prev

SOMMAIRE

prev

Le Voyage au Maroc

SYNOPSIS :

§ Vers le Maroc § Fez et le souk § Dans le Haut Atlas § Sur les pistes § Le Drâa § Zagora § Les ksars § Le puits § Le coup d’état raté § Agadir !

§ Vers le Maroc

            Si fou soit le projet, je l’avais préparé :
            J’avais lu en détails le “Guide Bleu”, trouvé
            Dans le fonds d’un libraire de Rouen, je crois,
6190.   Et j’avais repéré que dans quelques endroits
            De la vallée du Draa, il y avait des pierres
            Gravées, avec des fossiles à fleur de terre...
            J’avais aussi trouvé la carte du Maroc
            Une vieille “Michelin”, la seule, à l’époque !
6195.   A défaut d’une vraie “Land Rover”, on avait
            La “Méhari”, dont la légèreté serait
            Un avantage, avec un moteur si petit...
            Et comme nous étions tous deux petits aussi
            Le hayon abattu, on pouvait s’allonger
6200.   Et dormir là-dedans sans avoir à planter
            De tente, et un grand coffre qu’on avait bourré
            D’un réchaud, de bidons, avec de quoi manger !

            Nous sommes donc partis un beau matin d’Évreux,
            Profitant de l’époque où nous n’étions que deux,
6205.   Et notre excitation effaçant le chagrin
            De laisser Isabelle qui ne comprenait rien
            Et demandait pourquoi elle devait aller
            Avec la dame qui disait être sa mère
            — et nous ne pouvions pas lui dire le contraire !

6210.   Il faisait beau, en ce mois d’août soixante douze,
            Nous avons mis deux jours pour atteindre Toulouse
            Ce qui nous a permis de tester le confort,
            Des plus rudimentaire, malgré nos efforts
            De notre chambre d’amour à roulettes
6215.   En attendant d’être au pays des castagnettes !
            La frontière franchie au col de Roncevaux,
            Je me suis arrêté prendre un peu de terreau :
            Car je l’avais promis à l’ami avec qui,
            Pendant toute une année, à en être abrutis,
6220.   Nous avions potassé la “Chanson de Roland”
            Qui était à L’Agreg — et plus tard, bien souvent,
            Je me suis rappelé cet acte symbolique :
            Qui pourrait être sûr que le combat tragique
            Ait eu lieu à l’endroit où j’ai gratté la terre ?
6225.   La légende et l’histoire souvent interfèrent ;
            Mais le détail prouvé est bien moins important
            Que la trace laissée malgré le flux des ans...
            Quelle est la vérité ? Celle des historiens
            N’est pas celle qui a la main sur nos destins !
6230.   Comme dans ces “mémoires” en alexandrins,
            Ce qui compte le plus, ce n’est pas, je l’ai dit,
            La froide précision de la chronologie,
            Mais ma légende intime autour de certains faits
            Qu’il me plaît d’évoquer tout comme je le fais !

6235.   Nous avons donc roulé jusqu’en Andalousie
            Presque sans arrêter, c’était de la folie,
            Mais le confort spartiate de la “Méhari”
            Nous a permis je crois de demeurer en vie,
            Car le vent et le bruit, alors, nous évitèrent
6240.   Ce que beaucoup plus tard, il m’arriva de faire :
            S’endormir au volant... même en nous relayant !
            Après avoir dormi enfin, près de Murcie, vraiment,
            Nous sommes arrivés au lieu d’embarquement : 
            Nous étions en cela tout à fait ignorants,
6245.   Et nous eûmes du mal à savoir quel était
            Le prochain des rafiots, pour prendre nos billets.
            Et puis ce fut l’afflux, la précipitation,
            Voitures encerclées par mille et un piétons,
            Dont beaucoup demandaient de passer avec nous...
6250.   Mais autrefois déjà, nous avions eu le coup,
            C’était dans les confins de la Yougoslavie
            Nous avions embarqué des gamins, sans souci,
            Qui, quand ils sont partis, avec de grands mercis
            Avaient pris mon appareil de photographie !
6255.   La foule autour de nous était très bariolée
            Et des femmes étaient entièrement voilées...
            Je craignais le bateau, mais cette traversée
            Fut si brève, et nous étions tant émerveillés
            Comme si le Maroc était une Amérique,
6260.   Que tout se passa bien du côté du gastrique !
            Pour le débarquement, ce fut encore épique,
            Au milieu des mendiants, des gratteurs de musique,
            Des marchands d’oripeaux, des cris des vendeurs d’eau,
            Sirènes et sifflets, et troupeaux de chameaux...
6265.   Nous étions à Ceuta, terre espagnole encore
            Mais déjà le Maroc, à la sortie du port !

§ Fez et le souk

            À la frontière, c’est la queue, évidemment.
            Et comme nous étions voyageurs débutants,
            Nous ignorions encore les règles du bakchich,
6270.   Et du coup en passant pour des gens plutôt chiches,
            Dans la deuxième file on nous a fait ranger,
            Comme ayant quelque chose qu’on doit déclarer !
            Plus tard on nous apprit qu’un billet bien glissé
            Dans le passeport que l’on tend au préposé
6275.   Chargé de les remettre ensuite à la police,
            Lui conférait de suite un effet subreptice,
            Se traduisant par l’imposition d’un tampon,
            La barrière levée, sans une hésitation !
            Nous venions d’un pays où, si la corruption
6280.   N’était pas inconnue, prenait des précautions.
            Mais ici, au Maroc, elle était bienvenue,
            Sinon autorisée, du moins entretenue...
            Malgré tout, à la fin, on nous mit le tampon
            Et nous sommes partis, sans autre explication !
6285.   Nous avons pris la route qui longeait la mer
            Vers Tétouan, d’abord et ensuite vers Fez,
            Laissant la “Méhari”, quoique pas très à l’aise,
            Dans un grand parc au sol poussiéreux, défoncé,
            Mais toutes nos affaires dans le coffre enfermées,
6290.   Et que j’avais quand même au châssis boulonné,
            Nous ne risquions pas trop d’être dévalisés...
            Nous avons découvert ce que c’était qu’un souk !
            La chaleur étouffante et les odeurs de bouc
            Les cris “balak, balak”, depuis le dos des ânes
6295.   Tirant de lourdes charges, les femmes musulmanes
            Fouettant la croupe des baudets, de noir voilées,
            Les étains suspendus, les tapis entassés,
            Les dinandiers frappant de leurs coups cadencés,
            Et d’une feuille plate faisant naître un palmier,
6300.   Suivi d’une série d’entrelacs compliqués...
            Et les petites mains des gamins, agrippées
            À nos sacs, et voulant toujours tout nous montrer,
            Pour quelque pièce... «  Mossiou, Mossiou, moi guider ! »
            Après avoir dit «  Non ! », on finissait par accepter,
6305.   Contents d’avoir noté sur un bout de papier
            Le nom français du lieu où était la voiture
            Pour nous y ramener, mais il fallait bien sûr
            Le lui lire, car il ne savait pas... Plus tard,
            Pour s’en débarrasser, c’était tout un bazar !
6310.   Même récompensé, il s’accrochait à nous
            Et il nous suppliait, se mettant à genoux...

§ Dans le Haut Atlas

            Cette mendicité permanente n’était
            Guère que dans les villes, et nous, on les fuyait :
            Mon plan était d’aller parcourir tout l’Atlas
6315.   Jusqu’à l’endroit où le Drâa prend sa place...
            À un grand carrefour, nous avons rencontré
            Un jeune marocain qui avançait à pied ;
            Comme il levait le pouce, avait l’air fatigué,
            Nous l’avons fait monter, nous avons bavardé.
6320.   C’était un étudiant retournant au village,
            Là haut dans la montagne, où le surpâturage
            Nous apprit-il, avait mis fin à la forêt !...
            Nous étions étonnés, d’observer, en effet
            Les premiers contreforts de l’Atlas, dénudés ;
6325.   La mode n’était pas de culpabiliser
            L’homme de tous les maux, en ce temps-là encore ;
            Mais c’est la tradition qui avait mis à mort
            La forêt en laissant les moutons dévorer
            Jusqu’à la plus petite racine, et avait empêché
6330.   La régénération, sur des générations  !
            Il nous disait cela avec une passion
            Qui nous impressionna... il devint notre ami !
            Il faisait des études de géologie,
            Et il nous proposa de l’emmener chez lui :
6335.   Nous n’avions pas de plan suffisamment précis
            Pour le lui refuser, et la curiosité,
            Je l’avoue, elle aussi, bien sûr nous a poussés ;
            Il devint notre guide, nous avons quitté
            La route pour aller sur des quasi-sentiers
6340.   Assez impressionnants et traverser des gués...
            La nuit tombait déjà, nous étions fatigués,
            Le ciel était tout mauve, et un croissant de lune
            Auquel manquait l’étoile, flottait comme à la hune
            Un drapeau marocain, qui pour ces montagnards
6345.   Berbères, dont l’Arabe, à grands coups de poignard
            Avait éradiqué les croyances anciennes,
            Ne signifiait plus que l’oppression chérifienne...
            Ali nous le confia, le roi ici n’était
            Pas beaucoup apprécié, mais pour avoir la paix
6350.   Les villageois entre eux ne parlaient que berbère !

            Arrivés au village, nous fûmes accueillis
            Avec beaucoup d’égards ; nous nous sommes assis
            Sur des nattes de corde, en rond autour d’un feu,
            Puis on nous a servi et du pain et des oeufs...
6355.   Exceptionnellement, nous dit Ali, les femmes
            À vous se sont montrées, en l’honneur de la dame
            Mais jamais elles ne peuvent s’asseoir ici !
            Nous nous étonnons donc, un peu, auprès de lui,
            De ce que nous pensons n’être qu’une injustice ?
6360.   Mais l’Islam, nous dit-il, avec quelque malice,
            Arrange bien les hommes, et n’a pas eu de peine,
            À s’imposer ici, sur les modes anciennes !

img
Ali montrant un agneau à Mireille.

            On nous a fait coucher sur des tapis tressés
            Posées sur un sol dur, et avons regretté
6365.   Nos matelas gonflés... mais l’hospitalité
            Ici est un principe  : on n’y peut déroger !
            Fatigue et émotions ont eu raison de nous,
            Et nous avons dormi comme en un lit bien doux.
            Au matin, on nous fit cuire quelques galettes,
6370.   Et là ce sont les hommes, qui nous les ont faites :
            Ainsi le veut la tradition ! En les quittant
            Nous avons salué Ali, lui promettant
            De lui écrire, s’il nous donnait une adresse...
            Ce qu’il ne fit d’ailleurs jamais — quelle tristesse !

§ Sur les pistes

6375.   Nous sommes repartis à travers le Djebel
            Sur des chemins pierreux, parfois des pentes telles
            Que le moteur calait, et on redescendait...
            La carte n’était pas celle qu’il nous fallait
            Pour une expédition de ce genre, et surtout,
6380.   Faire cela tout seuls — nous étions un peu fous...
            En cas de panne grave, quel serait le remède ?
            Et comme j’empruntais un jour le lit d’un oued
            Ce fut la crevaison ! Et sitôt installée
            La roue de secours, elle-même fut percée...
6385.   J’appris à me méfier des branches d’arganier
            Parsemées de piquants, pire que les rosiers !
            J’avais prévu cela, et mis dans la “cantine”
            Des démonte-pneus, chambre à air, et des rustines...
            J’ai réparé cela, sous un soleil de plomb,
6390.   Et changeai de chemin, alors, par précaution !

img
Une halte dans le haut-Atlas

            Un matin nous dormions sur un plateau désert,
            Il était un peu tôt, le ciel à peine clair,
            On entend de grands bruits de sabots et des cris...
            Réveillés, nous cherchons d’où peut venir ce bruit,
6395.   Et soudain nous voyons, sortant de la vallée,
            Un troupeau de chameaux, avec des cavaliers
            De grands berbères dignes, tout de blanc vêtus
            Fusil en bandoulière, et qui montaient à cru...
            Ils nous ont salués, en passant, s’inclinant,
6400.   Devant nos tête ahuries, certainement...
            Spectacle magnifique ! Cette apparition
            Nous fit quand même un peu courir quelque frisson !
            Et depuis je me dis : aujourd'hui c’est fini ;
            Même si nous avions quelque grain de folie,
6405.   Nous n’avons jamais fait de mauvaise rencontre ;
            Nous n’avons jamais dû dissimuler nos montres
            Ou bracelets, bijoux, nous n’avons jamais eu
            Le sentiment d’être épiés, menacés, non plus ;
            Nous n’oserions plus faire cela maintenant :
6410.   Le danger est-il vraiment devenu plus grand ?
            Ou bien est-ce fantasme induit par les médias
            Qui ne parlent jamais que des assassinats ?

§ Le Drâa

            Nous avons continué à rouler vers le sud
            Par de mauvaises pistes, des cols d’altitude
6415.   Assez impressionnante... et un jour, tout au bout
            D’un immense désert d’herbe sèche et cailloux...
            Je me suis arrêté, et m’approchant du bord
            J’ai eu soudain le choc que j’attendais encore !
            En bas, une vallée hérissée de palmiers
6420.   Suivant les fantaisies d’un oued asséché,
            Mais bordé de seguias — comme sur le mur blanc
            L’affiche qu’à l’école, assis, depuis mon banc
            Je voyais chaque jour — et dont je rêvais tant...
            Je la voyais en vrai ! J’y étais, maintenant !
6425.   Curieux ce sentiment d’être dans une image,
            D’y être parvenu comme par un passage
            Souterrain, dans les méandres de la mémoire,
            Ou bien si l’on passait à travers un miroir...
            Je me suis couché là, un instant, tout au bord,
6430.   Regardant cette affiche où le multicolore
            Remplaçait le sépia de celle d’autrefois
            Et où je figurais, en somme, cette fois...

            Nous avons traversé ce désert minéral
            Dont l’ocre figurait pour moi la planète fatale
6435.   Où sorti du sommeil, “John Carter”, le héros
            De Burroughs, se trouvait étendu sur le dos
            Et devrait affronter pendant plusieurs volumes,
            Sur l’astre rouge de cruelles infortunes...
            J’avais dix ou douze ans quand je lisais cela,
6440.   Et plus tard, bien plus tard, ce “Monomotapa”
            Je l’avais retrouvé en lisant les “Chroniques
            Martiennes”, celles de Ray Bradbury — magiques,
            Ces récits sur des gens que l’on ne voyait pas,
            Et qui pourtant rôdaient dans un monde, au-delà !

6445.   Par des chemins pentus tracés par des serpents
            Nous avons abouti devant un oued coulant
            À gros bouillons sur un gué qui fut cimenté,
            Et la hauteur de l’eau, que j’avais mesurée
            Atteignant le moteur, pas le carburateur,
6450.   Nous avons traversé, non sans quelque frayeur !
            Puis la piste, meilleure, allait suivre le fleuve,
            Que ma carte indiquait et c’était bien la preuve
            Que ma route était bonne, nous allions rouler
            Tout le long de ce Drâa qui allait se jeter
6455.   Dans l’océan lointain, comme un Nil marocain,
            Marquant un territoire aux contours incertains
            Mais séparant l’Atlas, du jaune Sahara...
            Ce fut cette pensée qui nous enthousiasma :
            Au lieu d’aller vers l’ouest, aller vers Zagora,
6460.   C’était atteindre, au moins en son extrémité,
            Le vrai désert, celui dont j’avais fantasmé
            Lui aussi, comme Mars, mais avec plus de chance
            De pouvoir y aller, même sans “L’Espérance”,
            Ce vaisseau de “Pionniers” de bande dessinée
6465.   Que j’avais dévoré, dans “Vaillant”, des années !

§ Zagora

            Nous avons emprunté le chemin du désert,
            Une piste sans fin, semblait-il, éphémère,
            Aux traces peu marquées dans les cailloux luisants,
            Avec parfois aussi du sable un peu mouvant
6470.   Où notre “Méhari” peinait plus qu’un chameau,
            Et où parfois j’ai cru y “manger mon chapeau”...
            Quelques dizaines seulement de kilomètres,
            Mais suffisants pour implorer le thermomètre
            De bien vouloir descendre un peu... Faute de mieux,
6475.   En petite tenue nous étions tous les deux
            Dans ce fleuve de pierre, nous allions nageant
            Comme des naufragés en un bateau branlant !
            Mais parfois nous avons fait d’étranges rencontres :
            Témoin cette photo où ensemble se montrent
6480.   L’Ange et la Bête, en vérité fort pacifiques,
            Et moi mon appareil en guise d’une pique !

img

            Vers le soir quand nous eûmes aperçu enfin
            Le panneau indiquant “Zagora”, ce fut bien
            Pour nous comme d’avoir “traversé le désert”,
6485.   Et nous avons cherché le vivre et le couvert
            Dans le premier hôtel offert à notre vue
            Où nous avons semblé être les bienvenus,
            Car le touriste était alors en ces contrées
            Une espèce encore assez peu développée...
6490.   L’eau du robinet, chaude, difficile à boire
            Et la chambre étouffante... à tâtons dans le noir
            Nous avons transporté sur le petit balcon
            Un matelas pour y trouver, espérait-on,
            Un peu d’air tout de même, mais si les étoiles
6495.   Brillaient étonnamment, dans nos draps comme voiles
            Pas le moindre zéphyr n’osait pudiquement
            Pénétrer... et sans le moindre souffle de vent,
            Le reste de la nuit, nous l’avons fait “en nage”
            Sur cette vague de béton, mais le courage
6500.   Finit par nous manquer, et au lieu de ramer,
            Dans le profond sommeil enfin avons sombré.
            Le cri du muezzin ne nous fit pas lever,
            Mais la piscine vue, hier dans la soirée,
            Elle, nous fit bondir, et nous précipiter !
6505.   Heureusement pourtant que je n’ai pas plongé :
            L’eau vue hier au soir avait été vidée !
            Et le fond maintenant donnait un peu l’idée
            De ce que devait être, avant, sa propreté !
            Étonnés et déçus, nous avons demandé
6510.   Si on la remplirait, mais sans explication
            Dans un grand sourire la réponse fut : non !

            Nous sommes repartis, en nous demandant où
            Était le célèbre panneau pour Tombouctou...
            Et nous l’avons trouvé — mais y est-il toujours ?
6515.   Il indiquait alors que cinquante deux jours
            De chameau y menaient... Moi qui, pour mes neuf ans,
            Avait reçu de ma mère en cadeau le roman
            Tiré de ce récit que fit René Caillé,
            De m’y aventurer je ne pus m’empêcher,
6520.   En disant à Mireille que nous reviendrions
            Très vite sur nos pas... car nous ne pourrions
            Aller jusque là-bas ! Et d’ailleurs cette piste
            Après un peu de sable, et croûte qui résiste,
            Très vite est devenue de la “tôle ondulée”...
6525.   Je savais que pour ça, il fallait dépasser
            Une vitesse telle que la “Méhari”
            Puisse comme voler au-dessus, sans souci,
            Mais je ne pus l’atteindre, et pour ne pas casser,
            Et bien trop secoués, je dus rétrograder...
6530.   Et faire demi-tour : retrouver la rocaille
            Était bien la seule chose à faire qui vaille !

§ Les ksars

            Zagora dépassée, et vers l’Ouest cette fois,
            Nous avons essayé de suivre le Drâa,
            Dont le cours bien souvent disparaissait pourtant...
6535.   Une méchante piste est bientôt devenue
            Comme une route où circuleraient des charrues
            Tant les ornières se faisaient profondes :
            Des camions venaient jusqu’à ce bout du monde
            Pleins de gens entassés, de femmes colorées
6540.   Saluant de youyous notre fière équipée.
            Nous abordions alors cette vallée magique
            Bordées de constructions de terre magnifiques...

img
Photo GdP de 1972.

            Certains de ces palais étaient comme édentés :
            Des fissures s’ouvraient à leurs tours crénelées,
6545.   Des fenêtres parfois montraient leurs bouches vides
            Et des monceaux de terre, à la base, perfides,
            Avalaient goulûment les murs et les fossés,
            Comme si l’orgueilleuse demeure effondrée
            Peu à peu retournait à sa forme première,
6550.   Par la pluie délavée, et dont les traits austères
            Avec l’âge empâtés, faisaient comme une boue,
            Ébauche abandonnée, un chef-d’oeuvre dissous...
            Rouler dans ce décor était impressionnant :
            Des deux côtés les pentes arides montrant
6555.   Leurs os comme des côtes de calcaire blanc,
            Et l’ocre de la roche aux flancs pulvérulents
            Parsemés de ces ksars farouches, témoignant
            D’une splendeur passée et qui va s’écroulant !

§ Le puits

            Au bout d’un long chemin fait dans un tel décor,
6560.   Où l’oued asséché, de lauriers-roses encore
            Montrait qu’il était là, quelque part, enfoui,
            Nous sommes arrivés comme aux abords d’un puits :
            Un troupeau d’ânes noirs et de chèvres hirsutes
            Entouraient l’édifice et se livraient des luttes
6565.   Sous les cris des âniers et des bergers en blanc.
            Nous avons attendu, respectueusement,
            Que tout ce monde ait bu et par de grands saluts,
            Sur la montagne aient pris des sentiers très pentus...
            Nous avons alors pris de l’eau comme ils faisaient ;
6570.   Le puits était profond, et l’eau sentait mauvais,
            Mais avec la chaleur, le sable et la poussière,
            C’était miraculeux, cette douche grossière !

img

            Nous sommes restés là un long moment, ravis,
            Mais comme le soleil s’était évanoui,
6575.   Derrière la montagne, et qu’il fallait songer
            À trouver un endroit où nous pourrions “camper”,
            Le plein de nos bidons refait avec de l’eau
            Du puits — désinfectée par quelques gouttes d’eau
            De Javel, comme au camp, autrefois, on m’apprit,
6580.   Nous étions donc prêts à repartir — mais voici
            Que survient une “Jeep” avec des militaires
            Qui nous bloquent la route, d’un air patibulaire...

§ Le coup d’état raté

            Ils s’approchent de nous en touchant leur casquette,
            Demandent nos papiers... la “Méhari” ouverte
6585.   Ne cache rien du tout à leurs yeux sourcilleux ;
            Le Chef demande alors ce que nous faisons là
            Ce qui m’amuse un peu  : ne le voit-il donc pas ?
            Et je dis en riant : «  Mais qu’est-ce qui se passe ?
            Une révolution ? Ou bien le roi qui passe ? »
6590.   Son œil se fait mauvais, et il ne répond rien,
            Mais d’un geste nous fait reprendre le chemin...
            Ce n’est que bien plus tard, et de retour en France
            Que nous avons compris quelle fut notre chance !
            Car ma plaisanterie, tombait précisément
6595.   Sur ce qui constituait un grave événement !
            Ce jour là, au matin, le Roi avait subi
            Une attaque, et n’en était sorti
            Que par sa “baraka”, son Boeing attaqué,
            Réussissant pourtant à venir se poser,
6600.   Quand deux autres avions mitraillaient à tout va
            Faisant bien des blessés... Mais le “putsch” avorta !
            Que des gendarmes soient venus nous “contrôler”
            Dans un endroit aussi perdu, si reculé
            C’était bien entendu façon de faire voir
6605.   Que les choses restaient dans les mains du pouvoir.
            S’agissant de l’armée, qui avait “fait le coup”,
            Nous n’étions de ce fait pas suspectés du tout ;
            Mais prononcer un mot comme “révolution”
            En un jour comme ça, n’était vraiment pas bon !
6610.   En lisant les journaux, nous avons mesuré
            Quel imprudent naïf j’avais vraiment été !

            Nous avons donc roulé ce jour-là, amusés
            De l’incident du puits, pensant le raconter
            Plus tard, comme bien d’autres, parmi nos “exploits”.
6615.   Et retrouvant le fleuve, je cherchais l’endroit
            Qui sur le “Guide Bleu” recelait des gravures,
            Tracées sur de grands blocs depuis la préhistoire...
            Je devais m’arrêter souvent, escalader
            La pente de cailloux, sous le soleil, dardé
6620.   Sur moi, comme les flèches lancées par Phébus,
            Redescendre plein de poussière, mais sans plus...
            Mais à la fin pourtant, très haut, je découvris
            Une série de blocs, avec des graffitis
            Représentant des hommes, plutôt filiformes,
6625.   Chassant des animaux reconnus à leur forme :
            Gazelles, daims, lions et des buffles aussi
            Tout ce que bien plus tard nous avons réussi
            À observer en vrai, au fond du Zimbabwé,
            Dans l’émerveillement d’un monde nouveau-né...
6630.   J’avoue : j’aurais voulu avoir pris un marteau
            Pour pouvoir en casser le morceau le plus beau !
            Mais je n’ai même pas pu faire de photo
            Car j’étais arrivé au bout de mon rouleau !
            Après cet intermède pseudo-scientifique,
6635.   Nous sommes repartis quittant ce lieu magique
            Et quelque peu lassés de chaleur et poussière
            Nous avons décidé, en longeant la frontière,
            D’aller vers Agadir, et trouver l’océan,
            Rêvant soudainement de nous plonger dedans !
6640.   Mais la route était longue, encore, et nos conserves
            Diminuaient. Plutôt qu’épuiser nos réserves,
            Nous avons déjeuné dans un rare café
            Dans lequel nous avons failli nous édenter
            Sur des côtelette dures, sous le couteau,
6645.   Comme du bois, qui s’avérèrent du chameau !

§ Agadir !

            Enfin ce fut la ville, Agadir, bien connue
            De tout le monde, car le drame survenu
            Douze ans plutôt avait marqué l’esprit de tous :
            Le séisme a détruit cette ville du Souss,
6650.   Et ce fut le premier de ces grands cataclysmes
            Qui eut un tel écho dans tout le journalisme :
            Une campagne eut lieu pour venir au secours
            De la “ville martyre”, et c’est depuis ce jour
            Que l’épisode ancien dit “de la canonnière”
6655.   Fut oublié, et que de la “casbah” d’hier
            On ne vit plus que des maisons en construction
            Blanches, parfois jolies, mais dont la conception
            Venait tout droit d’Europe, et dont le plan n’était
            Pas toujours de celui qu’ici on souhaitait...

img
On aperçoit les restes de la “kasbah”, tout en haut.

6660.   Nous avons visité les ruines, que l’on voit toujours
            Laissées telles que fut autrefois Oradour ;
            Et puis redescendus vers la mer océane,
            Nous nous sommes baignés dans une eau si diaphane
            Que loin du bord le sable faisait des rayons
6665.   Changeants selon la houle, faible, et nous étions
            En un instant lavés de toute aridité,
            Retrouvant de l’espace avec sa pureté...
            Heureux qui comme Ulysse, après ce long voyage,
            Retrouvaient un instant un horizon plus sage... 
6670.   Agadir nous déçut, en tant que marocaine :
            À part les murs blanchis, et de rares fontaines,
            De larges avenues remplaçaient les ruelles,
            Et si partout encore on maniait la truelle
            Les angles droits faisaient d’étranges mosaïques
6675.   Si différentes des vrais motifs arabiques !...
            Si dans la Médina on avait mis du marbre,
            Les carrefours étaient encadrés par des arbres ;
            Leur plan était celui que l’on trace au cordeau
            Et même le “Thalborj”, le quartier populo,
6680.   Faisait un peu coron, dans cet alignement
            De maisons basses orientées vers le levant !

            Nous avons délaissé les grands hôtels très chers
            Qui le long de la plage semblaient nés d’hier,
            Mais depuis bien des jours nous n’avions eu de lit,
6685.   Un vrai, dans une chambre, et de bon appétit
            Avons dîné à l’enseigne du “Jour et nuit”
            Qui plus tard deviendra notre endroit favori...
            Si nous étions déçus par la ville moderne,
            Dont l’ensemble pour nous apparaissait bien terne,
6690.   Je me souviens pourtant que nous nous étions dit :
            «  Ce n’est pas le Maroc que nous aimons, ici ;
            Mais vivre en Médina à Fèz ou à Rabat
            Très longtemps, c’est certain, nous ne le pourrions pas !
            Ici tout est moderne et faux, mais bien pratique
6695.   Et cela vaut bien mieux que les odeurs de biques ! »
            Nous étions fatigués de ce très long voyage,
            Et pensions maintenant écrire une autre page.
            Il nous fallait rentrer, et refaire à l’envers
            Trois mille kilomètres, et ce fut un enfer !
6700.   Car le temps n’était plus celui des découvertes,
            Le plaisir n’était plus du tout le même, certes :
            Ce n’était plus le ciel de l’Atlas comme dais,
            Mais des campings dans des quartiers tellement laids...
            L’Espagne traversée, les Landes ennuyeuses,
6705.   Notre ville de Reims nous parut bien heureuse ;
            Nous étions vraiment là comme des revenants,
            Retrouvant un pays et tous ses habitants
            Sans burnous, sans tapis, sans prière hurlée,
            Simplement, très lointains, quelques sons au clocher...
6710.   Et de la “Méhari”, comme d’un vieux chameau,
            Nous n’avons quelque temps plus monté sur son dos !