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SOMMAIRE

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Le soutier

SYNOPSIS : § Arrivée à New-York § Le soutier § Au bureau du Capitaine § Karl plaide la cause du soutier § Schubal § L'oncle Jacob § L'histoire de Karl § Karl quitte le bateau

§ Arrivée à New-York

Expédié à seize ans en Amérique par ses malheureux parents parce qu'une bonne l'avait séduit et avait eu de lui un enfant, Karl Rossmann, entrant dans le port de New York sur le bateau qui maintenant courait sur son erre, vit soudain la statue de la Liberté, qu'il apercevait depuis un moment, resplendir soudain dans un regain de lumière : son bras qui brandissait le_glaive* semblait s'être levé à ce moment même, et autour de ce grand corps, c'était un air libre qui soufflait.

Comme elle est haute ! se dit-il. Et il ne pensait même pas à partir, se laissant peu à peu repousser vers le bordage, par le flot sans cesse grandissant des porteurs.

Un jeune homme, avec lequel il avait lié quelque peu connaissance durant le voyage, lui dit en passant :
— Vous n'avez donc aucune envie de descendre ?
— Mais si, j'y suis prêt ! répondit Karl en riant ; et comme c'était un solide gaillard, il chargea fièrement sa malle sur son épaule.

Mais en voyant partir avec les autres celui qu'il connaissait, et qui déjà agitait sa canne en s'éloignant, il s'aperçut avec consternation qu'il avait oublié son parapluie en bas, dans le bateau. Il demanda aussitôt au jeune homme, que cela ne semblait pas réjouir, s'il pouvait lui garder sa malle un instant, jeta un regard circulaire sur l'endroit pour être sûr de le retrouver en revenant, et se précipita.

Arrivé en bas il crut pouvoir emprunter un raccourci, mais celui-ci était barré, probablement en raison de la foule des passagers qui débarquaient, et il dut chercher son chemin en empruntant des escaliers qui donnaient toujours sur d'autres escaliers, puis des couloirs dont la direction changeait à chaque fois, traverser une pièce vide où trônait un bureau abandonné, pour se trouver enfin, après avoir fait ce chemin une ou deux fois et toujours en compagnie de beaucoup de monde, complètement perdu.

§ Le soutier

Il n'y avait plus personne pour le conseiller, et il n'entendait plus maintenant que le râclement incessant de milliers de pieds au-dessus de lui, et de loin, comme un souffle, le dernier effort des machines qu'on venait d'arrêter ; il finit par frapper à la première porte qui se présenta. On cria de l'intérieur :
— C'est ouvert ! Et Karl poussa la porte avec un soupir de soulagement.
— Pourquoi frappez-vous ainsi  ? demanda une sorte de géant, dès qu'il aperçut Karl. [Com5*]

Une lucarne laissait filtrer un jour glauque venu du haut du navire jusque dans la misérable cabine, où se trouvaient serrés les uns contre les autres, comme dans un dépôt, un lit, une armoire, un siège, et l'homme.
— Je me suis égaré, dit Karl. Je ne l'avais pas remarqué pendant la traversée, mais c'est un navire terriblement grand.
— Oui, vous avez raison, dit l'homme, avec une certaine fierté ; mais déjà il n'écoutait plus, aux prises avec la serrure d'une petite malle qu'il s'efforçait de refermer en appuyant des deux mains, guettant le déclic du ressort. « Mais entrez donc !  » poursuivit-il, « vous n'allez pas rester planté là dehors ! »
— Je ne vous dérange pas ? demanda Karl.
— Et pourquoi voudriez-vous me déranger ?
— Vous êtes allemand ? demanda Karl, comme pour se rassurer (car on lui avait beaucoup parlé du danger que représentaient spécialement les Irlandais pour les nouveaux arrivants).
— Mais oui, bien sûr, dit l'homme. Karl hésitait encore.

Alors l'homme attrapa la poignée et claqua la porte brutalement en poussant Karl à l'intérieur.
— Je ne peux pas souffrir qu'on m'observe depuis le couloir, dit-il, en s'activant de nouveau après sa malle. « Tout le monde passe par ici et tout le monde regarde, c'est insupportable !
— Mais le couloir est tout à fait désert, dit Karl, désagréablement coincé contre le montant du lit.
— Oui, maintenant, dit l'homme. Mais c'est de maintenant qu'il s'agit, pensait Karl ; pas facile de parler avec cet homme-là.
— Allongez-vous sur le lit, vous aurez plus de place, dit l'homme.

Karl se hissa dessus comme il put, en riant bruyamment de ses premières tentatives infructueuses. Mais à peine était-il installé sur le lit qu'il s'écria :
— Bon sang ! J'ai oublié ma malle !
— Où ça ?
— Là haut, sur le pont. Je l'ai confiée à quelqu'un que je connais... Comment s'appelle-t-il donc ? De la poche secrète que sa mère lui avait cousue pour le voyage, il tira une carte de visite : « Butterbaum, Franz Butterbaum. »
— Avez-vous vraiment besoin de cette malle ?
— Bien sûr.
— Alors pourquoi l'avez-vous confiée à un étranger ?
— J'avais oublié mon parapluie en bas ; j'ai couru le rechercher, je ne voulais pas m'encombrer de ma malle ! Et maintenant, en plus, je me suis perdu !
— Vous êtes seul ? Personne n'est avec vous ?
— Oui, je suis seul. Je devrais peut-être m'accrocher à cet homme, se dit Karl. Où pourrais-je trouver à l'instant un meilleur ami ?
— Et maintenant, vous avez aussi perdu votre malle. Sans parler du parapluie.

L'homme s'assit alors sur la chaise, comme si les affaires de Karl commençaient à avoir de l'intérêt pour lui.
— Mais je crois que ma malle n'est pas encore perdue.
— Il n'y a que la foi qui sauve, dit l'homme. (Et il fourragea brutalement dans ses épais cheveux bruns et courts.) Sur un bateau, les mœurs changent avec les ports. À Hambourg, votre Butterbaum eût peut-être surveillé votre malle , mais ici, il y a probablement fort peu d'espoir de retrouver la trace d'aucun des deux.
— Alors je dois tout de suite remonter voir là-haut, dit Karl, cherchant des yeux comment sortir de là.
— Restez donc, dit l'homme, et il le repoussa sur le lit d'une bourrade dans la poitrine.
— Pourquoi donc ? protesta Karl avec irritation.
— Parce que ça n'a aucun sens, dit l'homme. Je pars dans un petit instant : nous partirons ensemble. Ou bien votre malle a été volée, et il n'y a plus rien à faire, ou bien ce type l'a abandonnée sur place, et alors, comme le bateau sera vide, il nous sera plus facile de la retrouver. De même que votre parapluie.

— Connaissez-vous bien le bateau ? demanda Karl, méfiant. (Il lui semblait que l'idée, apparemment fort bonne, que ses affaires se retrouveraient plus facilement sur un bateau vide, dissimulait peut-être quelque piège.)
— C'est moi le soutier de ce bateau ! dit l'homme.
— Vous êtes le soutier ! s'écria Karl tout joyeux, comme si la chose allait au-delà de toutes ses espérances ; appuyé sur le coude, il examina alors l'homme de plus près. « Juste devant la chambre ou je dormais avec le Slovaque, il y avait une lucarne par laquelle on pouvait voir la salle des machines. »
— Oui, c'est là que je travaillais, dit le soutier.
— Je me suis toujours vivement intéressé à la technique, dit Karl qui suivait toujours son idée, et je serais certainement devenu ingénieur, si je n'avais pas dû partir pour l'Amérique.

— Et pourquoi donc avez-vous dû partir ?
— Ah ! Ça... dit Karl, qui balaya toute cette histoire d'un revers de main. Et il sourit au soutier, comme pour lui demander pardon de ne pas tout lui révéler.
— On a toujours une bonne raison, dit le soutier ; et l'on pouvait se demander s'il cherchait par là à en savoir plus ou au contraire, à éluder la question.
— Maintenant, je pourrais même devenir soutier, dit Karl. Mes parents se moquent bien de ce que je peux faire désormais.
— Ma place est bientôt vacante, dit le soutier. Et pénétré de cette idée, il enfonça ses mains dans ses poches, et leva pour les étendre sur le lit des jambes couvertes d'un pantalon fait d'une sorte de cuir, de couleur gris fer, et plein de plis. Karl fut obligé de reculer vers la cloison.

— Vous quittez le bateau ?
— C'est ça, je décampe aujourd'hui même.
— Pourquoi donc ? Vous ne vous y plaisez plus ?
— Ce sont les circonstances. Ce n'est pas toujours la question de savoir si ça plaît ou non. Mais pourtant, vous avez raison, cela ne me plaît plus. Vous ne songez certainement pas sérieusement à devenir soutier, mais c'est pourtant ainsi qu'on le devient le plus facilement. Pour moi, je vous le déconseille tout à fait. Puisque vous vouliez faire des études en Europe, pourquoi ne pas les faire ici ? Les universités américaines sont incomparablement meilleures que celles d'Europe.
— C'est bien possible, dit Karl. Mais je suis quasiment sans le sou pour faire des études. J'ai lu l'histoire de quelqu'un qui travaillait le jour dans une boutique et étudiait la nuit, et qui est devenu Docteur et même, je crois, bourgmestre. Mais il faut faire preuve pour cela d'une sacrée persévérance, non ? Et je crains de ne pas en être capable. En plus de ça, je n'étais pas un élève particulièrement brillant, et d'avoir à quitter l'école n'a pas été une grosse peine pour moi. D'ailleurs celles d'ici sont peut-être encore plus sévères. Je ne connais presque pas l'anglais. Et je crois qu'en général on n'aime pas beaucoup les étrangers, par ici. Com13*

— Vous avez déjà découvert cela ? C'est bien. Alors vous êtes mon homme. Voyez-vous : nous sommes bien sur un navire allemand ? Qui appartient à la ligne Hambourg-Amérique ? Alors pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux à être allemands, ici ? Pourquoi le chef mécanicien est-il un Roumain ? Il s'appelle Schubal. C'est à peine croyable. Et cette crapule vient nous chercher des crasses, sur un bateau allemand ! Et ne croyez pas... - le souffle en venait à lui manquer, et sa main tremblait - ne croyez pas que je me plaigne pour le plaisir de me plaindre. Je sais bien que vous n'avez aucune influence, et que vous êtes un pauvre bougre vous aussi. Mais c'en est trop ! Et il se mit à frapper sur la table, en regardant son poing s'abattre à chaque fois. J'ai déjà travaillé sur bien des navires - et il débita une vingtaine de noms les uns après les autres, comme s'ils n'en faisaient qu'un seul, Karl en fut médusé - et je m'y suis distingué, on m'aimait bien, les commandants étaient contents de mon travail, et j'ai même servi plusieurs années à bord du même voilier de commerce. - Il se redressa, comme si c'était le point culminant de son existence - Et ici, sur ce rafiot où tout est tracé au cordeau, où on ne vous demande pas la moindre astuce, je ne compte pour rien, je suis toujours dans les pattes du Schubal, je suis un bon à rien sur le point d'être fichu dehors, et c'est par pitié que l'on me paie ! Vous comprenez ça, vous ? Moi pas.

 — Vous ne devriez pas vous laisser faire, dit Karl, énervé. Il avait presque oublié qu'il se trouvait sur le pont instable d'un bateau, au bord d'un continent inconnu, tant il se sentait à l'aise sur le lit du soutier. Êtes-vous déjà allé trouver le capitaine ? Lui avez-vous fait valoir vos droits ?
— Allons, allons, vous feriez mieux de partir. Je ne veux plus de vous ici. Vous n'écoutez pas ce que je dis, et vous me donnez des conseils. Comment donc pourrais-je aller voir le capitaine ? Et le soutier se rassit, fatigué, le visage dans les mains.

Je ne peux pourtant pas lui donner de meilleur conseil se dit Karl. Et il pensa qu'il ferait mieux de s'occuper de retrouver sa malle que de donner des conseils qu'on trouvait stupides. Quand son père lui avait fait don de cette malle, il lui avait demandé en plaisantant : « Combien de temps la conserveras-tu ? » Et voilà que cette précieuse malle était peut-être déjà vraiment perdue. Sa seule consolation était que son père pourrait difficilement apprendre ce qu'elle était devenue, même s'il voulait la rechercher. La compagnie de navigation ne pourrait lui dire qu'une seule chose, c'est qu'elle était bien arrivée à New-York. Mais Karl avait de la peine en pensant qu'il s'était encore à peine servi des affaires qui s'y trouvaient ; au contraire, il s'était par exemple longtemps retenu de changer de chemise. Son souci d'économie avait donc été mal placé. Et maintenant qu'il eût été nécessaire, pour débuter sa carrière, de se présenter proprement vêtu, il allait devoir se montrer avec une chemise sale.

La perte de la malle n'était pourtant pas si grave que cela, car le costume qu'il portait était bien meilleur que celui qui s'y trouvait, et qui n'était là qu'en guise de secours : sa mère avait même dû le réparer à la hâte avant son départ. Il se souvenait maintenant qu'il y avait aussi dans cette malle un morceau de saucisson de Vérone, que sa mère lui avait enveloppé en guise de cadeau, et dont il n'avait en cours de route grignoté qu'un tout petit peu, n'ayant eu presque pas d'appétit durant toute la traversée, et la soupe que l'on servait dans l'entrepont lui ayant largement suffi. [Com17* ]

Mais maintenant, c'est vrai qu'il aurait aimé avoir cette mortadelle sous la main, pour en faire cadeau au soutier. Car on peut facilement se gagner les bonnes grâces de ces gens-là avec des bagatelles : Karl avait appris cela de son père, qui distribuait des cigares pour se concilier les services de tous les petits employés à qui il avait affaire pour son commerce. Maintenant, Karl n'avait plus rien d'autre à donner que son argent, et il ne voulait pas y toucher pour le moment, ne sachant pas encore si sa malle était vraiment perdue. Ses pensées revinrent de nouveau à cette malle, et il ne pouvait parvenir à comprendre pourquoi il avait veillé sur elle avec tant de soin durant la traversée, au point de se priver de sommeil, pour se la laisser ensuite voler avec tant de légèreté. Il se souvenait de ces cinq nuits pendant lesquelles il avait eu des soupçons sur un petit Slovaque qui dormait à sa gauche deux lits plus loin et qui lorgnait un peu trop sur sa malle. Ce Slovaque ne faisait que guetter l'instant où Karl, finalement, recru de fatigue, piquerait du nez un instant, pour crocheter sa malle et la tirer vers lui à l'aide d'une grande tringle avec laquelle il jouait ou s'exerçait tout le temps. Dans la journée, ce Slovaque avait un air inoffensif, mais dès la nuit venue, il se levait sans arrêt pour jeter des regards affligés sur cette malle. Karl avait pu s'en rendre compte parfaitement, car il y avait toujours quelqu'un qui, malgré l'interdiction qui en était faite par le règlement du bateau, allumait un lumignon ici ou là, mû par l'inquiétude propre aux émigrants, pour essayer de déchiffrer d'incompréhensibles prospectus d'agences de voyages. Quand il y avait une lumière de ce genre à proximité, Karl pouvait sommeiller un peu ; mais quand elle était loin, ou qu'il faisait trop sombre, il était obligé de garder les yeux grands ouverts. Cette tension l'avait épuisé, et voilà que maintenant elle n'avait peut-être servi à rien ! Ce Butterbaum, si jamais il le retrouvait quelque part...!

À ce moment-là, on entendit résonner au loin, très loin, dans le silence qui était jusque-là absolu, de petits coups brefs, comme des pas d'enfant, qui se renforçaient en s'approchant : c'étaient maintenant des pas d'hommes tranquilles. De toute évidence, ils marchaient l'un derrière l'autre, comme il est naturel de le faire dans un couloir étroit, et on entendait comme un cliquetis d'armes. Karl, qui était sur le point de s'endormir sur le lit, loin de tous ses soucis de malle et de slovaques, sursauta, et poussa le soutier du coude pour attirer son attention, car la tête de ce cortège semblait maintenant avoir atteint la porte. « C'est la fanfare du bateau, dit le soutier. Ils ont joué là-haut et maintenant ils vont remballer leurs instruments. Tout est fini et nous pouvons y aller. Venez ! » Il prit Karl par la main, saisit encore au dernier moment une image de la Sainte Vierge accrochée au mur au-dessus du lit pour la fourrer dans la poche de sa veste, attrapa sa malle, et se précipita hors de la cabine avec Karl.

§ Au bureau du Capitaine

« Maintenant je vais au bureau et je vais dire ce que je pense à ces messieurs. Il n'y a plus de passagers, alors plus besoin de prendre des gants. » Le soutier répéta cela sous plusieurs formes, et tenta, en passant, de flanquer un coup de pied de côté pour écraser un rat qui passait devant eux, mais il ne réussit qu'à le faire entrer plus vite dans le trou qu'il avait atteint juste à temps. Le soutier était d'ailleurs plutôt lent dans ses mouvements : il avait de grandes jambes, mais elles paraissaient trop lourdes.

Ils passèrent par une des pièces de la cuisine, où des filles avec des tabliers maculés - qu'elles éclaboussaient exprès - récuraient la vaisselle dans de grands baquets. Le soutier appela une dénommée Line, lui passa le bras autour de la taille, et l'entraîna ; elle fit un bout de chemin en se pressant contre son bras et faisant la coquette.
— C'est le jour de la paye, dit-il, tu viens ?
— Pourquoi me donner cette peine  ? Apporte-moi plutôt l'argent ici ! répondit-elle. Elle se dégagea de son bras et s'enfuit. « Où as-tu dégotté ce beau garçon ? » lui cria-t-elle encore, sans plus attendre de réponse. On entendit rire toutes les filles, qui s'étaient arrêtées de travailler.

Mais eux poursuivaient leur route, et ils arrivèrent à une porte que surmontait un fronton soutenu par de petites cariatides dorées. Sur un bateau, cela semblait un vrai gaspillage. Karl s'aperçut qu'il n'était jamais venu par ici : ce devait être un endroit réservé aux passagers de première et deuxième classe durant la traversée, et maintenant, pour le grand nettoyage du bateau, les barrières avaient été enlevées. Ils avaient en effet déjà rencontré plusieurs hommes qui portaient des balais sur l'épaule, et qui avaient salué le soutier. Karl s'étonnait de voir toute cette activité ; en bas dans son entrepont, il n'avait évidemment pas pu s'en rendre compte. Le long des coursives couraient des câbles électriques, et une petite cloche sonnait sans arrêt.

Le soutier frappa respectueusement à la porte et, quand on cria « Entrez ! », fit signe à Karl d'entrer sans crainte. Ce dernier entra donc aussi, mais demeura près de la porte. Par les trois fenêtres, il apercevait les vagues, et en observant leur plaisante agitation le coeur lui battait, comme s'il ne venait pas de voir déjà la mer cinq jours durant. De gros navires suivaient des routes qui se croisaient sans guère accorder d'importance aux vagues, car leur tonnage le leur permettait. Quand on plissait un peu les yeux, on aurait pu croire que seul leur poids les faisait osciller. À leurs mâts flottaient des pavillons étroits mais longs, que le mouvement faisait se déployer, sans pourtant les empêcher de zigzaguer. Des_salves* d'honneur crépitaient, venant probablement de navires de guerre, et l'acier des canons d'un vaisseau qui naviguait à peu de distance de là miroitait, lançait des rayons aveuglants, comme bercés par la course du bateau, qui sans être horizontale demeurait pourtant constante et lisse. On ne pouvait apercevoir que dans le lointain - du moins depuis la porte - les petites embarcations qui se faufilaient dans les interstices laissés par les gros navires. Mais derrière tout cela se dressait New-York, avec ses gratte-ciel qui regardaient Karl de leurs cent mille fenêtres. Oui, vraiment, dans cette pièce on savait où on était.

Trois Messieurs étaient assis à une table ronde : un officier du bord dans son uniforme bleu, et les deux autres, fonctionnaires de l'administration du port, dans l'uniforme noir des américains. Sur la table étaient empilés toutes sortes de documents que l'officier, plume à la main, parcourait d'abord, avant de les passer aux deux autres qui tantôt les lisaient, tantôt en prenaient des extraits, tantôt les rangeaient dans leurs porte-documents. Mais parfois l'un d'eux, qui faisait en permanence un petit bruit avec ses dents, se mettait à dicter aussi quelque chose d'un procès-verbal à ses collègues. Com24*

Près de la fenêtre, à un bureau, et tournant le dos à la porte, un petit homme manipulait de gros in-folio empilés devant lui sur de solides rayonnages faits à sa hauteur. À côté se trouvait un coffre ouvert qui, au premier coup d'oeil du moins, semblait vide.

La deuxième fenêtre était libre et offrait le meilleur point de vue. Mais près de la troisième, deux Messieurs se tenaient debout et parlaient à mi-voix. L'un d'eux s'appuyait au bord de la fenêtre ; il portait aussi l'uniforme du bateau, et jouait avec la poignée de son épée. Celui avec qui il parlait était tourné vers la fenêtre, et ses mouvements faisaient apparaître par moments une partie des décorations qui barraient la poitrine de l'autre. Il était en civil, et comme il avait les deux mains sur les hanches, la badine de bambou qu'il tenait lui faisait comme une épée.

Karl n'eut guère de temps pour tout voir, car déjà un domestique fonçait sur eux et demandait au soutier qui selon lui n'avait rien à faire ici, ce qu'il voulait. Le soutier répondit à voix aussi basse que celle avec laquelle on l'avait interrogé, qu'il voulait parler à Monsieur le Commissaire. Le domestique balaya de la main, pour sa part, une telle demande, mais se rendit néanmoins sur la pointe des pieds, en décrivant un grand arc de cercle pour contourner la table, vers le Monsieur aux in-folio. Celui-ci, visiblement, fut comme pétrifié par les paroles du domestique ; il se tourna tout de même finalement vers celui qui voulait lui parler, mais avec des gestes de dénégation à l'adresse du soutier, et pour plus de sécurité, à l'adresse du domestique lui aussi. Le domestique retourna aussitôt vers le soutier et lui déclara, sur le ton de la confidence : « Fichez le camp de là tout de suite ! »

§ Karl plaide la cause du soutier

À cette réponse, le soutier se pencha vers Karl, comme s'il se fût penché sur son propre cœur et qu'il voulût lui confier sa peine. Sans hésiter Karl s'élança, et traversa la pièce en effleurant même le siège de l'officier ; le domestique courut à ses trousses, penché en avant et les bras écartés pour l'attraper, comme s'il courait après une vermine. Mais Karl arriva le premier à la table du Commissaire, à laquelle il se cramponna, pour le cas où le domestique tenterait de l'en arracher.

Évidemment, la pièce s'anima aussitôt. L'officier de bord qui était à la table se leva d'un bond, les Messieurs de la police portuaire observaient calmement, mais avec attention, les deux Messieurs à la fenêtre s'étaient rapprochés l'un de l'autre et le domestique, qui pensait n'avoir plus rien à faire là dès l'instant où les autorités s'intéressaient à la question, se retira. Le soutier attendait à la porte impatiemment le moment où son intervention deviendrait nécessaire. Et enfin, le Commissaire opéra une ample conversion vers la droite dans son fauteuil.

Karl fouilla dans sa poche intérieure secrète : il ne craignait pas de la faire voir à ces gens-là, et en sortit son passeport, qu'il posa grand ouvert sur la table, en guise de présentation. Le Commissaire sembla considérer ce document comme négligeable car il l'écarta du bout des doigts, sur quoi Karl le remballa, comme si cette formalité avait été correctement effectuée.

« Je me permets de dire, commença-t-il alors, qu'à mon avis une injustice a été commise à l'égard de Monsieur le soutier. Il y a ici un dénommé Schubal, qui le persécute, alors qu'il a pourtant servi sur de nombreux navires, qu'il peut tous vous les nommer, et où il a toujours donné pleine et entière satisfaction. Il est assidu, il prend son travail à cœur, et il n'est vraiment pas question de penser que sur ce bateau, où justement le travail n'est pas aussi pénible que sur les voiliers par exemple, il ne soit pas à la hauteur de sa tâche. Ce ne peut donc être que la calomnie qui retarde son avancement et qui le prive de la reconnaissance qui sans cela ne lui manquerait sûrement pas. Je ne vous ai indiqué que les grands traits de cette affaire ; il vous donnera lui-même le détail de ses doléances.

En disant cela, Karl s'était adressé à tous ces Messieurs, parce qu'ils avaient vraiment l'air d'écouter tous, et qu'il paraissait beaucoup plus probable de trouver parmi eux un Juste, plutôt que de considérer que le Commissaire fût précisément celui-là. Et de plus, Karl avait habilement dissimulé le fait qu'il ne connaissait le soutier que depuis fort peu de temps. D'ailleurs, il eût parlé encore beaucoup mieux s'il n'avait pas été gêné par le visage rouge de l'homme à la badine, visage qu'il découvrait seulement de l'endroit où il se trouvait maintenant.

« Tout cela est vrai mot pour mot », dit le soutier, sans que personne ne l'eût encore interrogé, et que personne en fait ne l'eût même encore remarqué. Cette précipitation eût été une grave faute de sa part, si l'homme aux décorations, qui était en fait le Capitaine, ce que Karl comprenait soudain, n'avait manifestement été d'accord pour l'entendre. En effet, il leva la main et asséna : « Approchez ! » aussi brutalement qu'un coup_de_marteau*. Maintenant tout reposait sur l'attitude du soutier, car de la justesse de sa cause, Karl ne doutait pas.

Mais heureusement, en cette occasion, le soutier démontra qu'il avait déjà bourlingué de par le monde. Avec un calme impressionnant, il sortit du premier coup de sa mallette un carnet et une liasse de papiers, et comme si cela allait de soi, en ignorant tout à fait le Commissaire, se présenta directement au Capitaine, devant lequel il étala, sur le rebord de la fenêtre, ses états de service. Il ne restait plus rien d'autre à faire au Commissaire que d'aller voir.
— Cet homme est connu pour être un quémandeur invétéré, dit-il en guise d'explication. Il est plus souvent à la caisse que dans la salle des machines. Il a fait le désespoir de ce pauvre Schubal, qui est si paisible. Sachez donc - et il se tourna vers le soutier - que vous allez vraiment trop loin. Combien de fois déjà ne vous a-t-on pas jeté à la porte du bureau de la paye, ce que vous méritez avec vos exigences perpétuelles et absolument injustifiées ! Combien de fois ne vous a-t-on pas vu venir à la Caisse Centrale ? Combien de fois ne vous a-t-on pas dit, dans votre intérêt, que Schubal était votre supérieur immédiat, et que c'est à lui seulement que vous devez vous adresser en tant que subordonné ? Et pourtant, vous venez tout de même ici, quand le Capitaine y est, n'avez-vous pas honte de l'importuner ? Cela ne vous gêne même pas de faire venir ici, en guise de porte-parole de vos accusations ridicules, ce petit monsieur que je vois d'ailleurs pour la première fois sur ce bateau ?

Karl eut de la peine à se contenir. Mais le Capitaine était déjà là, qui disait : « Écoutons tout de même cet homme encore une fois. De toutes façons, ce Schubal me semble prendre un peu trop d'importance - mais cela ne veut rien dire en votre faveur. » Ces derniers mots étaient destinés au soutier : il n'était naturellement pas possible que le Capitaine se mette tout de suite de son côté, mais cela semblait en bonne voie. Le soutier commença à donner ses explications, et il se fit d'abord violence, en appelant Schubal « Monsieur Schubal ». À la table délaissée par le Commissaire, Karl en était très heureux, et tout à sa joie, tapotait du doigt les plateaux d'un pèse-lettres. - Monsieur Schubal est injuste ! Monsieur Schubal favorise les étrangers ! Monsieur Schubal vire le soutier de la chambre des machines pour lui faire nettoyer les W.., ce qui n'est tout de même pas le travail d'un soutier ! - Et les capacités de Monsieur Schubal furent même une fois mises en doute : elles devaient être plus apparentes que réelles.

À ce moment, Karl regarda avec insistance le Capitaine, avec un air de connivence, en collègue, pour qu'il ne se laisse pas influencer contre le soutier du fait de la maladresse de son discours. Mais à travers ce flot de paroles, on n'apprenait à vrai dire pas grand-chose ; et même si le Capitaine continuait à regarder devant lui, et que dans ses yeux pouvait se lire la détermination d'écouter cette fois le soutier jusqu'au bout, les autres messieurs se montraient impatients, et la voix du soutier ne régnait déjà plus en maîtresse dans la pièce, ce qui n'était pas de bon augure.

Le premier, le Monsieur en civil, se mit à agiter sa badine de bambou et à frapper, quoique légèrement, sur le parquet. Les autres Messieurs, naturellement, regardèrent de son côté ; ceux de la police du port qui évidemment étaient pressés, remirent la main sur leurs papiers et commencèrent, bien que sans une attention soutenue, à les parcourir ; l'officier du bord rapprocha sa table, et le Commissaire, croyant avoir gagné la partie, poussa ironiquement un grand soupir. Le domestique semblait être le seul à être épargné par la distraction qui se répandait : il partageait la peine de ce pauvre homme égaré au milieu des puissants, et hochait gravement la tête en direction de Karl, comme pour lui faire comprendre quelque chose.

Et pendant ce temps, la vie du port continuait à se dérouler devant la fenêtre ; une barge plate apparut, chargée d'une montagne de barriques, qui devaient avoir été merveilleusement disposées pour ne pas rouler, et plongea presque la pièce dans l'obscurité. De petits canots à moteur, que Karl aurait pu maintenant observer de près s'il en avait eu le temps, filaient en vrombissant, en droite ligne, guidés par les infimes impulsions de la main d'un homme qu'on apercevait debout à la barre. De bizarres corps flottants émergeaient d'eux-mêmes ça et là de l'eau agitée qui aussitôt les recouvrait et les faisait disparaître aux regards étonnés. Des chaloupes de transatlantiques avançaient, mues par les coups de rame des matelots à la peine, remplies de passagers assis n'importe comment, comme si on les avait plantés là, muets et figés, même si quelques-uns ne pouvaient s'empêcher tout de même de tourner la tête pour admirer le décor changeant. C'était un mouvement perpétuel, une intranquillité* qui se communiquait de l'élément agité aux hommes sans défense et à leurs travaux ! [Com38*]

Tout incitait à la hâte, à l'efficacité, à des explications précises. Et que faisait le soutier ? Il parlait à en être en sueur, il ne pouvait même plus maintenir ses papiers contre la fenêtre tant ses mains tremblaient ; des accusations contre Schubal, il lui en venait à l'esprit de partout, dont la moindre eût suffi, à son avis, à anéantir cet individu ; mais tout ce qu'il était capable de montrer au Capitaine n'était en fin de compte qu'un triste et confus galimatias*. Depuis longtemps déjà le Monsieur à la badine sifflotait en regardant le plafond ; les messieurs de la police du bord retenaient déjà l'officier à leur table, et ne semblaient pas vouloir le lâcher ; visiblement, si le Commissaire n'osait pas intervenir brutalement c'était à cause du calme affiché par le Capitaine ; et le serviteur, au garde à vous, s'attendait à tout moment à recevoir un ordre de son Capitaine à propos du soutier.

Devant cette situation, Karl ne put demeurer passif plus longtemps. Il se dirigea lentement vers le groupe mais en réfléchissant rapidement à la façon la plus discrète et la plus adroite de prendre part à la discussion. Il était vraiment grand temps de le faire : un instant de plus, et ils pouvaient être mis tous les deux à la porte du bureau. Le Capitaine avait beau être un brave homme, et de plus, en ce moment même, comme il le semblait à Karl, avoir une quelconque raison particulière de se montrer comme un chef impartial, il n'était pourtant pas, en fin de compte, un objet avec lequel on pût jouer ; et c'était pourtant ainsi que le soutier se comportait envers lui, emporté qu'il était par son indignation sans limites.

Karl dit alors au soutier : « Expliquez-vous plus simplement, plus clairement ! Monsieur le Capitaine ne peut pas prendre en considération ce que vous lui dites de cette façon ! Il ne peut pas connaître le nom et encore moins le prénom de tous les manœuvres et tous les traine-savates du bord, et avoir aussitôt une idée de la personne dont il s'agit, quand vous lui en citez un ! Mettez donc un peu d'ordre dans vos réclamations : dites d'abord ce qui est le plus important, et ensuite ce qui l'est moins ; peut-être alors n'y aura-t-il plus grand-chose d'assez important pour mériter d'être mentionné. Vous m'aviez exposé tout cela si clairement, à moi  ! » Et pour s'excuser il se disait : Si en Amérique on peut voler des malles, on peut bien aussi faire un petit mensonge par-ci, par-là.

Si seulement ce mensonge avait pu être utile ! Mais n'était-il pas déjà trop tard ? Certes, le soutier s'interrompit en entendant cette voix qu'il connaissait ; mais ses yeux étaient si pleins de larmes à cause de l'offense faite à son honneur, du caractère horrible de ses souvenirs et de son extrême détresse présente qu'ils ne lui permettaient même plus maintenant de reconnaître Karl. Et comment aurait-il pu - Karl silencieux le comprenait maintenant devant ce silence - comment aurait-il pu changer soudain de discours, puisqu'il lui semblait qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire sans avoir reçu le moindre signe d'approbation, et que d'un autre côté il lui semblait aussi qu'il n'avait encore rien dit du tout, et qu'il ne pouvait pourtant pas exiger du Capitaine de réécouter tout encore une fois ! Et c'était justement à ce moment-là que Karl, son seul partisan, sous prétexte de lui donner des conseils, venait lui démontrer que tout était vraiment perdu. [Com42*]

Pourquoi ne suis-je pas venu plus tôt, au lieu de regarder par la fenêtre ! se dit Karl. Il baissa la tête devant le soutier, et laissa retomber ses mains le long de la couture de son pantalon, comme pour signifier qu'il n'y avait plus aucun espoir.

Mais le soutier ne comprit pas le geste ; il crut sentir chez Karl quelques reproches secrets à son égard, et dans la bonne intention de se disculper, il entreprit, pour couronner ses exploits, de se disputer avec lui. Alors que ces Messieurs autour de la table ronde se sentaient depuis longtemps déjà agacés par tout ce bruit inutile, qui gênait leur important travail ! Alors que le Commissaire* commençait à trouver incompréhensible la patience du Capitaine et inclinait à faire sur le champ un éclat ! Alors que le domestique, retombé tout à fait sous la coupe de ses Maîtres, toisait l'intrus d'un oeil furieux ! Alors que, enfin, le Monsieur à la badine de bambou, vers qui pourtant le Capitaine lançait de temps à autre des regards amicaux, semblait maintenant complètement blasé à propos du soutier, et même le prendre carrément en grippe, au point de sortir ostensiblement un carnet et, complètement étranger à ce qui se passait, laissait aller son regard de Karl à ses papiers.

« Je le sais bien », dit Karl, qui avait de la peine à contenir maintenant le déchaînement du chauffeur contre lui, et qui pourtant, à travers la dispute, affichait tout de même envers lui un petit sourire d'amitié, « Vous avez raison, oui, je n'en ai jamais douté. »

De peur de recevoir des coups, il aurait bien voulu pouvoir arrêter ces mains qui s'agitaient autour de lui, ou mieux encore, le repousser dans un coin pour lui chuchoter quelques mots d'apaisement que personne n'eût pu entendre. Mais le soutier était sorti de ses gonds. Alors Karl se mit à caresser l'idée que le soutier, s'il le fallait, sous le coup du désespoir, pouvait venir à bout des sept hommes qui se trouvaient là. Et de plus, sur le bureau, un simple coup d'oeil révélait la présence d'une rangée impressionnante de boutons électriques : d'un simple geste de la main, on pouvait déclencher la mutinerie de tout l'équipage du paquebot, avec tous ces gens hostiles dans les coursives !

§ Schubal

Alors le Monsieur à la badine de bambou, celui qui ne semblait pas du tout intéressé par ce qui se passait, s'avança vers Karl et lui demanda, pas très fort, mais de façon à couvrir nettement tout de même les cris du soutier :  « Comment vous appelez-vous donc ? » Juste à ce moment, comme si quelqu'un avait attendu derrière la porte le moment où le Monsieur allait poser cette question, on entendit frapper. Le domestique jeta un regard au Capitaine, qui acquiesça. Alors le domestique alla vers la porte et l'ouvrit. Sur le seuil, dans un vieil uniforme de la marine impériale allemande, se tenait un homme de taille moyenne, dont l'allure ne semblait pas précisément le destiner au travail des machines : c'était Schubal. Même si Karl ne l'avait pas deviné dans le regard des autres, qui montrait une certain soulagement, et dont n'était pas exempt le Capitaine lui-même, il eût bien été obligé de comprendre, avec effroi, en voyant le comportement du soutier. Celui-ci serrait les poings, les bras raidis, comme si rien d'autre n'avait plus d'importance pour lui que cette contraction pour laquelle il était prêt à sacrifier tout ce qu'il y avait dans sa vie : toute ses forces semblaient y être condensées, même celles qui servaient à le maintenir debout.

Ainsi donc l'ennemi était là, libre et à l'aise dans son grand uniforme, un registre sous le bras, - probablement celui qui contenait la liste des salaires versés et des états de service du soutier - et il montrait par ses regards sans concession dirigés successivement sur tous ceux des présents, qu'il voulait avant tout découvrir quelle était la disposition de chacun. Les sept lui étaient d'ailleurs déjà acquis, car si le Capitaine avait émis auparavant quelques restrictions à son propos, peut-être même simplement en guise de prétexte, il ne lui semblait plus maintenant pouvoir lui reprocher quoi que ce soit après le mal que lui avait fait le soutier. À l'encontre de quelqu'un comme le soutier, on ne pouvait se comporter avec trop de légèreté ; et si l'on avait quelque chose à reprocher à Schubal, ce ne pouvait être, dans ces conditions, que de n'avoir pas su briser assez tôt l'esprit de rébellion du soutier, et l'empêcher de venir aujourd'hui se présenter devant le Capitaine.

On pouvait peut-être encore penser que la confrontation du soutier et de Schubal, portée devant une assemblée de cette importance, ne manquerait pas d'avoir un certain effet sur les personnes présentes, car si Schubal avait une certaine habileté pour la dissimulation, il ne pourrait peut-être pas soutenir son rôle jusqu'au bout. Un bref éclat de sa méchanceté pouvait suffire pour la révéler à ces Messieurs, et Karl saurait en faire son affaire. Il connaissait déjà en gros la sagacité, la faiblesse et l'humeur de chacun, et de ce point de vue, le temps passé jusqu'ici n'était pas du temps perdu. Si seulement le soutier avait été mieux à sa place ! Mais il semblait tout à fait incapable de combattre. Si on lui avait tenu Schubal, il eût pu lui défoncer le crâne à coups de poings ; mais il était à peu près incapable de faire les deux pas qui le séparaient de lui. Comment Karl n'avait-il pas prévu ce qu'il était si facile de prévoir : que Schubal finirait bien par venir, sinon de son fait, du moins sur ordre du Capitaine ? Pourquoi n'avait-il donc pas élaboré en route avec le soutier un plan de bataille détaillé, plutôt que de se jeter sans préparation, comme ce fut le cas, sur la première porte qui s'était présentée ? Le soutier pouvait-il seulement encore parler, répondre par oui ou non comme il le fallait pour les besoins de la confrontation, qui n'aurait lieu d'ailleurs que dans le meilleur des cas ? Il restait là, les jambes écartées, les genoux vacillants, le menton un peu relevé, et l'air entrait et sortait de sa bouche grande ouverte, comme s'il n'avait pas dans la poitrine de poumons où le faire circuler. Com49*

Cependant Karl se sentait plus fort et plus calme qu'il ne l'avait peut-être jamais été à la maison autrefois. Si seulement ses parents avaient pu le voir ! Comme il savait bien, ici, en terre étrangère, et devant des gens importants, se battre pour la bonne cause ! Si le combat n'était pas encore gagné, du moins se préparait-il à livrer le dernier assaut. Leur opinion sur lui s'en trouverait-elle changée ? Le feraient-ils asseoir entre eux pour chanter ses louanges ? Une fois au moins liraient-ils dans ses yeux son complet dévouement ? Questions bien hasardeuses, et moment bien mal choisi pour se les poser !

« Je suis venu car je crois que le soutier m'accuse de je ne sais quelle malhonnêteté. Un fille de cuisine m'a dit qu'elle l'avait vu passer pour venir ici. Mon Capitaine, et vous tous ici Messieurs, je suis prêt à me défendre contre toutes ces accusations, preuves à l'appui, et s'il le faut, en faisant témoigner des personnes non prévenues et en dehors de toute influence, qui sont ici devant la porte. »

Ainsi s'exprima Schubal. C'était un vrai discours d'homme ; et dans le changement qui se fit sur la mine des auditeurs, on pouvait croire qu'ils venaient enfin d'entendre quelque chose d'humain après en avoir été si longtemps privés. Ils ne remarquaient pourtant pas que ce beau discours comportait des failles. Pourquoi le premier mot concret qui lui était venu était-il celui de « malhonnêteté » ? L'accusation devait-elle commencer par là, plutôt que par la question de ses préférences nationales ? Une fille de cuisine a vu passer le soutier allant vers le bureau, et Schubal aurait aussitôt compris ? Ne serait-ce pas la conscience de sa culpabilité qui aurait aiguisé sa sagacité ? Et il avait aussitôt amené avec lui des témoins ! Et il prétendait qu'ils étaient indépendants et non prévenus ! Escamotage, trucage, et rien d'autre ! Et les Messieurs acceptaient cela, ils considéraient même que c'était correct ! Pourquoi Schubal avait-il donc attendu si longtemps après l'information donnée par la fille de cuisine, avant de venir jusqu'ici  ? Il n'avait bien sûr pas d'autre but que de laisser le soutier ennuyer ces Messieurs au point de leur en faire perdre leur lucidité, que Schubal redoutait par-dessus tout. N'avait-il pas attendu, se tenant aux aguets derrière la porte, pour frapper soudain quand une question accessoire, posée par quelqu'un, lui avait permis d'espérer qu'on en avait fini avec le soutier ?

Tout était clair, et tout se révélait fort bien dans le discours de Schubal, malgré qu'il en ait. Mais il fallait cependant le montrer d'une façon plus palpable à ces Messieurs. Ils avaient besoin d'être secoués. Et Karl devait mettre vite à profit le temps qui restait avant l'entrée des témoins, qui risquait de tout bouleverser !

Mais à ce moment-là, le Capitaine fit signe à Schubal de se taire. Celui-ci, voyant son affaire remise à plus tard, se retira à l'écart, et entama avec le domestique qui s'était aussitôt joint à lui, dans un long entretien à voix basse, non sans jeter des regards de biais du côté du soutier et de Karl, accompagnés de gestes éloquents. Schubal semblait donc ainsi préparer son prochain discours.

§ L'oncle Jacob

— Ne vouliez-vous pas demander quelque chose à ce jeune homme, Monsieur Jacob ? dit le Capitaine, au milieu du silence général, en direction du Monsieur à la badine de bambou.
— En effet, lui répondit celui-ci avec un petit signe de tête pour le remercier de son intention.

Karl, qui pensait que c'était dans l'intérêt de cette grande affaire que de régler rapidement l'incident causé par l'interrogateur obstiné, répondit laconiquement, contrairement à son habitude, sans exhiber son passeport qu'il lui aurait fallu chercher :
— Karl Rossmann.

— Mais alors... dit le Monsieur qu'on appelait Jacob - et il recula tout de suite, en souriant d'un air incrédule. Et le Capitaine, le Commissaire, l'officier de bord, et jusqu'au domestique lui-même, montrèrent à propos du nom de Karl un étonnement extraordinaire. Seuls les Messieurs de la Police du port et Schubal se montrèrent indifférents.

— Mais alors, reprit Monsieur Jacob, en s'avançant vers Karl d'un pas un peu raide, Je suis donc ton oncle Jacob, et tu es mon cher neveu ! Voilà un moment que je commençais à m'en douter, dit-il à l'adresse du Capitaine, avant de prendre dans ses bras Karl, qui se laissait faire sans mot dire, et de l'embrasser.
— Comment vous appelez-vous ? demanda Karl, quand il fut en mesure de le faire, de façon très polie, mais sans aucune émotion. (Il s'efforçait d'envisager les répercussions que cette rencontre pourrait avoir pour le soutier. Et il ne pensait pas pour le moment que Schubal pût tirer de profit de cela).

— Réalisez-vous la chance que vous avez, jeune homme ? dit le Capitaine, qui voyait dans la réponse de Karl une atteinte à la dignité personnelle de Monsieur Jacob. Ce dernier s'était mis à la fenêtre, manifestement pour ne pas laisser voir aux autres son émotion, et tamponnait son visage avec son mouchoir. « C'est le sénateur Edouard Jacob qui vient de se faire reconnaître de vous comme étant votre oncle ! Une brillante carrière vous attend, maintenant, contre toute attente de votre part ! Essayez de le comprendre, pour autant que la surprise vous le permette, et reprenez-vous. »

— J'ai en effet un oncle Jacob en Amérique, dit Karl en se tournant vers le Capitaine. Mais si j'ai bien compris, « Jacob » n'est que le nom de famille de Monsieur le Sénateur.
— C'est bien cela, dit le capitaine, un peu agacé.

— Alors, mon oncle Jacob, qui est le frère de ma mère, porte peut-être le prénom de Jacob, mais son véritable nom de famille devrait être celui de ma mère elle-même, née Bendelmayer.

— Messieurs !... s'exclama le Sénateur. (À la suite de l'explication fournie par Karl, il venait de quitter avec plaisir la retraite qu'il occupait près de la fenêtre.) Et tout le monde de s'esclaffer, à l'exception des fonctionnaires du port, les uns sous le coup de l'émotion, les autres pour des raisons impénétrables. Ce que j'ai dit n'avait pourtant rien de si stupide ? pensa Karl.

— Messieurs ! reprit le Sénateur. Contre votre gré et contre le mien, vous voilà mêlés à une petite histoire de famille, et de ce fait je ne peux éviter de vous donner quelques explications, puisque, comme je le crois, il n'y a que le Capitaine - et cette mention provoqua deux courbettes réciproques - qui soit complètement au courant.

Je dois maintenant faire attention à chaque mot, se dit Karl, et il se réjouit de voir, en jetant un regard de côté, que la vie commençait à revenir sur le visage du soutier.

— Je vis depuis de longues années mon séjour en Amérique - et le mot de « séjour  » n'est pas celui qu'il faudrait pour le citoyen américain que je suis de toute mon âme - je vis depuis de longues années complètement coupé de ma famille d'Europe, pour des raisons qui sont hors de propos ici, et dont par ailleurs l'exposition me serait pénible. Je crains même cet instant où je devrai peut-être les révéler à mon cher neveu, car je ne pourrai le faire malheureusement sans dire clairement quelques mots à propos de ses parents et de leur attitude.

§ L'histoire de Karl

C'est mon oncle, il n'y a pas de doute, se dit Karl, en dressant l'oreille, il a sûrement fait changer son nom.
— Les parents de mon neveu l'ont... - il faut bien dire le mot puisqu'il est le seul à bien décrire la chose - chassé, comme on le fait d'un chat quand il vous ennuie. Je ne cherche pas du tout à atténuer ce qu'a fait mon neveu pour encourir une telle punition. Mais sa faute est de celles dont le nom contient en lui-même déjà une excuse.
— Allons bon, se dit Karl. Je n'ai pas envie qu'il déballe tout ! Et d'ailleurs, il ne peut pas savoir. Comment le pourrait-il ?
— En effet, poursuivit l'oncle (et en disant cela, il faisait de petites courbettes en s'appuyant sur la badine qu'il tenait devant lui, ce qui avait pour effet d'ôter à cette affaire la solennité qu'elle aurait eue à coup sûr autrement), en effet il a été séduit par une bonne, une certaine Johanna Brummer, d'environ trente-cinq ans. En employant le mot de séduit je ne cherche pas à accabler mon neveu, mais il est bien difficile d'en trouver un autre qui convienne mieux.

Karl, qui s'était déjà un peu rapproché de son oncle, se retourna pour lire sur les visages des assistants l'effet produit par ces paroles. Personne ne riait, tout le monde écoutait patiemment et les visages étaient graves. Mais on ne rit pas du neveu d'un Sénateur à la première occasion qui vous en est donnée. On aurait même pu dire que si le chauffeur souriait un tout petit peu en direction de Karl, c'était simplement un petit signe de vie réjouissant, et que d'autre part il en avait bien le droit, puisque Karl, dans sa cabine, avait voulu faire tout un secret de cette histoire qui maintenant se trouvait révélée en public.

 — Et voilà que cette Brummer, poursuivit l'oncle, a eu un enfant de mon neveu, un solide garçon, à qui l'on a donné le prénom de Jacob, probablement en souvenir de mon humble personne, qui avait dû faire une grosse impression sur cette dame à travers les allusions précises mais certainement fort brèves, faites par mon neveu. Et fort heureusement, je dois le dire. Car les parents, pour éviter un scandale qui pourrait les éclabousser, ou d'avoir à payer une pension alimentaire - je ne connais, je dois le souligner, ni les lois de ce pays, ni la situation particulière de ces gens - les parents en question ont donc, pour éviter la pension alimentaire et le scandale à propos de leur fils, mon cher neveu, ont envoyé celui-ci en Amérique, avec un bagage, comme vous le voyez, notoirement insuffisant. Et ce garçon, sans les signes et les miracles qui se produisent aujourd'hui encore en Amérique, aurait peut-être bien fini par échouer au fond de quelque venelle du port, si la bonne dont j'ai parlé ne m'avait raconté toute cette affaire, avec le signalement précis de mon neveu, et si elle n'avait eu la bonne idée de me donner aussi le nom du bateau, dans une lettre qui ne m'est parvenue qu'avant-hier, après un long périple autour du monde. Si j'avais l'intention, Messieurs, de vous faire perdre votre temps, je pourrais vous lire quelques passages de cette lettre (et il sortit de sa poche et agita deux grands feuillets noircis d'une écriture minuscule). Elle ferait certainement son effet, car elle est écrite avec une sorte de malice un peu simple mais dans une bonne intention, et avec beaucoup d'amour envers le père de l'enfant. Mais je ne veux pas vous entretenir de cela plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour que tout soit clair pour vous, et je ne veux pas non plus, lors de cette première rencontre, risquer de blesser les sentiments que mon neveu peut avoir conservés : il pourra lire cette lettre plus tard, tranquillement, pour sa gouverne, dans la chambre qui lui est d'ores et déjà réservée.

Mais Karl n'éprouvait aucun sentiment envers cette femme. Dans les images confuses d'un passé qui s'éloignait de plus en plus, elle était assise dans sa cuisine, à côté du buffet sur lequel elle avait les coudes posés. Elle le regardait quand il entrait et sortait de la cuisine, pour prendre un verre d'eau et le porter à son père ou une commission pour sa mère. Parfois elle écrivait une lettre dans une position incommode à côté du buffet, et semblait chercher l'inspiration sur le visage de Karl. Parfois elle se cachait ses yeux avec ses mains, et rien de ce qu'on pouvait lui dire ne lui parvenait. Parfois, dans sa petite chambre à côté de la cuisine, elle se tenait agenouillée et priait devant une croix de bois ; Karl l'observait avec timidité quand il passait, et que la porte était entrebaillée. Parfois elle tournait en rond dans la cuisine, et reculait brusquement avec un rire de sorcière quand Karl se trouvait sur son chemin. Parfois elle refermait la porte de la cuisine sur lui quand il venait d'entrer, et gardait la main sur la poignée jusqu'à ce qu'il la supplie pour sortir. Parfois aussi elle allait chercher des choses qu'il n'avait pas demandées, et les lui mettait en silence dans la main. Une fois elle lui avait dit « Karl », et, tout surpris qu'il était encore de cet appel inattendu, l'avait entraîné, avec force soupirs et grimaces, dans sa chambrette, qu'elle avait fermée à clé. L'agrippant par le cou à l'étrangler, elle lui dit de se déshabiller, mais c'est elle qui le déshabilla et le conduisit vers son lit, comme si elle ne voulait plus désormais le laisser à personne d'autre, mais le caresser et s'occuper de lui jusqu'à la fin des temps. « Karl, ô toi mon Karl ! » criait-elle, comme si elle le découvrait soudain et voulait s'assurer de sa possession, alors que lui ne voyait plus rien, aveuglé sous un amas de couvertures qu'elle semblait avoir accumulées là spécialement pour lui. [Com73*]

Puis elle s'était couchée à côté de lui, et lui avait demandé de lui apprendre il ne savait trop quels secrets, et comme il ne trouvait rien à dire, elle s'était fâchée, sérieusement ou pour rire, elle l'avait secoué, avait écouté battre son cœur, lui avait demandé d'en faire autant sur sa poitrine, ce que Karl n'avait pas voulu faire. Alors elle avait collé son ventre nu au sien, et avait farfouillé avec sa main de façon si dégoûtante entre ses jambes, qu'il s'était démené pour sortir la tête et le cou de l'oreiller ; mais elle avait encore poussé son ventre contre le sien plusieurs fois, et il avait alors semblé à Karl qu'elle était devenue comme une sorte de morceau de lui-même, et peut-être à cause de cela, une grande détresse l'avait saisi. Il était revenu en larmes dans son lit après qu'elle lui eût dit mille fois « au revoir ».

Il ne s'était rien passé d'autre - et pourtant son oncle avait réussi à en faire toute une histoire. Et la cuisinière elle-même avait songé à Karl, puisqu'elle avait averti l'oncle de son arrivée. C'était très bien de sa part, et il la récompenserait certainement un jour pour cela.

— Et maintenant, s'écria le Sénateur, je voudrais t'entendre dire toi-même si je suis ton oncle, ou pas.
— Tu es mon oncle ! dit Karl, et il lui embrassa la main, ce qui lui valut en retour un baiser sur le front. Je suis très heureux de t'avoir trouvé, mais tu te trompes, si tu penses que mes parents ne disent que du mal de toi. D'ailleurs, il y a quelques erreurs qui se sont glissées dans le récit que tu as fait ; je veux dire que les choses ne se sont pas passées vraiment comme tu les as décrites. Mais il est vrai que tu ne peux pas, de loin, juger parfaitement de tout cela. Et je ne pense pas, de toutes façons, qu'il y ait d'inconvénient particulier à ce que ces Messieurs ne connaissent que de façon approximative des faits auxquels ils n'attachent certainement pas grande importance.

— C'est bien parlé, dit le Sénateur, et il conduisit Karl vers le Capitaine, visiblement intéressé, à qui il demanda : « N'ai-je pas un neveu magnifique ? »
— Je suis heureux, dit le Capitaine, en s'inclinant comme seuls savent le faire ceux qui ont reçu une formation militaire, d'avoir fait la connaissance de votre neveu. C'est un honneur particulier pour mon bateau d'avoir été le lieu d'une telle rencontre. Mais la traversée a dû être pénible dans l'entrepont, et sait-on jamais qui on peut y rencontrer ? Nous faisons pourtant de notre mieux pour rendre la traversée la plus légère possible aux passagers de l'entrepont - bien plus, par exemple, que sur les lignes américaines. Mais nous ne sommes quand même pas parvenus à faire d'un tel voyage une partie de plaisir.
— Cela ne m'a pas fait de mal, dit Karl.
— Cela ne lui a pas fait de mal ! répéta le Sénateur en riant aux éclats.

 — Seulement je crois bien que ma malle est perdue... Et ce mot lui rappela tout ce qui s'était passé, et tout ce qui lui restait à faire. Il regarda autour de lui, et vit que les gens étaient restés figés à leur place, étonnés et respectueux, les yeux braqués sur lui. Il n'y avait que les gens du port qui laissaient voir, malgré leurs airs sévères et contents d'eux-mêmes, qu'ils regrettaient d'être arrivés au mauvais moment, et la montre qu'ils tenaient devant eux semblait pour eux compter plus que tout, plus que tout ce qui se déroulait dans la pièce et ce qui peut-être allait s'y produire encore.

Le premier qui, après le Capitaine, exprima sa sympathie, curieusement, fut le soutier. « Je vous félicite de tout mon cœur », dit-il, et il secoua la main de Karl, comme pour exprimer une sorte de sentiment de reconnaissance. Mais alors qu'il s'apprêtait à en faire de même pour le Sénateur, celui-ci recula, comme si le soutier avait outrepassé ses droits, et ce dernier s'arrêta net.

Les autres comprirent tout de suite la conduite à tenir, et ils se bousculèrent en désordre autour de Karl et du Sénateur. C'est ainsi que Karl reçut même les congratulations de Schubal, les accepta, et l'en remercia. C'est dans le calme déjà un peu rétabli que les fonctionnaires du port s'approchèrent et dirent deux mots en anglais, ce qui fit une impression ridicule.

Le Sénateur était tout à fait disposé, pour savourer complètement son plaisir, à se rappeler et à rappeler à l'assistance des événements moins importants, ce qui non seulement fut accepté, mais même accueilli avec intérêt par tout le monde. Aussi fit-il remarquer qu'il avait noté dans son carnet les signes particuliers de Karl, pris dans la lettre de la cuisinière, afin de pouvoir utiliser cela immédiatement si cela s'avérait nécessaire. Pendant l'insupportable bavardage du soutier, il avait ouvert son carnet pour se distraire, et cherché, par jeu, à comparer Karl avec les indications de la cuisinière, qui n'avaient évidemment pas la précision d'une fiche de police. « Et voilà comment on retrouve son neveu ! »conclut-il, sur un ton qui semblait appeler de nouvelles félicitations.

— Et que va devenir le soutier, maintenant ? demanda Karl, au passage, après la dernière anecdote de l'oncle. (Il pensait que dans sa nouvelle position, il pouvait dire tout ce qu'il voulait).
— Il aura ce qu'il mérite ! dit le Sénateur, et ce que le Capitaine jugera bon. Je crois que nous en avons assez et plus qu'assez de ce soutier, et je pense que tous les messieurs ici présents m'approuveront.
— Là n'est pas la question, dit Karl. Il s'agit de justice. Il se tenait entre l'oncle et le Capitaine et il pensait, peut-être à cause de cette position, que la décision était entre ses mains.

Et pourtant le soutier ne semblait plus rien espérer. Il avait passé à moitié les deux mains dans la ceinture de son pantalon, qui était apparue sous l'effet de son agitation avec un bourrelet de sa chemise à carreaux. Cela ne le tracassait pas le moins du monde ; il avait exprimé toute sa souffrance, on pouvait donc bien voir aussi les quelques hardes qu'il portait à même la peau, et on n'aurait plus qu'à l'emmener. Il pensait aussi que le domestique et Schubal, qui étaient les deux au plus bas de l'échelle, lui devaient cette suprême faveur. Schubal alors aurait la paix, il ne serait plus au désespoir, comme l'avait dit le Commissaire. Le Capitaine pourrait bien embaucher des Roumains, on parlerait le roumain partout, et peut-être que tout irait mieux alors. Il n'y aurait plus de soutier pour venir bavasser à la Caisse, mais on garderait quand même un souvenir plutôt agréable de son dernier discours, puisque celui-ci avait fourni au Sénateur, comme lui-même l'avait expliqué, l'occasion de reconnaître son neveu. Ce neveu avait d'ailleurs cherché plusieurs fois à lui être utile auparavant, et par ce témoignage de reconnaissance, l'avait donc ainsi déjà remercié, et même au-delà, pour le service qu'il lui avait rendu. Il ne lui venait donc pas à l'idée de lui réclamer encore quoi que ce soit. Et d'ailleurs, bien qu'il fût le neveu du Sénateur, il n'était pas encore Capitaine, loin de là, et c'était de la bouche du Capitaine que tomberait le mot fatal. - Ses réflexions n'avaient donc pas conduit le soutier à regarder du côté de Karl ; mais dans cette pièce occupée par l'ennemi, il n'avait pourtant aucun autre endroit où il pût reposer ses yeux. [Com83*]

— Ne te trompe pas sur la situation, dit le Sénateur à Karl. C'est peut-être une question de justice, mais c'est aussi une question de discipline. Les deux, mais surtout la deuxième, relèvent de l'autorité de Monsieur le Capitaine.
— C'est comme ça... murmura le soutier. Et ceux qui le remarquèrent et comprirent sourirent, avec un certain étonnement.
— Mais nous avons déjà trop contrarié Monsieur le Capitaine dans l'exécution de ses tâches, que l'arrivée dans le port de New-York rend spécialement nombreuses ; il est donc grand temps pour nous maintenant de quitter ce navire, pour ne pas faire, en plus, par notre intervention superflue, tout un événement de la minuscule querelle entre deux machinistes. Je comprends tout à fait ton attitude, mon cher neveu, mais c'est justement ce qui me donne le droit de t'emmener immédiatement.

— Je vais faire mettre un canot à l'eau tout de suite pour vous, dit le Capitaine, sans élever la moindre objection à l'égard de ce que venait de dire l'oncle, au grand étonnement de Karl ; car les mots qu'il venait de prononcer pouvaient fort bien être pris pour une façon de se rabaisser. Le Commissaire se précipita vers le bureau pour téléphoner l'ordre au quartier-maître*.

« Le temps presse, sans doute », se dit Karl, « mais je ne peux rien faire sans les offenser tous. Je ne peux tout de même pas abandonner mon oncle, alors qu'il vient tout juste de me retrouver. Le Capitaine est poli, certes, mais c'est tout. Sa politesse est limitée par la discipline, et mon oncle a fort bien exprimé le fond de sa pensée. Je ne veux pas parler à Schubal, j'ai même des regrets de lui avoir tendu la main. Et tous les autres sont sans intérêt. »

Et plongé dans ses réflexions, il se dirigea lentement vers le soutier, lui prit la main droite qu'il avait dans sa ceinture, et la tint dans la sienne en jouant avec.
— Pourquoi ne dis-tu rien ? lui demanda-t-il. Pourquoi te laisses-tu toujours faire ainsi ?

Le soutier ne fit que plisser le front, comme s'il recherchait quelque chose à répondre. En fin de compte, il regarda sa main et celle de Karl.
— Je sais bien que tu as été traité plus injustement que tout autre à bord de ce bateau.

Et Karl faisait aller et venir ses doigts entre ceux du soutier qui, les yeux brillants, regardait à la ronde, comme si lui était échu un bonheur que personne n'eût pu lui contester.

— Tu dois tout de même te défendre, dire oui ou non, sinon les gens ne pourront jamais connaître la vérité ! Il faut me promettre de m'obéir, car sinon, j'ai de bonnes raisons de le craindre, je ne pourrai plus t'aider du tout ! Et Karl se mit à pleurer en embrassant la main du soutier, il porta à sa joue cette main crevassée, presque inerte, comme un trésor auquel il fallait renoncer. - Mais déjà l'oncle Sénateur était auprès de lui et bien qu'avec la plus grande délicatesse, il le tirait au dehors.

— Le soutier semble t'avoir séduit, dit-il, en jetant un regard entendu au Capitaine, par dessus la tête de Karl. Tu t'es senti abandonné, tu as rencontré ce soutier, et tu lui es reconnaissant, c'est tout à ton honneur. Mais ne serait-ce que pour moi, ne va pas trop loin, et apprends à rester à ta place.

Devant la porte il se fit un grand bruit, on entendait des cris et on aurait dit que quelqu'un avait été violemment poussé contre la porte. Un matelot entra, un peu débraillé, avec un tablier de femme autour des reins. « Il y a des gens dehors ! » s'écria-t-il, et il donnait des coups de coude comme s'il se trouvait encore dans la foule. Il reprit finalement ses esprits, et il allait saluer le Capitaine quand il s'aperçut de son tablier de femme ; il l'arracha, le jeta à terre et s'écria : « C'est répugnant ! Ils m'ont mis un tablier de femme ! » Puis il claqua des talons, salua, et sortit. Quelqu'un esquissa un sourire, mais le Capitaine déclara fermement : « Voilà ce que j'appelle de la bonne humeur. Qui est donc là derrière ? »

— Ce sont mes témoins, dit Schubal, en s'avançant. Je vous prie instamment de bien vouloir excuser leur conduite déplacée. Quand la traversée est finie, les hommes du bord sont déchaînés.

§ Karl quitte le bateau

 — Faites-les venir ici immédiatement ! ordonna le Capitaine. Et se tournant aussitôt vers le Sénateur, il ajouta, courtoisement, mais vivement : « Voudriez-vous avoir la bonté de suivre, Monsieur le Sénateur, avec Monsieur votre neveu, ce matelot qui va vous conduire à votre embarcation ? Je n'ai pas besoin de vous dire quel plaisir et quel honneur j'ai ressentis à vous rencontrer personnellement, Monsieur le Sénateur. Je ne souhaite qu'une chose, c'est de vous rencontrer à nouveau prochainement, Monsieur le Sénateur, pour pouvoir reprendre notre conversation interrompue à propos de la flotte américaine, et peut-être de la voir agréablement interrompue, comme elle l'a été aujourd'hui, - qui sait ? »

— Ce seul neveu me suffit, dit l'oncle en riant. Et maintenant, veuillez accepter mes remerciements les plus sincères pour votre amabilité. Il n'est d'ailleurs pas absolument impossible que nous nous retrouvions avec vous un peu plus longtemps - et il attira Karl à lui affectueusement - lors de notre prochain voyage vers l'Europe.

— Ce serait un plaisir pour moi, dit le Capitaine.

Les deux messieurs se serrèrent la main ; Karl ne put que tendre la sienne au Capitaine, rapidement et sans rien dire, car celui-ci se trouvait déjà aux prises avec la quinzaine de personnes qui venaient de faire irruption sous la conduite de Schubal, un peu penauds, mais encore très bruyants. Le matelot pria le Sénateur de bien vouloir le suivre au dehors, et fraya un passage dans la foule pour lui et son neveu, pour leur permettre de partir facilement, entre deux rangées de gens qui s'inclinaient devant eux. Il semblait que ces gens, d'ailleurs de bonne humeur, aient pris le différend entre Schubal et le soutier comme quelque chose de trop ridicule pour être soumis au jugement du Capitaine. Karl remarqua parmi eux la fille de cuisine qui, en lui faisant un petit signe joyeux, remit le tablier jeté par le matelot - car c'était en effet le sien.

En suivant le matelot, ils quittèrent le bureau et s'engagèrent dans une coursive latérale et étroite ; au bout de quelques pas ils se trouvèrent devant une porte donnant sur un escalier qui les conduisit en bas devant le canot qui avait été préparé pour eux. Leur guide y sauta aussitôt, et les matelots qui s'y trouvaient, se levèrent et les saluèrent. Le Sénateur prodiguait à Karl des conseils de prudence pour descendre, quand ce dernier, encore sur la première marche, éclata en sanglots. Le Sénateur posa la main droite sur la joue de Karl, le serra contre lui, et le caressa de sa main gauche. Ils descendirent ainsi les marches, lentement, l'une après l'autre, et demeurèrent étroitement serrés jusque dans le canot, où le Sénateur chercha aussitôt pour Karl une bonne place en face de lui. Com95*

Sur un signe qu'il leur fit, les matelots écartèrent le canot du navire et se mirent à souquer ferme. Mais à peine commençaient-ils à s'éloigner que Karl découvrit soudain qu'il se trouvait juste du côté du paquebot sur lequel s'ouvraient les fenêtres du bureau du Commissaire. Et ces trois fenêtres étaient remplies par les têtes des gens de Schubal, qui les saluaient et leur adressaient des signes d'amitié. L'oncle leur répondit, et un matelot réussit même le tour de force de leur envoyer un baiser de la main sans rompre le rythme des rames.

C'était vraiment comme si le soutier n'avait pas existé. Karl regarda son oncle, dont les genoux touchaient les siens, d'un oeil plus aigu. Et il se demanda si cet homme-là pourrait jamais remplacer le soutier ? L'oncle, de son côté, évita ce regard, et dirigea le sien sur les vagues, qui faisaient balancer leur barque.