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CHANT 7

Les souvenirs comme des algues sous-marines
Remontent lentement des fonds avec les ans
Et le nageur qui fait la brasse en rêvassant
Soudain sent s’enrouler autour de sa poitrine

Des filaments qui sont quelquefois urticants.
Dans le lagon parfois des serpents tachetés
Faisaient semblant aussi de nous accompagner
Et nous devions filer vers la plage, haletants.

L’âge sur le passé fait verre grossissant :
Les lointains se rapprochent, le présent s’efface,
Pour finir on échoue en la Mer des Sargasses,
Où l’on retrouve intacts tous ses jouets d’enfant.

Je fus un “louveteau” qui parcourait les bois,
Bien avant la Greta, nous étions écolos !
Puis “Éclaireur” sachant bien lever trois doigts
Armé de ma boussole, et le sac sur le dos.

Les Peaux-Rouges pour nous étaient de vrais modèles,
Et nous efforcions d’imiter leur totems
Plus que les guerriers ou les soldats, — et même
Nous n’aimions pas beaucoup le sieur Baden-Powel.

Trois semaines passées dans la forêt d’Ardenne,
Loin de tout, esseulé, aux “Quatre Fils Aymon”,
Il m’arrivait parfois de trouver le temp long
Et j’inventais des contes de rois et de reines.

On me “totémisa” devant un grand brasier
Avec danses et chant, au poteau ficelé,
M’attribuant le nom : “Cobaye Convaincu”
Et j’ai toujours trouvé que c’était bien venu.

Car malgré tant d’années et ma tête chenue
Tant de déceptions, et tant d’espoirs déçus,
Je continue de croire et même de vouloir
Que le monde ne soit ce triste dépotoir

Où les nantis gorgés jettent leur détritus
Assez bons pour ceux qui, tout comme les canuts
N’ont que de leurs bras nus la force de mouvoir
La machine féroce qui broie sans les voir.

*
*   *

Durant l’été de mil neuf cent cinquante trois,
Au milieu des grévistes, j’avais l’impression
Que le “grand soir” venait : les soldats en camion
La crosse en l’air chantaient même “l’Inter” parfois !

Je dormais à la “Bourse” — celle “du Travail” !
Ma mère désolée ne savait comment faire,
Mon père disparu je cherchais des repères,
Et faisait des “piquets” devant les grands portails.

En d’immenses meetings, la foule s’amassait  ;
À quelques camarades, nous étions chargés
De repérer les flics, des “RG” déguisés,
Et nous les pourchassions , car on les connaissait !

Et puis le temps passa, les grèves s’éteignirent.
Les grévistes vivaient d’aumônes populaires,
Et le gouvernement, sentant passé le pire
Reprit les choses en mains et fit des coupes claires

Dans la sidérurgie et les chemins de fer.