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SOMMAIRE

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CHAPITRE VIII - DUC DE GASCOGNE ; ÉPOPÉE CHRETIENNE (877-1032)

SYNOPSIS :

§ I — Bordeaux se détache de la France ; anéantissement de l’existence municipale. § II — Prépondérance de la vie religieuse ; premiers privilèges de l’Église. § III — Légendes de Charlemagne, Martial, Seurin.

Références bibliographiques :

Aimoin, apud Migne, Patrologie latine, t. cxxxix. — Archives départementales, G334. — Chanson de Roland . — Turpini Historia Karoli, édit. Castets, 1880. — Poey d'avant, Monnaies féodales, t. II 1860, complété par Caron,1883. — Histoire Littéraire de la France, t. XXII, 1852, p. 637 et suiv. — Li Romans de Garin, 1833-1835, 2 vol., éd. Paris . — La mort de Garin, édit. Du Méril, 1846. — Aureliani Historia Martialis episcopi, 1751. — Epistolae S. Martialis, dans la Bibliotheca Patrum de Lyon, t. II, 1677. — Cartulaires de Sainte-Croix (Archives historiques, t. XXVII, 1892, p. 1 et suiv.). — Sanctii comitis liber parvus (Aux Archives départementales).
Pfister, Études sur le règne de Robert le Pieux, 1885, p. 271 et suiv. — Marca, Histoire de Béarn, liv. III, 1640. — Cirot de la Ville, Origines chrétiennes de Bordeaux (Saint-Seurin), 1867. — Lopes, L'église Saint-André, édit. Callen, 2 vol. 1882-1884. — Bladé, La Gascogne dans la légende carolingienne, 1890. — Duchesne, Saint-Martial de Limoges, 1892. — Longnon, L'élément historique du Huon de Bordeaux, 1879 (dans la Romania ). — Engel et Serrure, Traité de Numismatique, t. I 1894.

§ I — Bordeaux se détache de la France ; anéantissement de l’existence municipale.

1. Pendant prés de trois siècles, le nom de Bordeaux disparaît des récits historiques. On a l’illusion que la prise de la ville par les Normands a mis fin à son existence, et que le Bordeaux moderne est une cité nouvelle, sans rapport avec le Bordeaux carolingien. Il est certain pourtant que la ville a vécu, sans la moindre interruption, dans les mêmes murailles et autour des mêmes églises. Les chefs seuls ont changé.

2. Sous Charles le Chauve, Bordeaux dépendait d’un comte, envoyé par le roi des Francs et agent de ses volontés. Au-dessus ou à côté de lui, le duc ou comte de Gascogne était le chef militaire du pays compris entre la Garonne et les Pyrénées.

3. Vers la fin du Xe siècle, le duc ou comte de Gascogne est en même temps comte de Bordeaux ; il exerce, aussi bien que dans la Gascogne propre, la souveraineté la plus exclusive ; la ville et le pays sont devenus le domaine de sa maison. Il en est le « seigneur ». À peine s’il connaît le nom du roi de France ; il ne tient son « royaume » que de Dieu, « par droit héréditaire ».

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Monnaie des Sanches (Xe siècle). Bibliothèque Nationale.
Croix au centre ; ✠ “SANCHIS”. Au revers, ✠ “BVDEGAL”, et au centre le monogramme carolingien de “CAROLVS”.

4. Toutefois, Bordeaux ne fit point tout de suite partie intégrante du duché de Gascogne, tel qu’il se constitua en étant indépendant sous les deux Pépins d’Aquitaine. En principe la cité demeurait unie à cette Aquitaine du Nord, à laquelle la rattachaient ses origines gallo-romaines et les relations de son archevêque. Le duc Gascon prit pour lui, vers la fin du règne de Charles le Chauve, le comté de Bordeaux : peut-être le reçut-il en récompense des services qu’il avait rendus au roi carolingien. Mais il ne rompit point le lien nominal qui unissait la ville à l’Aquitaine. Jusqu’à la fin du Xe siècle il y a eu des monnaies frappées à Bordeaux qui portèrent le nom et le type des rois carolingiens. Le « duc de Gascogne » était « comte de Bordeaux ». C’était deux seigneuries qui n’avaient de commun que la personne de leur chef.

5. Bordeaux avait une fois deux plus le sort des cités frontières. Patrimoine historique d’un État il obéissait au souverain de l’État limitrophe.

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Monnaie de Lothaire. Bibliothèque Nationale.
✠ “LEVTARIO” ; au centre, les lettres “VEES” : peut-être dégénérescence du monogramme de Lothaire.
Au revers, croix au centre ; ✠ “BURDEGAL”.

6. Lorsque meurt le dernier roi carolingien, Louis V, et qu’une famille nouvelle usurpa le trône de France, le duc de Gascogne frappa désormais seul, et en son propre nom, monnaie à Bordeaux. Le faible lien qui rattachait la cité à la France et à l’Aquitaine disparut. On s’habituait de plus en plus, dans le langage courant, à faire de Bordeaux une cité de Gascogne.

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Monnaie de Louis V ? (985-987).
D’après GARIEL ; pl. LVIII, n°1. Croix ; ✠ “LODOICVS”.
Au revers, trois petites croix ; ✠ “BURDEGALA”. (Attribution incertaine).

7. Pour un homme du Nord, même des bords de la Loire, la Gascogne était un pays étranger et ennemi. La Dordogne formait une frontière redoutable à dépasser. La légende disait que beaucoup de Français ne pouvaient vivre, « qui avaient fait le voyage en Gascogne ». Au temps du roi Robert, Abbon, abbé de Fleury-sur-Loire, se rendit avec quelques moines au monastère bénédictin de La Réole. Ils franchissent à Castillon la Dordogne, « limite de la Gascogne » ; de La Réole ils vont visiter à Casseuil les ruines du château de Charlemagne. En contemplant la demeure à jamais déserte du grand empereur, « l’homme de Dieu s’est pris à sourire, » et, dans un moment d’orgueil, il dit à ses compagnons : « ici je suis plus puissant aujourd’hui que le roi de France, car personne ne respecte son autorité.  »

8. Comment se sont créés cette souveraineté de la Gascogne et cette indépendance de Bordeaux, qui forment un des trois ou quatre grands fait de notre histoire locale ? Les chroniqueurs n’indiquent aucune date ; peut-être même n’auraient-il pu le faire. Le changement s’est opéré sans guerre sans révolution, sans contrat écrit. L’arrivée des corps d’un proconsul à daté l’asservissement de Bordeaux aux lois de Rome. La signature d’une capitulation l’a donné au roi de France Charles VII. Les comtes ou duc de Gascogne se sont insensiblement détachés de leur roi et de la Gaule : peut-être n’y a-t-il même pas eu refus d’obéir chez le comte, mais simplement, chez le roi, oubli de commander.

9. Dès la mort de Charles le chauve, le duché héréditaire de Gascogne devait être constitué, avec Bordeaux pour annexe. Sanche Mitarra passe pour le premier souverain du nouvel État, c’est-à-dire pour celui qui le Liga définitivement à chaque famille. Bordeaux ça perçu à peine du changement. C’était toujours à ses comtes qu’il obéissait, quel que fût l’origine de leur autorité. Le roi des francs n’était pour lui, depuis la mort de Charlemagne, qu’un chef dont on respectait le nom et dont on ne voyait pas le pouvoir. Au temps des invasions normandes, la royauté se perdit dans un lointain mystérieux, comme s’était perdu l’empire romain à l’époque des invasions germaniques.

10. Aussi bien les villes n’ont-elles jamais joué un rôle plus effacé que dans cette période. On a vu commencer leur déchéance à la fin de l’empire romain, tandis que grandissait la puissance politique et militaire de l’aristocratie et, avec elle, l’influence matérielle de la villa.

11. Sous les mérovingiens, sous les carolingiens, les deux mouvements se sont accentués : la ville est à peine l’égale de la villa ; Cassinogilum compte plus que Bordeaux dans l’histoire politique de l’Aquitaine : il en est la vraie métropole.

12. Sous le duc de Gascogne, l’évolution est achevée. La ville semble à l’écart de la société politique : c’est en dehors d’elle, dans les villas fortifiées, siège de l’aristocratie des seigneurs, que se font les révolutions et que se passe l’histoire. Bordeaux n’a pas la moindre action sur les destinées du pays. Les documents ne parlent que de ses évêques et de ses églises ; nous ignorons s’il avait des institutions municipales : on dirait que la cité n’est plus qu’un atelier monétaire, un organisme religieux et un rendez-vous de culte. Elles ne se montrent dans l’histoire des seigneurs de Gascogne que par les pieuses donations qu’ils font à ses sanctuaires, la dévotion qu’ils accordent à ses saints, et la monnaie qu’ils y marquent à son nom.

13. Ce qui contribuait encore à faire oublier Bordeaux, c’est qu’il était à la frontière française des états Gascons : Blaye, qui dépendait de son archevêque, avait fini par se rattacher à la France et ressortissait au duché d’Aquitaine. Or les ducs Gascon s’occupaient rarement des choses de la France : leurs intérêts et leur guerre les appelaient surtout de l’autre côté des Pyrénées. Il pratiquaient beaucoup plus la cour de Navarre que celle de Poitiers ou de Paris.

14. Un français d’alors pouvait regarder Bordeaux comme la première ville étrangère que l’on rencontrât sur la route d’Espagne. C’était là que commençait le domaine des chefs pyrénéens. On y entendait parler pour la première fois la langue romane : à Blaye finissait le français. De Bordeaux partait la principale voie qui menait au pèlerinage de Saint-Jacques : des pèlerins de tous les pays se réunissaient dans la ville avant de se diriger vers le grand sanctuaire espagnol. C’était le point de départ d’un nouveau monde.

§ II — Prépondérance de la vie religieuse ; premiers privilèges de l’Église.

15. Il est à peu près impossible d’établir la suite chronologique et même de savoir le nom exact des héritiers de Sanche Mitarra. Nous ne connaissons à coup sûr que la fin de la dynastie représenter avant et après l’an 1000 par Guillaume change et ses deux fils, Bernard Guillaume et Sanche Guillaume.

16. Ce sont du reste les seules princes qui ai fait quelque chose à Bordeaux. L’histoire de notre ville sort enfin des profondes ténèbres où elle était plongée depuis l’invasion normande. Mais cette fois encore c’est seulement son histoire religieuse que nous connaissons, les privilèges de son clergé et les constructions de ses églises.

17. Ne croyons pas que l’origine de cette première renaissance soit la grande joie du monde et de ses chefs, débarrassés enfin des terreurs de l’an 1000. La croyance à la fin du monde fut infiniment moins répandue qu’on ne le répète d’ordinaire. L’église ne l’a point enseignée, la chose n’a été crue que de quelques hérétiques. -D’ailleurs, c’est avant cette date que les ducs de Gascogne se mirent à doter l’église de privilèges et de sanctuaires, et à acquérir par leurs dons des droits « à la vie éternelle » : car tel fut là le motif suprême de leurs bienfaits.

18. Voici ce qu’une tradition rapporte de l’un de ses ducs, qu’elle appelle seulement « Guillaume le Bon » et qui est sans doute Guillaume, fils de Sanche, le restaurateur légendaire des grandes abbayes de Gascogne :

« Il convoqua un jour les grands de sa maison dans la cité de Bordeaux et il leur dit : « donnez-moi un conseil sur ce que je vais vous dire. J’apprends que dans beaucoup de pays on construit des monastères pour faire le service de Dieu. Réfléchissez et dites-moi où je puis en édifier un au dedans ou au dehors de la cité à fin d’opérer le rachat de mon âme.  »
Alors un jeune homme, nommé Trincard, noble, il est au courant, instruit, par-là en ces termes : « il ne convient pas qu’un pays aussi parfait que le nôtres n’ait point ses moines. Nous avons entendu dire à beaucoup de vieillard qu’en dehors de la cité, près de l’Oratoire de Sainte-Croix, il y avait jadis une habitation de moines assez importante, mais les païens l’ont détruite : Le sol m’en appartient. Si tu veux reconstruire le couvent, je laisserai mon bien pour faire le service de Dieu.  » Le comte Guillaume accepta et commença à construire le couvent.  »

19. Il ne reste rien des constructions qui s’élevèrent alors sur l’emplacement de Sainte-Croix. - Plus heureuse, la basilique de Saint-Seurin possède, avec sa crypte, le seul monument qui témoigne à Bordeaux de la reprise du travail matériel et des essais d’art religieux.

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La crypte de saint-Fort dans Saint-Seurnin (vers 1000).
D’après une eau-forte de M. de Marquessac.

20. C’est une demeure bien humble et bien triste, que cette petite église souterraine, gauchement édifiée par des artistes plus pieux qu’habiles : les chapiteaux sont informes les colonnes basses et trapues, l’ensemble un peu désordonné. Mais c’est à juste titre l’endroit le plus vénéré de Bordeaux. Il est consacré à son plus célèbre patron ; c’est le plus ancien sanctuaire de la cité : c’est là où, pour la première fois après la misère des invasions, elle se reprit à prier et à espérer autour des reliques et des corps saints miraculeusement retrouvés

21. C’est également pour la « restauration du temple divin », le service du seigneur et la « rédemption leur âme », que les ducs de cette dynastie constituèrent les premiers privilèges politiques de l’église et des chanoines de Saint-André : ils renonçaient à leurs droits, comme Trincard avait renoncé à ses terres.

22. Sous change, fils de Guillaume, la cathédrale reçu le domaine seigneurial de Lège et peut-être celui de Cadaujac, en même temps que le droit de percevoir le tiers de la monnaie que les ducs frappaient à Bordeaux.

23. C’est vers le même temps que les deux chapitres de Saint-André et de Saint-Seurin se constituaient autour de leurs églises, sous le nom de Sauvetés, de petits domaines où il devenait peu à peu les maîtres. Ils yarrivaient en combinant l’antique droit d’asile avec les immunités politiques qu’ils obtenaient du chef du pays. Les ducs admettaient l’église à partager les droits souverains qu’ils avaient usurpés de la royauté. L’autorité politique se morcelait de plus en plus. Mais ce n’est encore, à Bordeaux même, qu’au profit de l’église.

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Charte de Sanche Guillaume.
(Début du XIe siècle)

24. Du reste, toute cette dynastie semble ne gouverner que pour elle ou que par elle. Jamais le pouvoir politique n’a pris plus qu’alors un caractère sacré. C’était de Dieu, de ses saints et de ses ministre que les chefs recevaient le pouvoir, comme David l’avait reçu de Samuel. À Bordeaux, le vieux saint municipal, Seurin, investissait les comtes de leur autorité : « c’est une règle, » disait la tradition de l’église, « que le nouveau comte pose son épée sur l’autel de Saint-Seurin, et qu’ils la reprennent ensuite avec l’étendard.  » Saint-Seurin, patron de la ville, en était, plus que le roi, le vrai suzerain.

25. Les principaux monuments que l’époque des ducs a laissés à Bordeaux sont les monnaies qu’ils ont frappées , tantôt au nom des rois de France, tantôt en leur propre nom. Ces monnaies étaient le signe visible de leur pouvoir souverain : or, elles portent toutes le symbole de la croix.

§ III — Légendes de Charlemagne, Martial, Seurin.

26. Aucune époque n’est plus pauvre que celle des ducs de Gascogne en productions intellectuelles. Cependant ce siècle doit occuper une large place dans notre histoire littéraire ; c’est alors que se formèrent dans l’esprit populaire ces merveilleuse légendes qui devaient inspirer le Moyen Âge tout entier. Tout peuple intelligent est comme un homme d’étude : le repos absolu est impossible à son cerveau. Quand il n’écrit point, ce n’est pas à dire qu’il cesse de produire. Mais alors, l’œuvre littéraire se nomme légende, et pour être vague et flottante, n’en est pas moins une création de l’esprit.

27. Au Xe siècle d’avant l’ère chrétienne, la Grèce créa ses légendes de dieux et ses guerres de héros, laissant au poète de l’avenir le soin de préciser et d’embellir. Vingt siècles plus tard, le Moyen Âge créa lui aussi son épopée, dont les poètes et les romanciers allaient, à partir de 1100, varier les détails à l’infini.
Comme l’épopée grecque, l’épopée française comprends deux cycles principaux : la légende guerrière et la légende sacrée.
La légende guerrière eu pour centre le héros du monde chrétien, Charlemagne.

28. Tous les souvenirs un peu nets de l’histoire de Bordeaux, depuis l’invasion des Sarrasins jusqu’à celle des Normands, vinrent se grouper autour du grand roi sur le même plan. C’est là le procédé favori de la légende : elle ignore la chronologie comme la peinture des primitifs méconnaît la perspective. C’est Charlemagne qui combattit les Sarrasins près de Bordeaux ; il avait à côté de lui Waïfre, roi de la cité. Il est le fondateur de Sainte-Croix; il a réuni dans Sainte Eulalie les corps saints de sept martyrs. L’archevêque Turpin, son ministre, institua le chapitre de Saint-Seurin. L’amphithéâtre de Gallien devint le palais construit par Charlemagne en l’honneur de la princesse Galienne, qu’il avait ramenée d’eau delà des monts. Après le désastre de Roncevaux, le roi des Francs revint par Belin, Bordeaux et Blaye. Sur l’autel de Saint-Seurin il déposa l’olifant de Roland, pieuse relique du mort ; dans le cimetière il fit enterrer quelques-uns des compagnons de son neveu. La chanson de Roland dira plus tard :


Il vient à Bourdeaux la cité de [...]
Dessus l’autel saint Seurin le baron,
Il a mis l’oliphant plein d’or et de mangons :
Les pélerins le voient quand par là ils s’en vont.
La Gironde a passé : de grands navires y sont,
Et alors jusqu’à Blaye il conduit son neveu,
Et Olivier aussi, son noble compagnon,
Et l’archevêque aussi, lui qui fut sage et preux.
En blancs tombeaux a fait mettre tous ces seigneurs
À Saint-Romain l’église gisent tous les barons.
Les Francs les recommandent à Dieu et à ses saints.

29. La piété et l’orgueil des églises chrétiennes créaient un autre cycle de légendes, celles qui se rattachent à l’histoire de leurs origines et de la conversion des Gaules. Nés en partie bien avant le Xe siècle, elles se précisent et se fixent alors.- Sans doute, elle ne produiront aucune œuvre littéraire à la différence des légendes carolingienne : elles n’ont pas la vie, la couleur et le bruit de l’épopée guerrière. Les querelles des églises les ont ternies et rapetissées. Néanmoins ces pieuses traditions sur les apôtres et les saints de la Gaule eurent une influence considérable, qui est à peine affaiblie de nos jours : elles sont encore le bagage historique des fidèles ignorants et l’amour-propre des vieux clochers de basiliques.

30. L’épopée chrétienne groupait autour du Christ, de ses apôtres et de ses clients toutes les églises de la Gaule. Elle prit spontanément naissance dans le peuple ; mais les érudits du clergé la travaillèrent soigneusement. Jadis, les Grecs avaient rattaché aux héros revenus de Troie la fondation de toutes leurs colonies : les chrétiens donnèrent comme père à leurs églises des hommes qui venaient du Christ. — À Bordeaux (et la légende paraît organisée vers le commencement du XIe siècle), on prit pour apôtre Martial, l’enfant qui aurait fait dire à Jésus : « laissez venir à moi les petits enfants ! » Martial et ses compagnons furent la terreur des démons bordelais.

31. Dans le faubourg s’élevait un temple appartenant « au dieu inconnu » : il fut renversé, remplacé par le sanctuaire de Saint-Etienne ; le vieil hôtel païen fut conservé , mais consacré au vrai Dieu. Martial établit un évêque à Bordeaux et y laissa son bâton pastoral, que le chapitre de Saint-Seurin conserva comme relique. Autour de lui, la légende groupa de saintes femmes, Véronique, Bénédicte : celle-là, sa compagne de voyage, celle-ci, sa première disciple bordelaise devenue sa sœur d’apostolat. Ont montrait à Saint-Seurin leurs sarcophages de marbre, tombes anonyme du sixième siècle que la foi du peuple transformait en sépulcres de saints.

32. - Martial fondait aussi l’église Saint-André. Il adressait aux Bordelais de belles épîtres, écrites en excellent latin : pastiche aimable dont se délectait le clergé Limousin du XIe siècle. Dans la formation de ces légendes, les savants d’église et l’esprit du peuple ont collaboré.

33. À côté de ces deux traditions de Charlemagne et de Martial, l’une française et l’autre limousine, il faut faire place aux légendes purement bordelaises, relatives à Saint-Seurin. Elles allèrent se multipliant à l’infini, depuis le sixième jusqu’au XIIIe siècle, époque à laquelle le cycle semble se fermer. Toutes se réunissent autour du tombeau et du bâton de l’évêque, du cimetière de son église, et surtout de la châsse en feretrum, « le Fort de Saint-Seurin », qui renfermait ses reliques.

34. — La châsse ou « le fort » devint chose si honorée qu’on en fit une personne sainte, ayant sa vie à part, comme on avait fait pour la sainte Croix ou pour la sainte Image : Saint Fort prit son rang à côté de saint Seurin, dont il n’était qu’un attribut . Le vieil évêque se dédoubla et comme il arrive souvent dans les religions, l’esprit émané du saint relégua le saint dans l’ombre.

35. Le cimetière de Saint—Seurin prit alors une gloire mystérieuse. On le peupla de morts illustres. Tous les héros de 1’imagination populaire ambitionnèrent d’y reposer en terre sainte. Les preux de Charlemagne vinrent y dormir à côté des compagnes de Martial. Il rivalisa d’éclat légendaire avec les Aliscamps d’Arles. On voulut que le Christ fût venu en personne consacrer la sainte nécropole :

« Jésus-Christ apparut dans le cimetière en costume d’archevêque, entouré de sept évêques de la Gaule. Nul n’osa l’interroger et lui demander : Qui es-tu ? On savait bien qu’il était le Seigneur. Jésus consacra les églises, puis s’évanouit de leurs yeux. »

36. Ces tombes de marbre de l'époque mérovingienne, sans nom et sans épitaphe devinrent pour le peuple la demeure suprême de chevaliers fameux. Les auteurs des chansons de geste n'auront pas de peine, plus tard, à retrouver les noms des morts :

« Le cimetière fut moult long et moult large,
À chaque homme fut un arbre planté...
Voici Froment qui tant nous a peinés,
Et tant nous a de nos amis tués.
Et Baudoin de Flandre, et d'Alès,
De la Tour d'Ordre Guillaume le seigneur,
Le duc Thibaut qui au Plessis fut né... »

Ils oublieront que ces sarcophages n'avaient point d'inscriptions :

« Et sur chacun fu un marbre posé,
De lettres fut chacun environné. »

37. On a pu voir plus haut comment ces légendes locales se sont adaptées aux épopées de Charlemagne et de Martial : les épisodes bordelais de la vie de l'empereur et de la vie de l'apôtre se passent autour des sanctuaires et des lieux renommés de la cité et surtout dans le saint faubourg. Nous percevons ainsi la manière dont se sont formés quelques-uns de ses vastes cycles épiques que produisait alors le monde chrétien ; ils résultent de la combinaison des noms et des cultes locaux avec une lointaine tradition historique, les guerres de Charlemagne ou la conversion des Gaules. Remarquons encore à quelle endroit cette combinaison s'est faite : on peut suivre Charlemagne à Belin, à Saint-Seurin, à Blaye, c'est-à-dire aux stations de repos ou de prière sur la grande route suivie par les pèlerins de Saint-Jacques.

38. Qui sait si les pèlerins n'ont pas été les artisans principaux de ces légendes, les vrais rhapsodes de ces épopées, les attachant pour ainsi dire, le long de la voie qu'ils parcouraient, aux sanctuaires où ils s'arrêtaient? De la même manière, l’épopée de l’Énéide unissait par la chaîne continue du voyage d’Énée les différents temples ou les voyageurs des routes maritimes allaient adorer sa mère Aphrodite.

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Monnaie de Sanche Guillaume ?
D’après Caron,pl. X, n° 5. — Croix : ✠ GVILELMVS. Au revers, ✠ BVRDEGALA  et au centre S (Sancius ?) — Attribution très incertaine.

NOTES

Charte : Archives Départementales, série G, portefeuille 334.« Quapropter ego Sancius Vuasconicae ac Burdegalensis provinciae Dei om[nipotentis nutu atque hereditario jure parentum meorum] comes et dominus pro statu incoluminatis nostrae seu redemptione animae meae [et parentum meorum, sancta Dei Burdegalensis ecclesiae in ho]norem beatissiùùi Andreae Apostoli dedicatae : quia ab antiquis regibus Karolo [videlicet ac Lodoico seu Pipino ceterisque summa venera]tione quondam omnibusque bonis potentum ditatam agnovimus sed nunc peccatis nostris [exigentibus miserabiliter dilaêam videmus  tertiam partem nostrae] Kamerae seu monetae sive etiam omnium toloneorum ac curtem Legiam cum omnibus pertinentibus et tretiam partem tolonei de Bois as restuarationem] edificiorum seu postmodum ad mensam canonicorum tradimus atque perpetuo jure donamus : et ut [hoc jugiter inviolabile permaneat, hanc cartam] donationis pepeti testimonio conservandam : sub testimonio subscriptorum illustri[um virorul conscribi mandavimus]. Actul in manu domini Gotefredi ejusdem ecclesiae venerabilis [episcopi. — je crois que ce document est une copie contemporaine de la charte plutôt que l’original lui-même.