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SOMMAIRE

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CHAPITRE II : L’ŒUVRE DE LA PAIX ROMAINE (56 av. J.-C. — 235 apr. J.-C)

SYNOPSIS :

§ I- L’Empire et la Cité § II- Les Dieux § III- Transformations économiques § IV- La ville et ses monuments § V- La romanisation

Références bibliographiques :

Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux (Archives municipales de Bordeaux), 2 volumes,1887-1890, Martial, Épigrammes, IX, 32, édit. Friedlender. Ausone, Œuvres, édit. Shenkel. — Itinéraire Antonin et Table de Peutinger (dans les Inscriptions de Bordeaux, t. ii, p. 213 et suiv. )
Robert, Les Étrangers à Bordeaux, 1882 (Société archéologique de Bordeaux, t. viii)

§ I- L’Empire et la Cité

1. Bordeaux ne perdit qu’un seul bien à la conquête romaine, l’indépendance politique. Tous les progrès qu’une nation peut faire, il les accomplit en quelques années à écouter ses nouveaux maîtres.

2. Maîtres, les Romains le furent à Bordeaux moins par les lois qu’ils imposèrent que par les leçons qu’ils surent donner. La ville s’embellit, la terre s’améliora, l’intelligence s’ouvrit, les dieux s’humanisèrent comme les hommes.
Ce ne fut pas un nouveau peuple qui fut créé : ce fut une forme nouvelle qui fut donnée à la nation gauloise. Elle garda son sang, sa race et son humeur, comme la terre gardait sa fertilité naturelle ; mais la nation accepta de Rome tout ce qui est le produit de l’esprit et la pensée du cerveau : son alphabet et sa langue, son gouvernement, son art et ses dieux, et jusqu’à la mode de ses plaisirs. La terre se défricha suivant les procédés de Rome, la ville se construisit sur le modèle des cités impériales. Les intelligences des hommes et le sol de la cité prirent la façon romaine.

3. Les bituriges Vivisques cessèrent d’être un État autonome pour devenir un peuple dépendant au milieu d’une province romaine, ce qu’on appelait une « cité », civitas. Ils firent partie de la province d’Aquitaine, Gallia Aquitanica, laquelle s’étendait depuis les Pyrénées jusqu’à la Loire. Cette vaste contrée était régie par un gouverneur ou légat, légatus, envoyé par l’empereur ; le légat était juge au civil et au criminel ; il exerçait sur les habitants « le droit de glaive, jus gladii. Il dirigeait l’administration civile et la police du pays ; il possédait en principe les droits que la conquête conférait à l’État vainqueur sur les États soumis et dont le peuple romain avait abandonné l’exercice à l’empereur et à ses délégués.
Rome n’était pas très exigeante pour ses sujets. Les Bordelais ne furent pas astreints au service militaire : les armées n’étaient pas assez nombreuses, l’empire était trop vaste pour qu’il fût obligatoire. Les recrues volontaires suffisaient à l’État, et les Bordelais semblent en avoir fourni un certain nombre. Le tribut était pour eux un véritable signe et surtout le principal fardeau de la dépendance : il frappait à la fois le sol et les personnes, mais l’impôt foncier était le plus dur.
Le légat avait la surveillance administrative des cités. C’était le curateur naturel et légitime des villes de sa province. La législation romaine eut le mérite de poser et de définir le principe du contrôle administratif des villes, et elle le mit si bien en pratique qu’il ne disparaîtra pas de notre histoire municipale. Tous les gouvernements qui vont se succéder à Bordeaux se le transmettront tour à tour : Bordeaux ne cessera plus désormais, dans sa longue histoire, d’être sous la curatelle de l’État souverain.

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Statue de Romain (Milieu du Ier siècle) Musée d’Aquitaine, Photo GdP.

4. Au-dessous du légat, les fonctionnaires municipaux, qu’on appelait des « magistrats », gardaient néanmoins une réelle importance. Ce n’étaient pas seulement des administrateurs, mais c’étaient aussi des juges et des chefs de police. Ils pouvaient connaitre des affaires civiles les moins importantes ; ils emprisonnaient les malfaiteurs, ils infligeaient des amendes, ils jugeaient peut-être au criminel les coupables de basse extraction. Même, dans des cas de grand danger, ils pouvaient armer la jeunesse du pays, qui formait sous leurs ordres une véritable milice municipale. Sous le contrôle du gouverneur, ils géraient les biens de la cité.

5. Il n’y avait dans Bordeaux aucun représentant attitré du pouvoir impérial. Le gouverneur n’y résidait pas d’une façon permanente. Il était d’ailleurs l’unique délégué de l’Etat pour toute la province d’Aquitaine. La surveillance qu’il exerçait sur la ville ne pouvait être gênante ni méticuleuse. Souvent même elle ne devait pas être efficace. Aussi, de temps à autre, l’empereur déléguait à un commissaire spécial, curator, le soin d’apurer les comptes et d’équilibrer le budget des Bituriges : c’est ainsi que de nos jours l’État désigne un inspecteur des finances pour vérifier la comptabilité municipale. Mais ce n’était là qu’une délégation temporaire.

6. Le vrai représentant permanent de l’empereur était son prêtre, le « flamine d’Auguste », flamen Augusti. Le prince, qui n’avait qu’un légat pour toute la province, avait un prêtre dans chaque ville. Le flamine manquait de toute autorité effective ; mais sa dignité en faisait un des premiers citoyens dans Bordeaux. — De cette manière, l’empereur, semblait aux Bituriges plus encore un dieu qu’un maitre : la sainteté était son principal attribut et une des forces du gouvernement impérial.
Les magistrats de la cité, comme ceux des peuplades gauloises avant la conquête, gouvernaient avec le conseil de sénateurs ou décurions, decuriones. L’assemblée du peuple, si elle existait, n’intervenait que pour la nomination de ces magistrats. Le sénat était composé des hommes les plus distingués par la naissance, la fortune, ou la carrière. Les magistrats étaient choisis parmi les citoyens les plus considérés et les plus riches, et parfois même parmi les descendants des vieilles maisons royales de la cité. — L’Empire romain conserva à l’administration des cités gauloises le caractère qu’elle avait eu au temps de l’indépendance, et, dans la mesure du possible, il laissa le pouvoir aux mêmes familles et à la même classe d’hommes. Il acheva de la sorte d’inculquer ces habitudes aristocratiques et ce respect de la tradition que le gouvernement municipal de Bordeaux devait conserver jusqu’à la Révolution.

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Procès devant un magistrat municipal (Ier ou IIe siècle).

7. L’Empire excella dans les Gaules à ménager les amours-propres et à rechercher les transitions. Il ne changea pas non plus, du moins tout de suite, les cadres administratifs. Les titres des magistrats furent traduits en latin, leurs attributions furent définies et restreintes mais on garda la constitution traditionnelle, qui était d’ailleurs semblable à celle de la Rome primitive. On peut supposer que les Bituriges Vivisques avaient été gouvernés autrefois par un juge suprême nommé vergobret : c’était la magistrature des Santons et de la plupart des peuples gaulois. Le vergobret subsista pendant près d’un siècle, sous le nom latin de praetor, préteur.

8. Ce ne fut que plus tard, et de gré plutôt que de force, que les Bituriges Vivisques changèrent leur constitution ; le chef unique fut remplacé par quatre magistrats, deux juges et deux édiles ; un questeur les assistait pour tenir les comptes. — Cette nouvelle administration, qui ne fut pas établie avant le milieu du 1er siècle, était entièrement conforme au type adopté en Italie et dans toutes les cités d’origine romaine.

9. L’organisation du territoire biturige fut aussi modifiée sans trop de secousses. Bordeaux demeura la capitale de la cité, la résidence du sénat et des magistrats, le centre religieux et moral, la seule ville à proprement parler. Les petites peuplades avoisinantes, comme les Medulli du Médoc, furent groupées sous les ordres suprêmes des magistrats résidant à Bordeaux. Elles firent partie intégrante de la cité des Bituriges Vivisques ; les Medulli, par exemple, formèrent un pagus, ce qu’on nomma plus tard un « pays », un canton rural de cette cité. — Ces cantons jouissaient d’ailleurs d’une certaine indépendance. Le pagus avait un peu, au-dessous des chefs de la cité, la même situation que la cité elle-même au-dessous du gouverneur ; il dépendait d’un magistrat local, qu’on appelait le magister pagi, « le maître du pays ».

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Autel municipal des Bituriges (Ier siècle).

10. Ainsi constituée avec ses cantons tributaires, la cité des Bituriges Vivisques s’étendait sur plus des deux tiers de notre département. Au Nord, elle comprenait les pays de Blaye, de Bourg, de Fronsac et de Contras : sur ce point, la limite du département de la Gironde est exactement celle de la cité gallo-romaine ; elle a pu se maintenir à travers toutes les révolutions politiques et les remaniements seigneuriaux. La Benauges et l’Entre-deux-Mers (que les Romains appelaient déjà inter duo maria) appartenaient aux Bituriges Vivisques, dont le territoire rencontrait à l’Est, au-delà de Saint-Macaire, celui du peuple des Bazadais. Au sud de la Garonne, la cité finissait à Langon ; du côté des forêts, elle était bornée par le pays des Boïens, qui encadrait le bassin d’Arcachon. Sur la route d’Espagne, la limite entre les deux cités des Boïens et des Bituriges était marquée par une station qu’on appelait ad Fines. C’est aujourd’hui la Croix de Hins (Hins et Fines sont le même mot), et c’est ce point qui a marqué tour à tour la borne entre le Bordelais et le pays de Buch, entre la juridiction communale de Bordeaux et la seigneurie du captal, entre le canton de Pessac et celui d’Audenge. Il y a de certaines frontières traditionnelles qui ont une incroyable durée. Comme toutes les institutions qui touchent et qui tiennent à la terre, elles semblent aussi immuables que le sol qu’elles limitent et que les rivières qu’elles traversent.

11. Ce qu’il y eut de plus nouveau et de plus franchement romain dans l’organisation du peuple biturige, ce fut la forme religieuse qu’elle reçut. — La ville de Bordeaux n’était pas seulement une résidence de magistrats, un rendez-vous d’affaires et une agglomération de maisons ; c’était aussi un lieu saint, placé sous la protection d’une divinité, et ayant son dieu tutélaire, Tutela, comme le chrétien a son ange gardien : le plus beau des temples de Bordeaux fut élevé à sa Tutelle. — Le peuple ou la cité des Bituriges Vivisques n’était pas non plus un simple groupement politique, une réunion d’hommes sous des chefs communs. C’était un être auguste, à demi divin ; on s’unissait à lui de la même manière qu’on était soumis à l’empereur, par la prière, par l’adoration, par le sacrifice. Les hommes, disaient les anciens, recevaient en naissant un Génie, émanation divine de leur vie, dédoublement religieux de leur être : la cité des Bituriges Vivisques eut aussi le sien, Genius civitatis. On lui éleva un grand autel de marbre que nous conservons encore. Sur la dédicace du monument, le nom du Génie de la cité est associé au nom de l’empereur, qui était un autre demi-dieu du même caractère, Génie de l’Empire et protecteur naturel des cités. L’autel s’élevait au centre religieux et politique de la ville, sur le Forum : c’était la pierre angulaire de l’édifice municipal.

12. L’adoration du Génie, au même titre que l’obéissance au prêteur, acheva la cohésion et l’unité de la cité. Elle donnait à tous les Bituriges la communauté de culte ; elle faisait de Bordeaux le sanctuaire de ce culte. La cité devenait une famille religieuse dont Bordeaux était le foyer. Il en fut ainsi de la cité comme il en était de l’Empire : elle était une religion aussi bien qu’un gouvernement.

§ II- Les Dieux

13. Cette religion politique, idéale et froide, n’était point de nature à absorber l’âme de nos ancêtres. Elle occupait la première place dans la vie publique ; elle ne participait pas aux joies et aux douleurs, aux espérances et aux craintes de la vie intime. La véritable dévotion alla pendant longtemps à des divinités plus visibles et plus humaines.

14. Les anciennes déesses des sources conservèrent leur empire sous la domination romaine. Les vainqueurs eux-mêmes leur apportèrent pieusement leurs offrandes et leurs hommages. Sirona a ses autels, Onuava ses croyants. Au IV° siècle, au moment où le christianisme triomphe, Ausone — ce lettré et ce classique — célèbre avec emphase la Divona bordelaise, et l’on sent que son culte a conservé la même fraîcheur que ses eaux.

15. Les grandes divinités gauloises ont également survécu. Mais elles ont complètement changé de caractère : elles ont perdu l’humeur sauvage et méchante, elles ont pris la forme aimable des dieux gréco-romains ; elles ont fait comme les Gaulois, elles se sont transformées à l’image des vainqueurs jusqu’à devenir méconnaissables. — Le principal dieu de Bordeaux est toujours Mercure ; c’est à lui qu’on élève le plus d’autels ; il a au moins trois temples dans la cité ; il n’y a pas de dieu dont on trouve ici plus de statues : c’est sa figure que les Gaulois aiment le plus à reproduire.

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Ex-voto à Mercure (Sculpture du 1er siècle)

16. Mais cette figure n’a maintenant plus rien de gaulois, le Mercure de Puy-Paulin ne rappelle plus le dieu national dont il est le dernier avatar. Son nom est roman : on le représente coiffé du pétase, la chlamyde sur l’épaule, tenant à la main le caducée ou la bourse ; près de lui se trouvent le bouc et la tortue qui lui sont consacrés : tous ses attributs sont ceux de l’Hermès gréco-romain. Jupiter est un dieu fort considéré à Bordeaux, mais un peu moins que Mercure. Il s’est produit à son sujet un curieux phénomène de dédoublement, comme en présente souvent l’histoire des divinités. Il y a, à vrai dire, deux Jupiters à Bordeaux. L’un, qui a simplement l’épithète d’ « auguste », est la transfiguration de quelque grand dieu gaulois. L’autre, qui porte le nom glorieux de « Très Bon et Très Grand », Jupiter Optimus Maximus, n’est autre que le dieu national des Romains, l’hôte traditionnel du Capitole.

17. Les Romains, en effet, en implantant leurs lois à Bordeaux, y ont aussi transporté le culte de leurs dieux. Leur triomphe a été celui de Jupiter, qui leur avait assuré la victoire et qui avait propagé leur empire. Il n’y a pas, quoi qu’on dise, de différence essentielle entre les habitudes des religions anciennes et celles des religions chrétiennes. Les Romains ont fait, eux aussi, du prosélytisme autour de leurs dieux : ils ont converti les vaincus à Jupiter. Et les Gaulois étaient loin de répugner à accepter des divinités nouvelles : une grande quantité de dieux rassure plus qu’elle n’inquiète les peuples primitifs.

18. C’est ainsi que les Bordelais ont adopté la Minerve gréco-romaine avec son bouclier et sa lance, Esculape et son serpent, Hercule et Vénus ; et tous les dieux du monde classique.
Mais ce qui rappelle encore de plus près la vie religieuse des plus anciens Grecs et Romains, c’est le culte que nos ancêtres rendaient à leurs morts. Peut-être les Gaulois l’ont-ils emprunté à leurs vainqueurs, peut-être ne leur ont-ils demandé que les formes extérieures de ce culte. En tout cas, il eut chez les Bituriges romans cette sincérité et cette netteté qui ont fait du culte des morts l’expression la plus pure du sentiment religieux. Les défunts, sous le nom de « Dieux Mânes », deviennent les divinités de la famille ; les tombeaux qu’on leur élève ont la forme d’autels ou de sanctuaires ; la coupe sacrée qui est gravée sur le monument, rappelle les libations qu’on leur doit. On sculpte sur la tombe le portrait du mort, comme on dresse dans les temples la statue d’un dieu. Les inscriptions funéraires portent une double dédicace : Diis Manibus et Memoriae, « aux Dieux Mânes et à la mémoire du mort ». Memoriae, c’est le souvenir de l’être aimé que l’on regrette ; Diis Manibus, c’est l’invocation du nouveau dieu que la mort vient de donner à la famille.

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Serpent : sculpture gallo-romaine.

19. Toutes les aspirations religieuses pouvaient, semble-t-il, se satisfaire dans ce monde aimable et compliqué, où vivaient en parfait accord le culte enfantin des sources, la froide religion de l’Etat, le pieux souvenir des morts près du foyer familial, les dieux à forme humaine dans les temples publics. Pourtant, dès le IIe siècle, de nouvelles divinités vinrent s’établir à Bordeaux, amenées de l’autre extrémité de l’Empire romain, de l’Égypte, de l’Asie ou de la frontière perse. — C’est que, si divers d’origine que fussent tous ces cultes, ils avaient revêtu le même caractère, ils exigeaient les mêmes dévotions. Les Génies, les sources, les Mânes et les grands dieux prirent tous peu à peu une attitude humaine ; c’étaient des êtres faits à notre image ; les prières ressemblaient à des demandes, les vœux à des promesses, la piété à une convention. Au IIe et au IIIe siècle, le monde traversa une crise de mysticisme, et il se lassa à la fin de faire mener à tous ses dieux la même vie matérielle. Les divinités orientales se trouvèrent là pour contenter ces nouveaux besoins. Elles représentaient les forces toutes puissantes de la nature ; elles vivaient dans un lointain mystérieux, et pourtant on les sentait toujours présentes. Elles étaient bonnes et redoutables. Leur culte exigeait des pratiques perfectionnées, qui occupaient le corps et intriguaient l’esprit. Les dévots étaient autant de confrères qui vivaient sous le patronage immédiat de leurs dieux, comme des fils sous l’autorité paternelle. L’initiation faisait d’eux une société d’amis, une communauté. Dans cette société qui avait encore au plus haut point le culte domestique, ces divinités nouvelles présentaient leur religion sous les auspices d’une parenté divine et à l’abri d’un foyer familial. Tout se réunissait pour donner à ces religions une vogue rapide.

20. Si éloigné que fût Bordeaux de leur lieu d’origine, elles y étaient presque prépondérantes au IIIe siècle. L’Isis égyptienne, « la reine » et « la déesse qui était tout », y avait peut-être un temple : c’était de toutes la moins connue. Mithra, le dieu solaire des Persans, avait une popularité plus grande. Mais c’était la « Grande Mère des Dieux », Magna Mater, qui fut surtout chère aux populations du Sud-Ouest. À Bordeaux, elle marchait l’égale de Mercure et de Jupiter. Son culte était si séduisant ! Les sacrifices qu’on lui offrait n’étaient pas de simples présents, comme ces boucs qu’on immolait à Mercure ou ces taureaux à Jupiter. Le dévot se faisait arroser du sang de la victime : c’était un baptême souverain qui le régénérait, lui donnait une vie nouvelle. Il recevait lui-même par le sacrifice autant qu’il donnait à son dieu. Un dévot de Bordeaux qui a voulu perpétuer par un monument le souvenir d’une cérémonie de ce genre, le dédie « aux forces de sa nouvelle naissance », natalici viribus.

21. La plupart des divinités que l’on adorait à Bordeaux étaient donc un emprunt fait aux diverses provinces du monde romain ; les autres, locales d’origine, s’étaient modelées suivant le type grec ou latin. L’état religieux de Bordeaux différait à peine de celui des autres villes impériales. L’Empire offrait, en même temps qu’une infinie diversité de cultes, une véritable union religieuse.

§ III- Transformations économiques

22. L’unité matérielle de l’Empire s’acheva grâce à la construction de routes nombreuses : de tous les travaux de Rome, c’est celui peut-être qui a le plus influé sur les destinées du sol, des cités et des campagnes, les routes naturelles avaient créé Bordeaux ; les voies romaines le transformèrent, et donnèrent à la ville et à la contrée environnante la structure qu’elles devaient conserver jusqu’à nos jours. Elles complétèrent la conquête de la terre, que les armes avaient commencée.
Que l’on suive pas à pas les routes romaines qui partent de Bordeaux ; car on a mille moyens de les reconnaître : par la direction des sentiers, les débris des chaussées, les témoignages des vieilles chartes, les noms des hameaux et des fermes. Toutes ces routes constituent des prises de possession de la terre aux dépens des bois et des marécages. — Les routes d’Espagne et de Dax (qui d’abord devaient suivre la rue Sainte-Eulalie et passer à Talence), ont été tracées toutes droites, à travers les sombres bois de pins du pays boiien, demeure ordinaire des loups et des sangliers. On aperçoit encore dans les bois de Saint-Selve les restes de la chaussée qui menait à Bazas. La route de Toulouse et de la Narbonnaise (qui descendait les Salinières, et joignait Saint-Michel et Sainte-Croix) longeait les marais de la Garonne, et les séparait des premières forêts intérieures. La route de Blaye, de Saintes et de Poitiers partait des marécages de La Bastide : elle traversait les marais de Montferrand sur des pilotis et des troncs d’arbres, que l’on pouvait aisément voir il y a quelques années ; au delà de Blaye, elle s’enfonçait vers le Nord en pleine forêt. La route de Lyon se détachait de cette dernière dans l'Entre-deux-Mers, coupait les palus et bordait ensuite les fourrés impénétrables et les bois marécageux de la Double et du Périgord, une des régions les plus redoutées et les plus tristes de la Gaule entière. Enfin, la route du Médoc (par les allées de Tourny et la rue Fondaudège) traversait à chaque instant les marais formés par les jalles du pays.
Toutes ces voies étaient autant de larges éclaircies tracées dans de sauvages contrées ; elles coupaient, divisaient, morcelaient le marécage ou la forêt : la nature était entr’ouverte et à demi-vaincue. C’était le point de départ du défrichement, de l’exploitation, de la richesse agricole.

23. Le commerce ne profitait pas moins à cette œuvre. Toutes ces chaussées furent combinées de manière à faire de Bordeaux le centre de la région : elles l’encadraient comme les rayons d’une roue. Elles menaient à Trèves et en Germaine, à Lyon, à Narbonne, en Espagne : toutes les métropoles commerciales et tous les centres industriels se trouvaient rattachés directement à Bordeaux. Les routes faisaient peu de détours, elles étaient soigneusement entretenues, de belles bornes milliaires y indiquaient les distances Elles faisaient, comme font nos chemins de fer, une concurrence redoutable aux rivières du pays. On peut croire que la route de Toulouse portait plus de chariots et de marchandises que la Garonne. On évitait les transbordements, le voyage n’était ni plus long ni plus coûteux.

24. Tous les produits des pays voisins se rencontraient et s’échangeaient ici. L’Espagne fournissait ses métaux, les Pyrénées les marbres de ses carrières et les paillettes d’or de ses rivières, le Midi ses huiles, les Landes la résine de leurs pins. Trèves, la cité la plus commerçante du Nord-Est, avait des relations assidues avec Bordeaux. On venait ici même d’Orient, de Grèce et d’Asie. On s’y embarquait toujours pour la Bretagne. Bordeaux était enfin devenu un des grands centres de transit et d’échange de la Gaule, le principal rendez-vous d’affaires de l’extrême Occident.

25. L’industrie n’avait pas une importance comparable à celle du commerce : c’est un des faits les plus constants de notre histoire économique, que Bordeaux n’est jamais devenu un grand centre de production industrielle. A l’époque romaine, nous ne rencontrons ici que les manufactures indispensables à l’entretien d’une grande cité, que les métiers de la vie courante, maçons, charpentiers, tisserands, potiers, mégissiers. Chose étrange dans un pays de bois et de rivières, l’art des constructions navales ne paraît point s’être développé à Bordeaux : nous n’avons du moins aucune preuve qu'il y fût largement représenté.

26. Mais à l’activité commerciale Bordeaux commençait, sous la domination des empereurs, à unir la fortune agricole. Les Grecs et les Romains avaient appris aux Gaulois la culture de la vigne et la fabrication du vin. Les élèves égalèrent aussitôt leurs maîtres. Dès le 1er siècle on citait avec éloge la vigne « biturige », et il est plus naturel qu’il s’agisse des Bituriges bordelais que de ceux du pays de Bourges. Au IVe siècle, les coteaux des Graves et de l’Entre-deux-Mers avaient, grâce à leurs vignes, cet aspect fertile et riant qui fait leur charme. C’est par Bacchus, disait Ausone, que Bordeaux est glorieux, insignis Baccho, et le poète parlait avec complaisance des blanches villas qui couronnaient les collines et auxquelles les vignobles faisaient une verte ceinture.

27. Les vignes étaient exposées, comme de nos jours, à de graves maladies ; les viticulteurs avaient des crises pénibles à traverser. Toutefois, les vignobles étaient tôt ou tard reconstitués, grâce aux soins intelligents des propriétaires. Le soin de ses vignes était dès lors l’âpre passion du citoyen bordelais. Ces grandes familles gauloises, qui ne songeaient avant la conquête qu’aux luttes et aux batailles, étaient maintenant attachées à leur sol : c’étaient d’autres combats à livrer, qui avaient aussi leurs incertitudes, et les descendants des chefs de guerre devenaient des agriculteurs émérites.

28. Tandis que la vigne enrichissait le pays, le commerce y transportait l’or et y amenait des immigrants de toute contrée. Un des faits les plus intéressants que nous aient révélés les inscriptions romaines de Bordeaux est l'affluence des étrangers dans notre ville. Lyon est la seule ville de la Gaule où les épitaphes d’étrangers soient en aussi grand nombre. Presque toutes les provinces gallo-romaines avaient ici leurs représentants ; il y avait déjà une colonie d’EspagnoIs et, à côté d'elle, un groupe d’Asiatiques ou de Grecs. La population de Bordeaux avait certainement le caractère cosmopolite, l’aspect bariolé des grandes cités commerciales du monde romain, comme Lyon, Alexandrie ou Carthage. Tous les trafiquants de l’ancien monde venaient se rencontrer sur ce champ de foire de l’Occident gaulois.

29. Cet enrichissement de Bordeaux dut se produire fort rapidement. Le sol et les hommes étaient également neufs et vigoureux, l’exploitation de l’un et le travail des autres purent amener en quelques années d’excellents résultats. On songe malgré soi, en observant ces premiers temps de la Gaule romaine, à la merveilleuse transformation des plaines de l’Amérique sous le labeur des colons et à l’aide des voies ferrées. Celle de l’Aquitaine n’a peut-être pas été beaucoup plus lente après l’achèvement des voies impériales. Il faut ajouter que la besogne a été faite ici par des hommes du pays : ils connaissaient, ils aimaient leur terre, et ils joignaient à l’énergie de la race la confiance que donnent la sécurité de la vie politique et l’intelligence des vrais intérêts.

30. Toutefois, dans ces civilisations nouvelles, le travail matériel absorbe toutes les valeurs ; la richesse arrive plus vite que l’esprit et le goût : l’intelligence souffre d’un excès de fortune. Bordeaux ne fut point, durant les trois premiers siècles, une ville de lettrés. Ses habitants passaient dans l’Empire pour des parvenus, aux mœurs dépensières et au luxe insolent : l’or avait chez eux plus d’éclat que de finesse. Martial a écrit sur Bordeaux, au temps de Domitien, une épigramme qui n’est point flatteuse pour nos ancêtres :

« La femme que je veux, c’est une femme à l'allure facile, qui se promène vêtue d’un simple petit manteau, qui ne dédaigne pas les esclaves et qui n'ait pas le mauvais goût d’entraîner à la dépense. Je sais qu'il y en a qui demandent toujours la forte somme, et qui ont sans cesse à la bouche de grandes phrases. Celles-là ne sont pas pour moi. Je les abandonne aux désirs des lourds habitants de Bordeaux ».

31. Mais il faut dire que Martial était Espagnol et qu’il avait peut-être quelque vengeance à prendre sur Bordeaux.

§ IV- La ville et ses monuments

32. On dirait que Bordeaux, comme les villes américaines, se construisit en une génération d’hommes. Avant la conquête romaine, ou ne peut pas savoir ce qu’était la cité ; elle n’a laissé des temps gaulois aucun monument, aucun débris, même infime : elle ne possédait rien qui pût durer, elle devait être faite de bois, de chaume et de terre. Cinquante ans après l’ère chrétienne, c’est une ville de briques, de pierre et de marbre ; elle a ses rues, ses places, ses monuments, ses temples et ses lieux de plaisir ; c’est un corps admirablement constitué, avec ses membres et ses organes. Il ne lui manque rien, ni de ce qui alimente la vie, ni de ce qui l’embellit. Les dieux reçurent les premiers les honneurs de la pierre. Mercure et Jupiter eurent, dès le temps d’Auguste, leurs autels et peut-être leurs temples, bâtis sur les points élevés de la cité. Sous Tibère, Caligula et Claude, le travail de construction fut particulièrement intense. L'or dut affluer en ce temps-là, et, grâce à lui, une grande ville sortit de terre : les routes étaient achevées, la terre produisait, le trafic était établi. Il n’y a pas dans notre histoire une période où le sol ait été aussi profondément remué. La ville reçut ses assises éternelles. Creusez aujourd’hui à n’importe quel endroit central de Bordeaux, entre la rue Esprit-des-Lois et le cours d’Alsace-et-Lorraine, et vous trouverez encore les mosaïques et le pavage qui servirent aux premières demeures des Gallo-Romains.

33. Dès le règne de Tibère (14-54), Bordeaux avait conquis les hauteurs du Mont-Judaïque et préparé l’occupation du quartier Saint-Seurin. La ville évitait les marécages et le bord de la rivière : elle préférait s’étendre entre le Peugue et l’Audège, sur les solides plates-formes qui dominaient le pays.
Vers cette même époque, on construisit un aqueduc qui amena jusqu’au centre de la ville les eaux fraîches et abondantes de l’Eau-Blanche. Le village des Ars à Talence rappelle par son nom les arcades qui portaient les eaux. Pour les Romains une ville n’était point complète quand elle manquait de son aqueduc : dans leur esprit, il réglait la vie matérielle de la cité comme le forum présidait à la vie politique.

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Canal de l’aqueduc de Bordeaux (1er siècle).

34. Cependant, Bordeaux ne fut pas, au 1er siècle, la grande ville du Sud-Ouest. Saintes était plus riche et avait de plus beaux monuments. Au temps de l’indépendance, les Santons, par la puissance de leur noblesse et l’étendue de leur territoire, laissaient dans l’ombre leurs humbles voisins bituriges. Ils avaient, grâce aux faveurs impériales, maintenu leur suprématie dans les premières années de l’ère chrétienne. Bordeaux a toujours eu une rivale dans la vallée de la Charente. Il a eu La Rochelle au moyen âge, et Saintes dans l’antiquité. Mais il a toujours fini par l’emporter.

35. Le triomphe de Bordeaux était assuré au IIe siècle, et vers l’an 200 c’était sans comparaison la plus grande, la plus riche et la plus belle ville de l’Aquitaine entière. C’est aux environs de cette date que l’on éleva, au centre de Bordeaux, à l’endroit même où est aujourd’hui le Grand-Théâtre, le temple de la Tutelle. Il avait des proportions colossales ; sa colonnade puissante et majestueuse s’étendait sous un monde de cariatides et de statues, ses énormes chapiteaux corinthiens montraient des acanthes compliquées et prétentieuses. On reconnaît en lui l’œuvre de cette génération éprise de grandeur et de recherche, déclamatoire et précieuse à la fois, qui valut à l’art romain, sous la dynastie des Sévères, ses derniers jours de puissance et d’éclat.
On verra que les ruines de ce temple, connues sous le nom de Piliers de Tutelle, ont survécu à tous les désastres de Bordeaux, et qu’elles ne disparurent qu’en 1677, lorsque le roi Louis XIV les fit raser.

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36. L’amphithéâtre, dont les débris portent le nom de Palais-Gallien, n’est peut-être que du milieu du IIIe siècle (211-235). L’emploi constant des lignes de briques annonce déjà un temps de décadence et la fin du grand art romain. Aussi bien marque-t-il la limite de l’extension topographique que devait prendre Bordeaux sous la domination romaine.

37. Ce fut en effet entre les années 200 et 250 que Bordeaux atteignit ses frontières extrêmes et connut l’apogée de la richesse et de la grandeur. Sa population devait atteindre 60 000 âmes ; son amphithéâtre était fait pour 10000 spectateurs. — Au Sud, les constructions avaient franchi le Peugue, mais elles s’arrêtaient sans doute au puy de Saint-Michel et au coteau de Sainte-Eulalie. A l’Ouest, on avait peut-être commencé le dessèchement des marais entre le Peugue et la Devèse, mais l’œuvre n’avait pas été poussée beaucoup plus loin que la rue du Château-d’Eau, et elle ne devait pas avoir de conséquences durables. C’est au Nord-Ouest que la ville avait surtout progressé, formant un demi-cercle autour de la place Dauphine, depuis Saint-Martin jusqu’à Saint-Seurin et de là jusqu’à l’amphithéâtre. La route du Médoc devait lui servir de limite vers la rivière : elle laissait aux marécages tout le terrain compris entre la Garonne, la rue Fondaudège et les allées d’Orléans. Vers la rivière même, les constructions ne dépassaient peut-être pas Saint-Remi ou la place du Palais. Il est probable que les romains répugnèrent à bâtir dans les bas quartiers. Ils ont préféré étendre leur ville le long des grandes routes qui rayonnaient au couchant, depuis les Piliers de Tutelle jusqu’au puy de Saint-Michel. La cité romaine forma une sorte d’éventail ou d’amphithéâtre dont la courbe s’ouvrait vers l’intérieur des terres, comme un croissant inverse de celui que présentait la rivière. Le principal monument, les Piliers de Tutelle, faisait, lui aussi, face à la terre.

38. Le centre officiel de la cité, le forum, devait se trouver au-devant des Piliers de Tutelle, à l’endroit où est la place de la Comédie. Quand on créa cette place, il y a un siècle, pour en faire le centre élégant de Bordeaux, on ne se doutait guère que la ville allait reprendre la tradition romaine. — Tout près de là, le principal temple de Mercure dominait la hauteur du puy Paulin. — Les grands sanctuaires publics de Bordeaux étaient concentrés dans cette région, comme ceux de Rome l’étaient entre les hauteurs du mont Capitolin et le bas-fond du vieux forum.
C’est également dans cette partie de la ville que devaient se trouver les demeures des nobles et des plus riches. — Ils ne sortiront plus de ce quartier, et c’est sur la hauteur et au pied de Puy-Paulin que nous trouverons, dans le moyen âge, les grands hôtels seigneuriaux.

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39. Au sud, des deux côtés de la Devèse, se tasse le Bordeaux des affaires, du travail et du commerce. L’estuaire, encaissé et régularisé, forme un excellent port intérieur. C’est aux alentours que doivent être les entrepôts, les greniers et les magasins. Les temples, grands et petits, abondent dans ce quartier : il doit être aussi facile d’y rencontrer un dieu qu’un commerçant. Mais çà et là des monuments plus importants attirent l’attention : ce sont des portiques aux proportions énormes, lieu de promenade pour les oisifs, lieu de réunion pour les hommes d’affaires. Le portique servait, dans une ville grecque ou romaine, à la fois de bourse et de promenoir : Bordeaux avait pris les habitudes du monde classique.
La nouvelle partie de la ville, celle qui s’étendait sur les hauteurs du Nord-ouest, devait avoir un aspect plus dégagé et plus aimable : les Thermes du Mont-Judaïque avec leurs marbres, leurs statues et leurs eaux, étaient probablement un lieu préféré des rendez-vous. A l’autre extrémité du quartier s’élevait l’amphithéâtre. S’il y avait un cirque à Bordeaux, c’est là qu’il faut le chercher. Des villas élégantes bordaient peut-être les flancs de Saint-Seurin. C’était le faubourg des amusements et du repos, ce qu’étaient dans la Rome impériale les régions des Collines.

40. Les abords de la cité n’étaient point gênés par la présence de murailles. Comme la plupart des villes gallo-rmaines, comme Rome même en ce temps-là, Bordeaux était une cité ouverte. Des arcs de triomphe, signes de paix et de victoire, en marquaient seuls les limites et en décoraient les approches ; il n’y avait point de garnison dans la ville, ni de forteresse à l’entrée. Rien n’y rappelait les armes et la crainte d’un danger. — Dans l’immensité de l’Empire, Il n’y avait de guerre qu’aux frontières : les Romains n’avaient que là leurs ennemis, leurs soldats et leurs forteresses. La frontière du Rhin formait le rempart commun de toutes les villes de la Gaule. A l’intérieur des provinces, la sécurité était complète. Si Bordeaux avait eu ses remparts à l’époque de la liberté, ils avaient maintenant disparu. La cité présentait l’allure bourgeoise qui convient à la demeure d’hommes absorbés par les seuls travaux de la paix.

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Musée d’Aquitaine, Bordeaux (Photo GdP)

41. L’approche de la cité se reconnaissait aux tombeaux qui bordaient les grande voies publiques. Ils commençaient à l’endroit même où s’arrêtaient les maisons. Les tombeaux qui faisaient façade sur les routes étaient ceux des plus riches ou des plus orgueilleux ; un peu à l’écart de la voie, dans les sablières de Terre-Nègre ou au pied de Saint-Michel, s’étendaient de vastes emplacements destinés aux urnes anonymes des plus misérables. A Bordeaux, comme à Pompéi et comme à Rome, la ville des morts faisait une ceinture à la ville des vivants. Nul ne songeait à s’en attrister : ces morts n’étaient-ils pas des dieux ? Cette ville des faubourgs était moins une nécropole qu’un champ sacré.

42. Ces tombeaux offraient la plus grande variété de formes et de dimensions. Les plus simples étaient des autels dont la dédicace aux Dieux Mânes servait en même temps d’épitaphe pour le défunt. Plus nombreux étaient les monuments qui, en forme de petits temples, couronnés de frontons et d’acrotères, renfermaient dans une niche les portraits des défunts : c’était la tombe préférée des vrais Gaulois, et surtout de ceux qui appartenaient aux classes moyennes, à la bourgeoisie des affaires, aux hommes de métier. Ces gens-là avaient au plus haut point le goût des statues, des bas-reliefs, des images qui perpétuaient leurs traits et racontaient leur vie. Notre Musée possède (et c’est sa principale richesse) un très grand nombre de sculptures funéraires. Nous avons là une galerie de portraits d’ancêtres : le travail est souvent grossier, mais toujours sincère. La figure du mort est reproduite avec un soin visible des détails ; la coupe de la barbe et des cheveux, la coiffure et le costume sont la copie de l’exacte vérité : l’artiste devait garantir la ressemblance.

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Tombeau d’une famille biturige (vers l’an 100). Musée d’Aquitaine.

43. Le Gaulois nous apparaît avec sa barbe touffue, sa figure épanouie, son front large, et le capuchon traditionnel de sa nation, le cuculle. La famille entière se fait représenter sur le même monument, l’enfant debout entre le père et la mère : le tombeau est comme la survivance de la demeure familiale. Le mort tient à la main les objets qui caractérisent le mieux ce qu’il était : les hommes portent le coffret du maître de maison, arca patris familias ; les femmes ont un miroir ou une fleur ; l’enfant joue avec un animal domestique. Le cocher tient son fouet, la marchande sa balance, le charpentier ses outils ; un sculpteur, le ciseau à la main, taille le chapiteau de la niche qui le recouvre. — Les plus riches s’élevaient des monuments somptueux, à deux ou trois étages, de trente pieds de haut, dont une pyramide imbriquée formait le faîte, dont les parois, encombrées de bas-reliefs, présentaient l’aspect d’une galerie historique. C’était, en effet, l’histoire du défunt qu’on pouvait retrouver dans ces scènes de marché, de course, de tribunal ou de sacrifice. Le Gaulois revivait ainsi tout entier sur son tombeau avec sa figure et son costume, au milieu des épisodes de sa vie et dans l’apothéose de sa mort.

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Monument funéraire d’un sculpteur (IIe siècle).

44. Ces images sont, dans le Bordeaux romain, ce qui rappelle le plus le monde gaulois. Ce sont des artistes du pays qui les ont sculptées, des hommes du pays qu’elles représentent. Les monuments funéraires nous montrent le fond même de la vie de nos ancêtres et l’expression leurs figures. Les autres, temples et portiques, ne nous indiquent que le cadre de leur existence.
C’est sur les sculptures des tombeaux qu’on reconnaîtra l’empreinte d’un style local, d’un art gaulois. Toutes les autres productions des sculpteurs et des architectes ne sont que des copies, heureuses parfois, très souvent maladroites, des modèles gréco-romains. La forme elle-même des tombeaux est toute classique. Les mosaïques des villas, les statues des thermes n’ont de gaulois que les tâtonnements de l’exécution. Les temples appartiennent à ce style corinthien qui fut consacré par tout l’Empire : le Gaulois n’a rien imaginé dans la feuille d’acanthe des chapiteaux. L’amphitéâtre, les arcs de triomphe sont de pâles imitations des types romains.

§ V- La romanisation

45. Un poète gaulois a dit, dans un vers célèbre, que « de nations opposées Rome a fait une seule patrie », Fecisti patriam diversis gentibus unam. Mais si Rome a unifié le monde, ce n’est point parce qu’elle a donné les mêmes lois à toutes les cités, c’est surtout parce qu’elle les a invitées à se former à son image. Aussi son œuvre politique aura beau disparaître, son œuvre morale restera vivante : Rome ne commandera plus à la Gaule, que la Gaule continuera sa tradition ; Bordeaux aura depuis longtemps cessé d’obéir à des empereurs romains, qu’il sera plus que jamais une cité romaine.

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Statuette représentant Sophocle (Ier ou IIe siècle).

46. On a vu comment il le devint. L’organisation municipale était le calque à peine dissimulé de celle de Rome. Les dieux, comme les magistrats, se sont habillés à la romaine. Les grands dieux gaulois n’ont survécu que pour se transformer en Mercures et en Jupiter. La société était groupée, comme celle de Rome, en sénateurs, chevaliers et plébéiens, en hommes libres, affranchis et esclaves. Même dans les mœurs, Rome donnait le ton et fournissait la mode ; les jeux de l’amphithéâtre et les causeries des thermes étaient les ressources des oisifs ou les distractions du populaire : Bordeaux a pu, comme Rome, avoir ses factions de cochers. Il a pris les goûts, les plaisirs et les vices de la capitale. La langue officielle, dès le premier jour, a dû être la langue latine, et dans les communications des légats et dans les délibérations du conseil municipal. Le latin est la langue épigraphique. Qu’on songe à la place que les inscriptions prenaient dans la vie romaine ; elles tenaient lieu d’affiches, de journaux, de réclames : l’inscription était l’imprimé de ce temps ; or, nous n’en avons aucune, à Bordeaux, qui ne soit romaine. La vaisselle de luxe, la poterie rouge du pauvre, ont également des marques romaines : les Bordelais se servent des mêmes produits que tout l’empire. On a trouvé à Bordeaux une statuette d’argent représentant le poète Sophocle : si elle est l’œuvre d’un artiste bordelais, on peut être sûr qu’il l’a copiée sur un modèle latin ou grec. Bronzes et ferrures ont le style romain : il n’y a pas de différence essentielle, entre les débris de notre cité et ceux de Pompéi. L’architecture n’est ici qu’une forme abâtardie ou une imitation servile de l’art gréco-romain. On dirait presque que les Bordelais ont essayé de bâtir leur ville sur le modèle de Rome : le puy Paulin lui a servi de Capitole ; elle a abrité contre lui son forum et, comme Rome, elle a eu sur les hauteurs du Nord-Ouest son quartier des Collines.

47. Ce qui a le plus longtemps survécu de l’ancienne Gaule, ce sont les noms propres. Jusqu’au IIIe siècle, les Bordelais ont affectionné pour leurs enfants les noms indigènes ; à leur forme bizarre, on les reconnaît assez facilement sur les épitaphes : Cintugenus, « premier-né », Divixtus ou Divogenus, « né de Dieu », Cantus, « blanc ». Mais à côté de ces noms les Bituriges ont fait un excellent accueil aux noms romains, comme Secundus, Saturninus. Ils ont accepté sans plus de répugnance les noms grecs, comme Corinthia, « la Corinthienne » ou Doris, « la Dorienne » : les Gaulois ont même eu une certaine inclination pour les choses et les noms d’origine hellénique ; ils ont un peu traité la Grèce de la manière qu’ils appelaient Rome, comme « une patrie commune » — Ces trois sortes de noms fraternisent souvent dans la famille, portés par les enfants d’un même père. D’ailleurs les noms d’origine gauloise ont tous une terminaison romaine : on les a fait entrer dans la déclinaison latine.

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Le ”palais Gallien” en 1737.

48. Sans doute, tout ceci n’est que l’apparence de la vie bordelaise : les inscriptions et les ruines ne nous font connaître que le nom des personnes, la forme du gouvernement et des dieux, l’aspect des rues et des monuments. Nous n’avons là qu’un cadre et qu’une façade. Admettons que les sentiments et le caractère soient demeurés gaulois : encore faut-il conclure que Rome a été pour nos ancêtres plus qu’un gouvernement, qu’elle a été l’expression même de la vie.
Ajoutons à cela que Bordeaux garda à l’Empire une immuable fidélité et que les choses romaines ne lui furent pas imposées par la force. Les Romains ne firent point de sa transformation une nécessité politique. Il n’y eut pas à Bordeaux, comme dans les villes du midi ou du Rhin, une colonie de Romains y implantant brusquement la langue et les mœurs des conquérants. Le changement s’est opéré par la force des choses, la volonté des habitants, l’irrésistible attrait qu’exerce une civilisation supérieure.

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La porte nord du ”Palais Gallien” en 1894.

49. Toutefois, l’Etat romain ne fut pas indifférent à cette transformation des Bituriges en citoyens romains. Il y aida de toutes les manières, surtout en leur donnant le plus possible le droit de cité romaine. — Car, pour être une cité provinciale, les Bituriges Vivisques n’en étaient pas moins en droit public un peuple d’étrangers ; ils étaient une « patrie », distincte de la patrie romaine. Les empereurs n’ont point combattu ce patriotisme municipal : ils l’ont encouragé ; ils invitaient les riches citoyens à embellir leur cité : les principaux monuments de Bordeaux sont dus à la générosité des habitants ; les eaux ont été conduites grâce au don testamentaire d’un prêteur biturige. — Mais les Romains ont amené peu à peu les Bordelais à échanger leur titre de citoyens bituriges contre celui de citoyens romains. Les magistrats, les habitants les plus considérés de la ville reçurent le droit de cité. Ceux qui s’enrôlaient au service de Rome ne revenaient dans leur patrie que pourvus du titre de citoyens romains. Ils échangeaient le cuculle gaulois contre la toge latine, et ils ajoutaient à leur nom personnel le nom de famille et le prénom qui étaient de règle pour un Romain libre. Enfin, au début du IIIe siècle (211-217), un édit de Caracalla fit des Bituriges, comme de tous les habitants de l’Empire, des citoyens romains, et le jurisconsulte romain pouvait inscrire dans ses livres que « Rome est notre commune patrie », Roma commmunis nostra patria est.

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La Porte sud du ”Palais Gallien” vers 1640.

50. A partir de ce moment, la cité gauloise des Bituriges Vivisques n’est plus qu’une circonscription administrative de l’Empire ayant Bordeaux pour chef-lieu. L’expression de Bituriges tomba en désuétude. On ne dira plus que « la cité de Bordeaux », civitas Burdigalensis, ce qui signifiera à la fois la ville elle-même et le ressort dont elle est le centre administratif.
Est-ce à dire que Bordeaux soit dès lors une ville toute romaine, que la « romanisation » soit enfin achevée au milieu du IIIe siècle ? Il manque encore à Bordeaux ce qu’avait toute bonne ville romaine, le goût de la poésie, surtout de la rhétorique. Le jour où Bordeaux aura son école de déclamateurs, où les rhéteurs y prendront le pas sur les trafiquants, ce jour-là Rome aura fini son œuvre dans la cité.

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Chapiteau de l’époque romaine (Ier ou IIe siècle). Musée d’Aquitaine (Photo GdP).

NOTES

Romain :Statue en marbre. D’après les inscriptions trouvées en même temps que la statue, on peut conjecturer qu’elle représente un membre de la famille impériale.

magistrat :De face, le magistrat municipal  devant lui, les plaideurs : à gauche, une esclave, au sujet de laquelle est la discussion  au fond, à droite, des témoins. Musée d’Aquitaine.

municipal :AVGVSTO SACRVM Et GENIO CIVITATIS BITurigum VIViscorum  : « consacré à Auguste et au Génie de la cité des Bituriges Vivisques. »

Mercure :Inscription : Publius GEMINVS Votum Solvit Libens Merito. « Publius Geminus a accompli volontiers son voeu (à Mercure) qui l’a mérité. »

Serpent :C’est sans doute un ex-voto à Esculape. (Musée d’Aquitaine).

Canal :Dimensions intérieures : 0,43 m de largeur et 0,67 de hauteur.

sculpteur : Diis Manibus Marco SECundino AMABILI SCthori AMANDVS FRater CVRAVH, « Aux Dieux Mânes à Marcus Secundinus Amabilis, sculpteur, Amandus son frère a pris soin d‘élever ce monument. (Musée d’Aquitaine).