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SOMMAIRE

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CHAPITRE IV  : LA RÉGÉNÉRATION DE LA GAULE (306-406)

SYNOPSIS :

§ I La romanisation s’achève. § II L’École ; Ausone. § III L’Aristocratie foncière. § IV Le Christianisme

Références bibliographiques :

Ausone, Œuvres, édit. Shenkel. — Chroniques de Saint Jérome, Prosper d'Aquitaine cf. (Mommsen, Chrinoca Minora, 1892-1893) et Sulpice Sévère, édit. Halm. — Paulin de Nole, Œuvres. — Paulin de Pella, Eucharisticos, éd. Brandes. — Grégoire de Tours, In gloria confessorum, § 44.
Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux, t. ii, p. 590 et suiv. — Fustel de Coulanges, L'Alleu et le domaine rural, 1889. — Jullian, Ausone et Bordeaux, 1893.

§ I La romanisation s’achève.

1. Les Gallo-Romains du IVe siècle aimaient à rappeler que les empereurs de leur temps avaient « restauré la Gaule ». On disait que sous Maximien, Constance Chlore et Constantin, une « Gaule nouvelle » était sortie des ruines de celle qu’avaient créée César et Auguste. Les Barbares étaient refoulés au delà des frontières. De nouvelles cités avaient été construites ; elles étaient à l’abri d’un coup de main : elles avaient leurs murs et leurs soldats. On espéra un renouveau de la prospérité passée. Voici, s’écriaient les orateurs gaulois, que brille une fois encore le glorieux nom de la « Félicité Romaine ».

2. En Aquitaine du moins, on eut la paix pendant IVe siècle tout entier, et Bordeaux ne vit pas une seule fois l’ennemi devant ses murs. Les remparts étaient tristes et la cité était sombre. Mais la campagne avait repris sa fraîcheur naturelle et répandait ses dons à profusion. De brillantes villas étalaient sur le fleuve leurs marbres et leurs cultures, de Blaye jusqu’à Bourg, de Bordeaux jusqu’à Langon. L’Aquitaine devint célèbre dans l’Empire par la richesse de ses habitants et la fécondité de ses terres. Elle était redevenue le pays « gras » et « joyeux » par excellence, le pays du blé doré, des huîtres savoureuses et du vin généreux. Il n’y avait pas dans tout le monde romain de région plus vanté : elle eut alors les mêmes beaux jours de gloire que la Touraine au temps de la Renaissance. Le travail commencé pendant les trois premiers siècles portait enfin tous ses fruits.

3. Le commerce seul paraissait souffrir. Les routes intérieures étaient moins sûres. Les pirates devaient infester l’Océan. La navigation était réduite à un cabotage d’importance restreinte. On dirait qu’au IVe siècle la richesse de Bordeaux fut plutôt agricole que commerciale ; si la ville exerçait encore un puissant attrait sur les étrangers, c’était maintenant par la douceur de son climat, l’élégance de sa vie, le renom de ses écoles. Il y venait moins de trafiquants et beaucoup plus d’hommes du monde et d’hommes d’étude. L’aspect de la population était tout aussi varié qu’autrefois : il était plus aimable.

4. Bordeaux était toujours à la fin de la terre romaine. Pourtant, la ville ne passait plus, comme autrefois, pour un endroit perdu. Depuis que des empereurs séjournaient à Trèves, elle était en relation directe avec le vrai centre de l’Empire. Il n’y avait plus trace d’esprit provincial. L’amour du sol natal était grand chez les Bordelais ; le patriotisme municipal faisait du sénat de Bordeaux un des corps les plus considérés de la Gaule. Mais Rome n’avait pas de soutiens plus fidèles et plus intelligents. Quelques-uns de ses serviteurs les plus illustres, comme Ausone le poète, l’évêque Paulin, lui vinrent de Bordeaux. Surtout, les Bordelais de ce temps avaient ce que l’on pourrait appeler l’âme romaine. Ausone aime sa ville avec passion, il y a vécu jusqu’à la vieillesse, il y est revenu mourir. Mais il a le culte de Rome, il célèbre avec sincérité la grandeur de la Ville Éternelle, il a un sentiment très net des bienfaits que le monde a reçus d’elle et une aveugle confiance dans la perpétuité de son nom. Il est Romain par raison, par reconnaissance et par enthousiasme.

5. Comme pour Virgile, Rome est pour lui la merveille du monde. Il est douteux qu’un Bordelais du 1er siècle ait pu penser une telle chose ; il est douteux surtout qu’il ait pu en avoir une aussi pleine conscience. On est presque tenté de croire que l’âme des provinciaux est devenue plus ouverte, leur esprit plus large et plus libéral. En tout cas, leur langage est plus raffiné, leur parole plus élégante. Qu’on entende parler un Aquitain, qu’on lise ses écrits, et on reconnaîtra sans peine un vrai Romain. Le goût du terroir est désormais perdu. Les noms gaulois sont dans les familles une rareté. La langue gauloise est une curiosité d‘érudits ou le patois du populaire, comme est aujourd’hui le gascon. Après avoir reçu le ton de Rome, Bordeaux le d0nne à l’Empire. L’Aquitaine passe pour l’asile de la bonne langue et de la pure latinité. Enfin, Bordeaux était une des patries de la rhétorique. L’art de bien parler passait pour une vertu chez les Romains : c’était ce qui les distinguait des Barbares. Or, Bordeaux, au IVe siècle, produisait les meilleurs rhéteurs de l’Empire ; son école de rhétorique était sa principale gloire. Cette fois, le travail de « romanisation » est pour toujours achevé.

§ II L’École ; Ausone.

6. Ç’a été la destinée commune aux grandes villes de commerce qu’elles se sont peu à peu transformées en villes d’étude. Antioche et Alexandrie ont été les grands entrepôts de l’Orient et les foyers de la rhétorique et de la philosophie ; Athènes, Rhodes et Marseille, privées de leur liberté et de leurs relations d’affaires, sont devenues des centres universitaires. Le sort de Bordeaux rappelle étrangement celui de ces dernières cités : sa puissance commerciale, ruinée par l’invasion, n’est plus qu’un souvenir au IVe siècle ; mais son école brille dans tout l’Occident d’un éclat particulier.

7. Elle est de création récente. Bordeaux a pu avoir, avant Constance Chlore, une école enfantine, où enseignaient, aux frais de la Ville, des maîtres de grammaire. Ce n‘est qu’après 300 qu‘elle fut dotée d’une sorte d’université, ce qu’on appelait un auditorium, « un lieu d’enseignement oral ». La création de ces hautes écoles compléta les mesures prises par les empereurs pour régénérer la Gaule. Elles allaient donner au pays un lustre nouveau et cempenser par la gloire des lettres le déclin de la fortune.

8. Les professeurs, doctores, étaient désignés par le sénat municipal des décurions ; ils étaient payés sur les fonds de la Ville : mais l’État leur accordait son patronage et garantissait leurs revenus. Les étudiants étaient surveillés par le gouverneur ; on formait un dossier à chacun d’eux, et l’empereur ouvrait aux plus dignes les fonctions publiques. L’université avait ainsi un caractère mixte : elle dépendait de la cité, mais elle servait l’État ; elle était un ornement pour celle-là, un appui pour celui-ci.

9. L’auditorium offrait un cours complet d’études. Il comprenait deux catégories de classes : dans les classes dites de grammaire on apprenait à lire le latin et le grec, à expliquer et à commenter les auteurs des deux langues ; on recevait des notions élémentaires dans tous les ordres de science. — Les classes dites de rhétorique constituaient l’enseignement supérieur : on y enseignait un peu à écrire, beaucoup à parler. La déclamation et la harangue y étaient les exercices habituels. — Les Romains eurent éternellement le culte de l’éloquence ; de toutes leurs divinités, c’est la seule qui soit demeurée toujours jeune : les Gaulois du IVe siècle ne rêvèrent pas de plus beaux succès que ceux de Cicéron ou de Quintilien. Ils s’abstenaient des camps, mais il leur restait les triomphes oratoires. Sans doute leur talent n’était point destiné à de vastes enceintes, aux applaudissements d’une foule, à la conduite des peuples ; il s’exerçait dans les tribunaux, dans les conseils administratifs et dans les salles de conférences. Mais si l’ambition était moins audacieuse, elle avait la même force et donnait les mêmes ivresses. Comme à Rome au temps de César, la rhétorique était dans le Bordeaux du IVe siècle le but suprême de l’école et, au delà des classes, l’idéal de la vie.

10. Aussi les cours de rhétorique étaient-ils fort suivis. Dos centaines d’élèves se pressaient autour de la chaire des maitres les plus en vogue. Minervius, le plus célèbre des rhéteurs bordelais du IVe siècle, ne forma pas moins de mille avocats, de deux mille sénateurs. Sans doute, bon nombre de ces étudiants venaient du dehors ; mais les Bordelais y étaient encore en majorité. Cette foule de jeunes gens devait donner à Bordeaux l’aspect vivant et gai, l’allure bruyante des grandes cités universitaires. — De leur côté, les rhéteurs tenaient dans la ville le haut du pavé. Ils assistaient aux délibérations du sénat municipal ; ils devenaient magistrats dc la Ville ; ils entraient par leur mariage dans les familles les plus considérées et les plus opulentes ; quelques-uns faisaient fortune par leurs leçons ; beaucoup aspirèrent aux plus hautes dignités de l’Empire. L’éloquence et les orateurs ont eu rarement d’aussi beaux jours dans l’histoire de Bordeaux : il faudra attendre les parlementaires du XVIIIe siècle et les avocats de la Restauration, pour retrouver chez nous une passion oratoire d’une telle intensité.

11. Singulier contraste que présente le IVe siècle ! Dans cette Ville à l’extérieur militaire, c’étaient l’école, ses étudiants et ses professeurs qui étaient les maitres de tout. La cité a déjà ces tristes remparts qui annoncent le moyen âge : la jeunesse y vit détachée du métier des armes. La vie des habitants, comme aux premiers siècles, est toute civile : bien plus, elle est maintenant toute intellectuelle.

12. Si la rhétorique dominait Bordeaux, les rhéteurs bordelais étaient les favoris de l’Empire. La ville exerce enfin, dans les derniers jours du monde romain, une sorte de prépondérancc littéraire. On y entendait si peu le bruit des armes ! La région était si calme et les esprits si bien doués ! Puis, le pays n’avait jusqu’ici rien donné aux lettres latines : le moment était venu pour lui de produire et de briller. Bordeaux eut avec Ausone, Alcimus, Paléra et Minervius la gloire que Montesquieu et les Girondins lui donneront au XVllle siècle. Il est vrai de dire que ces rhéteurs bordelais sont des penseurs et des écrivains de second ordre ; mais les générations du IVe siècle, qui avaient le souffle court et l‘engouement facile, trouvaient précisément en eux les gloires qu’il leur fallait.

13. Au milieu du IVe siècle, disent les chroniqueurs, l’Aquitaine florissait par l’éloquence des rhéteurs bordelais. Minervius fut la joie de l’école de Bordeaux et fit aussi les délices du peuple romain. Ausone fut choisi par l’empereur Valentinien pour faire l’éducation de son fils Gratien, qui devait lui succéder.

14. Le Bordelais Ausone est bien, par sa vie et par ses écrits, le type du lettré du IVe siècle. C’est un produit de l’école : il y a vécu dès sa plus tendre enfance, il y a appris à lire, il y a essayé ses premières phrases. Il n’a cessé d’être élève que pour devenir maître.

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Manuscrit d’Ausone, du IXe siècle.

15. Pendant plus de trente ans, il a enseigné à Bordeaux la grammaire, puis la rhétorique. Enfin il est devenu le précepteur du prince impérial.
Alors, brusquement, sa carrière de professeur se termine. Son élève, devenu empereur, fait d’Ausone un homme politique : il gouverne les Gaules comme préfet du prétoire. Il devient consul, ce qui est toujours le premier honneur de l’Empire romain, ce qui fait de lui, au moins pendant un jour, l’égal de l’empereur. Il revient à Bordeaux terminer sa vie. C’est alors un des plus grands et des plus riches seigneurs du pays : il a d’immenses domaines ; ses enfants sont les plus hauts fonctionnaires de l’Empire. Ausone est sorti d’une maison de la bonne bourgeoisie, son père était médecin : ses descendants sont de vrais rois par la puissance et par la fortune. La rhétorique a transformé la famille d’Ausone.

16. Mais la rhétorique tient peu de place dans ses écrits, qui sont, du reste, des dernières années de sa vie. Tous les rhéteurs de ce temps étaient poètes, et Ausone préférait laisser à la postérité des vers plutôt que des harangues. Mais cette poésie sent bien l’école ! Il nous parle sans doute avec amour de ses enfants, de sa famille, de son pays : on devine la sincérité d’un honnête homme, un attachement tout bordelais à sa cité et à sa rivière. Mais quel malheur pour lui d‘avoir été professeur d’éloquence ! La mémoire était, disaient les maîtres de l’école, la vertu dominante du rhéteur : c’est sa mémoire qui a perdu Ausone. Elle lui a évité toute recherche, elle a refusé à son vers l’indépendance, à sa pensée l’expression nouvelle. Ce ne sont que réminiscences habilement conduites. Qu’il l’ait voulu ou non, son œuvre est un vaste centon, un merveilleux jeu d’esprit, l‘analogue de ces harangues où il excellait.

17. Aussi bien l’invention est ce qui manqua le plus aux littérateurs bordelais et romains du N° siècle. A l’école, on ne travaille que suivant les procédés oratoires fixés jadis par Quintilien ; la mythologie la plus usée fournit les métaphores ; les lettrés s’abreuvent avec délices aux sources de l’Hélicon ; on reçoit comme un sacrement les rayons de Phébus. On ne lit que les classiques de l’ancienne littérature gréco-romaine, Homère et Ménandre, Virgile, Cicéron et Salluste. Virgile est « le livre » par excellence. On le lit, en le commente, comme un chrétien ferait d’un texte sacré. Ausone n’écrit qu’à l’aide d’hémistiches virgiliens : ce sont les souvenirs de Virgile qui dirigent sa pensée. Le monde ancien, avant de mourir, s’est replié sur son passé ; il se nourrit avec complaisance de ce qui a fait sa gloire et sa joie : il relit ses vieux auteurs. L‘œuvre de Rome est désormais finie dans notre région. La rhétorique et Virgile triomphent à Bordeaux ; et c’est un Bordelais qui vient de les enseigner au maître de l’Empire.

§ III L’Aristocratie foncière.

18. La vie d’Ausone nous permet encore d’étudier à Bordeaux les deux faits les plus importants de l’histoire sociale et politique du IVe siècle : le développement de l’aristocratie foncière et la victoire du christianisme. L’aristocratie foncière avait, au temps de l’indépendance, gouverné la Gaule. Les Romains n’avaient rien fait pour affaiblir son prestige. Il a pu cependant diminuer pendant les deux siècles de la paix impériale : le développement du commerce et de la fortune mobilière eurent pour conséquence d’enlever aux grands propriétaires leur prépondérance exclusive. La propriété a dû se morceler ; les manieurs d’argent, les commissionnaires de marchandises ont contre-balancé à Bordeaux l‘influence des possesseurs de domaines.

19. Mais, au IVe siècle, le commerce est en plein désarroi ; la sécurité est moins grande ; les petits recherchent la protection des grands ; les villages s’abritent sous le patronat de puissants propriétaires. En même temps, la culture de la vigne se développe à Bordeaux, et elle est favorable à la constitution de vastes domaines. Alors, et assez rapidement, la petite propriété vint se perdre dans les terres des plus riches, et les grands propriétaires fonciers redevinrent les maîtres du pays. Avec quelle rapidité se sont formées les fortunes des seigneurs terriens, nous l’apprenons par Ausone. Son père possédait dans la Benauges, près de la Garonne, un domaine qui passait en ce temps-là pour peu considérable : un misérable lopin de terre, disait Ausone, agellus villula. Il avait pourtant 1 050 arpents, 100 en vigne, 50 en pré, 200 en terres de labour, 700 en bois. A la fin de sa vie, Ausone avait, en outre, au moins trois grands domaines, un en Saintonge, un en Poitou, et un autre à Lucaniacus, dans le Saint-Émili0nnais. Son petit-fils Paulin, que les hasards de la vie administrative firent naître à Pella en Macédoine, passait pour l’homme le plus riche de la contrée. Il était « célèbre par sa fortune », au point qu’un empereur voulut en faire son ministre des finances.

20. Ainsi, cette famille a commencé par les arts libéraux, la médecine et la rhétorique ; elle finit dans la grande propriété, la puissance en hommes et en terres. Ces deux générations représentent des mondes bien différents. Ausone a passé toute sa jeunesse dans l’étude ; il a peiné pour apprendre. Paulin a reçu de bons maîtres ; puis il a mené la grande vie : « Je voulus, » raconte-t-il dans sa confession, « un beau cheval avec un plus riche harnais, un écuyer de haute taille, un chien agile, un bel épervier, une balle bondissante et dorée envoyée exprès de Rome pour servir à mes jeux, un vêtement plus recherché et souvent renouvelé et parfumé des douces senteurs de l’Arabie. J’aimais à courir, porté toujours sur un coursier rapide.  »
Ausone fut encore élevé à l’antique. La jeunesse de Paulin de Pella annonce celle des fils de grands seigneurs. Tout le Bordelais, à la fin du IVe siècle, appartenait à un assez petit nombre de ces grandes familles, plus restreint même qu’on ne le suppose. A côté de celle de Paulin de Pella, était celle de Paulin, le futur évêque de Nole. Il naquit peut-être à Bordeaux, et l’on a supposé que la colline de Puy-Paulin rappelle son nom et sa demeure. Sa famille possédait à Bourg un des plus beaux châteaux de tout le Midi ; son domaine d’Hébromagus, dans le pays de Langon, était grand comme un petit royaume : regna Paulini, disait Ausone.

21. On voit que ces riches seigneurs possédaient précisément les terres les plus fertiles et les vignobles les plus abondants et les plus estimés. Chacune de ces terres était une petite cité. La villa du propriétaire en formait le chef-lieu : elle était souvent, comme les grandes villes, entourée de remparts et flanquée de tours. Elle possédait tout ce qui était nécessaire à une grande exploitation : greniers, fours, écuries, ateliers, tuileries, tonnelleries, forges et hangars formaient un village autour de l’habitation du maître. Le domaine se suffisait à lui-même. C’était, au pouvoir d’un seul, une communauté rurale parfaitement constituée. La plupart des bourgades de notre pays ne sont que des villas transformées : Floirac, Gauriac, Preignac, Pauillac sont autant d’anciens domaines de seigneurs gallo-romains. Leur nom même l’indique : Floirac, du latin Floriacus, est la villa d’un Florus ; Pauillac, Pauliacos, celle d’un Paulus. Par suite, le possesseur du domaine était une sorte de petit chef d’État, de magistrat domestique.

22. Des fermiers, des métayers, mais surtout des colons attachés au sol, cultivaient une partie de ses terres moyennant des redevances ; il exploitait l’autre directement, par ses esclaves : des esclaves et des affranchis formaient sa domesticité intérieure. Il avait ses secrétaires, ses intendants, ses chefs d’équipe, ses courriers. Un grand seigneur possédait, en outre, un cortège nombreux d’amis et d’hôtes attitrés, de clients, de parasites, véritable vassalité où le maître donnait la protection et l’aumône en échange de la flatterie et de menus offices. — Ainsi, le noble romain a déjà sa cour et ses sujets ; il exerce sur ses esclaves et peut-être sur tous ses hommes une justice domestique. Il a du moins ses prisons et ses fosses profondes, s’il n’a pas encore de fourches patibulaires. Au besoin, il fait avec ses hommes la police de ses domaines, il poursuit et il juge les brigands, et il se substitue au gouverneur. S’il le voulait, il pourrait se défendre avec ses serviteurs et devenir, à leur tête, un chef de bande, un capitaine d’armée.

23. Mais il n'y songe pas encore. La puissance des seigneurs bordelais ne repose, au IVe siècle, que sur leurs terres et leurs richesses ; leur influence ne s’exerce que dans l’administration civile. Tandis que les hauts grades militaires sont réservés à des Barbares, les riches propriétaires accaparent à la cour et dans les provinces les dignités civiles. C’est par eux et pour eux que l’empereur gouverne. Il y a eu dans la famille d’Ausone un consul, trois ou quatre préfets du prétoire, un préfet de Rome, deux proconsuls ; Paulin de Bordeaux a été, tout jeune encore, gouverneur de province. Ces mêmes hommes avaient la haute direction des affaires municipales, comme membres de la curie. On prenait sans doute parmi eux les magistrats des villes ; Ausone a été « consul » de Bordeaux, ce qui veut dire magistrat suprême de la ville, duumvir, curateur ou défenseur. Enfin, tous ces grands propriétaires portaient le titre honorifique de « sénateurs romains, hommes très illustres », viri clarissimi. Leur humeur est à peine plus batailleuse que leur vie ; la guerre n’est point leur fait. Ils adorent la chasse, les chiens et les chevaux, mais ils aiment presque autant la rhétorique, la poésie et les livres. Les jeunes gens, comme Paulin de Pélla, apprennent encore « la doctrine de Socrate, les récits guerriers d’Homère et les voyages d’Ulysse ». Plus tard, le petit-fils d’Ausone s’occupera avec ardeur de cultiver ses terres et de reconstituer ses vignes. On voit que ces clarissimes aiment les champs, l’odeur de leur foin coupé, la senteur de leur vin nouveau.

24. Mais, comme Pline le Jeune, ils évitent avec soin les manières rustiques. Le médocain Théon, au retour de ses grandes chasses au sanglier ou de ses expéditions contre les voleurs de bestiaux, fait de mauvais vers et les envoie à Ausone. Paulin le chrétien a pu songer à devenir professeur de rhétorique : c’était l’élève préféré, « le fils » intellectuel d’Ausone. Cette aristocratie n’a pas les habitudes guerrières de la noblesse du moyen âge, quoiqu’elle en ait la richesse et la puissance.

25. Nous pourrons suivre la destinée de ces grandes familles bordelaises sous les Wisigoths et sous les Francs : nous les perdrons de vue à la fin du v1° siècle, et pour le seul motif que les documents deviennent fort rares. Au XIIe, nous en retrouverons d’autres qui gouvernent Bordeaux et possèdent le pays. Les textes ne permettent pas d’établir un lien solide entre les unes et les autres. La maison noble de Pierre de Bordeaux était vers 1250 la plus riche de la ville et du pays : elle possédait le château de Puy-Paulin, les Piliers de Tutelle, le captalat de Buch. Une tradition la rattache à la famille de Paulin l’Évêque, qui neuf siècles plus tôt avait dans le Bordelais une puissance semblable. Cette tradition n’est que l’œuvre d’une vague érudition. Pourtant il ne faut pas exclure une parenté directe entre les sénateurs contemporains d’Ausone et les seigneurs de la féodalité ; qui sait si les « maisons nobles » adossées aux remparts romains n’ont pas été bâties sur les fondements des hôtels des clarissimes, et si la demeure n’a pas changé de forme sans changer de famille ?

§ IV Le Christianisme

26. Les débuts du christianisme bordelais nous échappent complètement. Il n’a laissé aucune trace visible avant IIIe siècle. Dans ce siècle même nul monument n’atteste à coup sûr l’existence de chrétiens bordelais. Seule, une épitaphe du temps des Sévères présente quelques-uns de ces signes symboliques : dauphins, couronnes et palmes, qu’affectionnait le christianisme des âges primitifs ; mais il n’est pas sûr que ces signes fussent étrangers aux dévots d’autres cultes. Il serait d’ailleurs vraisemblable que l’Évangile ait fait son apparition à cette époque des Sévèrcs qui vit dans l’occident de l’Empire une si brillante reprise de la foi chrétienne.

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Épitaphe d’enfant, peut-être chrétien (vers 200).

L’ignorance où nous sommes des premières destinées du christianisme bordelais n’est point difficile à expliquer : ce que nos épitaphes et nos monuments nous font surtout connaître, c’est la vie, ce sont les tombeaux, ce sont les croyances des classes supérieures ou moyennes de la population ; l’échoppe du pauvre et la fosse commune n’ont pas d’histoire : elles disparaissent sans laisser de ruines. Or le culte de Dieu le Père était surtout un culte de plébéiens : fondé par un misérable, c’est parmi les misérables qu’il trouva ses plus nombreux adhérents.

27. Mais il était appelé aux destinées souveraines. Il exerça sur les hommes de l’Occident le même attrait mystérieux que les autres cultes orientaux ; comme eux, il groupait les fidèles en fraternelles églises. Mais Dieu le Père était plus fait que Mithra et la Grande Mère pour prendre l’empire du monde. Les Romains ne pouvaient rompre avec les habitudes invétérées que leur avait faites le règne de l’anthropomorphisme, le culte des dieux à forme humaine : or le Dieu des Chrétiens touchait de près à la terre ; son fils avait vécu parmi nous, était mort pour nous, et possédait ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, la bonté. Aussi Dieu le Père fut-il pendant longtemps un Dieu des petites gens, pour lesquels les divinités orientales étaient trop subtiles, les dieux gréco-romains trop familiers.

28. Le premier évêque bordelais dont l’histoire fasse mention est Orientalis, sous Constantin. Il est fort probable que l’Église de Bordeaux n’a pas eu avant lui de chef constitué. C’est peut-être vers le même temps qu’à l’angle sud-ouest de la muraille récemment construite, les fidèles installèrent un premier lieu de prières et de réunions. Cette histoire de notre Église naissante est aussi déshéritée que celle des anciens temps de Bordeaux ; elle ne brille d’aucun nom, ni d’apôtres, ni de saints, ni de martyrs. L’intérêt des pieuses traditions en est absent. Elle manque de la séduction des légendes sincères. Ce ne sont point en effet des légendes que les récits courants sur l’apostolat de Martial, de Véronique et de Bénédicte : ce sont des fraudes de date récente ; aucun de ces personnages n’est venu à Bordeaux, et on a de fortes raisons pour nier leur existence. Toutes ces anecdotes ont pris naissance loin de Bordeaux. Notre terre a toujours été inhabile aux vraies légendes.

29. Le christianisme bordelais, pourvu dès lors de son évêque, a dû progresser dans la première moitié du IV” siècle. Mais on ne peut pas plus suivre ses progrès qu’on n’a pu constater sa naissance. On suppose seulement qu’une église fut élevée en ce temps — là, hors des murs, près de la nécropole du Sud-Ouest. Elle fut consacrée à saint Étienne, le premier martyr, le patron habituel de toutes les basiliques primitives. A l’abri de ce sanctuaire vinrent se grouper sans doute les tombes des fidèles, à l’écart du cimetière voisin. Le christianisme bordelais avait là, hors de la cité, son lieu de recueillement.

30. Ces temps de faiblesse prirent subitement fin dans la seconde moitié du 1v° siècle. Une génération d’hommes vit s’achever la conversion de la Gaule. La transformation religieuse du pays fut aussi complète et nous paraît aussi brusque que celle de la Gaule au lendemain de la conquête romaine. Tout y contribuait : le travail obscur et continu que le christianisme avait fait pendant trois siècles, la lassitude que les religions orientales commençaient à donner, l’appui officiel des empereurs. Sous Gratien, précisément l’élève d’Ausone, le christianisme devint une religion d’État. Enfin, la Gaule possédait alors un des hommes les plus étonnants qui aient été les porte-parole du Christ, un des hommes les mieux doués pour transformer le monde, saint Martin. La Gaule connut, à la fin de la domination romaine, les miracles de conquête religieuse et les élans d’espérances sacrées que saint Paul avait jadis suscités en Orient.

31. Ce fut sous l’influence de saint Martin que se convertirent les meilleurs et les plus sincères d’entre les membres de la grande aristocratie. C’est lui qui jeta dans l’âme de Paulin, le poète et l’orateur qu’Ausone regardait comme son meilleur disciple, les premiers troubles de la foi chrétienne. Paulin abandonna tout, fortune et famille, lettres et ambition, pour se vouer au Christ et entrer dans l’Église. L’honneur de l’école de Bordeaux devint le soutien de l’église du Christ. Ausone fut profondément attristé. Il lui écrivit des lettres touchantes. Paulin ne répondit que pour confesser le Christ. — Il est vrai qu’il le faisait en vers magnifiques. Pour renoncer au monde, il ne renonçait pas à son talent. Ces leçons de rhétorique et de poésie qu’il avait reçues d’Ausone, il les tourna à la gloire de l’Église. L’école toute païenne de Bordeaux donne à ce moment naissance à des orateurs sacrés.

32. Ce que Paulin fit par enthousiasme convaincu, d’autres le faisaient par nonchalance ou par intérêt. Ausone, qui avait vécu toute sa vie dans la mythologie littéraire, quitte la campagne au printemps pour venir célébrer à Bordeaux les fêtes des Pâques chrétiennes. Ses fils étaient chrétiens. Son petit-fils, du vivant même d’Ausone, était élevé dans l’amour du Christ, et ses parents songeaient à le consacrer au culte de Dieu. Vers 395, au temps où meurt le poète, le christianisme a fini la série de ses grandes victoires. Il y avait eu, quelques années auparavant, un synode à Bordeaux contre la secte des Priscillianistes : peu après, une émeute avait éclaté dans la ville et les chrétiens orthodoxes avaient misérablement lapidé une femme hérétique. Le christianisme était déjà assez fort pour troubler l’ordre dans la cité.

33. Il ne manquait à l’Église de Bordeaux, pour sanctionner son triomphe, que la couronne de sainteté. Elle allait l’obtenir. Dans les premières années du Ve siècle, l’évêque Amandus, qui appartenait peut-être à une des grandes familles du pays, dut céder la place à un prêtre obscur nommé Severinus, Seurin. Voici ce que la tradition, conservée par Grégoire de Tours, racontait à ce sujet. Ce récit ressemble bien à une légende, mais c’est une de ces légendes qui font dans l’histoire des villes plus de bruit qu’une bataille, plus de changements qu’une conquête :

« La ville de Bordeaux possède aussi de vénérables patrons qui se manifestent souvent par des prodiges. Elle adore par-dessus tout saint Séverin, évêque, dans une église d’un faubourg. Séverin, comme le rapporte le récit fidèle des clercs bordelais, vint d’Orient dans la cité. Pendant qu’il marchait, le Seigneur apparut une nuit à l’évêque Amand, qui gouvernait alors Bordeaux, et lui dit : « Lève-toi » et va au-devant de mon serviteur Séverin et honore-le, comme la sainte Écriture » nous ordonne d’honorer l’ami de la Divinité.  » L’évêque Amand se leva, prit son bâton, et alla au-devant de l’inconnu, dont il ne savait que ce que Dieu lui avait révélé. Et voici saint Séverin venant comme à sa rencontre. Ils s’approchèrent l’un de l’autre, se saluèrent de leur nom, s’embrassèrent et se donnèrent le baiser de paix ; puis, discourant ensemble, ils entrèrent dans la cathédrale au chant des psaumes. Séverin devint dans la suite si cher à l’évêque Amand, qu’il lui céda son siège, et se regardait comme son cadet. Quelques années après mourut le bienheureux Séverin. Quand il fut enterré, Amand reprit sa place ; il n’est pas douteux qu’il ne la recouvre à cause de l’obéissance montrée au saint de Dieu.
Cela révéla au peuple la sainteté de Séverin ; il le prit comme patron, et si la ville est en proie à la peste, ou à un ennemi, ou à quelque sédition, la multitude accourt à la basilique du saint, s'impose des jeûnes, célèbre des veilles, se livre à de dévotes oraisons, et bientôt la ville est sauvée du malheur. — Nous avons appris, après avoir écrit ces lignes, que le prêtre Fortunat a écrit une vie du saint.  »

34. Tout est mystérieux dans la vie de saint Seurin comme dans sa gloire. Ce qui est possible, c’est qu’un soulèvement l’ait port sur le trône épiscopal : sorti du bas peuple, il fut élevé par lui à la puissance, puis à la sainteté. — Ce qui est certain, c’est que la basilique qui porta son nom fut aussitôt le foyer du christianisme populaire ; c’est que le cimetière où il reposa devint un lieu sacré, une sépulture enviée de tous ; c’est que Bordeaux vivra désormais dans l’espérance ou la foi des miracles de saint Seurin, et qu’il verra en lui son intercesseur dans le ciel.

35. L’Église chrétienne a terminé ce qu’on peut appeler le cycle de sa fondation. Bordeaux a son évêque, son sanctuaire officiel dans la ville, sa basilique populaire dans le faubourg ; il a sur la terre son champ des « corps saints », il a son patron dans le ciel. La cité de-Dieu est constituée en face de la cité des hommes.

36. Quand les rhéteurs du IVe siècle parlaient de la « Gaule régénérée », ils ne songeaient qu’aux villes reconstruites, aux remparts dressés, au réveil des écoles et au travail de la terre. Mais la vraie « Gaule nouvelle » était celle qu’ils ne voyaient pas et que créait le christianisme.

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Bague de mariage (IVe siècle ?).

NOTES

Manuscrit : C’est le manuscrit de la bibliothèque de Leyde,Vossianus 111. Il appartenait autrefois à la bibliothèque du monastère bénédictin de l’Ile-Barbe, près de Lyon. Le fragment reproduit ici est extrait de la poésie d’Ausone sur les professeurs bordelais : “Grammaticis Latinis Burfigalensis Philologis, Ammonio, Anastasio grammatico pictaviorum”.

d’enfant : « diis manibus . MEMORIAE GAii ROMANiDFVti ANNorum III DIERVm XXXV ROMULUS pater. carissimo posuit. (« Aux dieux Mânes. À la mémoire de Gaius Atilius Romanus, mort à 3 ans 35 jours : Romulus son père a éléveé ce monumentà son très cher fils. »)

mariage : Musée d’Aquitaine. Bague trouvée à Bordeaux, Place de la Bourse. Sur le chaton, bustes affrontés d’homme et de femme et l’inscription : « VIVAS » (“Porte-toi bien”)  sur l’anneau, memfydi vivas !