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SOMMAIRE

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CHANT 4

Chape de lassitude au tournant des années
Comment revoir le monde avec de nouveaux yeux ?
Les miens sont fatigués et mes songes bien creux
Terra incognita l’avenir est masqué.

Toujours des anciens les idées ridicules
Ont aux jeunes donné des goûts iconoclastes
Mon père ce brave homme ignorant la férule
Fut de moi cependant l’objet d’une vindicte

Il allait lentement sur son vélo rouillé
Sur de petites routes voir ses cantonniers
Parfois il m’emmenait aussi dans le camion
Où nous respirions des odeurs de goudron

On n’avait pas encore de vélos-cargos
Mais la remorque était un peu notre carrosse
Et nous allions dedans nous autres les trois gosses
Nous chatouillant et rigolant dans les cahots

Ma mère aussi parfois me prenait à vélo
Devant elle grimpé sur la petite selle
Elle était jeune encore et même elle était belle
Dans sa robe rayée qui me frottait le dos

Dans la vieille Peugeot quelque peu asthmatique
Nous allions au pays lointain de nos ancêtres
Qui n’était guère qu’à soixante kilomètres
Mais c’était un voyage comme initiatique

Nous guettions les bornes comme des ex-votos
Car nous y accrochions toujours des souvenirs.
Nous chantions à l’arrière — « Allez-vous finir ! »
D’idiotes rengaines en inventant les mots.

Mon père m’avait un jour emmené à moto
C’était la guerre et pas de pneus pour la Peugeot !
À la gare de Reims on voyait arriver
Des hommes fatigués aux costumes rayés  ;

Mon père demandait où ils voulaient aller
Et parfois esseulé l’un d’entre eux acceptait.
Sur le gros réservoir mon père m’installait
Et il fallait aider l’homme maigre à monter.

Plus tard je sus pourquoi ils étaient si hagards
Quand on les amenait dans un petit village
Les gens alors sortaient, des larmes au visage
Et me donnaient un sucre tiré du placard...