prev

SOMMAIRE

prev

Sur la route de Ramsès

SYNOPSIS : § La chambre § Le saucisson et la casquette § Les dormeurs réveillés § La photo des parents § Le costume § « On the road... » § Le restaurant de « L'hôtel Occidental » § La femme compatissante § La valise pillée

§ La chambre

La petite auberge où Karl arriva après avoir un peu marché, n'était rien d'autre qu'une petite halte pour les camionneurs sur la route de New-York, et de ce fait n'offrait pas vraiment de gîte pour la nuit. Karl y demanda un endroit où dormir, le moins cher possible, car il pensait qu'il lui fallait commencer à faire des économies dès maintenant. Ayant l'air de comprendre ce qu'il désirait, l'aubergiste lui indiqua un escalier, d'un geste comme on le ferait à un domestique : une vieille bonne femme échevelée, furieuse d'avoir été dérangée dans son sommeil, sans guère l'écouter mais en l'exhortant sans cesse au silence, le conduisit dans une chambre dont elle referma aussitôt la porte, non sans lui souffler encore une fois : « chuuuutt ! »

La pièce était si sombre que Karl se demanda d'abord si les rideaux étaient simplement tirés ou si la chambre n'avait vraiment pas de fenêtre du tout ; il finit cependant par remarquer une lucarne aveuglée par un tissu qu'il écarta, et par laquelle un peu de jour put pénétrer. Il y avait deux lits, mais ils étaient déjà occupés tous les deux. Karl y découvrit deux jeunes gens profondément endormis, et qui ne lui inspirèrent pas une grande confiance, parce qu'ils étaient allongés là tout habillés, sans raison apparente : l'un d'eux avait même gardé ses bottes.

Au moment même où Karl avait dégagé la lucarne, l'un des dormeurs avait un peu soulevé les bras et les jambes, ce qui donnait un tel spectacle que Karl, malgré tous ses soucis, ne put s'empêcher de pouffer de rire intérieurement.

Il se rendit bien vite compte qu'il n'y avait aucun endroit où il pût dormir, ni canapé ni sofa, et qu'il ne pourrait même pas dormir du tout, car il ne voulait laisser courir aucun risque à la valise qu'il venait tout juste de récupérer, non plus qu'à l'argent qu'il avait sur lui. Mais il ne voulait pas non plus s'en aller, car il ne n'osait pas repasser tout de suite devant la vieille et le patron pour quitter la maison. Et au fond, il était peut-être autant en sécurité ici que sur la route ! Il était tout de même étonnant que dans toute cette chambre, pour autant que l'on puisse le voir dans cette demi-pénombre, ne se trouvait aucun bagage. Mais peut-être, et même très vraisemblablement, les jeunes gens étaient-ils les domestiques de la maison, qui allaient devoir se lever de bonne heure pour prendre leur service, et pour cela dormaient tout habillés. Et après tout, si ce n'était pas vraiment agréable de dormir avec eux, ce n'en était pourtant que moins risqué. Il ne pourrait cependant se permettre de dormir tant que tout danger ne serait pas écarté.

Sous le lit se trouvait une bougie et des allumettes, que Karl alla prendre d'un pas furtif. Il n'avait pas de scrupule à faire de la lumière, puisque la chambre lui avait été attribuée par l'hôte aussi bien qu'aux autres qui avaient déjà pu faire la moitié de leur nuit, et avaient sur lui l'incomparable avantage d'occuper les lits. Et d'ailleurs, il se donna beaucoup de mal pour ne pas les réveiller, en marchant avec précaution, et en limitant le plus possible ses gestes.

Maintenant, il désirait explorer le contenu de sa valise, passer un peu en revue ses affaires, dont il ne se souvenait plus guère, et dont il craignait fort que les plus précieuses n'aient déjà disparu. Car il est sûr que quand Schubal met_la_main* sur quelque chose, il y a peu d'espoir de retrouver cela intact... Il avait sûrement dû espérer un gros pourboire de la part de l'oncle ; et si quelque chose manquait à l'appel, il avait bien pu s'en décharger sur M. Butterbaum, à qui après tout la surveillance de la valise avait bien été confiée.

Au premier coup d'oeil jeté en ouvrant la valise, Karl fut terrifié : il avait passé tellement de temps, pendant la traversée, à la ranger et la ranger encore, et voilà que soudain tout y était entassé n'importe comment, au point qu'en ouvrant la serrure, le couvercle avait sauté en l'air tout seul !

§ Le saucisson et la casquette

Mais bientôt, à son grand soulagement, Karl se rendit compte que ce désordre était dû simplement au fait que l'on avait rajouté après coup le costume qu'il portait pendant le voyage, et que la valise n'avait pas été prévue pour cela. En fait il ne manquait rien du tout. Dans la poche secrète de sa veste il retrouva non seulement son passeport, mais encore l'argent qu'il avait emporté à son départ, si bien que, avec ce qu'il avait sur lui, il pouvait se considérer pour le moment comme suffisamment pourvu. Le linge qu'il portait à son arrivée était là aussi, bien propre et repassé. Il ajouta aussitôt sa montre et l'argent qu'il avait dans la fidèle poche secrète. Le seul problème était que le saucisson de Vérone, qui était bien là aussi, avait imprégné de son odeur toutes ces affaires. S'il ne trouvait pas un moyen de s'en protéger, Karl se voyait se promener pendant des mois enveloppé de ce parfum...

Cherchant à extraire de cette valise quelques objets qui se trouvaient au fond - une bible de poche, du papier à lettres, des photos des parents - Karl y laissa tomber sa casquette. En la voyant au milieu de ces objets d'autrefois, Karl la reconnut tout de suite comme étant sa casquette, la casquette que sa mère lui avait donnée pour le voyage. Il ne l'avait pas portée à bord du bateau, par précaution, car il savait qu'en Amérique tout le monde porte des chapeaux et non des casquettes* ; et c'est pourquoi il n'avait pas voulu user la sienne avant d'arriver à terre. M. Green s'en était donc servi pour se moquer de lui ? Et si c'était son oncle qui l'y avait incité ? Dans un geste de fureur involontaire, il empoigna le couvercle de sa valise, qui se reclaqua bruyamment.

§ Les dormeurs réveillés

Il n'y avait plus rien à espérer : les deux dormeurs s'étaient réveillés. Le premier s'étira et se mit à bailler ; l'autre l'imita bientôt. Et le contenu de la valise était presque entièrement étalé sur la table ! Si c'étaient des voleurs, ils n'avaient qu'à approcher, et se servir. Non seulement pour parer à cela, mais aussi pour que tout soit bien clair, Karl prit la bougie à la main, se dirigea vers les lits et expliqua de quel droit il était là. Ils ne semblèrent s'être attendus à de telles explications, trop endormis encore qu'ils étaient pour pouvoir parler, et ils le regardèrent simplement sans le moindre étonnement. Ils étaient de très jeunes gens tous les deux, mais le travail ou la misère avait prématurément creusé les traits de leur visage, une barbe mal soignée leur couvrait le menton, leurs cheveux qui n'avaient pas été coupés depuis longtemps étaient tout embroussaillés, et ils se frottaient les yeux pour lutter contre le sommeil, en enfonçant encore un peu plus leurs yeux déjà creux.

Karl voulut profiter de leur faiblesse momentanée pour leur dire :
— Je m'appelle Karl Rossmann, je suis allemand. Je vous en prie, dites-moi aussi, puisque nous partageons la même chambre, votre nom et votre nationalité. Je vous dis tout de suite que je n'ai aucun droit sur un de vos lits puisque je suis arrivé ici très tard, et que d'ailleurs je n'ai même pas l'intention de dormir. Et du reste, ne vous méprenez pas sur mon beau costume : je suis tout à fait pauvre et sans espoir d'en sortir.

Le plus petit des deux - celui qui portait des bottes - montra en agitant les bras, les jambes, et par sa mimique, que tout cela ne l'intéressait pas, et que de toutes façons, ce n'était pas le moment pour de tels discours. Il se recoucha et se rendormit aussitôt. L'autre, qui avait le teint basané, se recoucha aussi, mais prononça ces mots avant de se rendormir, en agitant faiblement la main :
— Celui-là s'appelle Robinson ; il est irlandais. Moi je m'appelle Delamarche ; je suis français, et je vous demande de vous tenir tranquille.

À peine avait-il dit cela qu'il souffla un grand coup sur la bougie de Karl, et retomba sur l'oreiller.

“Voilà un danger provisoirement écarté”, se dit Karl, et il retourna vers la table. Dans la mesure où leur envie de dormir n'était pas une feinte, tout était pour le mieux. La seule chose ennuyeuse était qu'il y eût un Irlandais. Karl ne savait plus très bien dans quel livre il avait lu, autrefois, à la maison, qu'en Amérique, il fallait se méfier des Irlandais. Pendant qu'il séjournait chez son oncle, il aurait eu bien sûr les meilleures occasions de se renseigner sur les dangers que représentaient les Irlandais, mais il avait complètement négligé de le faire, car il se croyait alors définitivement en sécurité. Il voulut au moins regarder un peu de plus près cet Irlandais, avec la bougie qu'il venait de rallumer, et il trouva qu'il avait une mine plus agréable en somme que celle du Français. Il avait même des joues encore un peu rondelettes, et il souriait gentiment dans son sommeil, pour autant que Karl, à quelque distance et sur la pointe des pieds, pouvait le discerner.

§ La photo des parents

Bien décidé, malgré tout, à ne pas s'endormir, Karl s'installa sur l'unique chaise de la pièce, abandonna provisoirement le rangement de sa valise - après tout, il avait toute la nuit devant lui pour cela - et feuilleta un peu sa Bible, mais sans lire quoi que ce soit. Puis il prit la photo des parents. Son père, qui était de petite taille, s'y tenait bien droit et paraissait grand, alors que sa mère, assise dans un fauteuil devant lui, semblait un peu tassée sur elle-même. Le père avait une main posée sur le dossier du fauteuil, et l'autre, le poing fermé, reposait sur un livre illustré posé à plat sur un petit guéridon qui se trouvait à côté de lui.

Il existait une autre photographie, sur laquelle était Karl avec ses parents. Son père et sa mère y avaient les yeux fixés sur lui qui regardait droit dans l'appareil, comme le voulait le photographe. Mais ce n'était pas celle-là qu'il avait emportée.

Il n'en regardait que plus attentivement celle qu'il avait devant lui, et cherchait, en la plaçant sous divers angles, à capter le regard de son père. Mais il avait beau en faire varier l'apparence en modifiant la place de la bougie, son père ne se mettait pas à vivre pour autant ; sa grosse moustache à l'horizontale n'était pas vraiment ressemblante, ce n'était pas une bonne photo. Sa mère, en revanche, était un peu mieux représentée : sa bouche était pincée comme si on venait de lui faire du mal et qu'elle se forçait néanmoins à sourire. Karl eut vraiment l'impression que cela devait sauter aux yeux de quiconque regardait cette photo, tellement que l'instant d'après il trouva au contraire cette impression exagérée et même un peu idiote. Comment une photo pourrait-elle susciter une conviction aussi inébranlable quant aux sentiments cachés de la personne représentée ? Et pendant un instant, il regarda ailleurs. Mais quand il y revint, son regard tomba sur la main de sa mère qui semblait pendre devant le bras du fauteuil, tout près, comme pour être embrassée.

Il se demanda s'il ne devrait pas, tout de même, écrire à ses parents, comme ils le lui avaient d'ailleurs demandé de le faire tous les deux (et son père avec insistance, à Hambourg, au dernier moment). Bien sûr, à l'époque, lors de cette horrible soirée où sa mère, assise dans son fauteuil, lui avait annoncé qu'il allait partir en Amérique, il s'était bien juré de ne jamais leur écrire... Mais que valait le serment d'un garçon qui n'était jamais sorti_de_chez_lui*, dans la situation présente ? Il aurait aussi bien pu jurer à ce moment-là qu'au bout de deux mois en Amérique il serait Général de la milice fédérale ! Et en fait, maintenant, il se trouvait dans une soupente avec deux voyous, dans une auberge près de New-York, et en plus de ça, il était bien obligé de reconnaître que c'était peut-être là sa véritable place ! Et c'est en souriant qu'il se mit à examiner le visage de ses parents, comme pour y déceler s'ils avaient encore vraiment envie d'avoir des nouvelles de leur fils.

Tout à sa contemplation, il s'aperçut pourtant bientôt qu'il était très fatigué, et qu'il ne pourrait certainement pas tenir toute la nuit. La photo lui tomba des mains, il y posa son visage ; la fraîcheur en fut agréable à sa joue, et c'est avec cette sensation plaisante qu'il s'endormit.

§ Le costume

Il fut réveillé de bonne heure en sentant qu'on le chatouillait sous les bras. C'était le Français, qui se permettait cette familiarité. Mais bientôt l'Irlandais lui aussi vint se poster devant la table de Karl, et tous deux le regardèrent avec non moins d'intérêt que Karl n'en avait manifesté à leur égard pendant la nuit. Karl ne fut pas étonné qu'ils ne l'aient pas réveillé en se levant : ce n'était certainement pas par mauvaise intention, il dormait si profondément ! Et de toute évidence, ils n'avaient pas dû bouger beaucoup pour s'habiller... non plus que pour se laver !

Cette fois ils se saluèrent, en y mettant un peu les formes. Karl apprit qu'il avait affaire à deux ouvriers_mécaniciens*, qui étaient restés un bon moment sans pouvoir trouver de travail à New-York, et que de ce fait ils se trouvaient fort démunis. Pour le prouver, Robinson ouvrit sa veste, faisant voir qu'il n'avait pas de chemise ; et d'ailleurs on pouvait aussi s'en apercevoir en observant son faux-col, qui flottait librement et n'était fixé que par derrière à la veste elle-même. Leur intention était d'aller jusqu'à la petite ville de Butterford, à deux jours de marche de New-York, où il y avait du travail, paraît-il. Ils n'avaient rien contre le fait que Karl les accompagne, et ils lui promettaient d'une part de lui porter de temps à autre sa valise, et d'autre part, s'ils trouvaient à se faire embaucher eux-mêmes, de lui obtenir une place d'apprenti, ce qui ne serait pas bien difficile s'il y avait du travail.

Karl avait encore à peine accepté que déjà ils lui donnaient le conseil amical de quitter son beau costume, qui selon eux ne serait qu'un inconvénient pour lui dans sa recherche d'un emploi. Et justement, dans cette maison, il y avait une bonne occasion pour se défaire de ce vêtement : la vieille faisait aussi un peu la fripe. Ils aidèrent donc Karl, qui renâclait un peu pour ça aussi, à se dépouiller de son costume et l'emportèrent. Laissé seul, Karl, encore mal réveillé, enfila lentement les vieux vêtements qu'il portait pendant le voyage, et se reprocha d'avoir vendu son costume, qui eût peut-être été gênant pour un poste d'apprenti, mais qui ne pouvait que lui être favorable au contraire dans la recherche d'un emploi plus intéressant et il ouvrit la porte pour rappeler les deux autres. Mais il se trouva en face d'eux, déjà revenus, et qui posèrent sur la table le demi-dollar qu'ils avaient réussi à tirer de ça ; mais ils arboraient une mine tellement réjouie, qu'il était difficile de ne pas penser qu'ils s'étaient déjà servis au passage - et même très largement.

Ce n'était de toutes façons pas le moment de demander des explications, car la vieille arrivait déjà, toujours aussi endormie, et les poussa tous les trois dans le couloir, en leur expliquant que la chambre devait être faite pour de nouveaux arrivants. Mais de nouveaux arrivants, il n'était naturellement pas du tout question, c'était pure méchanceté de sa part. Karl, qui aurait bien voulu mettre tout de suite de l'ordre dans sa valise, ne put rien faire d'autre que de regarder cette femme ramasser toutes ses affaires des deux mains et les flanquer comme ça dedans, comme s'il s'agissait de bêtes qu'il fallait faire rentrer à_la_niche*. Les deux mécaniciens s'efforcèrent bien de l'embêter, tirant sur sa jupe, lui flanquant des tapes dans le dos, mais s'ils pensaient en faisant cela rendre service à Karl, c'était complètement raté. Quand la vieille eut reclaqué le couvercle, elle mit la poignée dans la main de Karl, envoya promener les deux autres, et les chassa tous les trois dans le couloir, en les menaçant, s'ils n'obéissaient pas, de les priver de café. La vieille avait manifestement oublié que Karl n'était pas avec les mécaniciens depuis le début, car elle les traitait comme s'ils étaient de la même bande. Et après tout, ils lui avaient bien vendu les vêtements de Karl : preuve qu'ils étaient bien ensemble.

Dans le couloir, ils durent piétiner longtemps en attendant ; le Français, en particulier, qui avait pris Karl par le bras, ne cessait de ronchonner, et menaçait d'assommer l'hôtelier s'il osait se montrer ; il semblait même s'y préparer, car il avait serré les poings et les frottait furieusement l'un contre l'autre. Enfin un petit garçon bien innocent arriva, qui dut se dresser sur la pointe des pieds pour tendre la cafetière au Français. Il n'y avait malheureusement rien que la cafetière, et il fut impossible de faire comprendre au gamin qu'on eût aimé avoir aussi des verres... Il n'y en avait donc qu'un seul qui pouvait boire à la fois tandis que les deux autres attendaient debout devant lui. Karl n'avait aucune envie de boire, mais il ne voulait pas vexer les autres, et quand ce fut son tour, il posa les lèvres sur le bord de la cafetière, sans plus.

§ « On the road... »

En guise d'adieu, l'Irlandais jeta la cafetière sur le dallage, et ils quittèrent l'auberge sans que personne ne les voie, s'enfonçant dans la brume matinale, épaisse et jaunâtre. Ils marchaient sans dire un mot les uns à côté des autres sur le bas-côté de la route. Karl était obligé de porter sa valise, que les autres ne porteraient certainement que s'il le leur demandait. De temps en temps, une auto surgissait du brouillard, et tous les trois tournaient la tête vers ces automobiles énormes, aux carrosseries ostentatoires, qui apparaissaient et disparaissaient tellement vite qu'on n'avait même pas le temps de voir si des passagers se trouvaient à l'intérieur. Puis commencèrent à défiler des colonnes de camions, apportant du ravitaillement à New-York, qui occupaient de front, sur_cinq_rangs*, toute la largeur de la chaussée, et qui se suivaient de si près que personne n'aurait osé traverser la chaussée.

De temps en temps, la chaussée s'élargissait pour former une place, au milieu de laquelle, sur une élévation en forme de tour, un policier allait et venait, pour pouvoir surveiller tout ce traffic et régler de son petit bâton la circulation sur l'avenue aussi bien que celle des rues latérales qui venait y confluer, et qui demeurait sans surveillance jusqu'à la prochaine place et au prochain agent ; mais les chauffeurs et les voituriers veillaient de bonne grâce à ce que tout cela se fasse en bon ordre. Karl s'étonnait surtout que tout cela se fît dans le calme. S'il n'y avait eu les plaintes des animaux menés à leur insu aux abattoirs, on n'eût rien entendu de plus que le claquement des fers des chevaux et le crissement des pneus. Mais naturellement, la vitesse de déplacement n'était pas toujours la même. Quand sur une place une réorganisation globale devenait nécessaire du fait de l'irruption de flots importants sur les côtés, l'ensemble des files se bloquait, et n'avançait plus que pas à pas ; puis il se produisait de nouveau un démarrage qui faisait que tout avançait à toute vitesse pendant un instant, avant de reprendre son cours normal, comme obéissant à un frein unique.

De la route ne s'élevait pas la moindre poussière, tout cela se déplaçait dans l'air le plus limpide. On ne voyait aucun piéton, pas de femmes se rendant au marché comme dans le pays de Karl, mais ici ou là surgissaient de grands camions avec des plate-formes à l'arrière, sur lesquelles une vingtaine de femmes au moins se tenaient dressées, portant des paniers sur le dos, et peut-être après tout allaient-elles au marché. Elles tendaient le cou pour observer la circulation, et comme pour y trouver l'espoir de pouvoir aller plus vite. Puis on voyait des camions du même genre, sur lesquels des hommes, allaient et venaient, les mains dans les poches. Sur l'un de ces camions, portant diverses inscriptions, Karl put lire, en poussant un petit cri : « On recherche des dockers pour les Transports Jakob ». Et ce camion, d'ailleurs, avançait très lentement, et un petit homme vif, perché sur le marchepied, se pencha vers eux et leur fit signe de monter. Karl se dissimula derrière les deux autres, comme si son oncle pouvait se trouver sur le camion et le voir. Il fut content de voir que ses compagnons déclinaient l'offre, mais en même temps, il souffrit de voir avec quelle moue méprisante ils le faisaient. Il ne fallait tout de même pas qu'ils s'imaginent qu'il était indigne d'eux d'entrer au service de son oncle ! C'est ce qu'il leur laissa entendre aussitôt, mais bien sûr, pas de façon explicite.

Sur quoi Delamarche le pria de ne pas se mêler de choses qu'il ne comprenait pas : cette histoire d'embauche n'était qu'une honteuse escroquerie, et la firme Jakob avait une déplorable réputation dans tous les États-Unis. Karl ne répondit rien, mais il se tint désormais plutôt du côté de l'Irlandais, et lui demanda s'il voulait bien lui porter un peu sa valise, ce qu'il fit, mais seulement quand Karl eut répété sa demande plusieurs fois. Et maintenant il ne cessait de se plaindre du poids cette valise, ce qui montrait simplement qu'il n'avait en fait qu'un objectif, celui de délester ladite valise du saucisson de Vérone qu'elle contenait, et qui lui avait certainement fait une excellent impression dès le premier moment à l'hôtel. Karl dut le déballer, le Français s'en empara pour le découper avec son couteau qui ressemblait à un poignard, et le mangea presque en entier à lui tout seul. Robinson n'en obtint qu'une rondelle par-ci, par-là, et Karl, obligé de nouveau de porter la valise, s'il ne voulait pas l'abandonner sur la route, n'eut droit à rien, comme s'il avait déjà pris sa part avant eux. En réclamer un petit morceau lui parut mesquin, mais il en fut très contrarié.

La brume avait maintenant disparu, et dans les lointains, une haute montagne brillait, dont les sommets semblaient onduler plus loin encore dans des brumes que le soleil faisait se disperser. Le long de la route s'étendaient des champs mal entretenus, entourant de grandes fabriques qui se dressaient, noires de fumée, au milieu de la campagne. Sur les façades des grands blocs d'habitation, qui semblaient jetés ça et là, au hasard, les innombrables fenêtres étaient comme agitées de mouvements et moirées de lumières changeantes, et sur les frêles petits balcons, des femmes et des enfants s'agitaient, entourés et par moments dissimulés par des linges mis à sécher et suspendus, qui gonflaient et s'agitaient puissamment dans le vent du matin. En détournant le regard des immeubles, on pouvait apercevoir des alouettes qui volaient haut dans le ciel, et un peu plus bas, des hirondelles, rasant la tête des voyageurs.

Beaucoup de choses rappelaient à Karl son pays natal, et il se demandait s'il faisait bien de quitter New-York pour s'enfoncer dans l'intérieur du pays. À New-York, il y avait la mer, et à tout instant, la possibilité de rentrer au pays. Alors il s'arrêta et resta planté là, disant à ses deux compagnons qu'il aimerait quand même mieux rester à New-York. Et comme Delamarche voulait le pousser en avant, il ne se laissa pas faire, et déclara qu'il avait tout de même bien le droit de décider par lui-même de ce qu'il devait faire. L'Irlandais dut alors s'entremettre et expliquer que Butterforf était bien plus beau que New-York, et tous deux durent supplier Karl pour qu'il consente à repartir. Et encore ne serait-il pas reparti, s'il ne s'était dit qu'il vaudrait peut-être mieux pour lui aller en quelque endroit où la possibilité du retour au pays serait moins facile : il travaillerait et réussirait mieux là-bas certainement, car il n'y serait pas freiné par de vaines pensées.

Et c'était lui, maintenant, qui entraînait les deux autres, et ils se réjouissaient tant de son zèle qu'ils portèrent tour à tour sa valise sans même qu'il eût à le leur demander ; et Karl ne comprenait pas très bien ce qui avait pu leur causer un tel contentement. Ils arrivèrent dans une montée, et en s'arrêtant de temps à autre, ils pouvaient voir de plus en plus largement, en se retournant, le panorama de New-York et de son port. Le pont qui relie New-York à Brooklyn flottait comme suspendu au-dessus de l'East River, et semblait trembler quand on fermait un peu les yeux. On eût dit qu'il n'y avait aucune circulation là-dessus, et en dessous se déroulait le lisse ruban de l'eau. Dans les deux gigantesques villes, tout semblait livré à la vacuité, et disposé inutilement. On ne voyait quasiment pas de différence entre les petites maisons et les grandes. Dans les profondeurs insondables des rues, la vie suivait probablement son cours comme d'habitude, mais eux ne pouvaient en apercevoir qu'une légère brume, qui bougeait à peine, quand il semblait pourtant que le moindre mouvement eût été capable de la disperser. Et dans le port lui-même, ce port le plus grand du monde, le calme était maintenant revenu. C'est tout juste si, de temps à autre, peut-être à cause de ce que l'on avait pu voir de près avant, on pouvait croire qu'un bateau bougeait un peu. Mais on ne pouvait le suivre bien longtemps, il disparaissait, et on ne parvenait plus à le retrouver.

Mais Delamarche et Robinson, eux, voyaient de toute évidence bien d'autres choses qu'ils montraient à droite et à gauche, des places et des jardins qu'ils semblaient saisir dans le creux de leurs mains, et dont ils prononçaient les noms. Ils ne parvenaient pas à comprendre comment Karl, qui avait vécu deux mois à New-York, ne connaissait de la ville à peu près qu'une seule rue. Et ils lui promirent que, quand ils auraient gagné assez d'argent à Buttreford, ils reviendraient à New-York avec lui pour lui montrer tout ce qu'il y a à voir, et bien entendu spécialement ces endroits où l'on peut s'amuser jusqu'à atteindre la parfaite félicité. Et là-dessus Robinson entonna à pleine voix une chanson que Delamarche accompagna en frappant dans ses mains, une chanson que Karl reconnut pour être un air d'opérette de son pays, et qu'il savoura encore plus ici, en anglais, qu'il ne l'avait fait autrefois chez lui. Cela donna lieu à un petit numéro en plein air, auquel tous prirent part ; mais en bas, la ville, qui pourtant à en croire la chanson s'amusait bien, semblait ne rien en savoir du tout.

À un moment, Karl demanda où se trouvait la maison de transports Jakob, et il vit Delamarche et Robinson désigner du doigt, peut-être le même endroit, peut-être bien aussi deux endroits distants de plusieurs miles. Et comme ils avançaient de nouveau, Karl leur demanda quand ils pensaient pouvoir revenir au plus tôt à New-York en ayant gagné assez d'argent. Delamarche répondit que cela pourrait bien être dans un mois, car à Butterford, on manquait de bras, et les salaires y étaient élevés. Et bien entendu, en tant que camarades, ils mettraient leur argent dans la caisse commune, pour que soient gommées les éventuelles différences de gain entre eux. Cette idée de caisse commune ne plut pas du tout à Karl, bien que pourtant, en tant qu'apprenti, son salaire dût évidemment être plus faible que celui des ouvriers qualifiés. Mais de plus, Robinson déclara que bien sûr, s'il n'y avait pas de travail à Butterford, ils devraient aller plus loin, soit pour trouver du travail aux champs n'importe où, soit pour aller jusqu'en Californie et s'y faire chercheurs d'or, ce qui, selon les récits détaillés qu'il en faisait, était manifestement son projet préféré.

— Pourquoi donc êtes-vous devenu mécanicien, puisque maintenant vous voulez être chercheur d'or ? dit Karl, qui n'aimait guère entendre parler de la nécessité de tels voyages incertains et prolongés.
— Pourquoi je suis devenu mécanicien ? dit Robinson. Sûrement pas pour que le fils de ma mère crève de faim ! Chercheur d'or, ça gagne bien.
— Ça gagnait ! dit Delamarche.
— Ça gagne encore, dit Robinson. Et il se mit à parler de tous ceux qu'il connaissait, qui étaient devenus riches et qui étaient encore là-bas, qui bien sûr ne faisaient plus rien de leurs dix doigts, mais qui l'aideraient à faire fortune et ses camarades aussi, bien sûr, au nom de leur vieille amitié.
— On arrivera bien à trouver du boulot à Butterford, dit Delamarche disant ainsi tout haut ce que Karl pensait tout bas ; mais cela n'était vraiment pas dit avec beaucoup de conviction.

De toute la journée, ils ne firent halte qu'une seule fois dans une auberge, où ils mangèrent dehors, sur une table qui parut à Karl être en fer, une viande quasiment crue*, qu'on ne pouvait parvenir à couper avec un couteau et une fourchette, mais seulement déchiqueter. Le pain avait la forme de grosses boules, et dans chaque miche était planté un grand couteau. Ce repas était accompagné d'un liquide noirâtre, qui vous brûlait la gorge. Mais Delamarche et Robinson aimaient ça : ils levaient souvent leur verre à la réalisation de voeux les plus divers, ils trinquaient en maintenant longtemps leurs verres l'un contre l'autre. À côté d'eux, des tables étaient occupées par des ouvriers en bleu_de_travail* avec des taches_de_chaux*, et tous avalaient le même breuvage. Les voitures qui circulaient en grand nombre tout autour projetaient des nuages de poussière jusque sur les tables. On se passait de grands journaux, on parlait de la grève des ouvriers du bâtiment, et le nom de Mack revenait souvent. Karl se renseigna et apprit qu'il s'agissait du père de celui qu'il connaissait, et que c'était le plus gros entrepreneur de New-York. La grève lui coûtait des millions, et risquait de mettre en péril ses affaires. Karl ne crut pas un mot de ces ragots venant de gens mal informés et malintentionnés.

Le repas fut encore gâché pour Karl du fait que la question de son réglement restait pendante. Ce qui eût été naturel, c'est que chacun payât son écot. Mais Delamarche et Robinson avaient tous les deux fait savoir clairement que la dernière nuit à l'auberge avait mis leur bourse à sec. Et ils n'avaient rien sur eux qui pût être vendu : ni montre, ni bague, rien. Et Karl ne pouvait même pas leur rappeler qu'ils avaient empoché quelque chose avec la vente de son costume, car cela eût constitué une offense envers eux et entraîné leur séparation définitive. Ce qui était étonnant, c'est que ni Delamarche ni Robinson ne semblaient se faire de souci à propos de l'addition, ils étaient même d'assez bonne humeur pour chercher à attirer le plus possible l'attention de la serveuse, qui passait et repassait fièrement d'un pas lourd entre les tables. Ses cheveux un peu défaits retombaient de chaque côté sur son front et ses joues, et elle les rejetait sans cesse en arrière, en les tirant vers le bas avec les mains. Finalement, alors qu'on pouvait peut-être attendre de sa part un premier mot aimable, elle vint à la table, s'y appuya des deux mains et demanda : « Qui paie ? »

Jamais des mains n'avaient jailli aussi vite que celles de Delamarche et Robinson pour désigner Karl. Celui-ci n'en fut pas décontenancé pour autant, car il avait déjà prévu cela ; il ne voyait rien de mal dans le fait que ses camarades, dont il attendait aussi quelques avantages, le laissent régler quelques petites dépenses, même s'il eût été plus convenable d'en discuter clairement avant le dernier moment. La seule chose ennuyeuse était d'avoir à extirper l'argent de la poche intérieure secrète. Sa première idée avait été de garder cet argent pour le cas de dernière nécessité, et donc en quelque sorte de se mettre provisoirement au même niveau que ses amis. L'avantage que lui offrait la possession de cet argent et surtout qu'il l'ait dissimulé à ses camarades se trouvait à ses yeux largement compensé par le fait qu'eux avaient grandi en Amérique, qu'ils avaient suffisamment de savoir faire et d'expérience pour y gagner de l'argent, et qu'en fin de compte ils n'avaient pas été habitués à des conditions de vie meilleures que celles qu'ils connaissaient maintenant.

Karl pensait que ses intentions initiales concernant son argent n'avaient pas à être bouleversées par le fait de régler cette note, car il pouvait bien se passer d'un quart d'un dollar, et donc mettre une pièce de cette valeur sur la table en déclarant que c'était là toute sa fortune, et qu'il était prêt à la sacrifier pour le voyage d'eux tous vers Butterford. Pour faire ce voyage à pied, c'était d'ailleurs une somme bien suffisante. Mais il ne savait pas s'il avait suffisamment de petite monnaie, et de toutes façons elle était enfouie au fond de sa poche secrète avec les billets, si bien que le meilleur moyen d'y trouver quelque chose était de déverser le tout sur la table. Et pourtant il n'était vraiment pas nécessaire que ses camarades découvrent l'existence de cette poche ! Mais par bonheur, les autres semblaient s'intéresser bien plus à la serveuse qu'à la façon dont Karl réunirait l'argent pour payer l'addition. Delamarche avait attiré la fille entre Robinson et lui, sous prétexte de réclamer la note, et elle ne pouvait échapper à leurs avances qu'en leur mettant la main sur la figure à tous les deux et en les repoussant violemment.

Pendant ce temps Karl, que ses efforts mettaient en nage, déposait dans la main qu'il cachait sous la table, l'argent qu'il extrayait avec l'autre, pièce par pièce, de sa poche secrète. Enfin, bien que ne connaissant pas encore très bien la monnaie américaine, mais d'après le nombre des pièces, il pensa avoir réuni une somme suffisante, et la posa sur la table. Le bruit des pièces stoppa net la rigolade : à la stupeur de tous, et au grand dam de Karl, et il apparut qu'il y avait là presque un dollar ! Certes, personne ne lui demanda comment il se faisait que, disposant d'une somme suffisante pour un confortable voyage en train vers Butterford il n'en ait jamais parlé jusqu'ici, mais Karl n'en fut pas moins dans un grand embarras. Quand le repas fut payé, il remis lentement la monnaie dans sa poche, non sans que Delamarche vienne prendre dans sa main une pièce pour le pourboire qu'il destinait à la serveuse, qu'il enlaça et serra contre lui, en lui tendant cet argent de sa main libre.

Quand ils eurent repris la route, Karl leur fut reconnaissant de ne lui faire aucune remarque à propos de cet argent, et il pensa même un moment leur révéler tout ce qu'il possédait. Mais l'occasion ne s'en présenta pas, et il y renonça. Vers le soir, ils arrivèrent dans une région plus agricole et plus fertile. Aux alentours, on ne voyait des champs que d'un seul tenant, recouvrant de douces collines de leur vert tendre. De riches propriétés bordaient la route, et des heures durant, ils marchèrent entre les grilles dorées des jardins ; plusieurs fois, ils franchirent le même fleuve tranquille, et plusieurs fois ils entendirent gronder les trains passant au-dessus d'eux sur des viaducs aux arches hautes et élancées.

Le soleil allait tout juste se coucher sur la bordure rectiligne des forêts lointaines, quand ils se jetèrent dans l'herbe, exténués, au milieu d'un bosquet situé en haut d'une petite pente, pour se reposer un peu. Delamarche et Robinson restaient étendus là, et s'étiraient le plus qu'ils pouvaient. Karl restait assis, et regardait la route quelques mètres en contrebas, sur laquelle les voitures ne cessaient de circuler avec régularité et fluidité, comme durant toute la journée, comme si constamment on en envoyait, à un bout, un nombre précis, et que le même nombre en était attendu, au loin, à l'autre bout. Et durant toute la journée, depuis le petit matin, Karl n'avait vu aucune de ces voitures s'arrêter, aucun passager en descendre.

Robinson proposa de passer la nuit ici, car ils étaient tous suffisamment fatigués, ils pourraient repartir plus tôt le lendemain matin et on ne pouvait guère espérer trouver avant la tombée de la nuit un gîte moins cher et mieux situé. Delamarre était de cet avis, et seul Karl se crut obligé de faire observer qu'il avait assez d'argent pour payer une nuit à l'hôtel pour tout le monde. Delamarche déclara qu'ils en auraient encore besoin, et qu'il valait mieux qu'il le garde pour l'instant - sans cacher le moins du monde qu'on comptait désormais sur cet argent. Sa première proposition ayant été adoptée, Robinson expliqua qu'il leur fallait maintenant, avant de dormir, manger quelque chose de consistant, et que l'un d'entre eux devait aller chercher à manger pour tout le monde à l'hôtel le plus proche, dont on voyait sur le bord de la route briller l'enseigne : « Hôtel Occidental ». Parce qu'il était le plus jeune, et que d'ailleurs personne d'autre ne se proposait pour cela, Karl n'hésita pas à se proposer pour cette mission, et il partit vers l'hôtel avec une commande de lard, de pain et de bière.

§ Le restaurant de « L'hôtel Occidental »

Il devait y avoir une grande ville dans les environs car, quand il pénétra dans la première salle de l'hôtel, Karl vit qu'elle était déjà pleine d'une foule bruyante, et que le long du buffet, qui s'étendait sur tout le mur du fond et sur les deux côtés, couraient sans arrêt quantité de serveurs en tabliers blancs qui ne parvenaient pourtant pas à satisfaire les clients impatients : on les entendait de tous les côtés frapper du poing sur les tables en lançant des jurons. Personne ne prêta attention à Karl. On ne servait d'ailleurs pas dans la salle elle-même : les clients assis à des tables si petites que trois personnes suffisaient à les dissimuler, allaient chercher eux-mêmes au buffet ce dont ils avaient besoin. Sur toutes les tables, on voyait une grande bouteille d'huile, de vinaigre, ou de choses de ce genre, et dont on arrosait d'abord tous les plats avant de les manger. Karl voulait évidemment se diriger vers le buffet, où probablement, les ennuis commenceraient à cause de l'importance de sa commande ; mais pour cela il lui fallait d'abord se frayer un chemin entre les tables, ce qui, même avec toutes les précautions, ne se ferait certainement pas sans bousculer les clients qui s'y trouvaient ; ceux-ci pourtant ne protestèrent même pas lorsqu'il fut projeté par un autre client contre une table qu'il avait bien failli renverser. Il s'était aussitôt excusé, mais visiblement on ne le comprit pas, pas plus qu'il ne comprit lui-même rien de ce qui lui fut crié.

Parvenu au buffet, il parvint péniblement à trouver une petite place libre, mais pendant longtemps il ne put rien voir à cause des coudes que ses voisins avaient posés sur le comptoir. Il semblait d'ailleurs que ce fût l'habitude ici de se caler les coudes sur le bord, les poings sur les tempes. Karl pensa aussitôt à son professeur de latin, le Dr. Krumpal, qui avait horreur de cette façon de se tenir, et à la façon dont il s'approchait de vous en douce, et brandissant soudain une règle, vous faisait quitter d'un coup sec les coudes de dessus la table.

Karl était pressé contre le buffet, car à peine l'avait-il atteint qu'on avait installé derrière lui une petite table, et l'un des clients qui s'y étaient assis lui râclait déjà le dos avec le bord de son grand chapeau quand il se renversait un peu en arrière en parlant. Et avec tout ça, il y avait fort peu de chances d'obtenir quelque chose du serveur, même lorsque les deux gros lourdauds qui le coinçaient s'en allèrent. Plusieurs fois, Karl avait attrapé un serveur par son tablier en passant la main par dessus le comptoir, mais à chaque fois le serveur s'était débarrassé de lui avec une grimace de contrariété. Pas moyen d'en attraper un : ils couraient, couraient sans arrêt. Si par hasard quelque chose à manger ou à boire était passé à proximité, Karl se serait servi, il aurait demandé le prix et aurait posé l'argent, et serait parti bien content ! Mais il n'y avait devant lui que des plateaux avec des espèces de poissons dont les écailles noires avaient des reflets dorés sur les bords. Ils coûtaient certainement cher, et ne pouvaient certainement rassasier personne. À part cela, il y avait de petits flacons de rhum qu'il aurait pu attraper, mais il ne voulait pas rapporter de rhum à ses camarades : ils lui semblaient déjà portés sur l'alcool le plus raide à la moindre occasion, et il ne voulait pas les encourager dans cette voie.

Il ne restait plus à Karl que de se chercher une autre place, et de repartir à zéro. Mais il s'était déjà écoulé beaucoup de temps : le pendule, à l'autre bout de la salle, dont on pouvait apercevoir les aiguilles à travers la fumée si on avait de bons yeux, indiquait déjà neuf heures. Et malgré cela, la bousculade autour du buffet était encore plus grande qu'à sa place précédente, qui était un peu à l'écart. Et par dessus le marché, plus l'heure avançait, et plus la salle se remplissait ! Sans cesse, de nouveaux clients arrivaient par la porte principale, en poussant de grands « Hello ! »  à la cantonnade. En bien des endroits, ils se frayaient d'autorité un chemin jusqu'au buffet et s'asseyaient sur le comptoir, et trinquaient entre eux : c'était la meilleure place, celle d'où l'on pouvait voir toute la salle.

Karl continua à se faufiler, mais il n'avait vraiment plus aucun espoir d'obtenir quelque chose. Il se reprochait de s'être porté volontaire pour cette mission, lui qui ne connaissait pas les usages du pays. Ses camarades allaient le disputer, et à juste titre ; ils penseraient même peut-être que c'était seulement parce qu'il avait voulu garder son argent qu'il ne rapportait rien. Là où il se trouvait en ce moment, à toutes les tables alentour on mangeait des plats de viande chauds avec de belles pommes de terre bien jaunes - et il ne parvenait pas à comprendre comment ces gens se les étaient procurées.

§ La femme compatissante

C'est alors qu'il aperçut à quelques pas devant lui une femme d'un certain âge, qui manifestement faisait partie du personnel, et qui bavardait en riant avec un client, et qui ne cessait de fourrager dans ses mèches avec son épingle à cheveux. Karl décida aussitôt de donner sa commande à cette femme, puisqu'elle constituait ici une exception, étant la seule femme dans ce vacarme et cette agitation ; et de plus, elle était la seule personne de l'hôtel que l'on pouvait atteindre, si toutefois elle ne disparaissait au premier mot qu'il lui adresserait, reprise par ses occupations. Mais ce fut tout le contraire : Karl n'avait encore presque rien dit, il l'avait seulement observée un peu, et elle, qui regardait autour d'elle comme on le fait parfois tout en bavardant avec quelqu'un, l'aperçut. Interrompant sa conversation, elle demanda à Karl ce qu'il voulait, aimablement, et dans un anglais si clair qu'il semblait sortir d'un livre de grammaire.

— Eh bien ! dit Karl, je n'arrive pas à me faire servir !
— Venez avec moi, mon petit, dit-elle. Elle prit congé de son interlocuteur, qui souleva pour elle son chapeau - ce qui paraissait ici une marque de politesse étonnante - prit Karl par la main, se dirigea vers le buffet, et ayant écarté un client, ouvrit une porte à deux battants donnant accès à l'arrière du comptoir qu'elle longea ensuite avec Karl, en évitant les serveurs qui couraient sans arrêt, ouvrit une double porte matelassée, et ils se trouvèrent enfin dans une grande réserve, où il faisait frais. « Voilà... il faut connaître la combine* » se dit Karl.

— Alors, qu'est-ce que vous voulez ? dit-elle, et elle se penchait vers lui avec complaisance. Elle était très grosse, ses rondeurs ballotaient mais - toutes proportions gardées bien sûr -, son visage avait quelque chose de délicat. À la vue de toutes ces provisions empilées sur des rayonnages ou entassées sur des tables, Karl était tenté de modifier sa commande pour en faire quelque chose de plus raffiné, d'autant plus qu'il comptait bien obtenir, de la part de cette femme influente, un prix intéressant ; mais finalement, n'ayant pas pu trouver de meilleure idée, il s'en tint au lard, au pain et à la bière.

— Rien d'autre ? demanda la femme.
— Non, merci, dit Karl. Mais pour trois personnes.

Comme elle voulait savoir qui étaient les deux autres, Karl lui dit quelques mots à propos de ses amis ; il était content qu'on lui ait adressé la parole.

Mais c'est un menu pour des prisonniers ! dit la femme, et elle attendait visiblement quelque chose de plus pour la commande. Mais Karl se tut, car il redoutait qu'elle veuille lui en faire cadeau et ne veuille pas accepter d'argent.

Ce sera vite prêt, dit la femme. Elle se dirigea avec une vivacité étonnante pour sa corpulence vers une table, saisit un grand couteau très fin en dents de scie, avec lequel elle découpa un gros morceau de lard avec beaucoup de maigre, saisit une miche de pain sur les rayons, ramena du dessous trois bouteilles de bière, et plaça le tout dans une légère corbeille de rotin, qu'elle tendit à Karl.

Pendant ce temps, elle expliquait à Karl que si elle l'avait amené ici, c'est parce que les plats, au buffet, étaient exposés à la fumée et à toutes sortes d'autres choses, et qui si rapide que soit le service, ils ne gardaient pas longtemps leur fraîcheur. Mais pour les gens de la salle, c'était toujours bien assez bon ! Karl ne dit rien de plus, car il ne savait quoi penser de ce comportement de faveur. Il songeait à ses camarades, et se disait que malgré toute leur connaissance de l'Amérique, ils ne seraient peut-être pas parvenus jusque dans cette réserve, et se seraient contentés des plats défraîchis du buffet. On n'entendait de là aucun des bruits de la salle : les murs devaient être très épais, pour parvenir à conserver la fraîcheur sous ces voutes. Karl tenait la corbeille à la main depuis un moment déjà ; il ne songeait pas à payer, et ne semblait pas vouloir s'en aller non plus. Ce n'est que quand la femme voulut, après coup, ajouter encore dans la corbeille une bouteille comme celle qui se trouvaient sur les tables de la grande salle qu'il remercia, comme effrayé.

— Avez-vous encore beaucoup de chemin à faire ? demanda la_femme*.
— Jusqu'à Butterford, répondit Karl.
— Ce n'est pas très loin, dit la femme.
— Encore une journée, dit Karl.
— Pas plus ? demanda la femme.
— Oh, non, dit Karl.

La femme remit un peu d'ordre sur la table. Un serveur entra, cherchant quelque chose des yeux ; la femme lui montra un grand plat dans lequel se trouvaient entassées des sardines avec un peu de persil, et il repartit vers la grande salle en brandissant le plat.
— Pourquoi donc voulez-vous passer la nuit dehors ? demanda la femme. Nous avons de la place ici. Dormez plutôt chez nous, à l'hôtel !

Voilà qui était très tentant pour Karl. D'autant plus qu'il avait très mal dormi la nuit précédente.
— Mais mes bagages sont là-bas, dit Karl, qui hésitait, non sans vouloir se faire un peu prier.
— Amenez-les donc ici, dit la femme, il n'y a pas de problème.
— Mais mes camarades... dit Karl, en pensant aussitôt que c'étaient eux qui allaient poser problème.
— Ils peuvent aussi passer la nuit ici, naturellement, dit la femme. Allons, allons, ne vous faites pas prier comme ça !
— Mes camarades sont certainement de braves gens, dit Karl, mais ils ne sont pas très propres.
— Vous n'avez donc pas vu cette saleté, dans la salle ? demanda la femme, en faisant la grimace. Ici on accueille vraiment ce qu'il y a de pire... Je vais tout de suite vous faire préparer trois lits. Ce ne sera que dans une mansarde, car l'hôtel est complet*, et j'ai moi-même dû m'installer là-haut. Mais c'est toujours mieux que de dormir dehors !
— Je ne peux pas amener mes camarades ici, dit Karl.

Il se représentait déjà le vacarme qu'allait provoquer l'arrivée de ces deux-là dans les couloirs d'un hôtel aussi bien tenu. Robinson allait évidemment tout salir, et Delamarche ne manquerait pas d'importuner cette femme.
— Je ne vois pas pourquoi ce serait impossible ? dit la femme. Mais si vous le voulez, laissez donc vos camarades dehors, et venez dormir ici tout seul.
— Non... Non... dit Karl. ce sont mes camarades, je dois rester avec eux.
— Vous êtes vraiment têtu ! dit la femme, et elle regarda ailleurs. On est aimable avec vous, on essaie de vous rendre service, et vous vous y opposez de toutes vos forces !

Karl savait bien qu'elle avait raison, mais il ne voyait pas le moyen de s'en sortir. Il dit seulement :
— Merci infiniment pour votre gentillesse.

Puis il se souvint qu'il n'avait pas encore payé, et demanda combien il devait.
— Vous paierez ça quand vous me ramènrez la corbeille, dit la femme. Il me la faut demain matin au plus tard.
— Entendu, dit Karl. Elle ouvrit une porte qui donnait directement à l'extérieur, et ajouta, tandis qu'il sortait en s'inclinant poliment :
— Bonne nuit, mais vous avez tort.

Il avait déjà fait quelques pas quand elle lui cria :
— Au revoir, à demain !

À peine était-il dehors qu'il entendit de nouveau le vacarme venant de la grande salle, et auquel se mêlait maintenant les flonflons d'une fanfare. Il était content de ne pas avoir eu à repasser par là pour sortir. Les cinq étages de l'hôtel était maintenant tous illuminés, et la route entière en était éclairée. Le flot des voitures continuait, mais de façon moins continue. Elles surgissaient plus vite de l'horizon que dans la journée, semblaient tâter la route avec les rayons blancs de leurs phares, dont la lumière pâlissait en traversant la zone éclairée de l'hôtel et reprenait vigueur en s'enfonçant de nouveau dans la nuit.

§ La valise pillée

Karl retrouva ses camarades profondément endormis : il avait été bien trop long ! Il voulait tout de suite étaler de façon appétissante ce qu'il avait rapporté sur les papiers qu'il avait trouvé dans la corbeille, et ne réveiller ses camarades que quand tout serait prêt, quand il découvrit avec terreur que sa valise, qu'il avait pourtant laissée fermée, et dont il avait la clé dans sa poche, était complètement ouverte, et tout ce qu'elle contenait répandu sur l'herbe.
— Debout ! cria-t-il. Vous dormiez, et pendant ce temp-là, des voleurs sont venus !
— Il manque quelque chose ? demanda Delamarche. Robinson n'était pas encore bien réveillé mais s'emparait déjà d'une bière.
— Je ne sais pas, dit Karl. Mais ma valise est ouverte. c'est tout de même une imprudence que de vous être endormis en la laissant sans surveillance !

Delamarche et Robinson se mirent à rire, et Delamarche déclara : « La prochaine fois, tâchez d'être parti moins longtemps. L'hôtel n'est qu'à dix pas d'ici, et pour y aller et revenir, cela vous a pris trois heures ! On avait faim, et on s'est dit qu'il devait y avoir quelque chose à manger dans votre valise ; on a tripoté la serrure jusqu'à ce qu'elle finisse par lâcher. Mais en fait il n'y avait rien presque rien là-dedans, et vous pouvez tout remettre tranquillement.
— Ah bon... dit Karl. Il regardait la corbeille qui se vidait rapidement, et écoutait le drôle de bruit que faisait Robinson en buvant : il laissait d'abord couler le liquide jusqu'au fond de sa gorge, puis refluait en émettant une sorte de sifflement, pour enfin s'engouffrer à grands flots dans les profondeurs.
— Avez-vous déjà fini de manger ? demanda Karl quand les deux autres reprenaient leur souffle.
— Vous n'avez donc pas déjà mangé à l'hôtel ? demanda Delamarche, qui pensait que Karl réclamait sa part.
— Si vous voulez manger encore, alors dépêchez-vous, dit Karl. Et il se dirigea vers sa valise.

— Il a l'air d'être en boule, dit Delamarche à Robinson.
— Non je ne suis pas « en boule », dit Karl. Mais vous trouvez ça bien, peut-être, de forcer ma valise en mon absence, et de flanquer par terre tout ce qu'il y avait dedans ? Je sais bien qu'entre camarades on doit se pardonner beaucoup de choses, et d'ailleurs j'y étais tout prêt. Mais là, vraiment c'est trop. Je vais aller dormir à l'hôtel, et je n'irai pas à Butterford. Dépêchez-vous de manger ce qui reste, car je dois rapporter la corbeille.
— Tu vois Robinson, c'est comme ça qu'il faut parler ! dit Delamarche. C'est le langage du beau monde... C'est bien un Allemand, celui-là. Tu m'avais mis en garde contre lui, mais j'ai été une bonne poire, et je l'ai quand même pris avec nous. Nous lui avons fait confiance, nous l'avons traîné toute la journée, nous avons perdu à cause de lui au moins une demi-journée, et maintenant, parce que je ne sais qui, à l'hôtel, a mis le grappin sur lui, le voilà qui fiche le camp, comme ça ! Mais comme c'est un faux-jeton d'Allemand, il ne fait pas ça franchement, il prend le prétexte de sa valise... comme c'est un cochon d'Allemand, il ne peut pas s'en aller sans nous humilier et nous traiter de voleurs, sous prétexte qu'on lui a fait une petite blague avec sa valise !

Tout en ramassant ses affaires, et sans se retourner vers eux, Karl répondit :
— Continuez comme ça, et vous me rendrez le départ plus facile. Je sais très bien ce qu'est la camaraderie. En Europe, j'ai eu aussi des_camarades*, et aucun d'eux n'a pu me reprocher d'être un salaud ou un hypocrite. Maintenant, évidemment, j'ai perdu le contact avec eux ; mais si je revenais un jour en Europe, ils me reconnaîtraient de nouveau comme leur ami. Et vous, Delamarche, et vous, Robinson, comment pourriez vous prétendre que je vous ai trahis, alors que vous avez eu la gentillesse - ce que je ne cacherai jamais - de m'emmener avec vous et de laisser espérer une place d'apprenti à Butterford ? Mais non, il s'agit bien autre chose. Vous ne possédez rien, et cela ne vous diminue en rien à mes yeux ; mais vous, vous jalousez le peu que j'ai, et à cause de cela vous cherchez à m'humilier, ce que je ne peux pas supporter. Et maintenant, après avoir éventré ma valise, vous n'avez pas un mot pour vous en excuser, mais au contraire, vous m'insultez et vous insultez aussi mes compatriotes* : c'est pour cela qu'il ne peut plus être question que je reste avec vous. D'ailleurs, ce que je dis n'a rien à voir avec vous, Robinson. Je n'ai rien d'autre à vous reprocher que d'être sous la coupe de Delamarche.

— Ah, on voit bien maintenant, dit Delamarche, en s'avançant vers Karl et en lui donnant une bourrade pour attirer son attention, on voit bien ce que vous êtes pour de vrai ! Toute la journée vous avez couru derrière moi comme un petit_chien*, à vous accrocher_à_moi*, à imiter tout ce que je fais, muet comme une carpe*. Et maintenant que vous avez assuré vos arrières à l'Hôtel, voilà que vous nous faites de grands discours ! Vous n'êtes qu'un petit roublard, et je ne sais pas si on va tolérer ça encore longtemps. On devrait peut-être exiger des compensations pour tout ce que vous avez appris à nous regarder faire toute la journée. Eh, Robinson, il paraît que nous en avons après son argent, à ce qu'il dit ! Une seule journée de travail à Butterford - sans parler de la Californie -, et on s'en fera dix fois plus que ce que vous nous avez montré et que ce que vous pouvez bien avoir caché dans votre doublure de veste ! Alors, fermez votre gueule, hein ?

Karl avait délaissé sa valise, et s'étant relevé, voyait maintenant Robinson venir vers lui, encore ensommeillé, mais un peu remonté par la bière. “Si je m'attarde encore ici”, se dit-il, “je rique d'avoir des surprises... On dirait bien qu'ils ont envie de me casser la figure !”
— On a beau être patients, ça suffit comme ça, dit Robinson.
— Vous feriez mieux de vous taire, Robinson, dit Karl, sans quitter des yeux Delamarche. Au fond, vous savez bien que j'ai raison, mais vous êtes bien obligé de dire comme Delamarche !
— Vous croyez peut-être le tirer de votre côté ? demanda Delamarche.

— Sûrement pas  ! dit Karl. Je suis bien content de m'en aller, et je ne veux plus avoir affaire à aucun d'entre vous. Je veux seulement dire encore ceci : vous m'avez reproché d'avoir de l'argent, et de vous l'avoir caché. À supposer que cela soit vrai, est-ce que ce n'était pas justifié avec des gens que je ne connaissais que depuis quelques heures, et votre comportement à présent ne vient-il pas confirmer que j'avais raison ?
— Reste tranquille, dit Delamarche à Robinson qui pourtant ne bougeait même pas. Puis s'adressant à Karl : puisque vous avez le culot de dire la vérité, et qu'on cause gentiment, alors allez-y, continuez, et dites-nous donc pour de bon pourquoi vous voulez aller à l'hôtel ?

Karl dut reculer d'un pas par dessus sa valise, tellement Delamarche s'était approché de lui. Mais Delamarche ne s'arrêta pas pour autant, il repoussa la valise de côté, et fit encore un pas en avant, écrasant du pied un plastron blanc qui se trouvait dans l'herbe, et répéta sa question.

Comme en réponse à celle-ci, surgit un homme montant vers eux depuis la route, avec une forte lampe de poche. C'était un des serveurs de l'hôtel, et dès qu'il eut aperçu Karl, il dit :
— Je vous cherche au moins depuis une demi-heure ! J'ai fouillé tous les talus, des deux côtés de la route... Madame la cuisinière en chef vous fait savoir qu'elle a absolument besoin de la corbeille qu'elle vous a prêtée.
— La voilà, dit Karl, d'une voix que l'émotion faisait trembler.

Delamarche et Robinson s'étaient écartés comme par modestie, ainsi qu'ils le faisaient toujours en présence d'inconnus ayant l'air important. Le serveur prit la corbeille, et dit :
— Et de plus, Madame la cuisinière en chef vous demande si vous avez réfléchi, et si vous ne seriez pas maintenant décidé tout de même à passer la nuit à l'hôtel. les deux autres Messieurs seront les bienvenus, si vous voulez les amener avec vous. Les lits ont déjà été préparés. Il est vrai que la nuit est chaude, mais il n'est pas trop prudent de dormir ici, sur ce talus : il y a souvent des serpents.

Puisque Madame la cuisinière en chef est si aimable, dit Karl, je vais donc accepter son invitation. Et il attendait que les autres disent quelque chose... Mais Robinson restait planté là comme un piquet, et Delamarche regardait les étoiles, les deux mains dans les poches. Manifestement, ils escomptaient bien que Karl les emmènerait sans plus de façons.
— Dans ce cas, dit le serveur, je suis chargé de vous conduire à l'hôtel et de porter vos bagages.
— Alors attendez un peu, je vous prie, dit Karl.

Et il se baissa pour ramasser quelques objets qui traînaient et les remettre dans sa valise. Mais soudain il se redressa : il manquait la photo ! Il l'avait posée sur le dessus, dans la valise - et il ne la retrouvait plus nulle part ! Tout était bien là, au complet - sauf la photo !
— Je ne retrouve pas la photo, dit-il à Delamarche, avec insistance.
— Quelle photo ? demanda l'autre.
— La photo de mes parents, dit Karl.
— On n'a pas vu de photo, dit Delamarche.
— Y avait pas de photo, Monsieur Rossmann, affirma de son côté Robinson.
— Mais ce n'est pas possible ! dit Karl - et ses regards implorants firent s'approcher le serveur. Elle était sur le dessus, et elle a disparu ! Vous auriez pu éviter de faire les idiots avec cette valise !
— Pas d'erreur possible, dit Delamarche. Il n'y avait pas de photo dans cette valise.
— Elle était pour moi plus importante que tout ce que j'avais là-dedans...dit Karl au serveur, qui cherchait dans l'herbe tout autour. Elle est absolument irremplaçable, je ne pourrai jamais en avoir une autre ! Et il dit encore, en s'adressant au serveur qui avait renoncé à chercher en vain : c'était la seule photo que j'avais de mes parents.

Là-dessus, le serveur dit à haute voix, sans ménagements :
— Nous pourrions peut-être chercher encore dans les poches de ces Messieurs.
— Oui, dit Karl aussitôt. Je dois retrouver cette photo. Mais avant de fouiller leurs poches, je veux encore déclarer que celui qui me rendra volontairement ma photo pourra disposer de tout ce qu'il y a dans cette valise.

Il y eut un instant de silence, après quoi Karl dit au serveur :
— Mes camarades veulent donc manifestement être fouillés. Mais je promets cependant, même maintenant, que la valise appartiendra à celui dans les poches duquel sera trouvée la photo. Je ne peux pas faire plus.

Le serveur se mit aussitôt à fouiller Delamarche, qui paraissait moins bien disposé à cela que Robinson, qu'il laissa à Karl. Il attira d'ailleurs l'attention de ce dernier sur le fait qu'il fallait les fouiller tous les deux en même temps, pour que l'un d'eux ne puisse pas se débarrasser en douce de la photo. Karl découvrit tout de suite une cravate qui lui appartenait dans une poche de Robinson, et il appela le serveur :
— Tout ce que vous pourrez trouver sur Delamarche, laissez-le, s'il vous plaît. Je ne veux que la photo, rien d'autre que la photo !

En fouillant les poches intérieures de Robinson, Karl sentit sa poitrine chaude et grasse, et il lui vint à l'esprit que peut-être il commettait une grave injustice envers ses camarades. Alors il s'efforça d'en finir le plus vite possible. D'ailleurs, tout cela était inutile, la photo ne se trouvait ni sur Robinson, ni sur Delamarche.
— Ça ne sert à rien, dit le serveur.
— Ils ont probablement déchiré la photo et jeté les morceaux, dit Karl. Je les prenais pour mes amis, mais au fond, ils ne cherchaient qu'à me nuire. Peut-être pas Robinson, car l'idée que cette photo avait une telle importance pour moi ne lui serait même pas venue, mais Delamarche, lui, au contraire !

Karl ne voyait plus devant lui que le serveur, avec sa lanterne qui faisait un petit cercle de lumière, tandis que les autres, Delamarche et Robinson aussi, demeuraient dans une profonde obscurité.

Il ne pouvait naturellement plus être question d'emmener ces deux-là à l'hôtel avec lui. Le serveur chargea la malette sur son épaule, Karl prit la corbeille, et ils s'en allèrent. Karl était déjà sur la route quand, au mileu de ses réflexions, il s'arrêta brusquement et s'écria en se tournant vers le haut dans l'obscurité : « Écoutez ! Encore une fois, si l'un de vous a cette photo et qu'il me la rapporte à l'hôtel, la valise sera à lui pour de bon, et il ne sera pas dénoncé, je le jure. »

Aucune réponse ne parvint de là haut, on n'entendit seulement prononcer le début d'un mot, le commencement d'un cri venant de Robinson que Delamarche aurait sûrement stoppé net en lui fermant la bouche. Karl attendit encore un long moment, pour être sûr que personne là-haut n'avait changé d'avis. Par deux fois, avec un long intervalle, il cria :
— Je suis toujours là !

Mais il n'y eut aucune réponse, seulement un caillou qui se mit à dévaler la pente, peut-être par hasard, peut-être parce qu'il avait manqué son but ?