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SOMMAIRE

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CHAPITRE V - SECONDE INVASION : LES WISIGOTHS

SYNOPSIS :

§ I La grande invasion ; l’établissement des Wisigoths § II La vie romaine sous les premiers rois. § III Changement de politique : la conquête franque.

Références bibliographiques :

Paulin de Pella, Eucharisticos, — Sidoine Apollinaire, édit. Luetjohann, 1887. — Salvien, De gubernatione Dei, édit. Pauly, 1883. — Grégoire de Tours, In gloria confessorum, § 47, édit. Krusch.
Lenain de Tillemont, Histoire des Empereurs, t. VI, — Fustel de Coulanges, L'Invasion germanique, 1891. — Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux, t. ii, — Bladé, La Novempopulanie depuis l'invasion des Barbares jusqu'à la bataille de Vouillé, 1888 (Revue de Gascogne. — Histoire Littéraire de la France, édit. Paris, t. II, 1863.

§ I La grande invasion ; l’établissement des Wisigoths

1. Vers l’an 400, la Gaule offrait, dans la toute-puissance du christianisme et de l’autonomie foncière, les éléments d’un nouvel ordre de choses. Mais il fallait encore bien des convulsions avant qu’une autre société fût constituée. Il fallait que l’État romain abdiquât sa souveraineté exclusive, que l’unité de l’Empire disparût, et que le pays, abandonné à lui-même, se laissât gouverner par ceux-là mêmes qui possédaient le sol et qui guidaient les âmes : les seigneurs et les évêques. — C’est l’histoire de ces crises où la société se transforma qui remplit la période des invasions barbares, entre le IIIe et le IXe siècle.

2. De la première invasion, l’Empire romain était sorti, sinon semblable à lui-même, du moins sain et sauf. Elle n’avait changé que l’aspect du sol et des villes. La seconde compromit à tout jamais l’unité politique. Les invasions germaniques recommencèrent dans les premières années du Ve siècle. Elles furent d’abord identiques à celles du temps de Probus. Des armées de pillards se répandirent brusquement par la Gaule, constituées seulement pour l’incendie et le butin. C’est ce qu’on a parfois appelé « la grande invasion ».

3. Cependant, le désastre ne fut pas, tant s’en faut, comparable à celui du IIIe siècle. Les villes furent pillées, les moissons perdues. Mais la muraille, était là, cette fois, pour protéger la cité. Les Barbares s’y heurtèrent, et Bordeaux demeura intact et debout, au milieu des ruines de la campagne. Le torrent passé, on se reprit à vivre. Seulement, on commença à se désintéresser des affaires de l’Empire, qui protégeait si mal ses sujets.

4. Tout autrement durables furent les conséquences de l’invasion des Wisigoths. A parler exactement, ce ne fut pas une invasion. Les Wisigoths étaient un peuple allié, à la disposition de l’Empire. Leur roi était inscrit sur les registres officiels de l’armée romaine ; sa nation formait un corps de troupes au service de 1’empereur. — C’était l’inévitable résultat de la politique des chefs et de l’indifférence des sujets : nous avons vu à chaque génération les Gallo-Romains, riches ou pauvres, s’éloigner de plus en plus de la vie des camps. L’aristocratie, qui gouverne l’État, ne sait pas le défendre. C’est aux Barbares qu’elle confie cette tâche. Contre les Germains qui pillent le pays, Rome arme d’autres Germains pour le défendre. Il devait fatalement arriver que ces milices étrangères imposeraient leurs lois aux provinces qu’elles avaient à protéger.

5. Des troupes fédérées de l’Empire, les Wisigoths étaient alors la plus nombreuse et la plus homogène. Ils cherchaient une province fertile pour y faire leur campement. Ils vinrent ainsi dans le sud de la Gaule. Entre-temps, ils faisaient et défaisaient des empereurs ; Paulin de Pella fut pendant quelque temps le ministre d‘un de ces princes créés par les Barbares : ce qui prouve que quelques membres de la haute noblesse romaine cherchèrent tout de suite à vivre en bons termes avec les Wisigoths. Comme, après tout, les Wisigoths se proclamèrent les défenseurs du peuple romain, on leur ouvrit les portes de Bordeaux et on les accueillit presque en amis. Leur roi avait juré « de servir fidèlement le prince et de dépenser à la défense de la République les forces des Wisigoths ».

6. Puis, plus ou moins brouillés avec Rome, ils quittèrent le pays, non sans commettre d’assez grands méfaits. « Après avoir été reçus ou amis, ils traitèrent la cité de Bordeaux, en partant, selon les lois de la guerre, » et nul d’ailleurs n’aurait pu s’opposer à leurs exigences. Il semble pourtant que leur roi Ataulf ait essayé de les astreindre à une discipline romaine. Paulin de Pella ne se plaint pas autant qu’on pourrait le croire des Wisigoths e quelques-uns d’entre eux tinrent à honneur de protéger eux-mêmes l’hôte qui les avait reçus. La faiblesse extrême de l'État, la présence des Barbares, provoquaient en outre quelques-uns de ces désordres sociaux inhérents à un régime de grande aristocratie. Il y eut des séditions. Les esclaves et la plèbe se firent les complices des Barbares pour accroître les maux qui accompagnèrent leur départ.

7. Ils revinrcnt quele s années plus tard, de nouveau en hôtes et ou amis. L’empereur Honorius leur concéda, à titre définitif, l’occupation de Toulouse, de la province de Novempopulanie, au nord des Pyrénées, et de la province de Seconde Aquitaine, dont Bordeaux était la métropole. L’établissement du roi Wallia et de ses Wisigoths se fit sans de trop grandes secousses. C’était au nom de Rome, en vertu d’un contrat signé de l‘empereur, qu‘ils prenaient leur demeure dans le pays. Ils n’étaient pas fort nombreux, cent mille tout au plus, en y comprenant la tourbe de femmes, d’esclaves et d’aventuriers qui suivaient leurs rangs. Les terres ne furent point confisquées, les habitants ne furent point proscrits : les grands seigneurs du pays étaient assez riches, leurs domaines et ceux de l’État étaient assez vastes, pour nourrir et même pour doter ces nouveaux venus. Les textes disent seulement que les Wisigoths reçurent « un domicile », sedes, dans la région qu’on leur donnait « à habiter » et « à cultiver ». Ce fut, ajoutent-ils, « en récompense de leurs services ». — Il est vrai que le roi des Wisigoths prit en mains l’autorité militaire dans toute la région et s’attribuait en outre la direction des affaires civiles. Mais les Aquitains pouvaient espérer de lui, contre des invasions toujours possibles, un secours plus efficace que celui d’un lointain empereur. Puis, sous ce chef barbare, la vie romaine continuait.

§ II La vie romaine sous les premiers rois.

8. Bordeaux était toujours une « cité » de l”Empire romain et de la province d’Aquitaine. La majesté de l’empereur élait reconnue par le roi Théodoric. C’est du nom des consuls que les inscriptions étaient datées. Le Code de Théodose II avait force de loi pour les Romains d’Aquitaine. La langue officielle du gouvernement était le latin : les rois s’en servaient et les soldats l’apprenaient.

9. Les traditions administratives de Rome se continuaient ; sans doute les nouveaux maîtres avaient maintenu ces bureaux provinciaux, si puissants au Ie siècle : les bureaux perpétuaient le régime. alors que les chefs changeaient. L‘autorité de l’État, loin de s’affaiblir entre les mains de ces rois, paraît au contraire s’être renforcée. Les « comtes du littoral » protégeaient fort bien la chose romaine en faisant contre les Saxons la police de l’Océan. Il y eut désormais dans les grandes villes, comme à Bordeaux, un « comte », comes, qui représentait le pouvoir souverain : il exerçait dans le ressort de la civitas la même autorité administrative et judiciaire que le président avait eue dans la provincc ; en outre, il commandait les troupes, il avait l’autorité militaire. — Sous le bas Empire, le pouvoir civil et le pouvoir militaire avaient été partagés entre deux chefs, qui groupaicnt chacun dans leur ressort un assez grand nombre de cités ; ces deux pouvoirs sont maintenant concentrés aux mains d‘un seul « comte » ; mais il les exerce seulement dans l’enceinte d’une cité. Voilà le changement le plus notable qui s’opéra sous ce nouveau régime : le chef se rapproche de ses administrés ; il est maintenant leur juge et leur capitaine.

10. Les habitants de la cité, ainsi que leur magistrat, commencent à prendre les habitudes guerrières : pour la première fois depuis des siècles, ils peuvent être admis, comme miliciens, à côté des soldats barbares, et il ne semble pas qu’ils leur soient inférieurs en courage. Le gouvernement et l’obéissance se manifestent de plus en plus sous une l’ovule militaire. La grande aristocratie ne se tint pas à l’écart de la cour des rois barbares, elle se rallia sur-le-champ à leur autorité. Elle continua à demander ou à accepter les grandes charges, à diriger les conseils du gouvernement. Les fils de Paulin de Pella devinrent auprès des rois des personnages fort influents ; ils se sentaient plus indépendants à la cour des Wisigoths que dans les bureaux de l’Empire. « Le vœu unanime des Romains, » disait — on, « est de demeurer attachés aux Barbares. Ils aiment mieux vivre libres sous l’apparence de la captivité que captifs sous le nom de liberté.  » La noblesse avait sauvé son pouvoir des ruines de celui de Rome. Et Paulin de Pella explique naïvement comment elle ne songea pas à se solidariser avec les destinées de l’Empire : « Mon esprit s’abandonnait au charme du repos, des loisirs familiers du logis, du bien-être particulier de ma demeure, remplie de trop grandes et de trop flatteuses délices.  »

11. Ne demandez pas à ces heureux de quitter leur bonheur : l‘exil n’est pas de vivre avec les Barbares, il est de s’éloigner de ses domaines. L’aristocratie menait à Bordeaux et dans ses terres la même vie calme et fastueuse qu’autrefois. Sidoine Apollinaire nous parle souvent dans ses lettres des riches « sénateurs » du pays bordelais (car les nobles aquitains conservent encore ce titre tout romain) : le milieu est le même que celui où Ausone a vécu, et les habitudes n’ont point changé. Les grandes villas étalent un luxe princier ; des vaisseaux aux tentes somptueuses sillonnent la Garonne ; les viviers engraissent des huîtres « à là chair succulente ». On s‘invite, on se traite avec la bonne humeur des temps romains. La rhétorique et la poésie charment les délices de la haute société. Après les désordres de 407 et 414, l’Aquitaine connut des temps de prospérité et de richesse presque comparables à ceux du Ie siècle. On aurait pu célébrer la Paix Gothique, comme on avait vanté la Félicité Romaine. Un prêtre chrétien fait du pays une description enchanteresse :

On le sait, l’Aquitaine et la Novempopulanie sont comme la moelle de toutes lcs Gaules. Elles possèdent la mamelle de toute fécondité, et, ce qu’on aime parfois mieux encore, celle du plaisir, de la beauté, de la volupté. Toute cette région est si merveilleusement entrelacée de vignes, fleurie de prés, émaillée de cultures, garnie de fruits, charmée par ses bois, rafraîchie par ses fontaines, sillonnée de fleuves ou hérissée de moissons, que les maitres ou les détenteurs de ce sol semblent posséder moins une portion de la terre qu’une image du paradis.  »

12. Enfin l’école de Bordeaux tient toujours son rang, à la faveur de ces maîtres barbares. Les rois la protégent ; eux-mêmes s’essaient à aimer Virgile et à écouter des harangues. La rhétorique bordelaise possède avec Lampridius un digne héritier, sinon du mérite, du moins de la gloire et de la richesse d’Ausone et de Minervius. C’était, dit Sidoine, un homme prodigieux en prose et en vers, « fort et musculeux dans la controverse, superbe, beau et parfait dans les discours de morale, mordant et périlleux dans le ton satirique, terrible et attendrissant dans le genre tragiquc, plein de sel et de variété dans le comique, » et avec cela poète rival d’Horace et de Pindare, « le plus éloquent des hommes, partout où l’inspiration le lançait.  » On voit qu’en ce temps-là, si le mérite baissait, l’éloge croissait en proportion.

13. Comme les rhéteurs de l’âge précédent, Lampridius s’entendait aussi bien à exploiter la fortune qu’à cultiver les lettres. Il fut un de ces quatre plus grands poètes de l’Empire que Majorien eut un jour l’auguste fantaisie de réunir auprès de lui clans une même cité, et qui s’y virent un soir assis à une même table. Il avait de grands biens, beaucoup d’esclaves ; peut-être était-ce un maitre assez dur, car il périt étranglé par ses serviteurs, ce qui fut, en ce temps, un des grands événements de la chronique bordelaise. Sans doute, cependant, il est probable que l’école déclinait : mais si l’on se rappelle de quelle manière Paulin de Nole l’avait quittée, on peut affirmer qu’elle souffrait plus du triomphe du christianisme que de l’arrivée des Barbares.

§ III Changement de politique : la conquête franque.

14. L’alliance des Barbares avec Rome ne pouvait durer éternellement. Sous le roi Turismond (451-453), une première rupture éclata. Les Wisigoths firent la guerre à l’empereur. Le roi barbare fit sentir un peu plus aux Aquitains qu’il était leur vrai maitre. Son nom remplaça sur les inscriptions celui des consuls. Il maltraita la noblesse du pays. Paulin de Pella fut dépouillé de ses biens ; ses enfants furent disgraciés. Théodoric rétablit pendant quelque temps la paix avec Rome et l’accord avec les principaux Gallo-Romains. Le petit-fils d’Ausone retrouva quelque argent de la vente d’une de ses terres. Il ne tarda pas à mourir dans une pieuse retraite, réconcilié dc coeur avec ces Goths pour lesquels il eut toujours une certaine faiblesse. On pouvait espérer l’entente des armes barbares et du nom romain : d’énergiques empereurs imposaient encore en Provence et en Italie, sinon la crainte, au moins le respect de la majesté impériale.

15. Mais enfin, sous le roi Euric, les Wisigoths renoncèrent à cette convention qui faisait d’eux les alliés et les colons du peuple romain. Les derniers empereurs d’Occident avaient été de simples fantoches. En 476, l’unité de l’Empire fut rétablie au profit de l’Auguste de Constantinople, c'est-à-dire que l’autorité impériale, en s’éloignant encore, perdit ce qui lui restait de force et de prestige. Euric en profita : « voyant tous ces changee nts d’empereurs et combien l’Empire branlait, » il se proclama roi souverain, ou du moins agit comme tel : il ne releva que de lui, sur jure, disait-on. Il combattit, légiféra, administra en son propre nom. En même temps, il essaya, comme devaient le faire plus tard Clovis et Charlemagne, de grouper autour de lui tous les Etats germains de l’Occident. Par ses victoires et ses alliances il se montra le plus grand des rois héritiers de Rome. Quand il résidait à Bordeaux, la ville paraissait un instant la capitale de ce nouveau monde barbare et romain qui avaiy grandi dans les frontières du vieil empire.

16. L’évêque-poète, Sidoine Apollinaire, vint à Bordeaux en 476. Il fut étonné du spectacle bizarre et bariolé que lui offraient les rues de la cité et surtout les abords de la cour :

« Ici nous voyons le Saxon aux yeux bleus, habitué à la mer, redouter la terre ferme ; ici le vieux Sicambre, vaincu, se montre la tête rasée ; le Hérule, aux yeux glauques, qui habite à l’autre extrémité de l’Océan, erre ici loin de sa patrie ; le Burgonde à sept pieds fléchit souvent le genou et demande la paix. Fier de la protection d’Euric, l’Ostrogoth reprend des forces, presse les Huns ses voisins et paie, en se soumettant ici, le droit d’être superbe avec eux. Le Romain attend de lui son salut : c’est la Garonne qui défend le faible Tibre. Le Parthe lui-même sollicite et achète son alliance, il oublie ici qu’il est parent du soleil et des étoiles.  »

17. Et pour compléter le tableau, ajoutez aux ambassadeurs barbares les évêques ou les sénateurs qui venaient, de tous les points de la Gaule wisigothique, passer à Bordeaux leur temps d’exil ou solliciter une faveur du puissant roi. L’ambition d’Euric n’allait pas sans un peu de défiance à l’égard des riches sénateurs gallo-romains. On ne sait s’il dirigea contre eux une sérieuse persécution. Sidoine Apollinaire, qui vint à Bordeaux en exilé (il le dit du moins), y menait une vie fort libre et fort agréable. Euric était trop bon politique pour se brouiller avec ceux qui, par leurs terres et leurs clients, étaient, plus que ses Goths, les vrais maitres du pays. C’eût été également une sotte entreprise que d’attaquer les souvenirs et les lettres de Rome. L’école de Bordeaux subsista, et sous le règne même d’Euric, elle avait encore de beaux jours, grâce à l’universel renom de Lampridius. Euric fut plus dur contre les chrétiens orthodoxes. Les Wisigoths, comme la plupart des Barbares, avaient adopté l’arianisme : cette hérésie, peu compliquée, convenait mieux à leur esprit par la netteté de ses dogmes, la part restreinte qu’elle faisait au mystère, la place prépondérante qu’elle donnait à Dieu. Par malheur, Euric voulut en faire la religion publique. Il maltraita le clergé chrétien, et blessa l’amour-propre des vrais fidèles.

18. A Bordeaux et dans toute la région, les basiliques consacrées tombèrent en ruines. On cessa pendant quelque temps, par peur ou par contrainte, de nommer des évêques. « L’Église de Bordeaux, » dit un contemporain, « souffrit dans le deuil, privée de son chef.  » Ce qui veut dire qu’elle n’ont point (l’évêque. et nullement, comme on le répète, que son évêque fut décapité. Car il semble que la persécution d’Euric fut toujours plus habile que brutale, plus insinuante que directe. Une partie de la population dut sans doute se résigner à l’arianisme. Le Bordelais fut divisé en deux camps religieux. Mais la lutte, dans un pays d’humeur modérée, n’entraîna jamais de sanglants combats. Le seul conflit dont on ait gardé le souvenir est d’ailleurs bien caractéristique des mœurs du temps, et montre qu’on faisait plus volontiers appel aux miracles du ciel qu’à la force des armes :

« Rions, » raconte Grégoire de Tours, « est une villa où il y avait une église catholique. Lorsque les Goths arrivèrent, ils l’affectèrent à l’impureté de leur secte. Près de l’église, il y a une grande maison. Arrive la veille de Pâques : les hérétiques et leurs prêtres vont baptiser les enfants dans notre église. Notre prêtre ne pouvant y entrer pour célébrer le baptême, les Goths pensaient pouvoir ainsi impliquer le peuple dans leur erreur, mais notre prêtre, fort avisé, préparant son office, se met à baptiser dans la propre maison des hérétiques, pendant que ceux-ci étaient dans notre église à baptiser de leur côté. — La vengeance de Dieu arriva : des enfants, au nombre de douze, que les hérétiques avaient baptisés, aucun ne vécut jusqu’à la fin du temps de Pâques. Quant à ceux que le prêtre orthodoxe avait oints lui-même, aucun ne mourut en ce temps-là. Ce que voyant, les hérétiques, craignant que leur maison ne devint une église, rendirent son temple à notre prêtre.  »

19. Une persécution qui prenait ce caractère n’était point dangereuse. Du reste, du temps même d’Euric, de nombreux tempéraments purent rassurer ceux des orthodoxes qui étaient disposés à la conciliation. Alaric fut plus indulgent et surtout plus faible que son prédécesseur. Il donna aux lois romaines, en les résumant dans un édit célèbre, une solennelle sanction. L’épiscopat reprit son rang. Si l’évêque d’Arles, Césaire, fut emmené en exil à Bordeaux, on lui laissa toute liberté pour faire ses miracles. Mais il n’en restait pas moins dans le pays un grave motif de désunion : les Wisigoths demeuraient les apôtres de l’arianisme. Or, la religion chrétienne, désormais toute-puissante, était un redoutable ennemi : il était plus dangereux de la combattre que de mépriser le nom romain.

20. Le roi des Francs, Clovis, apparaissait alors en Gaule comme le champion de l’épiscopat chrétien et le serviteur de la tradition romaine. Quand il eut vaincu Alaric à Vouillé, la domination des Wisigoths s’écroula en Aquitaine avec une rapidité qui nous étonne. Les Wisigoths disparurent de notre pays sans y avoir laissé aucune trace durable : ils n’y avaient jamais été que comme en campement, ils partirent pour faire place à d’autres bandes de Barbares, à l’armée d’un autre roi germanique. Les hommes du pays ne songèrent pas à défendre par une résistance nationale une royauté étrangère dont les inutiles maladresses avaient compromis les bienfaits d’une longue paix.
Clovis passa l’hiver à Bordeaux (508).

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Épitaphe chrétienne (milieu du Ve siècle). Musée d’Aquitaine.