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SOMMAIRE

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1968-1972 : La ville et la campagne, la Fac, l’Agreg, le CMT.

SYNOPSIS :

§ Le “HLM” § Le travail... § La politique et les “Lettres” § Villocette § La ferme des Brossière § Hydraulique § Gilbert et la Lune § Le progrès ? § Le temps retrouvé ? § Mariage § La Fac : Auteurs et Professeurs § CAPES, Agreg § Au “CMT” encore ! § La chronologie

§ Le “HLM”

            J’avais depuis longtemps déposé la demande
            À la mairie de Reims, pour que l’on condescende
            Enfin à nous donner un logement décent,
            Celui où nous étions, avec nos trois enfants
5520.   Étant presqu’insalubre, et sans confort aucun.
            Un beau jour je reçus un avis sibyllin
            M’informant que des “tranches” de ces “HLM”
            Dont l’édification arrivait à son terme,
            Avaient été prévues pour le relogement
5525.   Des enseignants alors logés gratuitement :
            Le loyer à payer en serait “modéré”...
            Après bien des démarches, et bien des papiers,
            Un logement tout neuf nous fut attribué,
            Non loin du “CES” où j’étais affecté
5530.   Depuis la rentrée d’octobre soixante-huit,
            Et pour nous deux c’était, ayant fait la visite,
            Une aubaine, après cette rue du Mont-d’Arène
            Qui de douloureux souvenirs était pleine...
            J’avais plus de trente ans et découvrais la douche
5535.   La baignoire-sabot, le chauffage, — et “Minouche”
            Elle qui tout cela avait eu de bonne heure,
            Dans les appartements du père Proviseur,
            Avait bien du mérite de s’être adaptée
            À l’inconfort notoire, et à la vétusté...
5540.   Certes le “HLM” n’était pas tout à fait
            À la hauteur des bâtiments dont disposaient
            Ses parents dans l’ancien Collège de Jésuites,
            D’Eu... Que nous sommes allés revoir, par la suite,
            Bien plus tard, en manière de pèlerinage...
5545.   Mais du moins allions-nous pouvoir “tourner la page”,
            D’une bohème subie, plutôt que choisie !
            Déménager ne fut pas un très gros souci :
            Nous n’avions pas de meubles dignes de ce nom,
            Plutôt des étagères, coffres, guéridons...
5550.   Je me fis ébéniste : avec du bois pressé
            Je fis un ou deux meubles très bien adaptés
            Pour y mettre des livres, radio, tourne-disque,
            La table en “formica” paraissait magnifique !

§ Le travail...

            Mireille avait trouvé du travail à Rethel ;
5555.   En tant que “pionne”, et si l’occasion était belle,
            Car avec d’autres, elles pouvait, en échangeant
            Des services de nuit, revenir plus souvent,
            Par contre l’auto-stop était le seul moyen
            Pour arriver à l’heure, bien plus que le train,
5560.   Et pourtant les “routiers” n’étaient pas tous “sympas”...
            Et l’hiver dans le froid, la neige, le verglas,
            Alors ce n’était pas vraiment la sinécure,
            Même si à la sortie de Reims, en voiture,
            Avec la petite à l’arrière, je la conduisais...
5565.   À la crêche poser le bébé je devais,
            Ensuite encore aller, avant de retrouver
            Mes élèves de sixième, et parfois fatigué,
            Pour peu que l’on ait eu une nuit écourtée
            Par quelques pleurs, ou la visite des amis,
5570.   Je m’efforçais de ne pas demeurer assis,
            De peur de m’endormir, aussitôt devant eux...
            Ce qui m’est arrivé pourtant —  j’en fais l’aveu !

§ La politique et les “Lettres”

            Du côté politique, avec quelques copains,
            Nous nous étions lassés du travail clandestin
5575.   Chers à ces vieux trotskos recyclés “LCR”...
            Nous avons même été, un jour, sommés de faire
            Notre “autocritique”, car nous avions osé
            Aller boire une bière, dans un grand café,
            Après la réunion — et grâce à Jean-René
5580.   Très habile en dessin, nous avions diffusé
            Une critique acerbe, en bande dessinée,
            Du climat parano qui s’était imposé
            Du fait d’un dirigeant dont je tairai le nom...
            Et ayant refusé de faire contrition,
5585.   Nous avons donc été exclus d’autorité
            Pour cause d’une fractionnelle activité,
            Tout comme au temps des procès staliniens,
            Mais sans autre sanction — et n’exagérons rien !
            Le travail, les enfants, nous occupaient assez
5590.   Pour que nous n’ayons plus de temps à gaspiller
            En des combats douteux menés au nom de ceux
            Qui n’écoutaient plus guère tous ces songe-creux !
            Henric et Kof m’avaient de nouveau “contacté”,
            Un temps intéressés par mon rôle au “CARÉ” ;
5595.   Un soir ils sont venus dîner, nous avons discuté ;
            Désormais parisiens, ils étaient très liés
            Avec Philippe Sollers et les gens de “Tel Quel”.
            Et moi, le provincial, sans la moindre chapelle,
            Je regardais cela avec envie, c’est vrai...
5600.   Un jour je me rendis à Paris tout exprès,
            Ayant été admis, par exception notable,
            À venir écouter tous les propos de table
            De ce nouveau gratin très germano-pratin,
            Où Barthes avec Sollers, Jean-René Huguenin
5605.   Faye, Pleynet, Roche, et tutti quanti
            S’entretenaient de Venise et de Guardi...
            Je ne fus pas déçu, mais plutôt amusé,
            Et ma note payée, n’ai pas recommencé !

§ Villocette

            Henric avait acquis tout récemment en Creuse
5610.   Une maison abandonnée, pas trop miteuse,
            Et très vite habitable avec peu de travaux ;
            Il nous en fit l’éloge, avec force photos,
            Et nous a proposé de venir y passer
            Quelques jours tous les deux, au cours de cet été.
5615.   Leur mère étant venue pour chercher les gamines, 
            Pour nous déchirement — mais faisant bonne mine,
            Nous avons décidé de saisir l’occasion...
            Et de venir voir cette fameuse maison.
            Nous eûmes bien du mal à la localiser :
5620.   À la loupe la carte nous avons scruté,
            Pour trouver le chemin sinueux bien caché !
            Ce n’était qu’un hameau d’un village oublié :
            Jamais au grand jamais nous n’aurions eu l’idée
            De venir par ici pour nous y installer... 
5625.   Même Henric n’avait pu s’y être aventuré
            Sans que des parents d’élèves bien informés
            Car natifs de la Creuse, et y ayant vécu,
            Lui aient dit que là-bas, les maisons invendues
            Étaient un peu partout, et très intéressé,
5630.   Il y était venu, pas cher avait trouvé !
            Les derniers kilomètres nous parurent longs,
            Il fallait se méfier des tracteurs, des moutons...
            Et nous avons enfin découvert le hameau
            C’était un trou perdu, mais pour nous, c’était beau !
5635.   Au bout de quelques jours, Henric nous a montré
            Plusieurs maisons à vendre, et nous sommes allés
            Voir le Notaire ; celle qui nous plaisait tant
            Coûtait à peine quelques centaines de francs*.

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La maison dans son état en 69.

            Mais nous n’avions évidemment pas cette somme...
5640.   Mireille fit appel à son père, mais cet homme
            Ne voyait certes pas d’un bon œil notre union,
            Et pensant que sa fille, après les illusions,
            Abandonnerait bientôt cet “instruisou” douteux,
            Il n’était pas question d’investir pour eux deux !
5645.   Son refus ne vint pas à bout de notre idée :
            Nous avons tout de même trouvé à emprunter,
            Acheté la maison, et l’avons habitée !
            Mais c’était symbolique : le toit était troué,
            Et l’eau avait pourri le plancher du grenier...
5650.   Nous avons installé un matelas par terre
            Dans la chambre du bas, aux murs de grosses pierres.
            Car si le “HLM” convenait tout à fait
            À notre vie de tous les jours, il était vrai
            Qu’une maison à la campagne présenterait
5655.   Pour nos filles certainement, beaucoup d’attraits !
            Aux congés de Toussaint, elles ont découvert
            Un monde qui leur a semblé plein de mystères,
            Pour elles qui n’avaient jamais vu que la ville,
            Bien trop petites, quand j’étais à Francheville.
5660.   Il n’y avait pas l’eau, mais l’électricité.
            L’eau, c’était bien plus haut qu’il fallait la chercher
            À la fontaine, qui s’arrêtait de couler,
            Parfois, quand le conduit, cassé, était bouché !
            Et le baquet d’antan servait à se laver...
5665.   J’avais dû revenir au boy-scout d’autrefois
            Et creuser des “feuillées”, derrière, dans les bois !
            Mais les enfants vivaient comme des sauvageons,
            Promenant les vaches, caressant les moutons...

§ La ferme des Brossière

            Il y avait encore en ce hameau, deux fermes :
5670.   L’une était bien tenue, même si, à long terme
            Elle a périclité, comme d’autres, plus tard.
            La seconde avait, elle, un siècle de retard...
            Elle était la plus proche de notre maison,
            Et dès notre arrivée, c’était ma punition :
5675.   Je devais y aller “boire un coup”, de vin rouge,
            Exécrable d’ailleurs, en entrant dans ce bouge,
            Pour y faire un instant , à ces gens, la causette...
            La patronne en était l’imposante Colette,
            Avec un rire énorme, et sa pilosité
5680.   Donnait à son visage masculinité ;
            Son mari, maigrichon, et assez peu bavard
            Avec elle formait un couple très bizarre
            Qui me fit sur le champ penser aux personnages
            De Dubout... La grand-mère, malgré son grand âge,
5685.   Se tenait droite et digne dans sa robe noire,
            Près de l’âtre toujours, où comme un samovar,
            Un antique chaudron demeurait suspendu.
            Le grand-père Gilbert avait un air bourru,
            Mais l’oeil était malin, et il nous aimait bien.
5690.   Il racontait souvent son voyage syrien :
            À l’armée il avait donc parcouru le monde,
            Ce qui l’avait changé de la France profonde !
            Il en tirait orgueil, et si quelque blessure
            Le faisait claudiquer, une chose était sûre :
5695.   Pour lui la guerre avait été l’affaire de sa vie,
            On l’avait décoré au nom de la patrie !
            Un jour il m’a ouvert une boîte à chaussures
            Coffre-fort de carton pour saintes écritures
            Et m’avait exhibé lettres, attestations,
5700.   Cartes postales jaunes et décorations...
            Il lisait chaque jour le journal “La Montagne”,
            Qu’il prenait un malin plaisir à commenter,
            Me prenant à témoin de l’actualité.

            La cuisine était grande, la fumée de l’âtre
5705.   Avait repeint façon Soulages les plâtres,
            Depuis des temps immémoriaux, et avaient fait
            De la pièce une sorte de caverne, où luisait
            Une ampoule au bout d’un fil où s’enroulait
            Un ruban gluant sur lequel zonzonnaient
5710.   Des mouches dévolues au triste génocide
            De la mort lente, quand le “fly-tox” était vide.
            La grande table était toujours très encombrée
            D’ustensiles divers sur la nappe cirée
            Qui mettait une tache de modernité
5715.   Dans cet endroit tiré d’un tableau de Le Nain.
            On me faisait asseoir, et d’un revers de main
            Gilbert faisait un peu de place sur la table
            Pour me servir un verre à l’odeur détestable,
            Et levait son bâton pour chasser les enfants
5720.   Qui menaient grand vacarme en se précipitant
            Pour lui prendre son verre... et l’avaler d’un coup,
            Comme faisait Lucette, pas gênée du tout !
            Je l’ai vue souvent faire, et si c’était l’ainée
            Elle est morte à vingt ans, un peu trop éthylée...
5725.   Bernard venait après dans l’ordre de naissance ;
            Il était né coiffé — de crasseuse casquette,
            Car elle était vissée sur le haut de sa tête ;
            Pas de celles qu’on met aujourd'hui aux enfants
            Pour singer l’Amérique aux ados bedonnants,
5730.   Celle des paysans, qu’on enlève à l’église
            Et aux enterrements, et dont la teinte grise
            Est faite de poussière et de crasse qui donnent
            À la chose sa forme, et dont l’allure étonne
            Le visiteur venu du monde des chapeaux,
5735.   Dans les lieux où l’on use encore du plumeau.
            À quatorze ans Bernard avait l’oeil un peu torve
            En voyant nos filles, mais dans son nez la morve
            N’incitait pas vraiment à lui tendre la main,
            Et il se contentait de faire le malin...
5740.   En plus de ces deux là, il y avait encore
            Marie-Claire, Brigitte, et le petit Jean-Pierre,
            La jolie Bernadette, et même une Mireille !
            Bien plus tard “la Colette” eut encore Joëlle...
            Aujourd'hui ces enfants se nommeraient Sarah
5745.   Karine, Laetitia, et tout le tralala
            Importés des séries-télé américaines
            Mais en soixante-neuf, le jour de la semaine
            Déterminait encore souvent le prénom
            Qu’aux enfants on donnait à la déclaration,
5750.   D’ailleurs l’État-civil n’eût pas comme aujourd'hui
            Autorisé le loup, pour voir la bergerie,
            À s’appeler agneau, et le calendrier
            Suffisait amplement pour huit enfants nommer !
            Marie-Claire, Brigitte, et La Mireille aussi
5755.   Avaient de La Colette hérité le souris
            Édenté, et le nez aquilin, et les yeux,
            Noirs comme la fumée du bois mouillé au feu.
            Marie-Claire venait devant notre maison
            Et commentait tout haut tout ce que nous faisions...
5760.   C’était un peu lassant, et avec nos gamines
            Elle et ses soeurs étaient parfois un peu taquines,
            Mais les aimaient beaucoup et jouaient avec elles
            Ce qui à nous, les parents, faisait la part belle !

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De gauche à droite : Brigitte, Marie-Claire, Isabelle, Mireille, Lucette, Bernard et Jean-Pierre (1973).

§ Hydraulique

            Aller chercher de l’eau devenait ennuyeux.
5765.   La fontaine, qui se trouvait devant chez eux
            Leur donnait l’occasion de nous interpeller :
            «  Guy, faut boire ! » — les entendais-je alors crier,
            Et pour ne pas vexer Gilbert, entrer il me fallait,
            Pendant que peu à peu mon bidon s’emplissait,
5770.   Et avaler un verre, que je refusais,
            Préférant le café, quoi qu’il fût bien mauvais !
            Ayant quelques principes quant à l’hydraulique,
            J’avais vite compris que ce serait pratique
            D’avoir l’eau sur l’évier, venant de la fontaine
5775.   Sans avoir chaque jour à subir cette peine.
            À l’étage j’avais, à l’aide d’un niveau
            Bricolé par mes soins, vu que d’où sortait l’eau
            Était bien au-dessus du plancher de l’étage,
            Et que je pouvais donc compter sur un étiage
5780.   Qui devait me permettre de remplir vraiment
            Par le principe des vases communicants,
            Une cuve placée sur le plancher, en haut,
            Si je la reliais par un très long tuyau
            Jusqu’à la fontaine de la ferme d’en haut...
5785.   Je me mis donc en quête d’un grand cuveau,
            Que je trouvai sans peine chez un brocanteur,
            Avec un gros tuyau de la bonne longueur,
            Et un jour je me mis à installer cela :
            Tout aussitôt bien sûr tout le monde était là...
5790.   Et Gilbert du bout de sa canne à tous montrait
            En riant, la fenêtre en haut, où arrivait
            Le bout de mon tuyau, et me taquinant : «  Guy
            Vous croyez vraiment que l’eau viendra ici ?
            On n’a jamais vu l’eau monter des escaliers  ! »
5795.   Et tous, bien entendu, alors, de s’esclaffer  !
            Moi, je ne disais rien, dans mes petits souliers...
            Mais au bout d’un moment, très long, à patienter,
            Je fis «  Chut ! » et alors dans le plus grand silence
            On entendit le bruit triomphant de la science :
5800.   Goutte à goutte coulait l’eau dans la cuve, en haut,
            Et Gilbert faillit bien en manger son chapeau !
            Tous étaient médusés, et moi j’étais ravi :
            Je me sentais un peu comme le Palissy
            Celui qui a écrit des “Eaux et des Fontaines”
5805.   Et dont on ne connaît que cette image ancienne,
            De ses meubles brûlés pour nourrir son fourneau
            Et parvenir enfin à faire des émaux...
            Cet épisode avait pour moi la signifiance
            De la raison qui triomphait de l’ignorance !
5810.   On en parla longtemps, sinon dans les chaumières,
            Mais du moins autour de la table des Brossière...

§ Gilbert et la Lune

            Un autre événement allait bientôt offrir
            À Gilbert l’occasion à mes dépens de rire...
            Du moins le croyait-il — et l’a-t-il toujours cru,
5815.   Et cela montre bien qu’il est une inconnue
            Dont tous les sociologues de plus grand renom
            Ne tenaient jamais compte dans leurs conclusions :
            Le temps à Villocette ne s’écoulait pas
            À la même vitesse que chez eux là-bas ;
5820.   Peut-être que la vitesse de la lumière,
            N’est pas vraiment la même, ici, chez les Brossière
            Ce qui viendrait fausser, même légèrement,
            Les équations connues définissant le temps...

            Quoiqu’il en soit, en ce juillet soixante-neuf,
5825.   Nous avions fait refaire notre toit à neuf,
            Et j’avais fait moi-même un peu le charpentier,
            En réparant les planches pourries du grenier,
            Et j’avais installé sur le toit une antenne,
            Car j’espérais capter, — et ce fut à grand peine !
5830.   La première arrivée de l’homme sur la Lune :
            Que je serais le seul à voir, dans la commune !
            En pleine nuit je pus avec bien des coupures
            Voir les quelques images de cette aventure...
            Le lendemain matin, j’allai chez les Brossière,
5835.   Et je dis à Gilbert : «  Vous avez-vu, hier ?
            Les Américains, ils sont allés sur la Lune !
            Je les ai vus à la télé, et sur la “Une”
            Ils l’ont enregistré, je peux vous le montrer !...  »
            Son chapeau enfoncé, regardant par dessous
5840.   Il me dit souriant : «  Vous y croyez donc, vous  ?
            Mais la Lune, pensez, parfois est en entier
            Et parfois elle n’est plus qu’un tout petit quartier,
            Comment voulez-vous donc que l’on puisse y aller ? »
            Je restai bouche bée... Il riait de bon cœur,
5845.   Content d’avoir raison contre “l’Instituteur”...
            Je lui dis : «  Mais Gilbert, vous lisez le journal ?
            On en parle, c’est sûr, car ce n’est pas banal  ! »
            Alors il me regarde, avec son air rusé,
            Et il me dit  : «  Guy, vous aussi vous croyez
5850.   Tout ce que disent les journaux ? » Je restai coi
            Devant son argument, imparable, ma foi !

§ Le progrès ?

            Peu à peu nous avons arrangé la maison  ;
            J’ai même un peu appris à faire le maçon,
            Pour faire des joints creux entre les grosses pierres.
5855.   Et si au tout début il y a eu par terre
            Un peu trop de mortier, quand ce fut terminé,
            Je pouvais me targuer de mon coup de poignet.
            Et puis l’eau est venue, car le hameau avait
            Enfin été relié au réseau, on pouvait
5860.   Se passer du tuyau, et même envisager
            D’installer peu à peu de vrais commodités :
            La douche, les vécés, que l’on a fait creuser
            Dans la roche, en dessous, tout au fond du cellier...
            On franchissait les siècles à grande vitesse,
5865.   Mais les filles aussi, avaient grandi sans cesse :
            Si elles aimaient toujours venir à Villocette
            Elles étaient quand même devenues coquettes
            Et un peu de confort importé de la ville
            De même que pour nous n’était pas inutile !

5870.   À la ferme on a vu aussi des changements
            Qui n’étaient pas toujours des plus satisfaisants :
            Les paniers d’osier rafistolés cédèrent
            La place à du plastique et aux couleurs grossières...
            Un jour Louis nous montra l’engin pétaradant
5875.   Qui allait maintenant remplacer la jument.
            Il était très content, mais mal lui en a pris
            Quelques années plus tard, arrivant, on apprit
            Qu’il était mort aux champs — qui n’étaient pas “d’honneur”,
            Le frein ayant lâché, broyé par son tracteur !

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Louis, Colette et les enfants sur le tracteur.

5880.   Les petits murs de pierre si bien agencés
            Là où il s’écroulaient, n’étaient plus réparés :
            On mettait par-dessus de simples barbelés.
            Les bords des chemins creux ne furent plus fauchés,
            La fontaine cessait très souvent de couler,
5885.   Du fait que des racines venaient l’obstruer...
            Ils se faisaient livrer des “packs” d’eau minérale,
            Ne voulant pas payer l’adduction communale !
            Bernard avait sans cesse de grands maux de tête,
            On a dû l’interner, tout comme fut Lucette ;
5890.   Ils sont morts tous les deux, et les autres “placés”,
            La grand-mère disparue, Gilbert décédé,
            Il ne resta que Jean-Pierre de toute la bande !
            Et le temps a passé, les filles étaient grandes,
            Et préféraient la ville... Nous avons conservé
5895.   La maison tant que nous habitions l’étranger,
            Au Maroc, pour avoir un pied à terre en France...
            Mais en y revenant, l’état de nos finances
            Nous contraignit à vendre pour pouvoir acheter
            L’appartement de Nantes — et nous l’avons cédée
5900.   À Dominique qui la voulait pour Honoré...
            Mais on ne refait pas l’histoire ! Et peu d’années
            Plus tard, elle-même a vendu à des Anglais
            La maison à laquelle tant elle tenait...

§ Le temps retrouvé ?

            Nous sommes revenus après bien des années
5905.   Poussés par le démon de la curiosité...
            Nous avions échangé, d’abord, quelques courriers
            Avec ceux qui étaient maintenant installés,
            Des collègues Anglais, qui avaient retrouvé
            Des brouillons de ma thèse, dans le grenier...
5910.   Ils avaient poursuivi nos aménagements,
            Nous ont fait visiter... mais c’était dérangeant
            Pour nous qui aimions tant cette rusticité !
            Ils nous ont accueillis, nous y avons logé,
            Mais si tout était fait avec un goût très sûr,
5915.   Nous ne nous sentions plus du tout “chez nous”, bien sûr...
            Ils avaient condamné la grande cheminée !... 
            Et pour moi je préfère garder cette image
            Pleine de souvenirs comme avant un naufrage...

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            Et en nous en allant, nous avons vu Jean-Pierre,
5920.   Devenu maintenant un grand propriétaire,
            Ayant fait élever de très grandes étables
            Que nous avons trouvées d’allure détestable,
            Et qui marquaient bien sûr de façon péremptoire,
            Comme le gros 4x4, sa notable victoire...
5925.   Il nous a reconnus — nous avons bavardé
            Un instant, mais quand nous avons dû le quitter,
            Sans le moindre regret, nous sommes repartis :
            Jamais nous ne pourrions revivre encore ici !

§ Mariage

            Après quatre ans de procédures et de patte graissée
5930.   À un avoué qui avait joué des deux côtés,
            Le divorce avait quand même été prononcé,
            La garde des enfants m’étant toujours confiée.
            En mil neuf cent soixante dix, alors, enfin,
            Le douze novembre, à dix heures du matin
5935.   Nous nous sommes mariés, “en toute intimité” !
            Ce jour-là justement, tout était préparé
            En grande pompe, avec des fleurs et des huissiers...
            Mais ce n’était pas nous qui étions honorés :
            Quelqu’un était venu jusqu’à notre HLM
5940.   Demander poliment, si par faveur extrême,
            Nous pourrions déplacer cette cérémonie...
            C’est qu’en effet ce jour était aussi celui
            Où avaient lieu les obsèques du Général,
            Et faire en ce jour-là un mariage banal
5945.   Ennuyait ces messieurs qui devaient pérorer,
            S’adresser aux journaux, se montrer éplorés...
            Nous avons refusé, arguant des invités
            Alors que nous étions que les quatre obligés
            Avec nos deux témoins — on s’est bien amusés !

5950.   Cela ne changea rien à notre vie, bien sûr,
            Mais nous débarrassa enfin des procédures
            Sauf les déchirements dus au “droit de visite”
            L’autre partie mettant un point d’honneur, ensuite,
            À jouer sur le flou du “viendra”, “viendra-pas”,
5955.   Nous mettant le moral en un piteux état...
            Mais les projets que nous avions se précisaient :
            Mireille enseignait donc le français et l’anglais,
            J’avais passé un diplôme d’enseignement,
            Pour les Collèges, obtenu un changement :
5960.   Étant moins éloigné de notre appartement,
            Au Collège où j’allais, celui des “Trois Fontaines”
            Je n’avais pas de cours chaque jour semaine,
            Et bien qu’en butte aux fourberies du Principal
            Puisque j’étais aussi délégué syndical,
5965.   Les gamins y étaient remuants mais plaisants ;
            L’un d’eux même, longtemps après, vraiment longtemps,
            S’est souvenu de moi, m’a recherché, trouvé,
            Il est venu me voir, on a sympathisé,
            C’est Pierre mon ami, il l’est toujours resté !

§ La Fac : Auteurs et Professeurs

5970.   Fermée la parenthèse de soixante huit,
            Et la Fac n’étant plus un prétexte de fuite
            Ni le lieu où nouer de nouvelles amours...
            Dès que je le pouvais j’assistais à des cours,
            Ayant enfin en vue mon seul vrai objectif
5975.   Tant d’années différé, devenu effectif :
            Car si le temps perdu jamais ne se rattrape,
            Je pouvais maintenant du moins lever la trappe
            Et voir un peu plus loin que le bout d’une année,
            Grimper les échelons, et pour cela passer
5980.   Les concours qui un jour me permettraient peut-être
            D’aller prendre la place occupée par le Maître...
            Parmi les professeurs dont le nom m’est resté
            Je citerai Desné, découvreur de Meslier,
            Le célèbre, depuis, curé d’Étrépigny,
5985.   Qui dans son testament à ses ouailles dit
            Qu’il leur avait menti, et que ce jésus-Christ
            N’était avec le reste qu’un salmigondis
            De croyances commodes pour plier l’échine
            Des gens du peuple, au nom de religion divine...
5990.   Voltaire en avait fait, déjà, une édition,
            Mais en manipulant le texte à sa façon
            Pour s’en servir contre le siège de Saint-Pierre,
            Et sans donner à l’athéisme, pour lui délétère,
            La force qu’il avait dans le vrai “testament”...
5995.   Desné s’était donné pour mission d’éclaircir
            Cette supercherie voltairienne, et révéler
            Toute l’ambiguïté bâtie ensuite sur Meslier.
            Sa thèse comportait trois volumes épais,
            Et je voulus plus tard, quand je les retrouvai
6000.   En faire une édition qui soit numérisée
            L’originale étant de longtemps épuisée...
            Mais du texte initial, en fait, alambiqué,
            Une édition réduite avait été menée,
            Et ce projet fut donc bien vite abandonné.

6005.   Mais plus déterminant pour moi, ce fut celui
            Dont pendant deux années de suite j’ai suivi
            Le cours sur la littérature médiévale ;
            Jacques Chaurand, lui dont l’allure provinciale
            Était alliée à un savoir considérable
6010.   Aussi modeste que savant, et très affable.
            C’est par lui que j’ai pu lire Chrétien de Troyes,
            Et que je fus conquis par ce vieux champenois,
            Au point que j’en ai fait le sujet de ma thèse,
            Qu’il accepta de diriger, ce qui me combla d’aise
6015.   Car il me laissa faire comme je le voulais...
            Mais sur cet épisode, plus tard, je reviendrai.
            Le “Roman” d’Érec et d’Énide, objet du cours,
            Nous en examinions la langue et les détours.
            J’avais toujours trouvé vraiment peu poétiques
6020.   Les traductions savantes de tous ces classiques,
            Et je m’étais alors mis en devoir de faire
            Ma propre traduction, mais cette fois, en vers...
            J'en avais donc soumis l’essai, fait aux deux tiers,
            À Chaurand qui voulut bien me le corriger.
6025.   Plus tard, il y a peu, quand je l’ai retrouvé
            Cela m’a convaincu de le mener à bout
            Et non sans émotion, j’ai retrouvé beaucoup
            De ses annotations, écrites au crayon...
            Chaurand n’attachait pas de titres à son nom,
6030.   Et la célébrité n’a jamais recherché :
            Il était trop modeste, comme Claude Régnier,
            Qui lui même son Maître avait longtemps été !
            À l’époque, bien sûr, pas de plateaux-télé,
            Et même chez Pivot, parmi les invités
6035.   C’était plutôt Sollers que Chaurand ou Régnier !
            Il est pourtant des gens qui aujourd'hui encore,
            À force de veillées, d’études, et d’inconfort
            Déchiffrant des grimoires, des parler perdus,
            Font œuvre méritoire — mais qui les aura lus ?
6040.   Les études savantes étaient un monticule,
            Mais un Himalaya plutôt qu’un Janicule
            Aujourd'hui se publie sur le moindre sujet,
            Et les publications, en fonction de leur poids,
            Décident maintenant de tout ce que l’on croit.
6045.   En sciences, pire encore, et même en médecine,
            Qui d’un art de soigner est devenue machine
            Où la technologie, comme la statistique,
            Requièrent seulement de la mathématique !

§ CAPES, Agreg

            Pour ma part je gravis un à un les barreaux
6050.   De l’échelle devant me mener vers le haut :
            Je passai le CAPES, assez facilement
            Ayant lu beaucoup plus que bien des étudiants.
            Et nommé Professeur, stagiaire, profitai
            D’un horaire un peu moindre, où l’on m’enseignerait
6055.   Ce que depuis longtemps, l’ayant fait, je savais !
            Je faisais ma “Maîtrise”, et bien sûr mon sujet
            Était “Chrétien de Troyes”, que je connaissais bien ;
            Je préparai l’Agreg en même temps, car rien
            Désormais n’avait plus pour moi tant d’importance :
6060.   Je comblais mon retard avec persévérance,
            Faisant un pied de nez à mes erreurs passées,
            Entr’ouvrant la porte de l’Université !
            Bien avant les discours aujourd'hui à la mode
            Je peux dire que, de façon pas très commode,
6065.   J’ai travaillé “en distanciel”... j’ai pu capter
            ”Radio Sorbonne”, un émetteur très bien caché,
            Dont la puissance était tout à fait minuscule,
            Mais sa valeur pour moi devenait majuscule !
            C’est qu’en effet les cours des plus grands professeurs,
6070.   Ceux dont les parisiens avaient seuls la primeur,
            Pouvaient être captés par un hurluberlu,
            Un “Charbovari” provincial, un peu têtu...
            J’ai conservé longtemps les cahiers à spirale
            Où j’avais consigné les volutes verbales
6075.   De ceux qui forcément allaient donner le “la”
            À tous les correcteurs, et je ne doutais pas
            Qu’il me faudrait de préférence être en accord
            Avec leur point de vue sur les auteurs, d’abord,
            Avant de me risquer à glisser quelques mots
6080.   Montrant que je pouvais soutenir des propos
            Quelque peu différents, mais comme on met un zeste,
            Une pointe, un bon mot, pour n’être pas en reste.
            Ma foi je peux le dire, cette stratégie,
            S’est avérée la bonne, puisqu’elle m’a permis
6085.   De compenser ma faiblesse quant au latin...
            Car on se le rappelle, quand j’étais gamin,
            Mes parents n’ayant pas jugé bon le Lycée,
            Au Collège Moderne m’avaient envoyé,
            Où je n’eus de latin que trois mois en sixième...
6090.   Il me fallut seul dans mon coin et par moi-même
            Apprendre tout de A à Z... je m’étais fait
            Des fiches que j’apprenais par cœur, quand j’allais
            À pied jusqu’au Collège où alors j’enseignais,
            Ayant trouvé comme moyen mnémotechnique
6095.   D’associer des endroits pris comme symboliques
            À telle ou telle forme de déclinaison...
            Je parlais en marchant, au grand dam des piétons !
            Quoi qu’il en soit, je fus admis, et quelle joie !

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            Et l’oral m’attendait, qui durait tout le mois
6100.   De juillet, quatre épreuves, bien sûr, à Paris !
            Il n’était pas question de demeurer ici
            À Reims, nous sommes donc partis à Villocette,
            Trop content de souffler dans notre maisonnette !
            Je dus les quatre fois faire l’aller-retour...
6105.   En voiture, et je suis bien arrivé toujours
            En avance, malgré les cinq cents kilomètres !
            Ce n’était pas de tout repos, mais tout mon être
            Était tendu comme serait une arbalète,
            Et à trente cinq ans on est encore svelte !
6110.   Mais la cinquième fois, pour voir les résultats
            Le moins qu’on puisse dire est que j’étais “à plat”...
            La voiture garée pas très loin du Lycée,
            Je courus à l’entrée, et dans la grande cour
            Je vis que bien des gens s’agitaient tout autour...
6115.   J’avisais une troupe devant un panneau
            Et en jouant des coudes j’aperçus le mot :
            “Admis” — et parcourant la liste je pus lire
            Mon nom !... Et je crois bien que je dus le relire
            Au moins trois fois... avant que de sauter de joie !
6120.   Je partis comme un fou, et dans un tel émoi,
            Qu’au bout de quelque pas je fus saisi d’effroi :
            Était-ce vraiment ça ? Était-ce vraiment moi ?
            Je retournai en hâte et relus de nouveau...
            Enfin rasséréné, je vis un grand troupeau
6125.   De gens faisant la queue, au loin, près d’une porte,
            Et je me dis «  Ce sont les recalés, qu’importe !
            Ils essaient de savoir sur quoi ils sont tombés,
            Puisque ce sont les seuls à qui seront données
            Leur notes... » Je partis dans ma grande euphorie ;
6130.   Il me fallait cinq heures, au moins, en “Méhari”,
            Pour annoncer à tous, là-bas, cette nouvelle...
            Car ne l’oubliez-pas, le téléphone, alors
            Existait bel et bien, mais pas chez nous encore !

§ Au “CMT” encore !

            Des semaines plus tard, je reçus un avis
6135.   Du Ministère, et je fus tout à fait ébahi
            En découvrant que ma nouvelle affectation
            Comme Agrégé de Lettres, mentionnait le nom
            De ce même “Collège Moderne et Technique”
            Où j’étais en sixième, c’était d’un comique !
6140.   Certes c’était tout près de notre habitation,
            Mais quand je sus que j’allais devoir enseigner
            À des classes faites d’apprentis-chaudronniers
            Je fus quand même un peu déçu, ne voyant pas très bien
            Pourquoi il me fallait avoir fait du latin...
6145.   Ce n’est que bien plus tard que je compris pourquoi
            Et je dirai cela une prochaine fois !

§ La chronologie

            En de certains moment de cet “itinéraire”
            Mes souvenirs se mélangent, ils interfèrent,
            Et je ne suis pas sûr de la chronologie...
6150.   Il y a cinquante ans, pas de technologie
            Numérique ; et si je faisais de la photo
            C’était de l’argentique, noir et blanc plutôt,
            Car je développais moi-même mes photos,
            Et quand le négatif me semblait vraiment beau,
6155.   Je les agrandissais ; j’ai conservé certains
            De ces portraits, et je les aime bien !

img
Isabelle, 4 ans... donc en 1970 !

            Dans le cas ci-dessus, on ne se trompe pas
            À cause des bougies ! Mais ce n’est pas le cas
            De toutes mes photos, si je n’ai pas songé
6160.   À l’inscrire au verso, — aujourd'hui c’est marqué
            Automatiquement, et c’est bien plus pratique ;
            Mais s’il est plus facile, avec le numérique
            De faire des effets, cette facilité
            Elle-même est sujette à des photos truquées...
6165.   En noir et blanc, pendant le développement,
            On peut changer un peu, en jouant sur le temps,
            Mais la difficulté, et le coût du papier
            Évitaient de tomber dans les extrémités
            Que quiconque aujourd'hui peut trop facilement
6170.   En quelques clics, produire, et sans consentement !
            Peut-être bien le plus peut amener le moins,
            Et la facilité produire moins que rien ?
            Peut-être bien que l’art demande la mesure,
            Si l’on souhaite faire des choses qui durent...
6175.   En ce qui me concerne, je l’avoue, pourtant,
            Ce sont les projets fous qui me plaisent, souvent.
            Et c’est ainsi qu’un jour j’ai convaincu Mireille
            Que nous devions aller au Pays des Merveilles,
            Qui dans mes souvenirs de l’école primaire
6180.   Était dans une affiche pleine de mystère
            Où coulait un ruisseau entre de grands palmiers...
            La légende donnait le nom d’une vallée
            Qui s’appelait le “Draa”, et qui se situait
            ”Au Maroc”, le pays qui sur la carte était
6185.   De rose colorié, auprès du Sahara...
            Il me fallait vraiment aller retrouver ça !