus ouvert le soir
            Pour la “sécurité”, — et pendant les travaux,
            Qui devaient nous offrir des spots et des micros...
            Pour ma part je n’ai jamais vu de changement
            Au moins pendant des mois ! Le déménagement
5040.   Pour nous se fit quand même, trouvant un asile,
            Dans un café connu, au centre de la ville ;
            Une salle voûtée, mais au rez-de chaussée,
            Et qui était de tables, bien sûr, encombrée.
            Le gérant n’était pas spécialement poète,
5045.   Et attendait de nous plutôt de la recette...
            Parler devant des gens, buvant et bavardant,
            N’était décidément pas aussi gratifiant !
            Et d’un commun accord, très vite nous cessâmes
            Cette entreprise qui avait perdu son âme...

§ En Bretagne

5050.   Le tribunal m’ayant confié les trois enfants
            En avril soixante-sept, officiellement,
            Aux vacances d’été, selon les attendus,
            Leur mère, en ”Ferrari”, les chercher est venue.
            Nous étions déchirés — et ne savions que faire,
5055.   De ces vacances vides, après tant de misères,
            À compter sou par sou, et même à se cacher,
            Quand un jour est venu, pour l’électricité,
            Un employé chargé de nous faire payer
            Quelques mois de retard... Ou encore gratter
5060.   Tout au fond de la cave les rares boulets
            Qui demeuraient encore et dont on remplissait
            Le vieux poêle fumeux qui l’hiver nous chauffait...
            Jeannette, qui bientôt en vacances partait
            Vers Trebeurden, dans sa Bretagne préférée,
5065.   S’offrit à nous chercher un endroit où loger :
            La réponse venue, nous avons décidé
            D’envoyer par le train deux vélos empruntés,
            Et nous sommes partis, un matin, sur la route,
            Faisant de l’auto-stop, trop démunis sans doute
5070.   Pour payer de l’essence, en prenant la voiture...
            Et il nous plaisait de partir à l’aventure !
            Le départ fut facile, mais arrivés à Rennes,
            Après avoir marché, et vidé nos gibernes,
            Nous avons dû loger dans un quelconque hôtel,
5075.   Comme deux évadés qui se feraient “la belle” !
            Et dès le lendemain de nouveau sur la route,
            Pendant des heures encore, nous fûmes pris de doute :
            Parviendrons-nous jamais à la terre promise ?
            Trébeurden était loin...Assis sur nos valises,
5080.   L’enthousiasme déjà se fendillait un peu !
            Mais on nous prit enfin : un monsieur sourcilleux
            A qui nous racontâmes une belle histoire
            Disant que la famille que nous allions voir
            N’avait pas pu venir nous chercher à la gare...
5085.   Il n’allait pas très loin, mais un heureux hasard
            Nous en fournit un autre, beaucoup moins curieux,,
            Qui dans sa camionnette, où s’entassaient des oeufs,
            Nous mena aux abords du charmant petit port
            Où nous avons cherché, longtemps en vain, d’abord,
5090.   La maison de Jeannette... qui dans sa deux chevaux
            Revenait de la plage, avec pelles et seaux
            Et Marie la petite, sa dernière fille...
            Après les embrassades, les “bolées” aussi,
            À l’endroit dénommé “Chez Sympa”nous conduit :
5095.   Tout étant de longtemps retenu par ici,
            Elle n’avait trouvé de gîte que ceci...
            Nous y avons dormi — mais quelle déception !
            C’était tout le contraire de nos illusions :
            La Bretagne, en ce lieu, n’était qu’une banlieue,
5100.   Un cabanon de planche et de tôle un peu bleue
            Avec tubes à néon et promiscuité,
            Tout ce qu’il nous fallait pour nous faire enrager !
            Nous ne pouvions nous plaindre à Jeannette, bien sûr,
            Mais nos mines montraient que le coup était dur !
5105.   Heureusement pour nous, des amis arrivèrent,
            Qui avaient, eux, trouvé une ferme de pierre,
            Un “Ker” à la bretonne et ils nous proposèrent
            De plaider notre cas auprès de la fermière...
            Et dès le lendemain, nous avons remballé
5110.   Nos affaires, et sous un prétexte quitté
            “Chez Sympa” pour un endroit qui l’était en vrai...
            Chez Bernable, une ferme entourée de genêts,
            Et pas loin de la côte, vers Pleumeur-Baudou,
            Nous avions une pièce avec un lit, c’est tout,
5115.   Et la pierre d’évier en granit, et le puits,
            Des lapins, des cochons, l’air de la mer, et puis
            Des hôtes chaleureux, des bretons pour de bon !
            Et Gérard et sa femme chantaient des chansons
            Car nos entremetteurs grattaient de la guitare...
5120.   Et nous les écoutions parfois jusque très tard,
            Avant de regagner notre étable-chambrette
            Qui dans sa nudité évoquait au poète
            Une autre qui n’était pas de pierre du tout
            Et devant elle, je tombais sur les genoux !

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Mireille, dans notre “étable-chambrette”, chez les Bernable.

5125.   Les vélos envoyés attendaient à Lannion ;
            Grâce à Jeannette encore, cette livraison
            Se fit facilement, elle nous y mena,
            Et le retour se fit, non sans peine pour nous,
            Car les vélos étaient ce qu’on nomme “vieux clous”,
5130.   Et la belle Bretagne est un peu un molosse,
            Qui vous prend aux mollets par ses creux et ses bosses !
            Je dus m’improviser très vite mécano
            Mais le vélo n’est rien, par rapport aux motos !

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Chez les Bernable, réparation...

            Cela nous permettait d’aller jusqu’à la mer ;
5135.   Pour Mireille, c’était chose assez familière :
            Née à Eu, elle était quasi-Anadyomène !
            Mais pour moi le terrien, si le chant des sirènes
            M’avait un jour conduit aux rivages marins,
            C’était comme un chromo gribouillé de ma main,
5140.   Un souvenir enfoui comme un vestige antique
            Et je trouvais plus saine la rude Armorique...
            Si aujourd'hui encore les Côtes d’Armor,
            Cinquante années plus tard, sont un peu notre port
            D’attache, je crois bien que c’est qu’une autre vie
5145.   Pour moi y commençait et tant me réjouit,
            Qui comme un câble en moi s’est enroulée très fort
            Et s’y est amarrée, en déjouant le sort.
            Nous avons de Cendrars retenu le refrain
            «  Quant tu aimes, il faut partir ! » Main dans la main,
5150.   Nous avons vu des îles et des villes étranges,
            Des gens vivant aussi de façon qui dérange,
            Nous avons découvert mangroves et déserts,
            Des moaïs écroulés, et des oasis verts,
            Des oueds asséchés, des lagons bariolés,
5155.   Mais aujourd'hui encore, le souffle des marées
            Nous ramène toujours à ces bord escarpés,
            À ces fonds asséchés, à ces rochers mouillés
            Au creux desquels nous nous sommes alors aimés !

            J’avais mis dans mon sac “Bretagne mystérieuse”
5160.   Ce livre qu’on dirait tissé par des fileuses,
            Ces nornes d’Armorique, pays des légendes
            Où les farfadets hantent à la lune la lande...
            Et nous cherchions au fond des buissons épineux
            Les vieux dolmens croulants, les menhirs malicieux,
5165.   Dansant parfois en rond, dessinant des clairières,
            Heureux de découvrir au milieu des bruyères
            Un lapin dont la montre d’aiguilles de pin
            Qu’il secouait, en détalant comme un lutin,
            Montrait toujours, bien sûr, qu’il était en retard !

5170.   Les amis nos voisins étaient de grands pêcheurs,
            Qui empruntaient souvent la barque du logeur,
            Et allaient relever un à un ses casiers
            À la godille, pour ne pas les effrayer,
            Ces crustacés qui hésitaient à pénétrer
5175.   Dans le piège sur eux si vite refermé !
            Ils nous ont proposé de venir avec eux...
            Mireille était ravie, mais moi le malheureux,
            Je sui revenu bleu comme un homard breton
            Ayant un peu donné “à manger aux poissons” !
5180.   Enfant j’étais déjà sujet au “mal de mer”,
            Et cela m’affligeait de façon si sévère
            Qu’en de certains voyages, allant en Angleterre,
            Je revécus les pages de “Mort à Crédit”
            Qui nous faisaient tant rire, avec certains amis !

5185.   Les kobolds n’étaient pas de ma curiosité
            Les seuls instigateurs : j’avais bien repéré
            Que tout près de la ferme où nous vivions cachés,
            Le site alors nouveau de Pleumeur, érigé
            Comme une blanche demi-boule énigmatique,
5190.   Recelait de curieux appareils magnétiques...

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le “Radôme” de Pleumer-Bodou en 1967.

            Le “Radôme” pour moi c’était le nouveau chêne :
            Celui où, rassemblés, les sorcières modernes
            Avec le ciel communiquaient, par satellite,
            Et lévitaient sur des balais de bakélite,
5195.   Pour paraître au “20 heures” en “mondiovision”,
            Inaugurer les “télécommunications”...
            Je ne pus visiter que quelques ateliers ;
            Le “Radôme” lui-même était très protégé,
            Mais cette bulle blanche faite de plastique
5200.   M’apparaissait plutôt comme du lin druidique,
            Et me faisait rêver à des transportations
            Que je trouvais plutôt dans les douces pressions
            Des formes arrondies et tièdes dans mon lit
            De celle qui dès lors accompagnait ma vie...

§ «  Panem et Ballones »  ?

5205.   À la rentrée, la routine reprit : j’avais
            Changé d’école, mais je me morfondais
            En voyant la médiocrité de mes collègues...
            Je me sentais un peu comme un que l’on relègue
            Parmi les bons à rien, en attendant de voir
5210.   S’il a quelque lueur qui donne de l’espoir,
            Ou s’il séjournera au fond, avec tous ceux
            Pour qui le radiateur est l’objet radieux.
            Je me souviens fort bien de ce lundi matin :
            Arrivé en avance, dans la salle des profs,
5215.   Un collègue était là, déjà, qui me dit : “Bof...”
            Quand je lui demandai, voyant sa grise mine,
            Et le verre où moussait un cachet d’aspirine :
            — Vous avez des ennuis ? Des soucis ? Les élèves ?
            Et les yeux embués, sa réponse fut brève :
5220.   — Aujourd'hui j’ai vraiment honte d’être Français...
            Interloqué, je compatis, et demandai
            Quelle était la nouvelle, quelle tragédie
            Avait bien pu ainsi atteindre la patrie ?
            — Deux à zéro, dit-il, mais vous vous rendez compte !
5225.   J’étais sans voix devant ce terrible décompte...
            Ayant soudain compris de quoi il s’agissait :
            J’avais bien entendu dire que “Les Français”
            Avaient perdu un match de je ne sais plus quoi,
            Mais je m’en fichais bien, et je demeurai coi !
5230.   Je n’eus pas le courage de le consoler :
            Je me suis défilé en fouillant mon casier,
            Et puis je suis sorti, abasourdi, c’est vrai :
            Voilà un enseignant, sérieux, je le savais,
            Pour qui le résultat d’un match sonnait le glas
5235.   Comme si l’ennemi se trouvait à deux pas,
            Et allait s’emparer du drapeau, déchiré,
            Abandonné par des soldats déshonorés !
            Ils ne pleuraient pas tous, mais tous étaient frappés,
            Ces “Instits” qui pourtant faisaient bien leur métier...
5240.   Ce jour-là j’ai compris que cette religion
            Permettait à chacun d’avoir une opinion
            En évitant surtout de “parler politique” !
            On pouvait se fâcher, se faire sarcastique,
            On pouvait s’insurger, être dithyrambique
5245.   Sur les mérites d’un joueur, ou de l’arbitre,
            On pouvait même oser afficher des gros titres
            Sur les panneaux dédiés à l’expression publique...
            Du moment que tout ça n’était pas “politique” !
            De cet “opium du peuple”, appelé religion,
5250.   Marx avait bien parlé, mais non pas du ballon,
            Qui allait devenir, plus tard, ce qui relie
            Tous ceux qui aux joueurs bientôt s’identifient...
            Mais pourtant, en ces mois de fin soixante-sept,
            Quelque chose déjà allait troubler la fête
5255.   Des amateurs de “foot” ; et si Le Politique
            Avait longtemps été réputé maléfique,
            Avait longtemps été comme un épouvantail,
            Et le ballon donné au monde du travail
            Comme potion magique, comme un exutoire,
5260.   Et à consommer sans modération notoire,
            Il allait revenir par des voies détournées
            Grâce à des jeunes gens pas encore rangés...

§ La vie étudiante

            Ces jeunes gens bientôt, j’allais les fréquenter :
            En “congé de parti” depuis plusieurs années,
5265.   Et confronté à tant de soucis domestiques
            J’avais abandonné les actions politiques.
            Mais la fréquentation de la Fac maintenant
            Me redonnait le goût de refaire des plans
            “Sur la comète”... comme on dit, par dérision,
5270.   Mais je croyais encore à la “Révolution” !
            À cette époque-là, la vie estudiantine
            N’était pas le prolongement de l’enfantine,
            Comme aujourd'hui le font ceux qui même à vingt ans
            Logent souvent encore chez papa-maman !
5275.   C’était une façon de faire la coupure
            Du cordon maternel, avec la déchirure
            Vis à vis du père maintenant pouponnant...
            Bref, c’était l’abandon de la toge prétexte,
            Le passage attendu, désiré, porte ouverte
5280.   Sur les rencontres, les amours, et les délires,
            Tout ce que jusque là on ne pouvait que lire !

            Dans ce monde de jeunes j’étais égaré,
            Ayant dû travailler avant que d’étudier ;
            Mais cachant de mon mieux que j’étais un peu vieux,
5285.   J’avais acquis par contre une avance sur eux :
            Le monde du travail, même sans les “trois huit”
            Je connaissais cela, plutôt que les Jésuites...
            Et si le militant avait dû déchanter,
            Il n’avait pas perdu l’espoir de tout changer !
5290.   Mireille me servait de passeport, en somme,
            Auprès de tous ceux qui n’avaient pas l’âge d’homme !
            Et mon passé douteux auprès de ces imberbes
            Ne m’a jamais valu de reproches acerbes,
            Mais plutôt jalousie, parfois, pour ma jolie,
5295.   Qui elle avait leur âge, mais femme était aussi,
            Mère de trois enfants reçus comme un cadeau
            Qui ne lui ôtait pas son sourire si beau !

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            À cette époque-là, on ouvrait le journal
            Comme aujourd'hui on tape sur son terminal ;
5300.   La règle non-écrite, on n’y dérogeait pas,
            Voulait qu’on ait “Le Monde” toujours sous le bras,
            Et les discussions, bien sûr allaient bon train !
            Les visages étaient longs comme un jour sans pain
            Quand la “CGT-Livre”, avec ses rotatives
5305.   Bloquait la parution, et plus âme qui vive
            N’osait aller s’asseoir au comptoir du “Français”
            Où Jacques le serveur, d’ordinaire faisait
            Le commentaire des nouvelles en chantonnant,
            Ajustant ses lunettes, affable et souriant...

§ La “JCR”

5310.   Les événements, justement, s’accéléraient.
            La grogne était partout, et le feu qui couvait
            Je l’avais bien perçu, et las de ne rien faire
            J’avais rejoint un groupe appelé “JCR”,
            Diffusant un journal appelé “L’Avant-Garde”,
5315.   Une feuille de celle qu’au mur on placarde
            Et qui plus tard a pris, annonçant la couleur,
            Le nom usé de “Rouge”, mais qui fera peur
            Aux étudiants gentils et plutôt rigoleurs...
            L’obédience trotskyste et son goût du secret
5320.   Ne me déplaisait pas : j’avais lu en effet
            Les œuvres du “Patron”, et j’ignorais alors
            En naïf que j’étais, je le regrette encore,
            L’affaire de Kronstadt, qui montrait d’évidence
            Que pour lui le Parti avait plus d’importance
5325.   Que le peuple pour qui il prétendait lutter,
            Et que Staline ou lui, c’était comme opposer
            Les mêmes “bonnet blanc” et “blanc bonnet” sanglants...
            Mais pour être sceptique — il faut des cheveux blancs !

            C’est grâce à Jean-René, qui parfois, au bistro,
5330.   Venait traîner sa veste de guerillero
            Que Vincent comme moi qui nous battions les flancs,
            Du “Comité Vietnam” avons rejoint les rangs,
            Et de là, en suivant Krivine et quelques autres,
            De cette “JCR” devînmes les apôtres... 
5335.   Mais je ne croyais pas, après cinquante-trois
            Et ma désillusion, que c’était cette fois
            Que nous allions avoir une “révolution” :
            Nous voulions simplement briser l’autorité,
            Pensant que le “Tiers-Monde” allait s’émanciper,
5340.   Et s’appuyant sur lui, on pourrait imposer
            Une autre politique que celle du fric,
            Sans croire pour autant aux baguettes magiques...
            Faute de trouver mieux, nous allions nous suspendre
            Au parapet des ponts, nuitamment, pour y peindre
5345.   Tête en bas et pinceau à la main, le slogan
            “Paix au Vietnam”, et parfois même en oubliant
            Qu’il nous fallait écrire ces mots à l’envers :
            Cela rendait parfois le sens assez peu clair !

§ Le “22 Mars”

            Et puis au mois de mars, le vingt-deux, ce fut
5350.   Le “Mouvement” de ce nom, qui vite a connu
            Un retentissement jusqu’à nous, en province :
            Revenu de Nanterre, un étudiant de Reims,
            Nous a fait le récit de journées agitées
            Avec un Cohn-Bendit pas encore rangé
5355.   Comme il l’est aujourd'hui, et même député !
            Comme la glace prend soudainement quand on
            Jette un petit cristal dans l’eau en surfusion,
            Ou comme un explosif relié à une mèche
            Déclenche en un instant dans un mur une brèche
5360.   Pour peu qu’une étincelle en allume le bout,
            L’arrestation de militants fut le va-tout
            Que le gouvernement joua, et dont tout le pays
            Ressentit la secousse et le courant induit.

§ Le “CARÉ”

            Le lendemain matin de ce jour mémorable,
5365.   Devant la porte de la Fac, sur une table,
            Je suis grimpé, improvisant, pour haranguer
            Tous ceux qui arrivaient et qui voulaient entrer...
            Je n’étais pas tout seul, quelques membres du groupe
            M’avaient vite rejoint, et bientôt on s’attroupe,
5370.   On discute on hésite... pour faire quelque chose,
            Il me vient une idée, et alors je propose
            Qu’on s’en aille occuper, non pas la Faculté,
            Mais plutôt “Carnégie”, ce sera moins risqué !...
            Et nous voilà partis à quelque vingt ou trente
5375.   À la bibliothèque ou le surveillant — sourd,
            Ouvre tout grand les yeux et appelle au secours...
            On lui crie dans l’oreille «  On ne cassera rien,
            Mais on s’installe ici, tout se passera bien ! »
            Ayant quand même un peu lu les textes sacrés
5380.   De la Révolution, je savais qu’il fallait occuper...
            Les gens qui occupaient, pour que le mouvement
            Ne cesse de sitôt, comme un enchantement...
            Alors à deux ou trois, installés au bureau
            De la grande salle, assez remplie, bientôt,
5385.   Nous avons proposé de créer un “Comité d’action”
            Terme très à la mode, et qui prendrait pour nom
            ”CARÉ”, sigle choisi pour ”Comité d’Action
            Révolutionnaire Étudiant”, dont nous serions
            Bien entendu les dirigeants, élus à main levée,
5390.   Et nous allions dès maintenant en rédiger
            Les statuts, les objectifs, et les proclamations
            Que nous irions porter tous ensemble à l’”Union”...

            À tout cela, au fond, moi, je ne croyais guère :
            “Carnégie” ne serait pas le “Palais d’hiver”  !
5395.   J’étais plutôt du genre pataphysicien,
            Mouvement dont l’objectif, on le sait, n’est rien
            D’autre que de faire le plus sérieusement
            Des choses qui ne sont que futiles, vraiment !
            Mais comme pris au piège par l’agitation,
5400.   Dont les radios et les journaux faisaient mention,
            Chaque jour un peu plus, saisis par l’obsession
            Du reportage “à vif”, jouant sur l’émotion,
            Quelques uns dont je fus en ce temps s’appliquèrent,
            Plus ou moins inspirés du discours “JCR”,
5405.   À mettre en mouvement le milieu étudiant
            Qui à Reims n’était pas vraiment très militant !
            Nous avons rédigé un premier bulletin
            Dans une prose qui, aujourd'hui, me fait rire,
            Mais que nous diffusions sans le moindre sourire !

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§ Les saucisses-frites

5410.   Le quartier général de notre groupuscule
            C’était dans le grenier de chez nous, minuscule...
            Une presse “Freinet”, y était installée
            Que Jean-René avait à son père empruntée,
            Et qui me rappelait celle de Francheville...
5415.   Composer de longs textes étant trop difficile
            Elle a surtout servi pour nos “proclamations” !
            Mais parallèlement, j’y ai fait l’impression
            De ma plaquette de poèmes, intitulée
            “Vers pour y voir clair”, la première conservée...

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La qualité d’impression est affreuse !

5420.   Nous tenions là aussi nos réunions “plénières” :
            On épluchait ensemble les pommes de terre,
            Mireille avait le rôle de la cantinière,
            Et la bassine à frites, sur la cuisinière,
            À gros bouillon faisait de quoi accompagner
5425.   Les saucisses qu’on s’apprêtait à déguster...
            Ceux qui ont connu ça s’en rappellent encore !
            On couchait nos trois filles, et on pouvait alors
            Monter dans le grenier, changer la société
            À grands coups de slogans, dire la vérité !
5430.   Nous n’étions pourtant pas de simples rêvasseurs :
            Syndicats et partis s’agitaient, pris de peur
            D’être les oubliés, et s’ils nous qualifiaient
            D’“enragés”, quand dans les assemblées on lançait
            L’idée d’une “manif’”, alors ils hésitaient...
5435.   Et c’est ainsi qu’un jour, alors qu’on défilait
            Rue de Vesle déjà, on vit les cravatés
            De la “FGDS”, en courant, arriver
            Et très aimablement ils nous ont demandé
            S’ils pouvaient avec nous venir manifester !
5440.   Reims n’a jamais connu la moindre barricade ;
            Un jour, au Pont de Laon, il y eut quelques heurts
            Avec les CRS, et j’ai eu un peu peur...
            Je n’étais plus jeunot, j’avais une famille,
            Un peu coincé entre le marteau, la faucille !...

§ Bensaïd

5445.   Je me sentais bien mieux en prenant la parole
            Dans un amphi bondé, un peu comme à l’école,
            Et devant des élèves plutôt agités, pour présenter
            L’orateur de Paris venu nous saluer,
            Bensaïd, lui qui avec Krivine et Weber
5450.   En quittant l’“UEC”, fonda la “JCR”.
            ”Bensa” fut acclamé, même si des “Maos”
            Ont un moment tenté de semer le chaos !
            Et après le meeting, il est venu chez nous
            Pour les “saucisses-frites”, — et enfin et surtout,
5455.   Au grenier il a pu installer son duvet,
            Entre les paperasses de tous nos projets,
            Et il a pu dormir. “Bensa”, je l’aimais bien,
            Il n’était pas sectaire comme étaient certains,
            N’a pas comme Weber, lui, retourné sa veste !
5460.   Il est resté critique, et jusqu’au bout, honnête...
            Et même s’il a peut-être fait erreur,
            En suivant un moment le groupe du “facteur”,
            Ses analyses furent toujours incisives,
            Et ne prenaient jamais forme de directives.

§ Après la bataille

5465.   Nous avons bien crié, chanté, manifesté,
            Nous avons proclamé, réclamé, occupé,
            Mais comme la marée qui toujours se renverse
            Quand le temps a passé, un jour le camp adverse
            À son tour défila, et a rempli les rues,
5470.   Et ce fut pour nous tous le signal du reflux !
            Plus de meetings, de réunions, de comités,
            C’étaient un peu comme des vacances forcées...
            Je voulus voir Paris, où tout s’était passé,
            Pendant qu’à Reims, ici, on l’avait imité,
5475.   Mais comme en miniature, en modèle réduit !

            Je pris le train et je m’en fus voir la Sorbonne...
            Je fus saisi d’effroi — car la Sainte Patronne
            De la Saga estudiantine n’était plus
            Qu’une poubelle, gardée par des individus
5480.   Qu’on nommait “Katangais”, sortes de mercenaires,
            Semant une terreur peu révolutionnaire !
            N’y ayant jamais cru, je ne fus pas déçu
            De voir ainsi sombrer, et une fois de plus,
            Un mouvement qui fut pourtant si populaire...
5485.   Il y eut quelque jours où l’on sentait dans l’air
            Flotter comme un parfum assez peu ordinaire,
            Une dispositiond’allure débonnaire
            Et de fraternité, — même chez le boucher,
            Où à n’importe qui on pouvait s’adresser
5490.   Sans être rabroué... et parler “politique”
            Soudain avait cessé de créer la panique
            Ou le mépris : le sport laissait la place
            Aux réflexions, souvent des plus sagaces...
            Cela s’est reproduit, un temps, sur les “ronds-points”
5495.   Où tous les gens “de peu” se sont donnés la main
            Pour refaire le monde, — et comme en 68,
            Le mouvement a cru et décru, mais moins vite ;
            Il s’était envasé à toujours refuser
            De ne vouloir personne le représenter...
5500.   Mais de ma propre histoire il a bien fait partie :
            Je l’évoquerai donc à son heure, lui aussi.

§ En Espagne

            Lassé de tout ceci, et les filles parties
            Avec leur mère, alors Mireille eut grande envie
            De vacances au soleil — et moi de même aussi !
5505.   Nous somme donc allés, loin, en Andalousie ;
            Nous avons dû rouler presque sans arrêter,
            Sauf une nuit je crois, les yeux écarquillés,
            Pour trouver un hôtel dont la vue nous enchante
            Au beau milieu de la province d’Alicante...
5510.   Nous y avons vécu comme en un paradis,
            Retrouvant nos amours, après tant de soucis !

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Que reste-t-il de Mai 68 ?

            Le soleil et la mer, comme pour nous laver
            Des rêves desséchés, de ces espoirs ratés...
            Essayant d’oublier que la vie, de nouveau
5515.   Serait dure pour nous, mais à deux, tout est beau !

NOTES

l’AG : A.G.[E.R.]Association Générale [des Étudiants de Reims]

Carnégie : Nous appelions “Carnégie” la bibliothèque municipale de Reims, reconstruite après la guerre 14-18 grâce aux dons du richissime américain D. Carnégie.

Union : Créé à la Libération, le journal “L’Union” était le plus grand quotidien de Reims et de la région Rémoise.

FGDS : “Fédération de la gauche démocrate et socialiste”, fondée par Mitterand en 1965.

facteur : Olivier Besancenot, facteur de son état, et fondateur du “Nouveau Parti Anticapitaliste”.