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SOMMAIRE

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AGADIR - I

SYNOPSIS :

§ Préparatifs de départ § Mon frère § Le voyage § Première installation § Le “CPR” : mes étudiants § Notre ami Othman § Mireille au Lycée § Jacqueline, Michel § Motos § Les chameaux ! § À moto dans l’Atlas § Au village § Pierre et les crevettes § La villa Brouksy § l’Apple II § Une “startup” ratée § De l’arabe au clavier ?

§ Préparatifs de départ

7075.   La fête était finie, et le ressentiment
            Éprouvé que l’on m’ait si hypocritement
            Traité, me dispensa d’adieux au Directeur...
            Et maintenant c’était bien plutôt le bonheur
            De quitter tout cela qui me réjouissait.
7080.   Mais ce n’était pas simple, car il nous fallait
            Régler beaucoup de choses — et d’abord la maison :
            Nous n’avions pas le droit de la vendre, en fonction
            Du contrat pour le prêt, ses clauses compliquées,
            Que nous avions bien entendu, pour des années,
7085.   Signées sans y penser ! Mais nous pouvions louer,
            Et parmi mes élèves de dernière année
            Il se trouva qu’un couple voulant se loger
            Était intéressé : nous leur avons loué
            Pour le temps nécessaire, avant de la leur vendre.
7090.   Cette question réglée, il fallait, sans attendre
            Choisir quoi emmener, comment le transporter
            Sachant qu’en arrivant nous devrions chercher
            Pour pouvoir nous loger, et pendant quelque temps...
            Nos voitures vendues, d’abord, évidemment,
7095.   J’eus l’idée d’acheter comme une camionnette,
            Une Renault très haute, nommée “Estafette”
            Dans laquelle on pourrait bien plus facilement
            Entasser de quoi vivre et dormir, et mes livres.

            J’ai donc acheté planches, vis de gros calibre,
7100.   Et j’ai aménagé l’intérieur de l’engin,
            Avec des rayonnages pour tous mes bouquins,
            Ceux que j’avais choisis avec le plus grand soin,
            Et qui étaient au nombre de deux cents, au moins !
            Nous n’étions pas encore à l’ère numérique
7105.   Et il n’y aurait pas, je le savais fort bien
            Les titres de mon choix, en pays marocain.
            Je peux dire, je crois, que des expatriés,
            À Agadir je fus le seul à disposer
            D’une bibliothèque vraiment bien fournie,
7110.   Qui fit rire d’abord, puis suscita l’envie.
            Et puis j’ai installé un grand lit repliable,
            Et si cela était quelque peu à la diable,
            Du moins ne dormirions-nous pas sous les étoiles !
            Et pour Isa, on prend une tente de toile
7115.   Ça l’amuse beaucoup tous ces préparatifs,
            Et elle affiche même un air admiratif
            En me voyant taper, clouer, visser poncer.
            Ce que nous emmenions était bien limité :
            Des vêtements, un peu, et des jouets, beaucoup...
7120.   Des papiers, des papiers, et aussi quelques sous !
            Sans oublier aussi ma machine à écrire,
            Pour que ma thèse avance, voulant revenir
            L’été suivant, ayant transcrit les manuscrits,
            Et montrer à Chaurand ce que j’avais écrit.

7125.   Ce n’est pas tout à fait sans nul regret, du reste,
            Que nous abandonnions cette maison modeste...
            Elle nous convenait, même si maintenant,
            Les constructions avaient fait du lotissement
            Au lieu d’une prairie avec quelques maisons,
7130.   Un reste de prairie dans beaucoup de maisons...
            Nous avions des voisins aimables et dévoués
            Le plus proche veillait même sur les fraisiers
            Que suant et soufflant j’avais voulu semer
            Quand nous étions partis, et celui d’à côté
7135.   Martiniquais, ayant un frère douanier
            Nous revendait parfois, en signe d’amitié,
            Du whisky à des prix sans concurrence aucune !
            Et ma mère était fière, ici comme en chacune
            Des maisons des enfants, d’y avoir apporté
7140.   Un arbre, un cerisier, et de l’avoir planté...

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Ma mère avec son arbre et Isa.

            Pauvre mère, je crois qu’elle a eu de la peine,
            De voir que nous partions en des contrées lointaines
            Laissant cet arbre étant comme un peu d’elle-même...
            Mais elle fut heureuse de nous voir quand même
7145.   En venant au Maroc, avec sa soeur Suzette,
            Et de notre côté nous avions plein la tête
            De projets, excités, en faisant nos adieux,
            D’envisager le monde vu sous d’autres cieux.

§ Mon frère

            Nous voilà donc partis, et la première étape
7150.   Nous mena chez mon frère, où furent des agapes...
            Nous étions semble-t-il deux grands aventuriers !
            Cet accueil chaleureux, jamais n’ai retrouvé :
            Nos relations se sont peu à peu distendues ;
            Je crois bien que Michel m’en a un peu voulu
7155.   De jouer le grand-frère, d’avoir mieux “réussi”
            Que lui qui concourut pour la Philosophie
            À l’Agreg’, une fois, et n’a pas réussi.
            Il avait eu la chance, lui, plus jeune, pourtant
            D’être allé à la Fac, et d’être un étudiant :
7160.   Dix ans plus tard ma mère n’avait plus pensé
            Comme ce fut pour moi... et l’inscrit au Lycée !
            Il s’était mis à faire de l’astronomie,
            Et je l’avais aidé, encore à Champigny,
            À tailler le miroir du premier télescope
7165.   Qu’il monta de ses mains, comme un œil de cyclope,
            Et quand je regardais, j’étais émerveillé !

            Et puis il a connu un autre passionné
            Qui fut son aimable mentor, très longtemps :
            Il avait lui aussi construit un instrument
7170.   Mais d’une dimension sans commune mesure
            Avec le sien, dont la coupole, sur un mur
            Faisait chez lui un véritable observatoire...
            Michel avait la clé, et très souvent, le soir
            Nous allions tous les deux et pouvions observer
7175.   Des quantité d’objets, parfois si éloignés
            Comme des galaxies, des amas, des novae,
            Qu’il nous fallait rester longtemps, et l’oeil rivé
            À l’oculaire... Mais bien souvent on faisait
            Des photos à longue pose, et il fallait
7180.   Tenir de grandes barres qui nous permettaient
            De corriger un peu la rotation, qui se faisait
            Automatiquement, mais avec des erreurs,
            Et que nous corrigions, ainsi, par des curseurs...

            Certaines fois l’hiver, où tout était glacé,
7185.   Nous montions tous les deux très bien emmitouflés
            Sur la coupole, à l’extérieur, pour dégivrer
            Les panneaux qu’il fallait ouvrir pour observer...
            Et j’avais l’impression d’être un vrai astronaute
            Sorti d’une capsule, et qui devait, sans faute,
7190.   Dans l’espace, avancer tenu au bout d’un fil...
            Nos fous-rires ne nous rendaient pas plus agiles,
            Glacés dans nos mitaines, lunettes embuées,
            Mais quand c’était fini, on chauffait un café !
            Michel ensuite alla à la fac de Nancy
7195.   Nous ne nous sommes plus vus tout à fait aussi
            Souvent, et soixante huit fit, politiquement,
            Que nous avons choisi des chemins bifurquants :
            Il fut au PSU, moi à la JCR,
            Et nous ne jouions plus vraiment les mêmes airs .
7200.   Quand je me suis plongé dan “la micro”, enfin,
            Ayant quelques longueurs d’avance, je crus bien
            Que je lui donnerais un petit coup de main.
            Quand il voulut s’y mettre, un beau matin ;
            Mais alors que j’avais choisi un “Apple II”
7205.   Michel a préféré “Windows”, moins audacieux.
            Ce choix pour moi était celui du conformiste,
            Et il m’avait rendu, évidement, très triste,
            Car il montrait que notre collaboration
            En ce domaine aussi, n’était plus qu’illusion.
7210.   Mais en passant chez eux, allant vers Agadir,
            Ce ne fut cette fois que verres et sourires !

§ Le voyage

            Le lendemain ce fut le vrai commencement
            De notre long voyage, non sans un serrement
            De cœur — car ce n’était pas, comme à l’ordinaire,
7215.   Un départ en vacances, mais bien au contraire,
            Une expatriation, une terre étrangère
            Dans laquelle il faudrait peut-être bien se faire
            Violence parfois, pour y être accepté :
            Si l’Islam à l’époque, était édulcoré,
7220.   Et si j’en connaissais surtout les monuments,
            J’avais bien assez lu, malgré tout, le Coran
            Pour savoir que c’était un sens-dessus-dessous
            Pour nous : la “soumission” ne régnant plus chez nous
            Depuis les temps lointains où la chrétienté
7225.   Régnait en absolue sur un peuple arriéré.
            Nous n’allions pas, c’est vrai, en pays inconnu :
            Lors de notre voyage, nous avions bien vu
            Certains aspects profonds de cette société ;
            Mais nous étions alors de simples passagers,
7230.   Maintenant nous allions vraiment nous installer.

            La traversée de l’Espagne, quelle “épopée”  !
            Si mon installation donnait assez satisfaction,
            Et si nous avons pu dormir dans ce camion,
            Une ou deux fois au moins, par contre, la chaleur
7235.   Andalouse, terrible, et celle du moteur,
            Qui de fait se trouvait dans la cabine même,
            Nous causa des soucis, et le seul stratagème
            Était d’ouvrir en grand la porte latérale
            Pour faire entrer de l’air — de chaleur infernale !
7240.   Et quand ce fut enfin le moment d’embarquer,
            Nous avons dû, bien sûr, très longtemps patienter...
            Isabelle jouait, elle avait de la place,
            Beaucoup mieux qu’en voiture, c’était un palace
            Pour elle que pouvoir installer ses jouets.
7245.   Et nous, nous supputions ce qui nous attendait...

            Algésiras-Ceuta, la traversée est courte,
            Et le spectacle était devant nous, quand la porte
            S’ouvrit enfin sur un énorme entassement
            De chameaux de mulets, de djellabas, bloquant
7250.   La sortie des camions, des voitures, des gens,
            Et qu’on dut se frayer un chemin, klaxonnant
            Pour atteindre l’endroit où de belles casquettes
            Auprès d’une barrière éventraient les emplettes
            Ramenées à grand peine par de pauvres femmes,
7255.   Toutes voilées qui pour gagner quelques dirhams
            De l’enclave espagnole revenaient, chargées,
            De tonneaux de lessive et rouleaux de papier.
            Nous avons cette fois pris le plus court chemin,
            Par la route Rabat, Marrakech, nous gardant bien
7260.   De nous aventurer dans l’Atlas ; mais pourtant
            Ce trajet est fort long ! Nous étions impatients
            De voir le bout de ce ruban déroulé devant nous
            Sous un soleil de plomb, le goudron, les cailloux...

§ Première installation

            Nous sommes arrivés enfin, et nous avons cherché
7265.   Le camping, qui n’était pas trop mal situé,
            Avec des palmiers, de la verdure, des ombrages
            Et de plus, pas très loin de cette grande plage
            Que nous avions vue presque déserte, deux ans
            Auparavant ; ayant choisi l’emplacement,
7270.   Pour Isabelle, nous mettons sa tente
            Près de notre “Estafette”, et elle est bien contente,
            Car elle s’est très vite trouvée des copains
            Des gamins et gamines, de petits marocains...
            D’avoir de quoi dormir nous nous félicitions,
7275.   Mais nous ne pensions pas que ce serait si long !
            Il nous fallut chercher trois semaines au moins
            Pour un appartement que nous puissions louer
            Dans un immeuble neuf, à peine terminé.
            Il nous fallut attendre encore des papiers,
7280.   Et puis se mettre en quête, un peu, de mobilier...
            Nous étions installés le plâtre à peine sec,
            Et nous avons posé comme de vrais blancs-becs
            Malgré l’accoutrement, supposé marocain,
            Et les banquettes dues à l’artisan du coin.

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§ Le “CPR” : mes étudiants

7285.   Pour nous deux ce fut, dans nos établissements
            La découverte d’usages bien différents
            De ceux auxquels nous avions été habitués.
            La lenteur alliée à un laisser-aller,
            L’imprécision souvent teintant les décisions.
7290.   Quand on sut que le Roi envoyait des avions
            Pour savoir si la Lune était vraiment levée,
            Et que le Ramadan puisse être promulgué,
            Par lui, qui des Croyants était le Commandeur,
            Au-dessus des nuages dus à la chaleur...
7295.   Nous avons bien senti que nous étions ailleurs.
            La tradition usait de la modernité
            Comme d’un simple outil, pour mieux magnifier
            Celui dont le visage demeurait caché,
            Comme celui des femmes, promenées voilées...

7300.   Au CPR j’avais d’anciens instituteurs
            Du “Bled”, qui rejoindraient le corps des Professeurs
            Après leurs trois années d’études faites ici ;
            Tout de suite je fus assez bien accueilli,
            Ayant moi-même fait ce qu’ils avaient connu,
7305.   Dans mon “bled” champenois, celui de mes débuts.
            De leur choix du “Français” m’étonnant devant eux,
            Pour leur “spécialité”, l’un d’eux me dit : «  Monsieur,
            Pour ne pas faire “arabe” ! Nous sommes des berbères... »
            Je ne soupçonnais pas une telle colère,
7310.   Bien que sachant le rôle joué dans la guerre
            Par le “Glaoui” de Marrakech — et les “Affaires”
            Indigènes” des Français, contre le Sultan,
            En flattant les Berbères, premiers occupants.
            Mais je ne pensais pas que depuis tant de temps
7315.   Cette opposition sourde demeurait pourtant
            Jusqu’à déterminer le choix de leur carrière,
            Pour tous ces étudiants si fiers d’être Berbères !

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La deuxième en bas à gauche est Fatima, la femme d’Othman.

§ Notre ami Othman

            Il y avait parmi eux quelques femmes aussi
            Dont l’une qui nous fit connaître son mari,
7320.   Le Directeur de l’hôpital, nommé Othman
            Qui était en “délicatesse” avec Hassan
            Car il était athée, ce qui nous rapprocha.
            Et j’ai le souvenir d’une soirée, chez nous,
            Où nous avions chanté, riant comme des fous
7325.   Des chansons de Brassens ! J’admirais sa culture,
            Et le roi Hassan II lui menait la vie dure
            Car il avait en lui un réel opposant,
            Irréprochable, et très apprécié des soignants
            Comme du petit peuple, qu’il aimait à voir
7330.   Dans ses tournées dans les moindres douars...
            Après bien des années de lutte pied à pied
            Pour une médecine aux humbles destinée,
            Le roi a réussi à s’en débarrasser
            En le faisant, à L’OMS, gratte-papier.
7335.   Pour Othman, c’était trop, de vivre en un bureau
            À New-York, séquestré, dans une tour, en haut !
            Il en devint malade, très vite — et mourut :
            De cet assassinat nous fûmes convaincus...
            Je me souviens qu’un jour, venu chez nous, à  Nantes,
7340.   Il demeurait pensif, au balcon accoudé
            De la rue de Briord, observant l’ouvrier
            Qui s’acharnait longtemps avec sa lance à eau,
            Pour chasser un étron de chien, du caniveau...
            Et me dit : «  Guy, toute cette eau que l’on gaspille
7345.   Chez nous suffirait bien, au moins, à dix familles ! »
            Je reconnaissais là son souci du réel,
            Et l’envoyer ainsi en haut d’un gratte-ciel
            C’était la punition pour son amour des gens
            De la part de ce Roi, “Commandeur des Croyants”...

§ Mireille au Lycée

7350.   Mireille allait enfin enseigner le français... 
            C’était un étrange paradoxe, en effet,
            Que de ne le faire qu’en pays étranger !
            Jusque-là on l’avait confinée à l’anglais,
            Et si elle aimait ça, ce n’était pas moins vrai
7355.   Que sa licence était bien “Licence de Lettres”...
            Mais à Rouen le Rectorat croyait, peut-être,
            Ou même sûrement, que l’important était
            De boucher quelque trou, et peu lui importait
            Que ce soit ci ou ça : le poste était pourvu,
7360.   Les parents satisfaits, que demander de plus ?

            Ici elle pouvait tout comme moi, enfin
            Parler littérature... Mais au lieu de gamins
            Ses élèves étaient plutôt des jeunes gens,
            Et dans ce pays où c’est la loi du Coran,
7365.   Le regard sur les femmes est loin d’être innocent,
            Et elle dut parfois, face au harcèlement,
            Tenir bon, et mettant les rieurs avec elle,
            Ne pas avoir besoin de jamais faire appel
            À l’administration, ce qui lui garantit
7370.   De pouvoir travailler dans le respect acquis.

§ Jacqueline, Michel

            Elle se fit très vite au Lycée des amis
            Jacqueline, Michel, qui arrivaient aussi
            La même année que nous ; Michel venait de France,
            Mais Jacqueline avait sur nous bien de l’avance,
7375.   Car elle avait déjà, elle, enseigné en Chine,
            Ce qui pour nous était un parcours qui fascine !
            Avec eux tout de suite nous fûmes liés,
            Et nous passions souvent des heures au café,
            À discuter... J’ai vite remarqué d’ailleurs
7380.   Que les expatriés étaient hauts en couleurs,
            Très souvent : à l’issue d’histoires compliquées,
            Ils avaient cru trouver, vivant à l’étranger,
            Un remède à leurs problèmes sentimentaux
            Ou conjugaux... Mais au fond de leur sac à dos,
7385.   Croyant les oublier, les avaient amenés,
            Et leur quête était vaine, et à recommencer...

            Nous deux aussi, au fond, n’étions pas venus là
            Par hasard, mais pour en finir “avec tout ça”,
            Pour établir une distance infranchissable
7390.   Avec une situation insupportable...
            Mais du moins pour nous deux le remède était bon :
            Le problème concret trouvait sa solution,
            Dans cet éloignement permettant d’oublier
            Un “droit de visite” rarement exercé.
7395.   Mais s’agissant souvent de ruptures intimes
            La distance n’est qu’un pont sur un grand abîme
            Ou comme un fil tendu de l’une à l’autre rive
            Dont les ondulations se propagent, captives,
            Mais ne laissent en paix ni le jour ni la nuit,
7400.   Ceux qui à chaque bout ont attaché leur vie.

            Jacqueline quelqu'un jusqu’en Chine avait fui,
            Et quatre années avait à Shangaï accomplies ;
            Michel de son côté, séparé, lui aussi,
            Tous deux avaient fini par échouer ici,
7405.   Un peu désemparés, et contents de trouver
            Chez nous probablement quelque solidité,
            Rapidement ont fait partie de la maison :
            La douceur du climat incite aux réceptions !

§ Motos

            Pour aller travailler j’eus très vite l’idée
7410.   De revenir à la moto : en ces contrées
            Où il fait toujours beau, c’était tout indiqué !
            Agadir avait peu de magasins dédiés
            À ce genre d’engins, mais j’en ai trouvé un,
            Entre chaussures de sports et maillots de bains...
7415.   C’était la “Suzuki”, de trois cent quatre vingts
            De cylindrée, deux temps, qui me plaisait fort bien :
            Elle était belle et rouge, et l’ayant essayée,
            Je fus vite conquis, et je l’ai achetée.
            Dès que je l’eus en main, je me suis élancé
7420.   Un matin, le soleil à grand peine levé
            Sur la route de Marrakech, qui va si loin
            Que l’on n’en voit le bout, et poignée “dans le coin”
            J’ai roulé pour tester la machine, vraiment,
            Jusque vers cent cinquante, assez facilement.
7425.   J’étais content, et j’ai fait demi-tour, roulant
            Cette fois à cent vingt, plutôt tranquillement...
            Mais sous mon blouson, je grelottais, cette fois :
            Selon Lyautey « Le Maroc est un pays froid
            Où le soleil est chaud. » Je pus le vérifier...
7430.   Et quand en revenant, je me suis recouché,
            Je me mis aussitôt à tousser, transpirer :
            D’avoir si bien roulé je fus comme grippé !

            Les premiers jours, partant à moto travailler,
            Je regardais le ciel auscultant les nuées,
7435.   Pour savoir si la pluie menaçait, ce matin ;
            Mais très vite je sus qu’Agadir était bien
            «  Un pays imbécile où jamais il ne pleut » 
            Comme chantait Brassens, et j’en étais heureux !
            Michel mourait d’envie de faire comme moi :
7440.   Ayant essayé ma “Suzuki” une fois,
            Il avait aussitôt commandé l’identique ;
            Et nous faisions souvent la route touristique
            Qui suit la côte vers le nord, par le cap Ghir,
            Et rouler tous les deux était un vrai plaisir.

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Michel A. (le plus grand !) et moi.

§ Les chameaux !

7445.   Une de nos balades nous rendit célèbres,
            Mais elle aurait bien pu nous valoir les ténèbres...
            Nous étions ce jour-là partis vers Marrakech,
            La route au milieu d’un désert de pierres sèches ;
            Nous avions roulé jusqu’aux premiers lacets
7450.   De cet Anti-Atlas dont on voit les sommets
            Et qui vers Immouzer a de belles cascades.
            Abrités contre un mur, le Souss en enfilade,
            Nous avons devisé, la cigarette aux lèvres,
            Devant des arganiers et leurs troupeaux de chèvres.
7455.   Puis nous voilà partis, le soleil était haut, 
            La route était déserte, et nous avions très chaud.
            J’étais devant, voyant Michel dans mon rétro,
            Je roulais à cent vingt, ce qui n’était pas trop
            Sur cette route là, droite vers l’horizon,
7460.   Quand soudain, à cent mètre, sortant des buissons,
            Un chameau dandinant apparaît devant moi,
            Un gamin le suivant, et deux autres je crois
            Plus petits, sur le bord, et prêts à traverser !
            En un éclair je sais que je ne peux freiner
7465.   Assez pour éviter le choc, ou partir au fossé ;
            Je me dis «  le petit est trop bas, mais le grand,
            Pourquoi pas ?  » et tout en me couchant
            Sur la moto je vise la panse velue...
            Et je passe dessous ! Mais un peu retenue
7470.   Au passage quand même, la moto se couche,
            Je la redresse, mais bientôt elle touche
            L’autre bord de la route, alors je joue le tout
            Pour le tout : et je saute en avant, lâchant tout...
            Je me retrouve à plat-ventre sur le goudron,
7475.   Et je glisse et je glisse, on dirait du savon...
            Et je me dis : «  Quand même, que diront les gens
            Quand je vais arriver ainsi, en dévalant
            Le long de l’avenue qui va jusqu’à chez nous ? »
            Alors je me retourne, la tête en dessous,
7480.   Pivotant sur le casque, et me voilà stoppé :
            Je suis assis au beau milieu de la chaussée,
            J’ai perdu une botte, et je me tâte : rien !
            Je n’ai qu’un petit peu de mal à une main...

            Je me relève alors, abasourdi, je me rappelle
7485.   Et regarde en arrière, en me disant : «  Michel
            Où donc est-il  ?  » Et je le vois soudain là-bas,
            S’extirpant du fossé, le casque sous le bras...
            Je vais en clopinant vers lui — il me demande
            «  Quel jour on est ? » et deux fois me le redemande...
7490.   Ce qui m’inquiète un peu — mais son air ahuri
            Je pense bien qu’il doit être le mien aussi !
            Nous avons attendu qu’une voiture passe...
            Un pickup nous a pris, ramenés sur la place ;
            Nous étions invités, ce soir là, juste en face :
7495.   Nous sommes arrivés, ainsi pleins de poussière
            Et Mireille et l’ami qui nous recevait, Pierre,
            Ont poussé de grands cris devant ces deux zombies !
            Pierre étant médecin, nous servit un whisky
            En soignant nos bobos, et nous avons dîné
7500.   D’excellentes langoustes, non sans raconter
            Notre aventure, et moi, le chamelier motorisé,
            Qui aujourdhui serait passé à la télé !

            Ce qui est étonnant quand aujourd'hui encore
            Je revis cet instant où j’ai frôlé la mort,
7505.   C’est la rapidité qui saisit ma pensée
            Liée curieusement à l’élasticité
            Du temps, qui m’a semblé si lentement couler
            Quand je croyais glisser sans fin sur la chaussée,
            Et dans ce râclement, l’entière anesthésie,
7510.   Qui m’emplissait plutôt comme d’une euphorie...
            Si la mort majuscule, la vraie, pouvait être
            Un jour, comme cela, j’aimerais cesser d’être !

§ À moto dans l’Atlas

            Faisant de la moto, je suis vite rentré
            En contact avec de vrais motards patentés...
7515.   C’était une joyeuse bande, et même si
            Ils ne s’occupaient guère de philosophie,
            Non plus que poésie ou musique classique,
            L’amour dû à mon père, pour la mécanique,
            Fit que je fus très vite accepté dans la bande,
7520.   Et que je fus tout fier de verser mon offrande
            Au “moto-club”, et de pouvoir participer
            À leurs “sorties” sur des sentiers escarpés.
            Avec la “Suzuki”, une moto routière,
            Et Isabelle, à moi accrochée, à l’arrière,
7525.   C’était je peux le dire un véritable exploit,
            De franchir des passages parfois très étroits,
            Et passer au-dessus de gros blocs dévalés
            De la falaise menaçant de s’ébouler.
            Très vite je compris que je devais changer
7530.   De machine, et comme justement Louis Ferrier
            Vendait sa “Yamaha”, faite pour les pierriers,
            Une “trail” pas trop lourde à la manipuler,
            Avec Isabelle, j’aurais moins de soucis !

            Pour la première fois que nous étions partis,
7535.   Mireille avait loué un engin sans permis
            Minuscule, qui n’a pas longtemps résisté
            Aux cailloux, ni aux épines des arganiers :
            Elle creva très vite ; on répara, elle partit...
            Et cent mètres plus loin cela recommença !
7540.   À la troisième fois, n’ayant plus de rustines,
            On décida d’enlever la chambre à sa machine,
            Et qu’elle roule ainsi, en remplissant le pneu
            D’herbe fort bien tassée... mais cela dura peu  !
            Le pneu trop abimé, on enleva le pneu :
7545.   Tout le monde attendait, alors vaille que vaille,
            On lui dit de rouler ainsi, sur la ferraille !
            Elle n’alla pas loin : la jante fut en huit,
            On la laissa dans un buisson, — on prit la fuite,
            Et Mireille à l’arrière du plus grand gaillard,
7550.   On a fait notre tour, on est rentré très tard.
            Mais avec un pick-up, deux sont partis, les braves,
            En pleine nuit tenter de rechercher l’épave...
            Quand ils sont revenus, le loueur, on s’en doute
            N’a pas trop apprécié cet “accident de route” !

7555.   Mireille alors a dit : «  Je passe le permis. »
            On peut bien se douter qu’il était assez rare
            A l’époque, de voir, au milieu des “motards”
            Une femme, surtout en pays musulman !
            Mais nous avions, pour elle, trouvé justement
7560.   Une moto puissante mais basse, et ainsi
            Elle put brillamment obtenir son permis !
            Elle vint avec nous, et roulait vaillamment,

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Qu’est-ce qui est rouge et qui va vite ? Mireille...

            Mais de la voir ainsi je tremblais très souvent
            Quand elle s’approchait trop du bord du ravin :
7565.   Un jour à l’un de nous qui faisait le malin,
            Il était arrivé de rater le virage
            Et il était tombé, se griffant le visage,
            Dans les branches piquantes d’un bel arganier
            Dont nous avions eu peine à aller le tirer !

§ Au village

7570.   Ces promenades étaient quelque peu athlétiques
            Mais elles nous valaient des sites magnifiques ;
            À cette époque-là, les gens dans les villages
            Nous voyaient arriver, malgré tout le tapage
            De nos moteurs, avec étonnement et rires ;
7575.   Nous en avons gardé d’intenses souvenirs,
            Et des scènes cocasses, comme ce jour là,
            Sur la piste un notable, dans sa djellaba
            Et ses babouches jaunes, nous a arrêtés
            Nous demandant de bien vouloir le transporter,
7580.   Nous disant qu’il était le chef de son village...

            L’un de nous, un costaud, installa son bagage
            Le hissant sur le siège, à l’arrière, aussi.
            En lui faisant escorte, nous voilà repartis,
            Je le revois encore, les jambes écartées,
7585.   Et ses babouches jaunes à la pointe des pieds
            Secoué sur la piste, nous tous en escorte...
            Nous sommes arrivés, et franchissant la porte
            Du village, tout le monde alors applaudit !
            Et celui qui servait de monture au cadi,
7590.   Comme dans un “western”, fit le tour de la place,
            Et nous autres aussi, devant la populace
            Hilare, et s’arrêter enfin, pour déposer
            Le personnage qui, pour nous remercier,
            Nous a offert le thé, et de petits gâteaux
7595.   Aussi durs que du bois, mais bien fort à propos !

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Sur la place, au moment de repartir...

            Les villages souvent se distinguaient à peine,
            De la montagne à laquelle accrochés, sur la plaine
            Ils descendaient, gardant la couleur des rochers,
            Leurs toits étaient très plats, comme de boue séchée ;
7600.   Nous avons eu parfois des soucis pour l’essence :
            Même avec des bidons, chargés avec prudence
            Sous ce soleil d’enfer, il arriva souvent
            Que nous dûmes descendre des cols en coupant
            Nos moteurs, ce qui rend la conduite scabreuse,
7605.   Mais les pompes, là-bas, ne sont pas très nombreuses !

§ Pierre et les crevettes

            Parmi tous ces “motards”, je fus vraiment ami
            Surtout de l’un d’entre eux Pierre Marinetti :
            Il était médecin et plus tout à fait jeune,
            Venait souvent chez nous à l’heure où l’on déjeune,
7610.   Et il ne cachait pas son amour des crevettes
            Que Mireille souvent, “Reine de l’estafette”
            Ramenait du marché, et qu’elle préparait
            Avant la “chalada” de légumes ; on aimait
            Voir Pierre se régaler, et lui, honteux,
7615.   De voir qu’il s’empiffrait, d’un rire silencieux
            Et pourtant homérique, soudain, explosait !
            Bien que fort peu agile, à moto il venait
            Avec nous, très heureux de notre compagnie :
            Vivant seul, il devait parfois mourir d’ennui ;
7620.   Il invitait beaucoup, était très généreux,
            Au café, il laissait des pourboires monstrueux...
            Et c’est pourquoi chez nous, cela nous amusait
            De le voir arriver — quand l’envie le prenait
            De manger des crevettes “à la mode Mireille”,
7625.   Que gourmande elle aussi, préparait à merveille !

§ La villa Brouksy

            Au bout de quelques mois, ayant fait connaissance
            De Michel et de Jacques qui, pour nous, par chance,
            Allaient quitter le bas d’une grande villa,
            Nous avons décidé de nous installer là :
7630.   Villa Brouksy, rue du Caire, sur la hauteur,
            Avec un beau jardin, ce fut un vrai bonheur.
            Dans le très grand couloir je fis des rayonnages
            Pour installer mes livres ; mais lors de nos voyages
            Enfermés sans lumière, avec les lessivages
7635.   À grande eau répandue sur tout le carrelage
            Par Zahra notre brave femme de ménage,
            Bien des livres de poche en ont perdu leurs pages !
            Le salon était grand : on y mit deux bureaux
            Des banquettes, des tables avec des plateaux ;
7640.   Nous y avions deux chambres, une salle de bains,
            Une grande cuisine, et ce qui est certain,
            C’est que notre terrasse occupait la longueur
            Donnant sur le jardin et des lauriers en fleurs,
            Et que cela donnait à tout ce béton-là
7645.   Le charme ensoleillé d’une grande villa...
            Il y avait encore, séparé du reste
            Une buanderie, un garage modeste
            Où ranger la moto, et pouvoir bricoler :
            Je ne pouvais vraiment rien de mieux espérer !
7650.   À l’étage au-dessus, un couple marocain,
            Des gens charmants et excellents voisins.

            Nous avons vécu là cinq années très heureuses,
            Un paradis en somme, et sa fin malheureuse
            Avec tant de recul, tant de péripéties,
7655.   M’apparaît une chance peut-être, aujourd'hui :
            Si nous étions restés jusqu’à notre retraite
            Chose qui en principe aurait pu être faite
            Je n’aurais certes pas connu la même histoire :
            Le nez de Cléopâtre, après bien des déboires,
7660.   Pour moi ce fut la Fac, avec l’informatique,
            Dont je sentis très vite le charme magique
            De tout là-bas, en soixante dix-huit déjà...

§ l’Apple II

            Avec mon ami Pierre, je parlais souvent
            De science, car il se tenait très au courant
7665.   De tout, de physique théorique et aussi
            D’astronomie, autant que de cosmologie,
            Et même de l’informatique : il y avait
            Un peu tâté autrefois quand elle était
            En cartes perforées, sur de gros IBM,
7670.   Avait fait du Cobol, et puis de l’UNIX, même !
            J’étais impressionné, je l’enviais beaucoup
            Moi qui me contentais de dévorer surtout
            La seule des revues de l’époque à parler
            De “micro” ; et j’avais supputé d’acheter
7675.   Une machine qui me permettrait de faire
            Moi-même mon propre jeu de caractères,
            Car mon idée était d’arriver à écrire
            En arabe... croyant que c’était l’avenir !

            Alors un jour j’ai vu parler du “Sorcerer”
7680.   Dont l’article disait qu’en étant programmeur
            On pouvait en effet faire des caractères
            Autres que ceux d’ASCII... J’en ai parlé à Pierre
            Qui m’a dit : «  On partage, à toi de l’acheter ! »
            J’ai un peu ruminé, puis me suis décidé :
7685.   Les vacances de Pâques c’était l’occasion
            D’aller jusqu’à Paris : il n’était pas question
            D’acheter d’Agadir — “internet” n’étant pas
            Inventé, il valait bien mieux aller là-bas !
            Heureusement d’ailleurs que sur ces entrefaites
7690.   Nous avions depuis peu échangé l’“Estafette”
            Contre une confortable et très belle “Cx”...

            J’ai convaincu Mireille de mon idée fixe,
            Et pour Paris nous sommes partis, un matin,
            Isabelle dormant à l’arrière, c’était bien,
7695.   Nous avons fait d’un coup trois mille kilomètres
            Nous relayant souvent, et il faut bien admettre
            Que c’était un peu fou ! Et notre hôtel, je crois,
            De la “MGEN”, était rue de Valois.
            Une fois installés, je me mis en devoir
7700.   De courir à l’adresse où je pourrais avoir
            La machine dont j’avais déjà tellement rêvé !
            Sur une porte un bout de papier décollé
            Indiquait “Sorcerer” : je sonne et je re-sonne
            Je frappe et je refrappe, mais jamais personne !
7705.   L’affaire me sembla de ce fait très douteuse,
            Je n’avais donc pas eu la main aussi heureuse
            Que je l’imaginais en opérant ce choix,
            Et je me demandais : «  Alors, acheter quoi ? »
            Ne sachant plus que faire, je vais au Grand Palais
7710.   Car celui “De la découverte” s’y trouvait,
            Et je savais que sa bibliothèque avait
            Les photos des planètes que je recherchais.

            J’étais tranquillement assis à lire, au chaud,
            Quand je vis arriver roulé sur un chariot
7715.   Une fois déballé un engin à clavier
            Auquel on raccorda un écran allumé...
            Je m’approchai et vit un homme tripoter
            Les touches qui faisaient des phrases s’afficher !
            Pas de doute, j’étais bien devant un micro...
7720.   Alors je reconnus, en voyant son “logo”
            Que c’était “l’Apple II”, que j’avais négligé
            Dans mes recherches jusqu’ici, obnubilé
            Par un autre introuvable, alors que celui-ci,
            Me dit-on, se vendait à la “FNAC” Rivoli !
7725.   J’y courus, je trouvai, j’achetai et rentrai...
            La machine n’ayant pas d’écran, j’empruntai
            À ma tante Suzette, le petit qu’elle avait,
            Je l’installai, je démarrai et ça marchait !
            Nous avons passé nos huit jours en cet hôtel ;
7730.   Quand Mireille sortait emmenant Isabelle,
            Je restai là, tenant en mains le manuel
            Et apprenant le B.A. BA du logiciel.
            Je rangeais la machine, l’écran, au placard
            Chaque matin, craignant que les mauvais regards
7735.   Des femmes de chambre me vaillent des ennuis,
            Et je réinstallais tout ça, dès leur sortie !
            De Paris je ne vis rien d’autre que l’écran ;
            De là a commencé, cela fait quarante ans,
            Et encore un peu plus chaque année, maintenant,
7740.   Cette passion qui fait qu’aujourd’hui, écrivant,
            C’est sur un logiciel de ma fabrication
            Le seul qui m’ait jamais donné satisfaction !

§ Une “startup” ratée

            Rentré à Agadir, la machine installée,
            Je renâclais un peu pour aller enseigner :
7745.   Je découvrais un monde longtemps ignoré,
            Un monde souterrain aux parois tapissées
            De zéros et de uns, — j’étais un Cro-Magnon
            Dans la lumière verte de l’écran, au fond
            De ma caverne, je traçais des signes
7750.   Comme pour évoquer des puissance divines...
            Celles-là n’étaient pas touchées par les prières,
            Elles ne répondaient qu’aux litanies binaires
            Et je devais alors comme sur un trépied
            Savoir les déchiffrer et les interpréter !
7755.   Très vite la nouvelle s’était répandue
            Qu’avec une machine j’étais revenu :
            Un ”micro” avec lequel on ne chantait pas,
            Une machine à écrire qui ne gardait pas
            Ce que l’on y tapait, et on appelait ça
7760.   ”Ordinateur”. Un jour quelqu’un m’a demandé :
            — C’est vraiment un ordinateur que vous avez  ?
            — En effet... c’est bien ça ! — Mais alors, dites-moi
            Cette machine-là, elle vous sert à quoi ?
            — Vous avez un piano chez vous, n’est-ce pas ?
7765.   — Oui, c’est vrai... — Et que faites-vous donc avec ça ?
            — Mon cher, c’est évident, je fais de la musique !...
            — Eh bien, moi, voyez-vous, c’est de l’informatique !

            Mais s’il est vrai qu’en soi ces manipulations
            Étaient pour moi bien plus que simples distractions,
7770.   Mon ami Vilardel, gérant d’un grand Hôtel,
            Ayant eu vent de ça, tout aussitôt, m’appelle,
            Et découvrant la chose, s’enflamme, imagine
            Ce qu’il pourrait tirer d’une telle machine,
            Pour gérer son “ratio” automatiquement,
7775.   Calculer ses commandes instantanément !
            L’idée me séduit vite de mettre en pratique
            Ce que je sais un peu, et alors il m’explique
            Ce qu’il attend de moi, m’incite à essayer...
            Nous convenons de faire un essai limité
7780.   Qui aura pour objet les “petits déjeuners” :
            Il s’agit d’obtenir que lui soit calculé
            Chaque matin le prix de revient des denrées
            Simplement en tapant le prix, les quantités.
            Nous avons travaillé tous deux pendant des mois...
7785.   J’écrivis en “Basic” l’esquisse, je le crois,
            De ce que bien plus tard on appela “tableur” :
            Le principe était là : on avait des colonnes
            Et des lignes ; et en changeant la donne,
            Les prix, les quantités, tout était calculé
7790.   En un clin d'œil, et le résultat affiché !
            Tous les tests terminés, Vilardel demanda
            Au grand patron de la chaîne, à Rabat,
            De bien vouloir venir à la présentation
            D’un système opérant une révolution
7795.   Dans la facilité fournie à la gestion
            Des commandes, et dans leur prévision...
            Le grand “boss” est venu, notre démonstration
            Se déroula — merveille ! — à la perfection.
            Mais comme Vilardel insistait sur le temps
7800.   Gagné chaque matin sur les calculs, si lents,
            Faits par les employés, à la main, un souci,
            Et suggérait que soit établi un crédit,
            Pour achats de machines, frais de conception...
            Le grand patron réfléchit un instant et répond :
7805.   «  Vous aurez deux employés de plus — et c’est bon. »

            Ainsi aura vécu ce que vivent les roses
            L’espace d’un matin, notre “startup” éclose !...

§ De l’arabe au clavier ?

            Je me suis retourné vers mes supputations,
            Mes recherches allant jusques à l’obsession
7810.   Pour faire que l’on puisse écrire de l’arabe
            En tapant au clavier, syllabe par syllabe...
            Pour cela je devais aller jusqu’au tréfonds
            Du système, et écrire en “assembleur” abscons,
            Des centaines de lignes, pour mener à bien,
7815.   Tous les remplacements de zéros par des uns !
            Je réussis un peu — sur des phrases triées !
            Et puis j’abandonnai : j’avais sollicité
            Une entrevue au Ministère, pour exposer
            Tout ce que j’avais fait, que j’avais envoyé...
7820.   Je m’en fus à Rabat, j’étais très excité !
            Un quidam écouta poliment l’exposé
            Que je fis, regardant distraitement mes pages,
            Et me remercia, en me disant : «  Dommage...
            Mais cette année, nos objectifs sont différents ;
7825.   Revenez l’an prochain, car c’est intéressant... »
            Ainsi se termina aussi cette entreprise :
            Il fallut bien dix ans pour que soit enfin prise
            En considération la possibilité
            De caractères, puis d’alphabets “étrangers” !