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SOMMAIRE

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CHAPITRE VI - LES MÉROVINGIENS ; LA CITÉ CHRÉTIENNE

SYNOPSIS :

§ I — Le gouvernement civil § II — L’Évèque § III — Misère matérielle et exaltation religieuse. § IV — Bordeaux chrétien : aspect, arts et monuments

Références bibliographiques :

Fortunat, édit. Krusch, 1881 et 1885. — Grégoire de Tours, édit. Arndt et Krusch, 1885. - Le Blant, Les Sarcophages chrétiens de la Gaule, 1886. - Prou, Les Monnaies mérovingiennes, 1892.— Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux, t. ii
Fustel de Coulanges, La Monarchie franque, 1888. — Longnon, Géographie de la Gaule au VIe siècle, 1878.

§ I — Le gouvernement civil

1. Le gouvernement des rois francs de la dynastie mérovingiens s’inspira des mêmes principes politiques que celui des princes Wisigoths et passa par de semblables vicissitudes. Sous Clovis et ses premiers héritiers, il parut une vague restauration de l’État romain. Clovis prit des titres latins, négocia avec l’empereur de Constantinople ; les monnaies impériales furent toujours les seules qui eurent cours dans le pays. Puis, les mérovingiens se lassèrent de ces futiles dehors de la légalité. Ils se regardèrent comme créant le Droit et faisant la Loi. La Gaule devint le royaume des Francs ; le souvenir de l’Empire ne se conserva plus que chez les hommes d’église ou chez les chroniqueurs, qui continuèrent à dater des consulats ou des avènements impériaux. Les princes francs firent frapper des monnaies d’or, ce que les rois wisigoths n’avaient point risqué : s’ils n’osèrent toujours y mettre leur nom et leur image, ils les firent au moins signer des monnayeurs royaux et marquer de la ville, de l’église ou de la villa qui possédaient à demeure ou pour un temps un atelier monétaire. On conserve aujourd’hui une collection variée de monnaies mérovingiennes frappées à Bordeaux : c’est par elles que commence, vers l’an 600, l’histoire de notre atelier monétaire qui, presque sans interruption, durera jusqu’à notre temps.

2. Toutefois, si l’Aquitaine fit partie du royaume des Francs, elle ne vit point se former une civilisation franque. L’apport des Germains dans les traditions et l’esprit du Sud-Ouest se réduit à rien. Combien peu de Francs s’établirent au sud de la Loire ! Quelques centaines tout au plus prirent demeure dans ces pays. Ce n’est pas une poignée de Barbares qui pouvaient changer le cours de la vie, si foncièrement latine depuis des siècles.

3. L’Aquitaine, par la langue et par les souvenirs, fit toujours partie de ce qu’on appelait alors « la chose romaine », la Romania. Le latin était à la fois la langue publique et le parler courant. — Il est vrai qu’il dégénérait chaque jour, beaucoup plus sous l’action du temps que sous l’influence des Barbares. Cette pure latinité classique, qui faisait encore sous les Wisigoths le renom de l’Aquitaine, a disparu devant la montée croissante du latin vulgaire. La langue oublia peu. à peu la construction savante de ses cas et de ses modes : vixit annus septuagenta, écrit le graveur de l’épitaphe de Mummolin à Sainte-Croix : on écrit comme l’on parle, annus pour annos, requiecet pour requiescit.
Alors commença cette déformation du latin d’où devait sortir, quelques siècles plus tard, l’idiome gascon.

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Pièces de monnaie mérovingiennes (VIIe siècle)

4. De la même manière, l’organisation politique était celle qui venait de Rome. Mais elle aussi perdait ses rouages intelligents et son fonctionnement régulier. Le roi est maître absolu. Il juge sans appel, il commande aux armées, il nomme aux fonctions publiques. — Mais le roi des Francs était dépourvu de cette sainteté que le titre d’Auguste donnait aux empereurs : aux yeux des populations gauloises, la royauté franque garda toujours quelque chose de mortel et de personnel qui diminuait le prestige de l’État. Aussi bien les Mérovingiens achevaient de compromettre ce prestige, en se partageant le royaume comme un domaine, en enlevant à la chose publique cette belle unité que l’Empire romain avait su maintenir dans ses plus mauvais jours.

5. Il y eut après la mort de Clovis autant de royaumes qu’il y avait de princes. L’Aquitaine, comme elle était la région la plus riche, était aussi la plus convoitée : chacun des rois on voulait sa part. Bordeaux se rattachait ainsi, suivant le hasard des partages ou (les guerres, à (les royaumes fort éloignés, Neustrie ou Austrasie : Chilpéric la disputa à Sigebert, Gontran à Brunehaut. L’aventurier Gondovald y fut maître un instant. En trois quarts de siècle, la ville changea au moins quinze fois de souverain. Dans ces conditions, le roi pouvait-il être considéré par les Bordelais comme un vrai chef d’État ? Tout au plus leur apparaissait-il comme le lointain usufruitier des revenus publics. Ils s’habituèrent de plus en plus à regarder comme leurs vrais chefs, ceux qu’ils voyaient à leur tête et dont ils entendaient immédiatement les ordres. les ducs et surtout les comtes et les évêques.

6. La royauté franque avait conservé la hiérarchie toute romaine des ducs et des comtes. Mais elle modifia le ressort des duchés, et des noms nouveaux remplacèrent peu à peu ceux des anciennes provinces : Bordeaux dépendit, peut-être dès le VIe siècle, de la région qu’on appela, après 600, la Gascogne, Vasconia. On désigna sous ce nom les cités comprises entre la Garonne et les Pyrénées, et parfois même toute l’ancienne Aquitaine, des Pyrénées à la Loire. — Cette appellation venait de l’importance, chaque jour plus grande, que les Vascons espagnols prenaient dans les bassins de l’Adour et de la Garonne : par leurs incursions ou leurs migrations, ils étaient le principal danger et parfois les vrais maîtres du pays. Le duc qui le commandait avait surtout pour mission de les combattre. On fut tout naturellement tenté d’appliquer au duché le nom de ceux qui menaçaient ses frontières. — La circonscription ducale est du reste un rouage secondaire dans le gouvernement des mérovingiens. La multiplicité des princes, le morcellemeut du pays en royaumes, lui ôtaient presque sa raison d’être.

7. Le ressort essentiel était le comté, le vrai chef politique de la ville et du pays était le comte ou le « juge » de Bordeaux. A tous ces changements de rois, son autorité ne subit aucune atteinte. Ils la fortifièrent au contraire. Les Bordelais pouvaient changer de rois sans changer de comte. Le comte était de plus en plus l’organe fondamental du gouvernement public.
Au-dessous de lui subsistait toujours l’administration municipale. Elle avait à sa tête, comme dans les derniers temps de l’Empire romain, un « défenseur », defensor.

8. C’est peut — être en ce temps — là que la cité bordelaise s’accrut des pays de Buch et de Born, qui avaient formé autrefois la cité des Boïens. Il est possible qu’ils eurent pendant quelque temps un chef distinct du comte de Bordeaux ; mais ils dépendaient à coup sûr de l’évêque de la ville. La petite cité de Buch était venue se fondre dans le pays de sa toute — puissante voisine. Le pouvoir réel était de plus en plus le patrimoine héréditaire des chefs de l’aristocratie. Elle donnait à la cité ses défenseurs, au roi elle fournissait ses comtes. Le poète Fortunat eut pour ami et pour hôte l’un de ses membres, Galactorius : « Tu étais le défenseur de ta ville natale, lui écrit-il ; t’en voilà maintenant, grâce au roi, son comte et son juge. Il ne te manque que le sommet des honneurs, et de recevoir le titre et les armes de duc : duc, tu pourras protéger contre les Gascons les frontières et les villes de ta patrie.  »
Maintenant que l’Empire romain n’existe plus, la noblesse prend chaque jour davantage l’habitude de l’autorité et, ce qui lui avait longtemps manqué, le goût des armes.

9. Sous la royauté franque, tous les Bordelais sont plus ou moins astreints, quand il le faut, à faire lc service militaire. On les groupe en une milice locale sous les ordres de leur comte. Mais chaque seigneur mène ses esclaves, ses hommes et ses amis. Il les a armés lui-même : il se met à leur tête comme leur capitaine naturel. — La société romaine a achevé de se transformer : elle est devenue, comme aux temps de la Gaule indépendante, une société militaire. Le riche sénateur Léonce, qui finira sa carrière comme évêque de Bordeaux, avait fait dans sa jeunesse la guerre en Espagne. Mais la grande aristocratie, pour devenir guerrière, n’en demeure que plus puissante. Au fond, c’est elle et elle seule qui profite à chaque génération. Elle est plus redoutable à la monarchie franque qu’elle ne l’a été aux empereurs romains. Elle a toujours les terres et les hommes, la richesse et les fonctions ; mais elle a aussi la force des armes, et au même moment où elle l’acquiert, elle y ajoute l’autorité religieuse.

§ II — L’Évèque

10. Le gouvernement des Francs mérovingiens avait assuré le triomphe et la gloire de l’Église chrétienne, un instant menacée dans ses récentes conquêtes par les derniers rois des Wisigoths. Ce n’est pas que les successeurs de Clovis aient entendu laisser à l’Église et à ses chefs la plénitude de l’indépendance. Loin de là ! ils ont toujours considéré les évêques plutôt comme des fonctionnaires royaux. En droit, ceux — ci étaient élus par le peuple et par le clergé : c’étaient. les modérateurs librement choisis d‘une pieuse communauté. En fait, le roi nommait ou faisait nommer pour évêque qui bon lui semblait. Il convoquait les conciles et les faisait présider par ses agents. Et pourtant, l’épiscopat n’était point dans la main du prince. La royauté dépendait plus de lui qu‘il ne dépendait de la royauté. D’abord les évêques tenaient souvent, par leur origine, au sol même du pays. Ils y étaient nés, ils étaient citoyens de la ville : leur puissance avait là ses plus fortes racines.

11. Au Ve siècle, il était parfois arrivé que le populaire conférât la dignité épiscopale à quelque inconnu comme saint Seurin, dont la vertu ou l’éloquence était le seul mérite : l’Église chrétienne avait encore alors ce caractère démocratique qui fut à son origine et qui était sa vraie nature. — Mais les rois francs ne prirent pour évêques que des membres de la noblesse du pays, déjà riches et puissants par eux-mêmes. Le principal mérite que mentionne l’épitaphe de l’évêque bordelais Léonce 1er est qu’il n’était « inférieur à personne en noblesse », nulli de nobilitas secundus. Par là même les princes affaiblissaient l’autorité royale qu’ils croyaient renforcer.

12. Le type achevé du grand évêque mérovingien est Léonce, deuxième du nom, qui gouverna l’Église de Bordeaux pendant quinze ans. Il appartenait à la vieille noblesse gallo-romaine du pays bordelais, et peut-être se rattachait-il à la famille de Paulin ; sa femme Placidina avait un empereur comme ascendant. En tout cas, il était aussi immensément riche que l’évêque de Nole. Il avait des villas à Preignac, à Baurech, sur ces bords de la Garonne qui avaient conservé leur fertilité et leur grâce.

13. Le poète Venance Fortunat, qui fut son ami, a décrit ces domaines avec un enthousiasme loquace : on devine qu’il y a passé près de l’évêque de longs jours de calme et de bien-être. Dans le silence des grandes pinèdes, à Besson près de Pessac, Léonce se fit construire une agréable demeure, arrachant le pays aux loups pour le donner aux hommes : l’évêque confirmait, à son profit, la besogne de défrichement commencée par les Gallo-Romains. Il adorait le luxe, les marbres, les ors, les belles peintures. Il accablait de ses dons les églises, car il voulait les maisons de Dieu aussi magnifiques que les siennes. Ce fut peut-être le plus grand bâtisseur de temples qu’ait jamais possédé l’épiscopat bordelais.

14. Les rois pouvaient-ils lutter d’influence contre un tel homme, qui avait derrière lui une armée de serviteurs et de pauvres, d’immenses trésors, de vastes biens-fonds, et l’affection intéressée d’une cité tout entière ? Aussi Léonce était-il tout-puissant à la cour des princes : on écoutait ses conseils, on recherchait son appui, on le prenait pour médiateur. Il ressembla en bien des manières à ces grands prélats politiques qui firent la fortune de la papauté d’Avignon. Ajoutez à cela que l’évêque de Bordeaux était métropolitain de l’ancienne Aquitaine Seconde. Les évêques de cinq villes, Agen, Angoulème, Périgueux, Saintes, Poitiers, qui avaient autrefois formé cette province, relevaient de l’évêque de la cité métropole.

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15. L’épiscopat avait eu cette habileté souveraine de perpétuer à son profit les traditions du gouvernement romain. La circonscription provinciale n’était plus qu’un souvenir dans l’État mérovingien : les chefs des principales Églises la faisaient toujours valoir pour en conserver le bénéfice. L’évêque de Bordeaux appelait encore l’Aquitaine Seconde « sa province ». Un homme de ce genre était le premier magistrat de la cité. Dans l’histoire du Bordeaux mérovingien, le comte passe inaperçu : mais nous connaissons fort bien ses évêques. Ce qui restait de la carie municipale devait être à leur dévotion ; le titre de « défenseur » a pu leur être souvent accordé. On frappait monnaie au nom de « l’Église de Bordeaux ».

16. L’évêque durait plus que le comte et plus que le roi. C’était un homme fort indépendant. S’il tenait son pouvoir des rois, il se riait aisément de leurs ordres. L’évêque de Saintes, Emerius, avait été élu d’une façon peu canonique : c’était un protégé de la cour ; Léonce de Bordeaux convoqua les évêques de « sa province » et chassa Emerius de son siège. Il fallut l’arrivée d’officiers royaux pour faire reculer le redoutable prélat. — Le plus puissant des successeurs de Léonce, Bertran, accueillit avec tous les honneurs l’aventurier Gondovald et lui livra la ville.

17. Les habitudes d’un évêque ne différaient pas de celles d’un comte ; leur passé à tous deux était souvent le même. Léonce II avait commencé sa carrière par le métier des armes. Gondegisile avait été comte de Saintes. Au besoin, l’évêque armait ses ouailles et ses gens pour la défense de la cité, et il paraissait vraiment leur capitaine. Sa force matérielle éîait plus que doublée par son autorité religieuse. Il parlait au nom de Dieu, et en ce siècle troublé l’on obéissait moins souvent au roi qu’à Dieu. Les affaires politiques comptaient si peu dans les préoccupations des hommes ! Le Peuple n’avait point de part au gouvernement : l’Église l’admettait dans toutes ses cérémonies, l’associait à toutes ses joies. L’homme se sentait membre de l’Eglise et bien rarement citoyen de l’Etat. L’évêque était son vrai roi, « la tête de la patrie, » patriae caput, ainsi que Fortunat appelle Léonce II.

§ III — Misère matérielle et exaltation religieuse.

18. La vie religieuse atteignit en effet au VIIe siècle une intensité qu’elle ne devait peut-être jamais dépasser. La crise morale commencée au second siècle se terminait alors par l’absorption définitive dans le christianisme des espérances et des craintes, de l’âme et de la vie du peuple tout entier. Bordeaux avait été sous le haut Empire une ville de commerce et de travail matériel ; il était devenu sous le bas Empire un centre studieux et lettré. C’est maintenant une cité de prières et de miracles. De l’école, encore florissante sous les Wisigoths, il n’est pas une seule fois question sous la domination des Francs. A-t-elle succombé devant l’invasion de ces nouveaux Barbares, moins souples et moins conciliants que leurs prédécesseurs ? On peut en douter. L’Église a dû contribuer davantage à faire déserter le vieil auditorium, asile des dieux classiques et d’une odieuse mythologie. Elle faisait, à la date de 529, fermer par l’empereur Justinien les portes de l’école d’Athènes, la plus célèbre des universités d’Orient. Elle a pu demander le même service à Clovis ou à Clotaire.

19. Toutefois, l’enseignement ne devait pas disparaître. L’Église recueillit l’héritage des rhéteurs et des grammairiens, et se chargea, dans son école épiscopale, de donner l’enseignement latin au profit de ses dogmes et de son influence. Le commerce ne périt pas non plus tout entier sous la domination des Francs et des évêques. Il conserve à Bordeaux une certaine importance. Des relations maritimes y sont signalées avec l’Espagne et l’Armorique. La navigation est encore assez intense sur le fleuve, car les routes romaines sont de plus en plus abandonnées, l’État en néglige l’entretien ; il est plus sûr de naviguer ; comme dans les temps de barbarie primitive, les voies fluviales redeviennent les principales ressources des trafiquants.

20. Il y a toujours des étrangers à Bordeaux ; on y rencontre des Syriens et des Juifs : un négociant syrien, établi dans la ville, avait des richesses si grandes qu’elles excitèrent la convoitise de l’évêque Bertran ; il le fit tonsurer afin de gagner ainsi ses biens à l’Église. On peut supposer, avec une grande vraisemblance, que ces Asiatiques, juifs et syriens, accaparaient entre leurs mains les affaires d’argent ou le trafic des marchandises.

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21. L’histoire matérielle de Bordeaux au VIe siècle est une suite ininterrompue de malheurs. Tous les fléaux sans exception frappèrent tour à tour Bordeaux dans ce siècle de misères, sans parler des sièges et des révolutions, qui étaient la forme courante de la vie publique. Les incendies furent particulièrement nombreux : à cette époque de décadence, comme avant la conquête romaine, les constructions en bois prenaient dans la cité la plus grande place. Des épidémies décimaient la population ; des épizooties ruinaient les campagnes. Les hivers mêmes semblaient plus intenses : les loups venaient rôder aux portes de la ville, et l’on cite un hiver où ils entrèrent dans les murs et dévorèrent les chiens. Un violent tremblement de terre agita le sol et ébranla la solide muraille. On eût dit qu’un bouleversement de la nature s’ajoutait aux convulsions politiques pour épouvanter les hommes et les refouler dans la religion comme dans un asile.

22. L’exaltation est en effet le trait distinctif de ces générations. Ces hommes sont malheureux ; l’État, qui leur doit protection, les exploite ; la nature les terrifie. La foi religieuse les domine. Leur esprit n’est plus libre. Ils sont devenus de grands enfants, ils vivent dans un monde de mystérieuses inquiétudes d’où ils ne sortent que par des élans de folle joie. Leur vie est une longue hallucination. Tout ce que nous savons de l’histoire morale de Bordeaux en ce temps-là est une chronique de miracles. C’est une vieille femme qui, prosternée dans la crypte de Saint-Pierre, voit apparaître Étienne, le glorieux martyr. Là c’est un juif qui, ayant raillé les vertus divines de saint Martin, meurt d’une fièvre maligne. Tantôt c’est la flamme d’un incendie qui, devant la prière d’un évêque, s’arrête subitement. Tantôt c’est la pluie du ciel qui, inondant tout, ne respecte que les récoltes des moines. Enfin c’est saint Seurin qui, de son tombeau, étonne la cité entière par ses miracles et ses bienfaits.

23. En même temps que lui, saint Martin fut, dans notre région, le grand faiseur de miracles. « Un jour, » raconte encore Grégoire de Tours, « une maison de la ville de Bordeaux, saisie par les flammes, se mit à brûler violemment. Puis, les flammes se répandant çà et là, d’autres maisons étaient exposées au même danger : il était certain qu’elles allaient servir de proie au feu du foyer. Et le peuple d’accourir et de faire cercle, et d’invoquer le nom de saint Martin, le suppliant d’épargner par sa vertu les maisons voisines, mêlant les larmes aux prières. Alors, au fur et à mesure que les lamentations s’élevaient, le pétillement de la flamme se ralentissait. Les clameurs redoublent vers le ciel, et soudain arrive le secours envoyé par le chef céleste. L’incendie s’arrêta au contact du discours suppliant : et ce que le peuple n’avait pu éteindre par les eaux, il l’éteignit par ses larmes.  » Peu importe d’ailleurs la manière dont on expliquera ces miracles. Ce qui intéresse, c’est que le peuple y ait cru, qu’il en ait fait son unique joie et sa meilleure consolation. Il n’y a pour l’historien aucune puérilité à les raconter tout au long. Ce sont des faits historiques plus curieux que l’entrée de Gondovald ou la victoire de Gontran. Car ils nous font connaître la vie même des hommes de ce temps, le fond de leur cœur et la trame de leur pensée.

§ IV — Bordeaux chrétien : aspect, arts et monuments

24. Une foi si ardente ne pouvait se cacher dans le fond des cœurs et l’intérieur des foyers. Elle jaillissait de toutes parts, marquant les monuments à son empreinte et transformant sous son action la vieille cité gallo-romaine.
L’église cathédrale, qui s’appuie à l’angle des remparts, est maintenant, et pour toujours, le centre religieux de la cité : le christianisme savait, plus encore que Rome, fonder pour l’éternité. Un cimetière entoure l’église, à l’abri de laquelle reposent les morts. D’autres temples s’élèvent sur différents points de la ville.

25. Nous ne connaissons des églises intérieures de Bordeaux, à l’époque mérovingienne, que la basilique de Saint-Pierre (qui est peut-être l’ancienne paroisse de Saint-Remi) ; mais on est autorisé à croire que la presque totalité des anciennes églises paroissiales ont été fondées entre le VIe et le IXe siècle. Ce sont celles qui vers 1200 étaient comprises dans l’enceinte gallo-romaine : Notre-Dame de Puy-Paulin, Saint-Christoly, Saint-Maixent, Saint-Remi, au nord de la Devèse, et au sud, Notre-Dame de la Place, Saint-Paul, Saint-Projet, Saint-Siméon. Le Saint-Pierre actuel, construit en partie sur l’emplacement du port intérieur, doit être d’une date plus récente. — Toutes ces églises, conformément à la tradition chrétienne, ont l’autel au Levant et leur façade tournée vers l’Ouest : l’orientation générale des rues romaines facilitait du reste cette disposition. Beaucoup étaient situées à des carrefours, et précédées de petites places formant parvis, places qui datent sans doute de la construction de l’an 300. C’était d’ailleurs la. disposition ordinaire des temples gallo-romains.

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26. Mais le christianisme étouffait dans cette ville murée ; on dirait qu’il se sentit mal à l’aise dans ce cadre qui n’avait point été fait pour lui. Il mit ses préférences dans le quartier qu’il avait créé en dehors de Bordeaux, le faubourg Saint — Seurin : ce fut la cité sainte du christianisme bordelais. Presque partout en France, en face des forteresses gallo-romaines, un faubourg religieux se formait alors auprès d’un cimetière sanctifié. La basilique de Saint-Étienne avait toujours une grande importance ; peut-être une communauté religieuse se forma-t-elle pour la desservir ; en tout cas, il nous reste quelques monnaies bordelaises frappées à son nom. Presque adossée à Saint-Étienne s’élevait, au-dessus d’une crypte, la basilique de plus en plus célèbre de Saint-Seurin, qui imposait. déjà son nom au faubourg tout entier.

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27. À une petite distance, sur la hauteur, se dressait la basilique de Saint-Martin. — Les trois saints les plus populaires de Bordeaux étaient ainsi groupés l’un près de l’autre : Seurin, le patron de la cité, Martin, l’apôtre de la Gaule, Étienne, le premier martyr de l’Église entière. Aux alentours des trois basiliques s’étendait, plus grand et plus vénéré chaque jour, le vaste champ où reposaient les fidèles. Dès les premiers temps de la domination franque, le cimetière de la cathédrale n’a plus qu’une place secondaire dans la vie de l’Église. C’est la terre où Seurin « dort en paix » qui est la nécropole chère aux chrétiens : les fidèles y sont après leur mort « associés au corps saint » du grand évêque bordelais et participent à sa gloire.

28. Dans la croyance des chrétiens, la mort importait plus que l’existence terrestre : elle était la naissance à la-vie céleste, elle commençait la vraie vie. Aussi « la cité des morts » de Saint-Seurin allait-elle devenir, dans le monde chrétien, plus célèbre que la ville même de Bordeaux : elle était la vraie cité, celle des espérances. On peut voir, dans notre Musée ou dans l’église Saint-Seurin, quelques-uns des grands sarcophages de marbre qui furent la tombe des chrétiens de ce temps. Les faces du couvercle et de la caisse sont décorées de nombreux bas-reliefs : le travail est assez rudement exécuté ; les motifs sont peu variés ; pourtant ces sculptures plaisent encore, tellement elles sont le reflet des désirs et de la foi du Bordeaux chrétien !

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Sarcophage dans la crypte de Saint-Seurin (Photo GdP, 2020)

29. Le sujet principal, qui forme comme le centre du tableau, est le “chrisme”, c’est-à-dire les initiales consacrées du nom du Christ, que bordent les lettres solennelles α et ω : Dieu n’a-t-il pas dit qu’il était, ainsi que ces deux lettres, le commencement et la fin de tout ? Au-dessus apparaît, sortant d’une draperie, la main de Dieu qui semble couronner son fils bien-aimé. Des ornements symboliques encadrent le nom divin : ici ce sont des feuilles de lierre, l’arbrisseau toujours vert, immortel comme l’âme humaine ; là ce sont des ceps et des sarments de vigne, qui rappellent les paroles du Christ aux apôtres : « Je suis la vigne, et vous êtes les rameaux. » Çà et là, des oiseaux becquettent des branches, ce qui est l’image consacrée du paradis chrétien.

30. Des imbrications en écailles de poisson décorent les parties les moins visibles de la tombe : c’est là un motif traditionnel de décoration funéraire que les païens employaient fréquemment, comme on peut le voir par les ruines du Bordeaux gallo-romain. Les chrétiens l’ont adopté : les écailles faisaient songer au poisson mystérieux qui cachait aux initiés la personne du Christ. —Aucune de ces tombes de Saint-Seurin ne présente, comme celles du midi de la Gaule, des scènes bibliques, des figures humaines : la sculpture chrétienne a pris à Bordeaux un caractère décoratif, une certaine froideur solennelle. Le symbolisme chrétien s’est emparé de l’art ; la religion l’a confisqué à son profit.

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31. A l’autre extrémité de la ville, dans les marais de l’Eau-Bourde, s’éleva, dès l’époque mérovingienne, un couvent de moines bénédictins, celui de Sainte-Croix. Saint Benoît avait posé pour règle à ses disciples de « faire travail de leurs mains ». Les Bénédictins de Bordeaux furent campés en plein marécage et commencèrent la conquête du quartier Sud. L’Église chrétienne reprenait l’œuvre de l’État romain, substituant ses ouvriers aux hommes de la cité. — Un couvent de femmes fut également institué aux portes de Bordeaux. On a conjecturé qu’il se trouvait sur l’emplacement occupé de bonne heure par l’église Sainte-Eulalie.

32. Le castrum bordelais, le burgus, comme on disait encore, se trouvait ainsi enveloppé de villages chrétiens, ceux des morts et ceux des moines : à l’enceinte de murailles s’ajoutait une ceinture d’églises. Bordeaux est une forteresse que la religion protège. Il a ces approches religieuses que présenteront désormais toutes nos cités françaises jusqu’à la Révolution. Les plus infimes monuments ont été, comme la ville, marqués au sceau du christianisme. Les mosaïques des maisons figurent la croix ; les poteries domestiques sont ornées de pieux symboles ; les bagues des simples particuliers portent, à coté de leurs noms, le signe du Christ. Sur les monnaies elles-mêmes, à côté de la vieille figure de la Victoire Romaine, apparaît, sans cesse répétée, la Croix divine : elle est au commencement, elle est à la fin de toutes les légendes, comme Dieu est l’alpha et l’oméga de la vie et du monde.

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