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SOMMAIRE

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CHAPITRE VII - DERNIÈRES INVASIONS ; LES CAROLINGIENS

SYNOPSIS :

§ I — La Principauté d’Aquitaine, l’invasion arabe § II — Le Gouvernement des Francs Carolingiens § III — Les invasions normandes

Références bibliographiques :

Frédégaire et ses continuateurs, édit. Krusch, 1889. — Annales de Saint-Bertin, édit. Dehaisnes, 1871. — Lettres de Jean viii, collection Migne, t. cxxvi,col. 689 et suiv. — Gariel, Les Monnaies royales de France sous la race carolingienne, 1883-1884.
Fustel de Coulanges, Les Transformations de la royauté pendant l'époque carolinguenne, 1892. — Perroud Des Origines du premier duché d'Aquitaine, 1881. — Ribadieu, La Guyenne d'autrefois, 1iere partie.

§ I — La Principauté d’Aquitaine, l’invasion arabe

1. Les Aquitains se lassèrent-ils un jour de ces caprices royaux qui morcelaient leur pays et attribuaient leurs cités à des princes lointains ? La royauté mérovingienne renonça- t-elle de son plein gré à cette habitude de partages arbitraires pour revenir à des divisions plus conformes aux intérêts et aux traditions du pays ? Toujours est-il qu’au VIIe siècle l’ancienne Aquitaine, entre Loire et Pyrénées, fut reconstituée peu à peu, tantôt au profit de rois de la maison mérovingienne, tantôt sous les ordres de ducs aussi puissants que des rois.

2. C’est ainsi que Dagobert, « sur le conseil d’hommes sages, » concéda à son frère Charibert un vaste royaume allant de Saintes à Toulouse et des Cévennes aux Pyrénées. Le royaume mérovingien d’Aquitaine n’eut qu’une durée éphémère. Charibert mourut, et ses États furent repris par le roi des Francs Dagobert. Mais l’indépendance de l’Aquitaine et de la Gascogne fut à peine troublée par cette réunion au reste de la Gaule. Elles furent gouvernées par des ducs, fonctionnaires en théorie de la cour mérovingienne, en réalité maîtres incontestés des milices et des emplois, souverains véritables entre Loire et Pyrénées. Le pays ne connaissait des rois que leur nom et la date de leur avènement, qui se lisait encore dans les documents publics et sur le marbre des inscriptions. Une tradition, veut même que ces ducs aient été élus par les grands de la contrée, et aient reçu leurs pouvoirs des cités elles-mêmes.

3. Deux générations se passent, pendant lesquelles on n’entend plus parler ni de Bordeaux ni de l’Aquitaine. Puis, brusquement, nous constatons que le dernier lien qui les rattachait à la France, la suzeraineté du roi mérovingien, est définitivement rompu. Nous trouvons à la tête du pays des princes habiles, énergiques, « auteurs de leur propre nom, » et qui semblent soutenus par la population tout entière. Ils agissent avec l’apparence de la pleine souveraineté ; on les appelle encore « ducs », mais souvent aussi « princes » des Aquitains ou des Vascons. Nous ne savons d’où ils viennent, nous ignorons comment ils ont pris l’autorité et comment ils l’exerçaient. Cependant, à voir la résistance désespérée qu’ils ont opposée aux Arabes et aux Francs dans les derniers jours de leur empire, on devine une forte lignée, on suppose un gouvernement accepté et national. Peut-être la création d’un royaume mérovingien d’Aquitaine a-t-elle d’abord réveillé le désir de l’autonomie ; et plus tard ce sentiment aura provoqué la fondation d’une principauté libre au profit d’une grande famille de fonctionnaires gallo-romains. Si cela était, ce serait la première fois depuis la conquête romaine que l’Aquitaine se retrouva la maîtresse de ses destinées.

4. Le danger de l’invasion arabe aida peut-être plus qu’il ne nuisit à la cohésion du nouvel État. Cette invasion fut la brillante poussée d’une religion victorieuse et d’un peuple conquérant. Elle montrait autant d’éclat que les invasions germaines avaient présenté de petitesses. Les Arabes venaient pour soumettre autant que pour piller : c’était une armée grandiose plutôt qu’un ramassis de bandes, et l’élan religieux y compensait l’incohérence de la discipline. Le péril n’en était que plus grand pour l’Aquitaine : il eut du moins l’avantage d’être plus visible et de grouper autour du prince Eudes les forces vives du pays.

5. Il y eut aux alentours de Toulouse et de Bordeaux de sanglantes batailles : la résistance fut tenace et l’attaque impétueuse. Enfin Eudes vaincu laissa les Arabes entrer dans Bordeaux, qui fut livré au pillage. Il se retira vers le Nord, implorant le secours du prince des Francs, Charles Martel, qui gouvernait alors la Gaule Propre au nom des Mérovingiens. Les Arabes ne restèrent que pendant peu de temps en Gascogne. On ne sait ni ce qu’ils y firent ni ce qu’ils y voulaient faire. On croit cependant de nos jours qu’ils y ont laissé des descendants, et quelques familles bordelaises prétendent conserver encore leur type, et leur devoir le nom et l’origine. Il faut écarter en souriant ces lointaines prétentions. Les Arabes ont disparu de nos pays aussi complètement qu’ils y sont rapidement venus.

6. Ce sont d’autres immigrants, bien plus modernes, qui ont laissé à Bordeaux la trace du type oriental. A la bataille de Poitiers, le prince des Aquitains combattit aux côtés de Charles Martel. Il dut à cette victoire de recouvrer sa principauté, mais aussi de reconnaître en échange le protectorat du chef des Francs. La dynastie carolingienne f0ndait alors sa toute-puissance et songeait déjà à la royauté sur la Gaule entière. Elle devint pour les Aquitains un danger dès qu’elle cessa d’être un appui. Elle avait de trop hautes visées, elle était trop jeune, trop ardente, trop confiante en elle-même pour ne point convoiter les riches pays d’au delà la Loire. L’Aquitaine et la Gascogne étaient encore regardées comme la terre du luxe et de la richesse, l’asile de la « culture romaine ». Elles exerçaient sur les Francs du Nord une attraction semblable à celle qui devait amener en Italie les Germains du Saint-Empire. On appelait les habitants, comme ceux de l’Italie, « les Romains » : Rome commençait à la Loire.

7. Une première rupture éclata, quelques années après Poitiers, entre le vainqueur et Hunald, l’héritier de son obligé : Charles Martel prit Blaye, occupa Bordeaux, et finit par laisser à Hunald sa principauté, en échange du serment de fidélité.  Les deux États se brouillèrent définitivement à la mort de Charles, Hunald d’abord, mais surtout son fils Waïfre, combattireut pied à pied contre Pépin et Charlemagne. La guerre dura plus de vingt ans. Puis le prince Waïfre se réfugia dans les marais embroussaillés de la Double, qui furent longtemps la retraite impénétrable du chef de l’indépendance. A aucun moment de son histoire, l’Aquitaine n’a plus longtemps ni plus vaillamment lutté contre des conquérants. Mais enfin Waïfre périt assassiné, surpris plus encore que vaincu : l’Aquitaine ne fut plus de nouveau qu’une province du royaume des Francs reconstitué.

§ II — Le Gouvernement des Francs Carolingiens

8. Le gouvernement des Carolingiens ressemble au premier abord à une restauration intelligente de I’Etat romain. La conquête de l’Aquitaine rendit A la Gaule son unité ; les titres d’empereur et d’Auguste firent sous Charlemagne une brillante réapparition en Occident. L’autorité souveraine, habilement centralisée entre les mains du roi, recouvra la force que les Romains lui avaient donnée. Elle acquit m’éme de nouveaux éléments de puissance et de prestige. Les rois Pépin et Charlemagne étaient, comme les empereurs, législateurs et juges, chefs des comtes et des évêques, maitres du peuple et des armées. Comme eux aussi, ils eurent un caractère sacré : I’Eglise qui imposait alors son signe à toutes les choses et à tous les hommes, avait complété son oeuvre en marquant de son sceau la royauté elle-même. Pépin reçut l’onction sainte.

9. Les Carolingiens enfin avaient, pour commander aux peuples, des droits qui avaient manqué aux empereurs : c’étaient ceux que leur conférait le serment prêté entre leurs mains. Tous, grands et petits, comtes et humbles, juraient de-leur obéir : ils n’étaient pas seulement des sujets, ils devaient être aussi des fidèles. Sous les Romains, la soumission naturelle au chef de l’Etat avait été l’élément essentiel du gouvernement ; la fidélité au serment vint s’y ajouter pour la renforcer. Aucun pouvoir n’avait encore gouverné l’Occident en s’aidant de principes plus divers et également absolus. Tout ce qui fera plus tard le caractère, 1a force et la grandeur de la monarchie française appartient déjà à la royauté dc Charlemagne. La civilisation romaine eut sous le glorieux empereur un dernier et précieux regain. Il s’appliqua à la raviver avec une intelligence assez fine du passé et une étude attentive de ses documents.

10. Comme les derniers empereurs, Charlemagne eut l’instinct de la centralisation et le goût de la hiérarchie. La subordination du comte au duc, de l’évêque à l’archevêque, fut rigoureusement maintenue. La prééminence des métropolitains reçut une nouvelle sanction : les chefs de I’Eglise n’en restèrent pas moins, plus que jamais, les fonctionnaires et les serviteurs du roi. Tous ces seigneurs, comtes, évêques et ducs étaient tenus à la merci et comme dans les mains du roi. Il y avait entre la cour et les cités un échange perpétuel d’ordres et d’actes de soumission.

11. Charlemagne fit revoir et réparer les vieilles chaussées romaines. Il établissait des forts sur les points importants de leur parcours, et il le faisait avec une entente complète des lieux. C’est ainsi qu’il fortifia le tertre de Fronsac, Frontiacus ou Franciacus, la clef de la défense militaire de tout le pays bordelais ; c’est lui encore qui fit de la villa royale de Casseuil, Cassinogilum, la forteresse la plus complète de tout le Midi gascon. Casseuil avait sur la Garonne une importance stratégique comparable à celle de Fronsac. sur la Dordogne : une des grandes routes vers l’Espagne y traversait la rivière. On a enfin des raisons pour supposer que Charles donna quelque attention aux postes, dès lors fortifiés, de Blaye, Belin et Castillon. Une ceinture continue de forteresses ferma les routes et les riviéres qui rayonnaient de Bordeaux. La langue latine reparut avec sa pureté cicéronienne à l’école du Palais, dans les conseils du roi et dans la littérature de cour.

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12. On eut des poètes, on crut avoir des rhéteurs. On voulut rendre à la basilique chrétienne l’harmonieuse simplicité de ses formes latines. Les noms oubliés de la géographie ou de l’administration romaines furent remis en honneur : l’expression classique d’Aquitaine, à laquelle le VIIe siècle avait substitué celle de Vasconie, redevint d’un usage courant dans le milieu officiel. Mais sous cette ingénieuse restauration de la chose romaine, le désarroi politique et la transformation sociale commencés dès le IIIe siècle se continuaient avec une irrésistible fatalité. Malgré les efforts surhumains tentés pour consolider son pouvoir, la royauté ne valait que ce que valait le roi.

13. Nul ne sut mieux se faire obéir que Charlemagne ; nul n’y réussit moins que son fils Louis le Pieux, qui gouverna avec les mêmes principes et presque avec les mêmes hommes. Le lien le plus solide qui unissait les sujets au prince était le respect de la parole jurée ou la crainte du péril qu’il y avait à la transgresser. L’hommage personnel devint le seul motif de subordination que les hommes reconnussent et qui attachât les vassaux au comte, le comte au duc, le duc au roi. Un nouveau système politique s’établit, qui reposait sur la foi promise et les relations d’homne à homme. L’unité même de la Gaule, si péniblement reformée, si glorieusement célébrée ; était compromise par Charlemagne lui-même.

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Monnaie de Louis.

14. Vingt ans après sa disparition, le royaume d’Aquitaine était reconstitué au profit de Louis, fils de l’empereur. Louis eut ses officiers, son armée, ses châteaux, dont le plus célèbre fut celui de Casseuil. Tant que Charlemagne vécut, l’empereur fut le maître en Aquitaine ; c’est lui qui désignait les comtes, les abbés, les chefs militaires et les intendants des villas, et il ne les prenait que parmi ses fidèles de race franque.

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Monnaie de Louis-le-Pieux

15. Mais à la mort de Charlemagne, l’Aquitaine recouvra insensiblement l’indépendance, à la faveur des trpubles qui remplirent le règne de Louis le Pieux et de cette royauté régionale imaginée par le premier empereur. Elle eut son roi particulier avec Pépin, fils de Louis ; Pépin la transmit à son propre fils. — La gradation est facile à suivre : Charlemagne avait imposé Louis à l’Aquitaine ; Louis lui accorda Pépin 1er ; ce fut l’Aquitaine qui imposa Pépin II au choix de l’empereur.

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Monnaie de Pépin.

16. Les rois carolingiens achevaient de donner au gouvernement un caractère guerrier. Charlemagne fut le plus grand batailleur de notre histoire. On le vit maintes fois à Bordeaux ou à Casseuil traverser la Garonne avec les troupes qu’il neait contre les Sarrasins d’Espagne. Le Bordelais était un vaste camp fortifié. Les comtes jugeaient moins qu’ils ne combattaient. À côté d’eux, les évêques portaient les armes, servaient dans les camps, avaient leurs allures et prenaient leurs moeurs.

17. Sous ce régime personnel, seigneurial et militaire, il devait fatalement arriver que les villes perdissent toute leur importance. L’excès des guerres et du despotisme a eu pour elles, sous Charlemagne, les mêmes conséquences que sous Louis XIV et Napoléon : elles sont tombées dans un profond oubli, ignorées et sans doute misérables. La vie, la gloire et la richesse se concentraient auprès du chef, à la cour ou à l’armée. Durant toute la période carolingienne, le nom de Bordeaux est à peu près inconnu des chroniqueurs : si la cour a ses poètes, ses rhéteurs, sa renaissance romaine, B0rdeaux n’entend plus le moindre écho de son ancienne université. Il est parlé quelquefois de son évêque, mais surtout parce qu’il se rattache au palais. Nous ne savons de la ville ni qui la gouverne, ni ce qu’on y fait. — En revanche la villa royale brille alors de toute sa puissance.

18. Le roi réside à Casseuil : Charlemagne y célèbre les fêtes de Pâques avant de partir contre les Sarrasins, il y laisse sa femme faire ses couches : c’est là que naquit Louis, le futur empereur. A Casseuil se multiplient les bâtisses de toute sorte : il y a là deux églises, une tour de briques, un chantier de construction pour navires. C’est une ville complète, et,
Comme le Versailles de Louis XIV, c’est la ville du roi. Elle est en fait la capitale de l’Aquitaine. Jamais le rôle politique de Bordeaux n’a été plus effacé.

§ III — Les invasions normandes

19. Quelques années encore se passent, et Bordeaux traverse, avec les invasions normande, quelques uns des jours les plus terribles de son histoire tout entière.
Il y avait exactement six siècles que la civilisation gréco-romaine avait subi les premières atteintes des barbares qui bordaient sa frontière. Depuis, toutes les routes qui rayonnaient autour de Bordeaux lui amenaient sans relâche de nouveaux envahisseurs : les Germains étaient venus par celles du Nord, les arabes par celles des Landes, les Wisigoths avaient descendu les rives de la Garonne.Seule, la route de l’océan n’avait pas encore contribué au malheur de la cité : ce fut par elle que pénétra, au neuvième siècle, la dernière et la plus longue de toutes les invasions.

20. Les Normands de Scandinavie se montrèrent dès le règne de Louis à l’entrée du fleuve. Chaque année, les barques de ces hardis pirate remontaient l’estuaire, aussi périodiques que les grandes marées de l’océan. Ils s’attaquèrent d’abord aux campagnes, aux moisson des champs, aux trésors des villas, aux monastères isolés. Quand il n’y trouvèrent plus qu’un mince butin et que leur hardiesse crût avec leurs ambitions, il songèrent à des coup de main plus brillants sur les grandes villes de l’intérieur. Deux surtout, en Gascogne, attiraient leurs convoitises : Casseuil et Bordeaux.

21. Des 844, Bordeaux put, de ses murailles, voir passer l’audacieuse troupe qui allait au pillage des villas riveraines : il la vit revenir chargée des dépouilles. Dès ce temps, sans doute, les pirates réduisirent en cendres les faubourgs religieux de Bordeaux, Saint Seurin, Sainte-Croix, Sainte-Eulalie, qu’aucun abri suffisant ne protégeait. La cité résista davantage. Elle avait pour se défendre les énormes blocs du mur gallo-romain, tout autrement résistant que les faibles remparts des châteaux carolingiens. Ces murailles impériales de l’an 300 furent, lors de l’invasion normande, le principal salut des cités de la Gaule.

22. Les chroniques du temps rapportent que la trahison seule put avoir raison de Bordeaux et ont livré les portes aux Normands. Elles ont attribué ce méfait aux juifs qui habitaient la ville : il est à peine besoin de les disculper. Les juifs étant plus riches, étaient ceux que les Normands devaient le plus épouvanter. Mais le malheur des temps exaspérait alors la chrétienté : elle fut frappée du délire de la persécution ; son imagination troublée chercha partout les traîtres, et les trouva chez ceux dont les ancêtres avaient trahi le Christ.

23. La tradition n’a placé que cinq années plus tard, à tort peut-être, la chute de Casseuil. Les Normands ont dû avoir vite raison de ces constructions fragiles ou le bois dominait, et, après moins d’un siècle d’existence, la brillante villa qui fut la rivale de Bordeaux disparut à tout jamais de l’histoire. Cent cinquante ans plus tard, de pieux voyageurs s’arrêtaient avec émotion devant ces ruines illustres. Elles ont péri à leur tour.

24. Les Normands, une fois entrés dans Bordeaux, y revinrent pour compléter leur œuvre de destruction. On les y retrouve huit ans après, courant de là à leur gré par tout le pays. Ils devaient s’y cantonner comme dans un repaire. En 876, ils étaient encore les vrais maîtres du pays bordelais, et des chroniqueurs signalent leurs incursion dans la vallée de la Garonne jusqu’à la fin du siècle. Toutefois, ce n’étaient plus alors que des bandes sans consistance, qui fuyaient devant une troupe bien armée et bien conduite.

25. La catastrophe n’a été racontée par aucun écrivain : nul n’avait alors le talent ni le goût d’écrire. Les chroniqueurs ne mentionnent le désastre que par une phrase rapide : « Bordeaux fut pris, ravagé, brûlé. » Mais ce qui montre toute l’étendue du malheur, c’est que l’église elle-même ne put le supporter et abandonna la lutte et le devoir.
Le seul incident que les analystes nous aient rapporté montre, en effet, que le chef du diocèse bordelais ne fut pas à la hauteur de sa tâche et qu’il la trouva plus grande que son courage. L’archevêque Frothaire était surtout un prêtre de cour, qui avait pour principal mérite la faveur du roi Charles.

26. Quand il vit les Normands revenir par trop souvent il jugea que son diocèse était devenu trop misérable, et il se fit donner en échange une église plus prospère, celle de Bourges. C’est ce qu’avoue en termes naïfs le pape lui-même, lorsqu’il annonce au mx Berrichons l’arrivée de leur nouveau prélat :

« Il nous a été rapporté que la province située dans le ressort de la métropole bordelaise a été si cruellement désolée par les ravages des paiens, que non seulement Frothaire notre frère n’en peut tirer aucun profit, mais qu’on ne trouve même plus debout une maison de fidèles... Les guerres et surtout les incursion des Normands ont détruit la ville, détruit la province et, par le glaive ou la captivité, ont changé ce pays en une solitude... Mais le révérend archevêque, renommé pour sa conduite et ses bonnes mœurs, est l’homme le plus capable de donner aux âmes des hommes un divin profit : ne voulant pas qu’un tel et si grand homme reste Inactif, nous avons conféré à Frothaire le gouvernement de la sainte église de Bourges. »

27. Cette invasion fut, avec celle du temps de Probus, le désastre le plus formidable qu’essuya jamais la France entière. Les Normands, comme les Germain, étaient venus sans autre désir que de brûler, piller et ravir. Ce qui souffrir le plus, ce furent les faubourg religieux qui s’étaient développés en dehors des remparts depuis les premiers temps du christianisme : c’était dans ces basilique suburbaine, chères entre toutes aux fidèles, que s’étaient accumulés les objets précieux, les marbres des autels, les calice d’or, les croix incrustées de pierreries ; c’étaient ces monuments religieux que l’art avait bâti avec le plus de soin et décoré avec le plus d’amour. Mais aucun ouvrage de défense sérieux ne les entourait : ils étaient une proie offerte toute prête aux tentations des barbares. La plupart de ses édifices sacrés était recouvert de charpente j’en bois deux. Depuis le cinquième siècle, le bois avait repris dans les bâtisses la première place. Ce fut une gigantesque flambée dans ces nouveaux faubourgs. Tous les vestiges de l’architecture chrétienne des anciens temps disparurent à Saint-Seurin et à Sainte-Croix. L’invasion normande rasa les premières cités chrétiennes, comme celle de Germain avait anéanti les premières villes gallo-romaines.

28. Chose étrange ! L’esprit des hommes fut alors aussi bouleversé que le sol. Ces malheurs le frappèrent d’impuissance. Comme les anciens monuments disparurent, de même les hommes perdirent le souvenir de leur histoire. Une sorte d'amnésie enveloppa le peuple. On n'écrivait plus, on lisait moins encore. La prière et le danger occuper toute leur vie. Le passé de la Gaule n’apparaissait plus que dans une brume assombrie, du fond de laquelle ne se détachait clairement que l’image de Charlemagne. Mérovingiens, Aquitains, Sarrasins, les évangélistes et les dieux de la Gaule, Apollon, Saint-Martin et Mahomet, s’éloignèrent pour se confondre vaguement dans une même perspective. De l’ignorance du passé allaient bientôt se former les légendes.

29. Ce qui restait des pouvoirs publics arrivait aux dernières limites de la désorganisation. Au temps des premières invasions barbares, l’empire romain n’était plus qu’un nom, qu’une formule, une théorie politique. Ils en advint alors de même de la royauté des Francs.

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Monnaie de Lothaire (840-855). Bibliothèque Nationale. — Croix cantonnée de globules. HLOTARIUS IMP.
Au revers, temple, BURDIGALA. — Sans doute une monnaie frappée par Pépin II au temps de Lothaire.

30. Quelques uns se disaient ses serviteurs au nord de la Loire; au sud on prononçait encore son nom. Aux approches de la Garonne, on commençait à l’oublier. La notion de l’État était perdue. Les seigneurs aquitains passaient , avec une facilité extrême, de Pépin II à Charles le chauve, de Lothaire à Louis le Germanique, et de Charles encore à Pépin. À la fin, ils refusèrent presque tous d’obéir à Pépin II pour prêter au roi Charles Un serment qui parut définitif. Mets le roi de France était encore plus impuissant que le roi d’Aquitaine : il était en tout cas plus loin. En réalité on reculait le pouvoir royal pour l’affaiblir plus encore. Les peuples ne connaissaient que les maîtres qu’il voyaient , les ducs et surtout les comtes.

31. Une grande invasion conduite d’un seul élan, comme celle des arabes, n’aurait pas eu ces conséquences dissolvantes. Mais celle des Normands revenait chaque année ; elle était partout, morcelée dans le temps, morcelée sur le sol : elle obligeait la défense à se morceler elle-même. Chaque cité, chaque bourgade, chaque villa avait son groupe d’ennemis à combattre, et devait veiller elle-même à sa protection. Le maître du lieu, seigneur du château, Vicomte du pays, Comte de la cité, ne pouvait défendre que les siens. Une solidarité de danger et de protection s’établit dans chaque ville entre les habitants et leur chef, isolant la cité de la cité voisine. On ne vit plus les intérêts généraux de la Gaule, on ne comprit plus le gouvernement d’ensemble du royaume. Les invasions normandes détruisirent les monuments ; mais elle désagrégèrent aussi la société politique.

32. La langue elle même perdait son unité. Le latin classique devint le patrimoine de quelques lettrés et des gens d’église. Le latin populaire donna naissance dans chaque province, dans chaque cité, presque dans chaque pays, à un dialecte indépendant. La Gascogne eut sa langue particulière, dont le bordelais fut un idiome.

33. C’est ainsi que disparurent les derniers vestiges de la civilisation antique : l’unité de l’État, la langue latine, la belle ordonnance des Gaules, ces basiliques chrétiennes qui étaient filles des temples païens, et jusqu’au souvenir même des choses et des hommes du passé. Les invasions normandes avaient achevé de faire table rase dans la vieille Gaule : le terrain pouvait recevoir les assises d’une société nouvelle.

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Monnaie de Charles-le-Chauve (842-800).