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SOMMAIRE

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L'Affaire Robinson

SYNOPSIS : § Robinson § La faute de Karl § Dans le bureau du Chef du Personnel § Un interrogatoire “musclé” § Intervention de la cuisinière en Chef § Karl passe aux aveux § Karl aux mains du portier § Karl s'échappe

§ Robinson

C'est alors que quelqu'un lui tapa sur l'épaule. Karl, qui pensait évidemment qu'il s'agissait d'un client, enfouit rapidement sa pomme dans sa poche, et se hâta d'aller vers son ascenseur, jetant à peine un regard sur l'homme, qui lui dit alors :
— Bonsoir, Monsieur Rossmann, c'est moi, Robinson !
— Mais vous avez bien changé ! dit Karl, en hochant la tête.
— Oui, ça va plutôt bien, dit Robinson ; et il considéra son costume, dont les éléments semblaient de bonne qualité, mais tellement mal assortis qu'ils donnaient à l'ensemble quelque chose de miteux. Ce qu'on remarquait d'abord, c'était un gilet blanc porté de toute évidence pour la première fois, orné de quatre petites poches à liseré noir, sur lesquelles Robinson cherchait manifestement à attirer l'attention en bombant le torse.

— Vous avez des vêtements qui coûtent cher, dit Karl et il pensa un instant au beau complet de sa valise, avec lequel il aurait pu faire bonne figure auprès de Renell lui-même, et que ses deux faux-jetons d'amis avaient revendu.
— Oui, dit Robinson. Chaque jour je m'achète quelque chose de nouveau. Qu'est-ce que vous dites de mon gilet ?
— Il est très beau, dit Karl.
— Ce ne sont pas de vraies poches, elles ne sont là que pour faire chic, dit Robinson. Et il prit la main de Karl pour le lui faire constater par lui-même. Mais Karl recula vivement, car l'haleine de Robinson empestait l'eau-de-vie.
— Vous vous êtes remis à boire beaucoup, dit Karl, qui avait repris son poste contre la grille.

— Non, pas beaucoup, dit Robinson ; et en contradiction avec le contentement qu'il avait affiché un instant auparavant, il ajouta :
— Que peut-on avoir d'autre, sur cette terre ?

La conversation fut interrompue par le départ de l'ascenseur, et à peine Karl était-il redescendu qu'on l'appela au téléphone pour lui dire d'aller chercher le médecin de l'hôtel, parce qu'une dame s'était trouvée mal au septième. Ce faisant, Karl espérait secrètement que Robinson s'en irait pendant ce temps-là, car il ne voulait pas être vu en sa compagnie, et du fait des avertissements de Thérèse, il ne voulait plus entendre parler de Delamarche. Mais Robinson l'attendait toujours, avec la contenance raide de celui qui est complètement ivre, et justement à cet instant passait par là l'un des employés du plus haut rang de l'établissement, en redingote noire et haut-de-forme... mais heureusement, il ne sembla pas prêter attention à Robinson.
— Vous ne voulez pas venir chez nous, Rossmann ? Nous sommes à notre aise, maintenant, dit Robinson, en regardant Karl comme pour l'allécher.

— C'est vous qui m'invitez, ou bien Delamarche ? demanda Karl.
— C'est moi et Delamarche ; nous sommes d'accord là-dessus, dit Robinson.
— Alors je vais vous dire, et dites ça aussi à Delamarche, s'il vous plaît : notre séparation était définitive. Il faut que ce soit bien clair pour vous maintenant si ça ne l'était pas encore. Vous deux, vous m'avez fait plus de mal que personne ne m'en a jamais fait. Est-ce que par hasard vous vous seriez mis dans la tête de m'embêter encore ?
— Nous sommes pourtant encore vos camarades ! dit Robinson, avec l'air répugnant d'un ivrogne larmoyant. Delamarche vous fait dire qu'il veut vous dédommager pour tout ce qui s'est passé. Nous habitons maintenant avec Brunelda, une cantatrice de premier ordre.

Et il aurait enchaîné là-dessus en entonnant un air à pleins poumons, si Karl ne lui avait pas aussitôt soufflé du bout des dents : « Taisez-vous immédiatement ! Vous ne voyez donc pas où vous êtes »

— Rossmann, dit Robinson, un peu refroidi sur la chansonnette, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, mais je suis quand même encore votre camarade. Et vous qui avez ici une belle situation, pourriez-vous me prêter un peu d'argent ?
— Pour aller le boire, une fois de plus ? dit Karl ; je vois déjà dépasser de votre poche le goulot d'une bouteille, dans laquelle, pendant que j'étais parti, vous avez sûrement bu, car au début, vous aviez quand même les idées un peu plus claires au début de notre entretien.
— C'est seulement pour me donner des forces, quand je suis en route, dit Robinson pour s'excuser.
— Je n'ai plus d'espoir de vous faire changer, dit Karl.
— Mais pour l'argent ? dit Robinson, en ouvrant de grands yeux.

— Delamarche vous a sûrement chargé de rapporter de l'argent... Bon. Je vais vous en donner. Mais seulement à la condition que vous déguerpirez d'ici et que vous ne reviendrez plus jamais me voir ici. Si vous avez quelque chose à me communiquer, écrivez-moi : Karl Rossmann, Garçon d'ascenseur, Hôtel Occidental, c'est suffisant comme adresse. Mais vous ne devez plus, je le répète, venir ici pour me voir. Ici je suis en service, et je n'ai pas de temps à consacrer à des visites. Voulez-vous toujours de l'argent, à cette condition ?

Et en disant cela, Karl mit la main à la poche de sa veste, car il était décidé à lui donner l'argent de ses pourboires de la nuit. Robinson ne fit que hocher la tête, et pousser un grand soupir. Karl ne comprit pas, et répéta encore une fois : « Oui ou non »

Alors Robinson lui fit signe de s'approcher, et en se tortillant de façon fort significative, lui chuchota :
— Rossmann, je ne me sens pas bien...
— Bon sang ! fit Karl - et des deux mains il l'attrapa pour le mener vers la balustrade : de la bouche de Robinson un grand flot se déversa dans la cour. Pendant les répits que ses nausées lui laissaient, il esquissait vers Karl des gestes désemparés.
— Vous êtes vraiment un bon gars, disait-il. Ou bien : « C'est fini », ce qui était loin d'être le cas. Ou encore : « Les chiens, quelle saloperie ils m'ont fait avaler ! » Karl, pris de répulsion et de dégoût, n'y tenait plus, et se mit à marcher de long en large.

Robinson, dans le recoin de l'ascenseur où il se trouvait, était un peu caché ; mais qu'arriverait-il si quelqu'un le remarquait, un de ces clients riches et susceptibles qui n'attendent qu'une occasion pour se plaindre à un responsable de l'hôtel, qui accourt aussitôt et s'en prend alors férocement à tout le personnel ? Ou bien si passait par là un de ces détectives que l'hôtel emploie, jamais les mêmes et que personne ne connaît à part la Direction, mais que l'on croit reconnaître en chacun, à son regard inquisiteur, même s'il n'est dû en fait qu'à la myopie ? Et en dessous, dans les cuisines où l'on travaillait toute la nuit, si quelqu'un pénétrait dans les réserves, et se scandalisait de voir ces immondices dans la cour intérieure, sous la lumière venue d'en haut, et appelait Karl au téléphone, pour lui demander ce qui pouvait bien se passer à l'étage du dessus ? Karl pourrait-il alors encore feindre de ne pas connaître Robinson ?

Et s'il le faisait, Robinson, par sottise et désespoir, au lieu de trouver des excuses, n'allait-il pas justement se raccrocher à lui ? Et alors Karl serait immédiatement chassé, de toute évidence, dès que l'on saurait cette chose inouïe : un garçon d'ascenseur, employé le plus négligeable et du plus bas niveau dans l'immense hiérarchie du personnel, avait sali la réputation de l'hôtel à cause d'un de ses amis, et choqué les clients au point de les faire fuir ? Pouvait-on tolérer plus longtemps un garçon d'ascenseur qui avait de telles fréquentations, et qui se permettait en plus de recevoir ses amis pendant les heures de service ? Un tel individu n'avait-il pas toutes les chances d'être lui-même un ivrogne, ou même quelque chose de pire ? Il était bien naturel de supposer qu'il nourrissait depuis longtemps ses comparses sur les réserves de l'hôtel, jusqu'au moment où avait pu se produire, dans un endroit quelconque d'un hôtel pourtant si bien tenu, une chose comme celle qui venait d'arriver à Robinson. Et pourquoi un garçon comme cela s'en tiendrait-il à puiser dans les réserves de l'intendance, alors qu'il lui était si facile de voler à cause de la grande négligence des clients, qui laissaient ouvertes les portes de leurs armoires, des objets de valeur traîner sur les tables, des coffres-forts béants, et des clés jetées n'importe où ?

Karl, justement, voyait de loin des clients qui remontaient d'un sous-sol où venait de se terminer un spectacle de variétés. Il se plaça près de son ascenseur, sans même oser regarder dans la direction de Robinson, de peur de ce qu'il pourrait y voir. Le fait qu'aucun bruit ne lui parvenait, même pas un gémissement, le rassura un peu. Il s'occupa de ses clients, monta et descendit avec eux, mais il ne put complètement dissimuler son inquiétude ; à chaque fois qu'il redescendait, il s'attendait à découvrir quelque chose de pénible. Enfin il disposa d'un peu plus de temps pour s'occuper de Robinson, qui se faisait tout petit dans son coin, les jambes repliées, le visage posé sur ses genoux, et le chapeau rejeté sur la nuque.

Maintenant, allez vous-en ! dit Karl doucement, mais fermement. Voici l'argent. Si vous vous dépêchez, je vais vous montrer le chemin le plus court.
— Je ne vais pas pouvoir m'en aller, dit Robinson, en s'épongeant le front avec un minuscule mouchoir. Je vais mourir ici... Vous ne pouvez pas savoir comme je me sens mal. Delamarche me traîne partout dans les endroits chics, mais je ne supporte pas ces_machins-là*, je le lui dis tous les jours.
— Vous ne pouvez pas rester ici, de toutes façons, dit Karl. Vous vous rendez compte ? Si quelqu'un vous trouve là où vous êtes, vous aurez une amende, et moi je perdrai mon travail ! C'est ça que vous voulez ?
— Je ne peux pas m'en aller, dit Robinson.J'aimerais mieux sauter là, en bas. Et il désignait la cour intérieure, à travers les barreaux de la balustrade. Quand je suis assis ici, je peux encore tenir, mais je ne peux pas me lever ; j'ai déjà essayé, pendant que vous étiez parti.

Alors je vais aller chercher une voiture, et vous irez à l'hôpital, dit Karl ; et il secoua un peu les jambes de Robinson, qui semblait sur le point de perdre connaissance à tout instant. Mais à peine Robinson eut-il entendu prononcer le mot « hôpital » qu'il sembla se dresser devant lui des images épouvantables, au point qu'il se mit à pleurer bruyamment, et tendit les mains vers Karl comme pour implorer sa grâce.

— Du calme ! dit Karl, en lui tapant sur les doigts.

Il courut vers le garçon d'ascenseur qu'il avait remplacé cette nuit, lui demanda de bien vouloir lui rendre la pareille un petit instant, revint aussitôt vers Robinson qui sanglotait toujours, le souleva de force et lui chuchota :
— Robinson, si vous voulez que je vous vienne en aide, alors faites au moins l'effort de rester debout et de marcher un peu. Je vais vous conduire jusqu'à mon lit, dans lequel vous pourrez demeurer aussi longtemps qu'il le faudra, jusqu'à ce que ça aille mieux. Vous serez étonné de voir comme vous vous rétablirez vite. Mais je vous en prie, soyez raisonnable, car il y a des gens partout dans les couloirs, et mon lit lui-même se trouve dans un dortoir ouvert à tout le monde. Si quelqu'un s'aperçoit de votre présence, si peu que ce soit, je ne pourrai plus rien faire pour vous. Et ouvrez donc un peu les yeux : je ne peux pas vous emmener si vous avez l'air d'un moribond !

— Je ferai tout ce que vous jugerez bon que je fasse, dit Robinson. Mais vous ne pourrez pas m'emmener comme ça, tout seul. Pourquoi n'appelez-vous pas Renell en plus ?
— Renell n'est pas là, dit Karl.
— Ah ! Oui... Renell est avec Delamarche. Ce sont eux qui m'ont envoyé vous chercher. J'embrouille déjà tout.

Karl profita de ce discours de Robinson et d'autres moins compréhensibles encore pour le pousser un peu en avant, et il parvint heureusement à l'amener jusqu'à un coin d'où on pouvait prendre un couloir un peu moins éclairé qui menait vers le dortoir. Justement, un garçon d'ascenseur arrivait en courant vers eux, et les croisa. Mais en somme, ils n'avaient jusqu'ici fait que des rencontres sans importance : entre quatre et cinq heures de l'après-midi, c'était le moment le plus calme ; et Karl avait bien pensé qu'il lui fallait faire disparaître Robinson maintenant, car il ne fallait sûrement pas penser pouvoir le faire à l'aube ou au début de la journée de travail.

Dans le dortoir, à l'autre bout, il y avait une grande bagarre ou quelque chose de ce genre, car on entendait des battements de mains en cadence, des piétinements, et des exclamations comme au stade. Dans la moitié de la salle du côté de la porte, on ne voyait que quelques dormeurs acharnés, la plupart des autres étaient étendus sur le dos et regardaient en l'air, tandis que, ici ou là, un autre, habillé ou non, comme ça se trouvait, sautait de son lit pour aller voir ce qui se passait à l'autre bout.

Karl put ainsi amener Robinson, qui s'était un peu remis à marcher entre temps, sans se faire trop remarquer, jusqu'au lit de Renell, car celui-ci était tout près de la porte, et par chance n'était pas occupé, alors que dans le sien, qu'il apercevait de loin, un nouveau, qu'il ne connaissait pas, dormait tranquillement.

À peine Robinson eut-il senti qu'il était sur un lit qu'il s'endormit, une de ses jambes pendant encore sur le côté.

Karl lui rabattit largement la couverture sur le visage, et se dit qu'au moins pour l'instant, il n'avait plus de souci à se faire : Robinson ne se réveillerait sürement pas avant six heures, d'ici là il serait de retour, et alors, peut-être avec l'aide de Renell, il trouverait un moyen de faire sortir Robinson. Il n'y avait guère à craindre une inspection du dortoir par quelque autorité supérieure, car cela ne se faisait que dans les cas exceptionnels. Par ailleurs, les garçons d'ascenseur avaient obtenu, depuis plusieurs années déjà la suppression de l'inspection générale, autrefois réglementaire : il n'y avait donc rien à craindre de ce côté-là non plus.

§ La faute de Karl

Quand Karl s'en fut allé reprendre son service, il vit que son ascenseur repartait dans les étages, en même temps que celui de son voisin. Il attendit donc avec inquiétude d'avoir des explications là-dessus. C'est son ascenseur qui redescendit le premier, et il en sortit le jeune homme qu'il avait vu tout à l'heure courir dans le couloir.
— Où donc étais-tu passé, Rossmann, lui demanda celui-ci. Pourquoi es-tu parti ? Pourquoi ne l'as-tu pas signalé ?
— Mais je lui avais pourtant bien dit qu'il me remplace un instant ! répondit Karl en montrant du doigt le garçon de l'ascenseur d'à côté, qui arrivait tout juste. Je l'avais bien remplacé, moi, pendant deux heures, au moment où il y avait le plus de monde !

— Tout ça c'est bien beau, mais ça ne suffit quand même pas, lui dit l'autre. Est-ce que tu ne sais pas qu'il faut obligatoirement déclarer la moindre absence pendant le service au bureau du Chef_du_personnel* ? C'est pour cela que tu disposes d'un téléphone. Je t'aurais volontiers remplacé, mais tu le sais, ce n'est pas toujours facile. Il y avait justement des clients devant les deux ascenseurs, arrivés par l'express de quatre heures trente. Je ne pouvais tout de même pas m'occuper de ton ascenseur et laisser attendre les clients du mien ! Alors je suis monté d'abord avec le mien.
— Et alors ? demanda Karl, avec anxiété aux deux autres qui se taisaient.
— Eh bien, dit le garçon de l'ascenseur voisin, le Chef du personnel est arrivé juste à ce moment-là ; il a vu les gens qui attendaient devant ton ascenseur sans personne pour le servir, il s'est mis en rogne, il m'a demandé, et j'ai rappliqué en vitesse, il voulait savoir ce que tu fichais, je ne savais pas quoi lui répondre puisque tu ne m'avais pas dit où tu allais... Alors il a téléphoné aussitôt au dortoir, pour faire venir un autre garçon.

— Je t'ai même croisé dans le couloir, dit le remplaçant de Karl.
— Bien sûr, confirma l'autre, j'ai tout de suite dit que tu m'avais demandé de te remplacer ; mais est-ce que tu crois qu'il écoute ce genre d'excuse ? Tu ne le connais certainement pas encore. Et maintenant nous sommes chargés de te dire d'aller tout de suite à son bureau. Alors tu ferais mieux de te dépêcher, et d'y courir. Comme tu n'as vraiment été absent que deux minutes, peut-être qu'il te pardonnera encore. N'aie pas peur de parler de moi, et de dire que tu m'as demandé de te remplacer. Mais j'aimerais mieux que tu ne dises pas que je t'ai remplacé, c'est un conseil ; je n'ai rien à craindre, j'en avais le droit, mais il n'est pas bon de parler de ça, et de mélanger des choses qui n'ont rien à voir ensemble.

— C'était bien la première fois que j'abandonnais mon poste, dit Karl.
— C'est toujours comme ça, mais on n'y croit jamais, dit le garçon en courant vers son ascenseur, car des gens arrivaient.

Le remplaçant de Karl, qui pouvait avoir dans les quatorze ans, et qui manifestement avait pitié de Karl, lui dit :
— Il y a déjà eu bien des cas où des choses comme ça on été pardonnées. En général, on est affecté à une autre tâche. Pour autant que je le sache, il n'y a eu qu'un seul cas de licenciement pour une affaire comme celle-là. Il faut que tu te trouves une bonne excuse. Pas question de dire que tu t'es soudain trouvé mal — il te rierait au nez ! le mieux, ce serait que tu dises qu'un client t'a chargé d'une commission urgente pour un autre, que tu ne sais plus qui était le premier, et que tu n'as pas réussi à trouver le second.

— Bah... Dit Karl. Cela n'ira pas si loin ! Mais après tout ce qu'il avait entendu, il ne croyait plus que cela puisse se finir bien. Et même si on lui pardonnait cette négligence dans son service, Robinson était encore en train de dormir dans le dortoir, et cela constituait une preuve manifeste de sa culpabilité. Étant donné le caractère irascible du Chef du Personnel, il était peu vraisemblable qu'on s'en tienne à une enquête superficielle, et Robinson finirait bien par être découvert. Certes, il n'était pas expressément interdit de faire entrer au dortoir des personnes étrangères au service ; mais si cette interdiction n'était pas formulée, c'est tout simplement parce qu'on n'interdit pas ce qui est absolument impensable.

§ Dans le bureau du Chef du Personnel

Quand Karl entra dans le bureau du Chef du Personnel, celui-ci était justement en train de prendre son café du matin, buvant une petite gorgée et se remettant à examiner une liste que lui avait certainement apportée le Portier en Chef, qui se trouvait justement là lui aussi. Ce dernier était un homme de grande taille, et son uniforme somptueux, chamarré, avec des chaînes et des rubans dorés qui couraient le long de ses manches et sur ses épaulettes, lui faisait une largeur d'épaules encore plus imposante qu'elle ne l'était en réalité. Une moustache noire et brillante, taillée en longues pointes, comme on le fait en Hongrie, demeurait immobile malgré les mouvements de rotation rapides de sa tête. Mais ce fardeau vestimentaire ne lui permettait pourtant pas de se mouvoir facilement, et il se tenait toujours soigneusement sur ses deux jambes écartées pour pouvoir y répartir judicieusement son poids.

Karl était entré vite et à l'aise dans ce bureau comme il en avait pris l'habitude dans cet hôtel, car la lenteur et la retenue, qui sont un signe de politesse chez les gens, sont interprétées comme de la paresse chez les garçons d'ascenseur. Et d'ailleurs, il fallait aussi éviter de montrer dès l'entrée qu'on se sentait coupable. Le Chef du personnel n'avait d'ailleurs prêté qu'une attention fugitive au fait qu'on ouvrait la porte, et s'était remis aussitôt à boire son café et à sa lecture, sans se soucier autrement de Karl. Le Portier, lui se sentait peut-être un peu gêné par la présence de Karl, peut-être parce qu'il avait quelque information ou demande confidentielle à présenter. En tout cas, il regardait Karl d'un oeil mauvais, en penchant la tête avec raideur, et en se retournant vers le Chef du Personnel à chaque fois qu'il rencontrait le regard de Karl que pourtant il semblait chercher. Mais Karl pensait que cela ne ferait pas bonne impression si, maintenant qu'il était entré, il quittait le bureau sans que le Chef du Personnel lui en eût donné l'ordre. Et celui-ci continuait à examiner sa liste, en avalant de temps en temps un morceau de gâteau, qu'il agitait pour en faire tomber le sucre, sans même interrompre sa lecture. Quand une feuille de cette liste tomba par terre, le portier n'essaya même pas de la ramasser : il savait bien qu'il ne le pourrait pas, et d'ailleurs ce n'était même pas nécessaire, puisque Karl la tenait déjà et la tendait au Chef, qui la saisit négligemment, comme si elle s'était d'elle-même soulevée du sol. Ce petit service rendu fut donc sans aucun effet, et le portier n'en continua pas moins à lui décocher des regards noirs.

Karl était quand même un peu rassuré. D'abord parce que son affaire semblait avoir bien peu d'importance pour le Chef du personnel, et que cela pouvait être considéré comme un bon signe. C'était d'ailleurs bien compréhensible, finalement : un garçon d'ascenseur n'est rien, il ne peut donc rien se permettre ; mais puisqu'il n'est rien, il ne peut pas non plus faire rien de grave. Et après tout, dans sa jeunesse, le Chef du personnel avait lui-même été garçon d'ascenseur — ce qui faisait encore la gloire de cette génération de liftiers. C'était même lui qui les avait organisés ainsi pour la première fois, et qui sait s'il n'avait pas un jour quitté son poste sans permission, même si maintenant personne ne pouvait exiger de lui qu'il s'en souvienne ? Bien sûr, on ne pouvait négliger le fait que justement, en tant qu'ancien garçon d'ascenseur, il mettait maintenant un point d'honneur à faire régner l'ordre dans cette corporation avec la plus grande sévérité. Mais Karl faisait néanmoins reposer tous ses espoirs dans le fait que le temps passait. À la pendule du bureau, il était déjà plus de cinq_heures_et_quart*, Renell pouvait revenir d'un instant à l'autre, et il était peut-être même déjà là, car il avait bien dû s'apercevoir que Robinson ne rentrait pas, et Karl se rendait compte maintenant que Delamarche et Renell ne pouvaient pas s'être rencontrés très loin de l'Hôtel Occidental, car sinon, dans l'état lamentable où il était, Robinson n'aurait pas pu trouver le chemin jusqu'ici.

Si Renell trouvait maintenant Robinson dans son lit, ce qui ne pouvait manquer de se produire, tout serait pour le mieux, car Renell, avec son sens pratique, surtout quand son intérêt était en jeu, emmènerait aussitôt Robinson loin de l'hôtel ; cela serait d'autant plus facile que Robinson, dans l'intervalle, aurait pu reprendre un peu des forces, et que vraisemblablement Delamarche devait attendre devant l'hôtel pour le prendre en charge. Robinson une fois éloigné, Karl pourrait affronter bien plus tranquillement le Chef du Personnel, et pour cette fois, s'en tirerait peut-être avec une simple réprimande, même sévère. Alors il se concerterait avec Thérèse pour savoir s'il pouvait dire la vérité à la cuisinière en chef : de son côté, il n'y voyait pas d'inconvénient — et si c'était le cas, alors cette affaire se trouverait réglée sans trop de dégâts.

Karl s'était tout juste un peu calmé en se faisant ces réflexions, et il s'apprêtait même à recompter en secret les pourboires qu'il avait reçus pendant la nuit, et qui lui semblaient particulièrement généreux, lorsque le Chef du Personnel reposa sa liste sur la table, avec ces mots :
— Restez encore un peu s'il vous plaît, Féodor.

Puis il se leva d'un bond, comme un ressort, et se mit à crier si fort à l'adresse de Karl que ce dernier, ahuri, ne sut rien faire d'autre que de fixer le trou noir de cette bouche vociférante.

— Tu as quitté ton poste sans autorisation. Sais-tu ce que cela signifie ? Cela signifie que tu es renvoyé. Je ne veux pas entendre tes excuses, tu peux garder pour toi tes explications mensongères. Pour moi, la seule chose qui compte, c'est que tu n'étais pas là. Si je passais l'éponge là-dessus, si je te pardonnais, alors ce serait aussitôt les quarante garçons d'ascenseur qui s'éclipseraient pendant leur service, et je n'aurais plus qu'à porter moi-même dans les escaliers mes cinq mille clients !

Karl se tenait coi. Le portier s'était rapproché, et tirait un peu sur la tunique de Karl, qui avait quelques plis, probablement pour attirer l'attention du Chef du Personnel sur ce petit défaut dans la tenue de Karl.
— Tu t'es soudain senti mal, peut-être ? demanda le Chef du Personnel d'un air sournois.

Karl le regarda avec méfiance et répondit : « Non. »
— Alors tu ne t'es même pas senti mal ? cria le Chef du Personnel encore plus fort. C'est donc que tu as inventé un mensonge encore pire. C'est quoi, ton excuse ? Allez, vas-y !
— Je ne savais pas que l'on devait téléphoner pour demander la permission, dit Karl.
— Ça alors, c'est la meilleure ! dit le Chef du Personnel. Et il saisit Karl par le col de sa tunique, et le porta sans même lui laisser toucher le sol jusque devant le réglement des garçons d'ascenseur qui était affiché sur le mur. Le portier avait suivi le mouvement jusque devant l'affiche.
— Eh bien, lis ! dit le chef, en lui désignant un paragraphe.

Karl pensa qu'il devait le lire pour lui-même.
— Tout haut ! ordonna le Chef du Personnel.

Mais au lieu de lire, et dans l'espoir de calmer plus facilement son chef, Karl dit :
— Je connais ce paragraphe ! On m'a remis le réglement, et je l'ai bien lu. Mais quand une règle ne vous concerne pas, on a tendance à l'oublier : en deux mois de service ici, et je n'ai jamais quitté mon poste.
— Eh bien, maintenant, tu vas le quitter ! dit le Chef du Personnel. Il alla vers la table, reprit sa liste en mains, comme s'il voulait la lire plus avant, mais la lança sur la table comme une paperasse sans aucun intérêt, et se mit à arpenter la pièce, le rouge au front et les joues en feu.
— Et tout cela à cause d'un vaurien de cet acabit ! Des ennuis comme ça dans le service de nuit ! Il répéta cela plusieurs fois. Savez-vous qui voulait justement monter, quand ce vaurien venait de quitter son ascenseur ? dit-il en s'adressant au portier. Et il prononça un nom, qui fit une telle impression sur lui, qui connaissait certainement tout le monde et savait juger de leur importance, qu'il jeta un bref regard sur Karl, comme si seule la présence du jeune homme pouvait constituer la preuve de ce qu'un personnage portant un tel nom ait pu attendre en vain après un ascenseur dont le garçon avait soudainement disparu.

— C'est épouvantable ! dit le portier. Et avec un air d'inquiétude sans borne, il hocha lentement la tête en direction de Karl, qui le regardait tristement, en se disant que maintenant il allait aussi payer pour la sottise de cet homme-là.
— D'ailleurs, je te connais bien, dit le portier, en désignant Karl de son index gros et raide. Tu es le seul des garçons qui évite systématiquement de me saluer. Pour qui est-ce que tu te prends ? Tout employé qui passe devant la loge a l'obligation de me saluer. Avec tous les autres portiers, tu peux agir comme ça te chante, mais moi, j'exige que l'on me salue. Je fais souvent comme si je ne voyais rien, mais tu peux être sûr que je sais exactement qui me salue ou pas, petit vaurien !

Et il se détourna de Karl pour se diriger, d'un pas très raide, vers le Chef du Personnel. Mais ce dernier, au lieu de donner son avis sur ce que le portier venait de dire, s'occupait de terminer son petit déjeuner, et dépliait le journal du matin qu'un employé venait de lui apporter.

— Monsieur le portier en Chef, dit Karl, qui voulait au moins profiter de l'inattention du Chef du Personnel pour régler la question du portier, car il savait bien que si ses reproches ne pouvaient guère lui nuire, son hostilité, elle, pouvait lui être très défavorable, - Monsieur le portier en Chef, je puis vous assurer que je vous salue ! Il n'y a pas longtemps que je suis en Amérique, je suis originaire d'Europe où l'on se salue, tout le monde le sait, plus qu'il n'est nécessaire... Et bien sûr, je n'ai pas pu perdre tout à fait cette habitude ; il y a deux mois encore, à New-York, quand je fréquentais les milieux les plus chics, on m'a conseillé, en mainte occasion, de modérer mes marques de politesse exagérées. Et je ne vous aurais pas salué, vous même ? Je vous ai salué plusieurs fois par jour. Mais bien entendu, pas à chaque fois que je vous ai vu, car je vous rencontre bien une centaine de fois par jour !

— Tu dois me saluer à chaque fois, à chaque fois sans exception ; quand tu me parles, tu dois toujours tenir ton calot à la main, tu dois toujours me dire « Monsieur le portier en Chef », et non pas « vous ». Et cela à chaque fois, à chaque fois.
— À chaque fois ? se répéta Karl, à voix basse, sur un ton dubitatif. Et il se rappelait maintenant comment il n'avait cessé, depuis qu'il était ici, d'être observé sévèrement, et même avec un air de reproche, par le portier. Et cela depuis le premier matin où, n'ayant pas encore bien pris conscience de son statut subalterne, il avait interrogé le portier de façon un peu trop désinvolte, sans plus de façons mais avec insistance, pour savoir si deux individus n'avaient pas demandé après lui, et n'avaient pas laissé une photographie à son intention. [Com6-32*

— Tu vois maintenant à quoi peut conduire une telle attitude, dit le portier, qui s'était de nouveau rapproché de Karl, et désignait le Chef du Personnel toujours en train de lire, comme s'il était l'instrument de sa vengeance. Dans ton prochain emploi, tu sauras vite qu'il te faut saluer le portier, même si, peut-être, il ne s'agit que d'un bouge minable.

Karl voyait bien maintenant qu'il avait déjà perdu sa place : le Chef du Personnel l'avait déjà dit, le portier en Chef venait de le répéter comme si c'était une affaire réglée, et il n'était certainement pas nécessaire que le renvoi d'un simple garçon d'ascenseur fût confirmé par la direction de l'hôtel. Tout cela était allé beaucoup plus vite qu'il ne l'aurait cru, car il n'y avait que deux mois, après tout, qu'il exerçait ses fonctions, et de son mieux, certainement beaucoup mieux que la plupart des autres. Mais il est évident que ces choses-là n'entrent jamais en ligne de compte au moment crucial, dans aucune partie du monde, que ce soit en Europe ou en Amérique ; on tranche, au contraire, en fonction du verdict que la fureur vous met en premier sur les lèvres. Il eût peut-être mieux valu prendre congé et s'en aller tout de suite ? La cuisinière en chef et Thérèse dormaient peut-être encore. Pour leur éviter la peine et la déception que sa conduite allait sûrement leur causer s'il leur faisait personnellement ses adieux, il pourrait leur laisser une lettre, faire sa valise en toute hâte, et disparaître discrètement.

Mais qu'il reste là seulement un jour de plus — et pourtant il aurait bien eu besoin d'un peu de sommeil — il ne pouvait alors rien espérer d'autre que de voir son affaire s'amplifier et tourner au scandale, subir des reproches de tous les côtés, avoir à affronter le spectacle insupportable des larmes de Thérèse et peut-être même de la cuisinière en chef, et pour finir, s'attendre éventuellement à se voir infliger une punition. D'un autre côté, pourtant, il ne savait que faire ici, en face de ces deux ennemis, et il sentait bien que le moindre mot qu'il prononcerait serait dénigré, et tourné à son désavantage, que ce soit par l'un ou par l'autre. Aussi demeurait-il silencieux, profitant provisoirement du calme qui régnait dans la pièce, car le Chef du Personnel continuait à lire son journal, et le portier en Chef était occupé à remettre en ordre les feuillets de sa liste, ce que, de toute évidence, sa myopie rendait bien difficile.

Finalement, Le Chef du Personnel reposa son journal avec un bâillement, jeta un coup d'œil pour s'assurer que Karl était toujours là, et tourna la manivelle du téléphone posé sur la table. Il cria plusieurs fois « Allo ! » mais personne ne répondit.
— Personne ne répond, dit-il au portier en Chef. Ce dernier, qui semblait à Karl tout particulièrement intéressé par ce coup de téléphone, insista :
— Il est déjà six heures moins le quart. Elle est sûrement déjà réveillée... Sonnez donc plus fort ! À cet instant, le téléphone retentit, sans qu'il soit besoin d'appeler de nouveau.
— Ici Isbary, Chef du Personnel. Bonjour madame la cuisinière en chef. Je ne vous ai pas réveillée, au moins ? J'en serais navré. Oui, oui... Il est déjà six heures moins le quart, mais cela m'ennuierait de vous avoir effrayée... Vous devriez débrancher le téléphone quand vous dormez. Non, non, je n'ai vraiment aucune excuse, étant donné le peu d'importance de la chose dont je veux vous parler. Et bien entendu, j'ai tout le temps, je vous en prie... je reste en ligne, si vous le voulez bien.

— Elle a dû courir au téléphone en chemise de nuit, dit le Chef du Personnel en souriant à l'adresse du portier qui pendant tout ce temps s'était tenu penché sur le téléphone, manifestement très intéressé. Je l'ai certainement réveillée, car d'habitude, c'est la petite jeune fille qui tape à la machine qui la réveille, et elle doit avoir oublié aujourd'hui, pour une fois. Cela m'ennuie de l'avoir effrayée, elle qui est si nerveuse.

— Pourquoi ne dit-elle plus rien ?
— Elle a dû aller voir ce que faisait la petite, répondit le Chef du Personnel, en mettant de nouveau le combiné à son oreille, car l'appareil grésillait de nouveau. « On va bien la trouver », dit-il au téléphone. « Il ne faut surtout pas que vous preniez peur comme cela ! Vous avez vraiment besoin de repos. Bon, maintenant, ma petite question : j'ai près de moi un garçon d'ascenseur qui s'appelle... (et il se tourna d'un air interrogateur vers Karl qui, très attentif, lui fournit aussitôt le nom qu'il attendait) ... qui s'appelle Karl Rossmann. Si j'ai bonne mémoire, il me semble que vous vous êtes intéressée un peu à lui. Malheureusement, il a bien mal récompensé votre sollicitude... Il a abandonné son poste sans autorisation, me causant ainsi de graves ennuis, dont je ne peux encore maintenant évaluer toute l'importance, et en conséquence, je viens de le congédier à l'instant même. J'espère que vous ne prendrez pas cet affaire au tragique »

« Pardon ?... Oui, congédié, congédié. Je vous le répète : il a abandonné son poste. Non, je ne puis vraiment pas vous suivre sur ce point, chère madame la cuisinière en chef. Il y va de mon autorité, c'est beaucoup trop important : un garçon comme lui me pourrirait tous les autres ! Ce sont justement les garçons d'ascenseur qu'il faut tenir à l'oeil. Non, non, dans ce cas précis je ne puis absolument rien faire pour vous, quelle que soit l'envie que j'aie de vous être agréable... Et même si malgré tout je lui permettais de rester, avec comme seule conséquence de m'échauffer la bile, ce serait à cause de vous, oui, à cause de vous, madame la cuisinière en chef, que je ne le pourrais pas. Vous lui portez un intérêt qu'il ne mérite nullement. Et comme je vous connais tout autant que lui, je sais qu'il vous causerait les plus grandes déceptions, et c'est ce que je veux vous éviter à tout prix. Je vous le dis tout net, et bien que cette tête de mule ne soit qu'à deux pas de moi. Il est congédié. Non, non, madame la cuisinière en chef, il est définitivement congédié. Non, non, il ne sera pas affecté à un autre emploi, il est totalement inutilisable. Et de plus, des plaintes ont été formulées contre lui par ailleurs. Le portier en Chef, par exemple — hein, Feodor ? — oui, Feodor se plaint de l'incivilité et l'insolence de ce jeune homme. Quoi ? ce n'est pas suffisant ?Allons, chère madame la cuisinière en chef, ce garçon vous fait perdre la tête. Non, inutile de me harceler davantage. »

À ce moment-là, le Portier se pencha vers le Chef du Personnel et lui souffla quelque chose à l'oreille. Le Chef du Personnel le regarda d'abord avec étonnement, et dit alors au téléphone quelque chose si rapidement que Karl ne put pas en saisir le début et dut se rapprocher de deux pas.
— Chère madame la cuisinière en chef, disait l'autre, en toute sincérité, je n'aurais pas cru que vous fussiez une si mauvaise psychologue ! Je viens d'apprendre à l'instant quelque chose sur le compte de votre petit ange, qui devrait modifier complètement l'idée que vous avez de lui, et je suis un peu gêné que ce soit à moi de vous le dire... Ce charmant garçon-là,que vous tenez pour un modèle de bonne conduite, ne manque pas de passer toutes ses nuits de liberté en ville, et n'en revient qu'au petit matin. Oui, Oui, madame la cuisinière en chef, ceci est attesté, et par des témoins irrévocables. Absolument. Et pouvez-vous me dire d'où il tire l'argent pour de telles distractions ? Et comment il pourrait, dans ces conditions, faire preuve d'attention durant son service ? Voulez-vous donc que je vous décrive ce à quoi il passe son temps, quand il est en ville ? Je vous assure que je vais tout faire pour me débarrasser au plus vite de ce garçon-là. Et de votre côté, je vous en prie, prenez cela comme un avertissement : il faut vraiment être prudent avec des vagabonds de cet accabit.

Karl se sentit grandement soulagé du fait de la grossière erreur qui venait d'être commise, et qui pouvait peut-être, de façon inattendue, provoquer un retournement de situation à son avantage ; alors il s'écria :
— Mais Monsieur le Chef du Personnel, il y a là une grave confusion sur la personne ! Je crois que le portier en Chef vous a dit que je sortais chaque nuit. Mais cela n'est pas vrai ! Au contraire, je passe toutes mes nuits dans le dortoir, tous les autres peuvent en témoigner ! Quand je ne dors pas, j'étudie la correspondance commerciale, et je ne quitte jamais le dortoir. Il est très facile de vérifier cela. De toute évidence, le portier en chef me confond avec un autre, et du coup, je comprends maintenant pourquoi il pense que je ne le salue pas.

— Tu vas te taire, oui ! s'écria le portier en Chef, en agitant son poing sous le nez de Karl, au lieu de le faire simplement du doigt. Pas de danger que je te confonde avec qui que ce soit ! Que je ne sois plus portier en Chef, si jamais je confonds les gens ! Écoutez donc, Monsieur Isbary ! Comment serais-je encore portier en Chef si je confondais les gens ? dans les trente années de service, cela ne s'est encore jamais produit, comme les centaines de Chefs du Personnel que nous avons eus entre-temps pourraient en témoigner ! Mais toi, misérable garnement, tu prétendrais que je viens de commencer en me trompant sur toi ! Toi, avec ta tête spéciale, ta sale tête plate ! Comment pourrait-on s'y tromper ? Tu pourrais bien avoir filé en douce toutes les nuits derrière mon dos, rien qu'à voir ta tête, je peux garantir que tu es une sacrée fripouille !

— Laisse donc, Féodor ! dit le Chef du Personnel, dont la conversation téléphonique avec la cuisinière en Chef semblait soudain avoir pris fin. L'affaire est simple comme bonjour. Ses allées et venues nocturnes ne sont pas ce qui est le plus important. Il se pourrait bien qu'avant de nous quitter il ait voulu nous entraîner encore dans une grande enquête sur la façon dont il occupe ses nuits. J'imagine très bien que cela lui plairait beaucoup. Il nous faudrait alors convoquer ici comme témoins, l'un après l'autre quarante garçons d'ascenseur, qui déclareraient tous naturellement l'avoir pris pour un autre ; inévitablement, ce serait peu à peu tout le personnel qui devrait être cité à la barre ; tout le fonctionnement de l'hôtel serait en un clin d'oeil détraqué, et quand finalement il serait mis à la porte, il se serait tout de même bien amusé ! Non, il ne faut pas tomber là-dedans. Il a déjà roulé la cuisinière en Chef, cette brave femme, alors ça suffit ! Je ne veux pas en entendre plus : tu es renvoyé immédiatement, pour cause de négligence durant ton service. Je vais te donner un papier pour la comptabilité, pour que ton salaire jusqu'à aujourd'hui te soit versé. C'est d'ailleurs, étant donné ta conduite, entre nous soit dit, un véritable cadeau que je te fais, et simplement par égard pour Madame la cuisinière en Chef.

Un appel téléphonique empêcha le Chef du Personnel de signer tout de suite le papier en question. « Les garçons d'ascenseur me donnent bien du souci aujourd'hui ! » s'écria-t-il, dès qu'il eut entendu le premier mot. « C'est inouï ! » s'exclama-t-il encore un peu après, et s'éloignant du téléphone, il se tourna vers le portier en Chef, en lui disant : « S'il te plaît, Féodor, retiens donc un peu ce gars-là, nous allons encore avoir à causer avec lui ». Et revenu au téléphone, il ordonna : « Monte immédiatement ! »

§ Un interrogatoire “musclé”

Alors le portier en Chef put donner libre cours à sa fureur, ce qu'il n'était pas parvenu à faire verbalement. Il saisit Karl par le haut du bras, et ne se contenta pas de le tenir fermement, ce qui eût été supportable, mais en le serrant de plus en plus fort, par degrés, en relâchant un instant sa prise pour mieux serrer ensuite, ce qui, étant donné sa force, semblait ne pas devoir cesser d'empirer — au point qu'un voile noir commença à s'étendre devant les yeux de Karl. Il ne se contentait pas non plus de le tenir serré ainsi mais, comme s'il avait reçu l'ordre de l'étirer en même temps, il le soulevait en l'air et le secouait de-ci, de-là, en répétant toujours à l'adresse du Chef du Personnel : « Ainsi je le prendrais pour un autre ? Ainsi je le prendrais pour un autre »

Ce fut pour Karl un soulagement quand survint le garçon d'ascenseur en Chef, appelé Bess, un gros garçon dont la respiration sifflait toujours, et que l'attention du portier en Chef en fut un instant détournée. Karl était tellement épuisé qu'il salua à peine, quand il vit se faufiler derrière lui, à son grand étonnement, Thérèse, livide, vêtue à la hâte, les cheveux défaits. En un instant elle fut auprès de lui, et lui chuchota :
— La cuisinière en Chef est-elle déjà au courant ?
— le Chef du Personnel le lui a dit au téléphone, répondit Karl.
— Alors ça va, ça va, dit-elle précipitamment, en lançant pourtant des regards inquiets.
— Non, dit Karl. Tu ne sais même pas ce qu'ils me reprochent. Je suis obligé de partir, et la cuisinière en Chef a dû l'admettre aussi. S'il te plaît, ne reste pas là. Remonte, je viendrai te dire au revoir.

— Mais voyons Rossmann, qu'est-ce qui te prend ? Tu vas rester avec nous aussi longtemps que tu le voudras... Le portier en Chef fait tout ce que veut la cuisinière en Chef, il est amoureux d'elle, j'ai découvert ça par hasard. Alors ne te fais pas de souci.
— S'il te plaît, Thérèse, va-t-en, maintenant. Je ne peux pas me défendre tant que tu es là. Et il faut bien que je me défende car ce sont des mensonges qui ont été proférés contre moi. Et mieux je pourrai me défendre, plus j'aurai d'espoir de pouvoir rester. Alors, Thérèse...

Mais sous le coup d'une douleur soudaine, il ne put s'empêcher d'ajouter :
— Si seulement ce portier voulait me lâcher ! Je ne savais même pas qu'il était mon ennemi. Mais comme il me malmène, sans arrêt !

Et en même temps, il se disait : Pourquoi est-ce que je lui dis ça ? Aucune femme ne peut supporter tranquillement d'entendre ça ! Et en effet, Thérèse venait de se détourner, avant qu'il ait pu la retenir de sa main libre, et disait au portier, en s'avançant vers lui :

— Monsieur le portier en Chef, je vous en prie, laissez Rossmann tranquille ! Vous lui faites mal ! La cuisinière en Chef sera bientôt là en personne, et elle verra bien qu'on le maltraite sans la moindre raison. Lâchez-le ! Quel plaisir pouvez-vous donc trouver à le tourmenter ?

Et elle agrippa même la main du portier en Chef.
— C'est un ordre ma petite demoiselle, dit celui-ci. Un ordre ! Et de sa main libre il attira gentiment Thérèse vers lui, pendant que de l'autre il secouait toujours Karl, comme s'il ne voulait pas seulement lui faire du mal, mais comme s'il éprouvait à l'égard de ce bras en sa possession une sorte de besoin qui était encore loin d'être assouvi. [Com6-48*

§ Intervention de la cuisinière en Chef

Il fallut un peu de temps à Thérèse pour pouvoir se libérer de l'emprise du portier en Chef, et juste au moment où elle allait se tourner vers le Chef du Personnel qui écoutait toujours le récit très détaillé de Bess, la cuisinière en Chef entra en coup de vent.
— Dieu soit loué ! s'écria Thérèse, et pendant un instant, on n'entendit plus rien d'autre dans la pièce que cette exclamation. En même temps, le Chef du Personnel sauta sur ses pieds, et poussa Bess de côté.
— Vous venez donc en personne, Madame la cuisinière en Chef ? Pour cette broutille ? Mais il est vrai qu'après notre conversation au téléphone, je pouvais m'en douter ; mais je n'ai pas voulu le croire. Et pourtant le cas de votre protégé ne cesse d'empirer à chaque instant... Je crains fort de ne pas pouvoir le congédier, mais de devoir le mettre aux arrêts. Écoutez donc ! Et il fit signe à Bess de s'approcher.

— Il faut d'abord que je dise quelques mots à Rossmann, dit la cuisinière en Chef  ; et elle s'assit sur une chaise que le Chef du Personnel lui désignait.
— Karl, s'il te plaît, approche, dit-elle alors. Karl obéit, ou plutôt fut traîné là par le portier en Chef. Lâchez-le donc ! dit la cuisinière en Chef d'un air agacé. Il n'est tout de même pas l'auteur d'un crime crapuleux ! Alors le portier en Chef lâcha prise, effectivement, mais non sans avoir serré encore plus fort auparavant, tellement même que les larmes lui en venaient aux yeux.

— Karl, dit la cuisinière en Chef, en posant tranquillement les mains sur ses genoux, et en penchant un peu la tête pour regarder Karl - cela n'avait rien à voir avec un interrogatoire - je veux te dire avant tout que j'ai encore entièrement confiance en toi. Monsieur le Chef du Personnel est également un homme droit, je m'en porte garante. Tous les deux, nous désirons vraiment te garder ici.

Elle lança un regard furtif vers le Chef du Personnel, comme pour le prier de ne pas intervenir - ce qu'il ne fit pas, d'ailleurs.
— Oublie ce qu'on a pu te dire ici même jusqu'à présent. Et surtout, comme a dû te le dire le Chef du Personnel, tu ne dois pas prendre cela au tragique. Certes, il est un peu vif, ce qui n'est pas très étonnant avec les fonctions qu'il occcupe, mais il a aussi une femme et des enfants, et il sait qu'un jeune garçon livré à lui-même ne doit pas être tourmenté inutilement : le reste du monde s'en charge bien assez.

Un grand silence se fit alors dans le bureau. Le portier en Chef regardait le Chef du Personnel d'un air interrogateur et celui-ci regardait la cuisinière en Chef en hochan la tête. Le jeune Bess ricanait bêtement dans le dos du Chef du Personnel ; Thérèse de son côté sanglotait de joie et de peine à la fois, et faisait de gros efforts pour que personne ne l'entende.

Mais Karl, bien que cela pût être interprété fâcheusement contre lui, regardait seulement le bout de ses pieds, au lieu de regarder du côté de la cuisinière en Chef qui recherchait pourtant son regard. Dans son bras, il ressentait des douleurs dans tous les sens, sa chemise collait à sa chair meutrie, et il aurait bien voulu quitter sa veste pour examiner ce qu'il en était. Ce que disait la cuisinière en Chef partait certainement d'une bonne intention, mais cela lui semblait, à lui, déplaisant, car on pouvait de ce fait penser qu'il ne méritait pas tout l'intérêt qu'elle lui portait, qu'il avait deux mois durant bénéficié indûment de ses largesses, et qu'il ne méritait en fait rien d'autre que de retomber entre les mains du portier en Chef.

— Je dis cela, poursuivit la cuisinière en Chef, pour que tu répondes maintenant sans te laisser troubler, ce que d'ailleurs tu aurais certainement fait de toutes façons, tel que je te connais.
— S'il vous plaît, puis-je aller chercher le médecin ? dit soudain Bess. Ce garçon pourrait bien perdre tout son sang ! Il dit cela très poliment, mais sa demande tombait bien mal.
— Vas-y, dit le Chef du Personnel. Bess fila aussitôt. Puis il s'adressa à la cuisinière en Chef. [Com6-54*

— Voici les faits : si le portier en Chef s'est emparé de ce garçon, ce n'est pas une lubie de sa part. Au dessous, dans le dortoir des garçons d'ascenseur, on a trouvé un étranger soigneusement caché dans un lit, un ivrogne complètement saoul. Naturellement, on l'a réveillé, et on a tenté de le faire partir de là. Alors cet homme a commencé à vouloir faire un grand scandale, criant sans arrêt que le dortoir était celui_de_Rossmann*, dont il était l'invité, qu'il l'avait installé là, et qu'il punirait tous ceux qui voudraient mettre la main sur lui. Et d'ailleurs, il était obligé d'attendre Karl Rossmann, car ce dernier lui avait promis de l'argent, et qu'il était seulement parti pour aller le chercher. Notez bien cela, s'il vous plaît, Madame la cuisinière en Chef : il lui a promis de l'argent et il est allé le chercher. Tu peux noter ça, toi aussi, Rossmann, dit le Chef du Personnel en s'approchant de Karl.

Celui-ci venait juste de se tourner vers Thérèse, qui fixait des yeux le Chef du Personnel, comme fascinée, et sans cesse écartait de son front quelque cheveu, dans un geste qui était peut-être purement machinal. — Mais peut-être que cela te rappelle quelque obligation ? continua le Chef du Personnel. Car le type d'en dessous disait aussi que quand tu serais de retour, vous iriez rendre visite à une chanteuse dont personne d'ailleurs n'a compris le nom, car cet individu n'a jamais pu le prononcer qu'en chantant.

Ici le Chef du Personnel s'interrompit, car la cuisinière en Chef, qui était devenue pâle, se levait de sa chaise, en la repoussant un peu.
— Je vous épargnerai la suite, dit le Chef du Personnel.
— Non, non, je vous en prie, dit la cuisinière en Chef en saisissant sa main, dites-nous tout, je veux tout savoir, et c'est bien pour cela que je suis ici.

Le portier en Chef s'était avancé, et se frappait bruyamment la poitrine, pour montrer qu'il avait tout compris depuis le début ; mais le Chef du Personnel le calma aussitôt en disant : « Oui, vous aviez raison, Féodor ! » pour qu'il restât à sa place.
— Il n'y a plus grand-chose à ajouter, dit le Chef du Personnel. On sait comment sont les garçons : ils ont commencé par se moquer de cette homme-là, puis se sont querellés avec lui, et comme chez eux les bons boxeurs ne manquent pas, il a été mis hors de combat. Je n'ai même pas cherché à savoir quelles étaient ses plaies et combien il en avait, car ces garçons sont de redoutables boxeurs, et devant eux, un ivrogne ne pèse pas lourd !
— Ah ! Bon... dit la cuisinière en Chef qui se cramponnait au dossier de la chaise et regardait la place qu'elle venait tout juste de quitter. Mais dis donc quelque chose, Rossmann, je t'en prie ! fit-elle alors.

Thérèse avait quitté sa place et était accourue vers elle, elle l'avait prise par le bras — quelque chose que Karl ne l'avait encore jamais vu faire auparavant. Le Chef du Personnel se tenait debout juste derrière la cuisinière en Chef, et lissait tranquillement un petit col de dentelle qu'elle portait et qui avait un faux-pli. Près de Karl, le portier en Chef lui dit :
— Alors, ça vient ? pour mieux masquer le coup qu'il venait de lui flanquer dans le dos.
— C'est vrai, dit Karl, d'une voix moins assurée qu'il n'eût voulu, à cause du coup qu'il venait de recevoir ; c'est vrai que j'ai introduit cet homme-là dans le dortoir.
— On ne veut rien savoir de plus, dit le portier en Chef, comme s'il parlait pour tout le monde.

Sans dire un mot, la cuisinière en Chef se tourna vers le Chef du Personnel, puis vers Thérèse.
— Je n'ai pas pu faire autrement, dit Karl. Cet homme a été autrefois mon ami ; alors que nous ne nous étions plus vus depuis deux mois, il est venu me rendre visite, et il était tellement ivre qu'il n'a pas pu repartir par ses propres moyens.

S'approchant de la cuisinière en Chef, le Chef du Personnel dit à mi-voix, comme pour lui-même :
— Il est venu en visite, et il était tellement ivre qu'il n'a pu repartir...

La cuisinière en Chef chuchota quelque chose par dessus l'épaule du Chef du Personnel, qui parut faire des objections avec un sourire qui ne semblait avoir aucun rapport avec la question. Karl ne regardait plus que Thérèse, qui pressait son visage désemparé contre la cuisinière en Chef pour ne plus rien voir. Le seul qui semblait pleinement satisfait de l'explication que Karl venait de donner était le portier en Chef, qui répéta plusieurs fois :
— C'est bien vrai, on ne peut pas laisser tomber son compagnon de beuverie ! et du regard et du geste, il s'efforçait d'en convaincre ceux qui étaient là.

§ Karl passe aux aveux

— Je suis donc coupable, dit Karl - et il fit une pause, comme s'il attendait un mot gentil de la part de ses juges qui lui donnerait la force de poursuivre sa défense, mais ce mot ne vint pas. Mais je ne suis coupable que d'avoir introduit cet homme - un Irlandais, il s'appelle Robinson - dans le dortoir. Tout ce qu'il a dit d'autre, il l'a dit sous l'effet de la boisson, et ce n'est pas vrai.
— Tu ne lui as donc pas promis d'argent ? demanda le Chef du Personnel.
— Si, dit Karl, peiné d'avoir oublié ça : il avait été trop catégorique dans ses déclarations, par inadvertance ou par distraction, dans son souci de se disculper. « Je lui ai promis de l'argent, parce qu'il m'en avait demandé. Mais je ne voulais pas aller en chercher, je voulais seulement lui donner les pourboires qu'on m'avait donnés cette nuit. » Et pour le prouver, il sortit l'argent de sa poche, et montra sur la paume de sa main quelques petites pièces.

— Tu t'enfonces de plus en plus, dit le Chef du Personnel. Si on devait te croire, il faudrait alors oublier tout ce que tu as dit auparavant ! Premièrement cet homme - dont j'ai bien de la peine à croire d'ailleurs qu'il s'appelle Robinson comme tu le prétends, car depuis que l'Irlande existe, aucun Irlandais ne s'est appelé ainsi - cet homme, donc, tu prétends que tu n'as fait que l'emmener dans le dortoir : cela suffirait déjà pour qu'on te flanque à la porte. Puis tu dis d'abord que tu ne lui as pas promis de l'argent, et ensuite, quand on t'interroge à l'improviste, tu dis que si. Mais nous ne voulons pas ici jouer aux devinettes ! Nous voulons savoir comment tu te justifies. Tout d'abord tu prétends que tu n'as pas eu l'intention d'aller chercher de l'argent, mais de lui donner tes pourboires de la nuit ; mais ensuite on découvre que tu as encore cet argent sur toi : tu avais donc bien l'intention d'aller en chercher en plus, ce que ton absence prolongée prouve d'ailleurs assez ! Et finalement, cela n'aurait rien eu d'extraordinaire que tu veuilles aller chercher de l'argent dans ta mallette. Mais ce qui est tout de même étrange, c'est que tu le nies avec la dernière énergie ; de même que tu nies absolument avoir saoûlé cet homme ici, dans l'hôtel, alors que cela ne fait pas le moindre doute, puisque tu as toi-même indiqué qu'il y était venu tout seul et qu'il ne pouvait plus en partir par ses propres moyens, et que de plus il s'est écrié dans le dortoir qu'il était ton invité. Mais il reste pourtant deux points encore à éclaircir, et tu le peux si tu te décides à nous révéler toute l'histoire, même si nous pouvons finalement y parvenir sans ton aide. D'abord : comment as-tu fait pour trouver le chemin des réserves ? Et deuxièmement : comment as-tu fait pour réunir la somme à lui donner ?

Impossible de se justifier quand la bonne volonté n'y est pas, se dit Karl. Et il ne répondit rien de plus au Chef du Personnel, ce qui certainement devait être très pénible pour Thérèse. Il savait bien que tout ce qu'il dirait serait interprété ensuite d'une toute autre façon que celle qu'il avait voulu, et que le Bien et le Mal dépendaient uniquement de l'angle sous lequel les choses seraient examinées.
— Il ne répond pas, dit la cuisinière en Chef.
— C'est ce qu'il a de mieux à faire, dit le Chef du Personnel.
— Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir encore inventer ? dit le portier en Chef, en lissant soigneusement sa moustache de ces mêmes doigts si cruels un peu avant.
— Arrête ! dit la cuisinière en Chef à Thérèse, qui commençait à sangloter à côté d'elle. Tu vois, il ne répond rien, alors comment veux-tu que je fasse quelque chose pour lui ? En fin de compte, c'est moi qui ai tort, face au Chef du Personnel. Dis-moi, Thérèse, à ton avis, ai-je raté quelque chose que j'aurais pu faire pour lui ?

Mais comment Thérèse aurait-elle pu le savoir ? Et de quelle utilité pouvait bien être le fait qu'elle pose cette question, qu'elle adresse cette prière publiquement à la petite, au risque de perdre la face devant ces deux messieurs ?

— Madame la Cuisinière en Chef, dit Karl, qui se ressaisissait une fois encore, mais dans la seule et unique intention d'éviter à Thérèse d'avoir à répondre, je ne crois pas vous avoir fait honte en quoi que ce soit ; et en prenant la peine d'y regarder de plus près, n'importe qui s'en convaincrait.
— N'importe qui ! dit le portier en Chef. Et il désignait du doigt le Chef du Personnel : c'est une pique à votre égard, Monsieur Isbary !
— Eh bien, dit ce dernier, il est maintenant six heures et demie, Madame la Cuisinière en Chef ; il est grand temps... Je pense que vous devez me laisser le dernier mot dans cette affaire pour laquelle nous avons déjà été bien trop patients.

Le petit Giacomo, qui était revenu, voulut s'approcher de Karl, mais effrayé par le silence qui régnait dans la pièce, se retint et attendit.

La cuisinière en Chef n'avait pas quitté Karl des yeux depuis les derniers mots qu'il avait prononcés, et elle ne semblait même pas avoir entendu ce qu'avait dit le Chef du Personnel. Elle fixait Karl de ses grands yeux bleus, un peu ternis par l'âge et les multiples soucis. En la voyant ainsi debout derrière sa chaise qu'elle balançait lentement, on eût pu croire qu'elle allait dire : « Eh bien, Karl, cette affaire ne me semble pas encore vraiment tirée au clair, et a besoin d'être examinée attentivement, comme tu l'as si bien dit toi-même. Et nous allons maintenant nous y employer, que quelqu'un s'y oppose ou non, il faut que justice soit faite. »

Mais au lieu de cela, elle fit une courte pause que personne n'osa interrompre, si ce n'est la sonnerie de la pendule, confirmant le propos du Chef du Personnel en sonnant la demie, ainsi que toutes les pendules de l'hôtel en même temps, comme chacun le savait - et cela retentissait aux oreilles et à l'esprit comme la double expression d'une même et extrême impatience. Puis elle dit :
— Non, Karl, non ! Non ! On ne peut pas accepter ça. Les causes justes ont un air bien à elles, et ce n'est pas le cas de ton affaire, je le vois bien. J'ai le droit de le dire et je dois le dire, j'y suis contrainte car c'est bien moi qui suis venue ici avec les meilleures dispositions à ton égard. Et d'ailleurs tu vois bien que Thérèse ne dit rien. (Mais en réalité, celle-ci ne se taisait pas, elle pleurait).

La cuisinière en Chef s'arrêta net, ayant pris une soudaine résolution, et dit :
— Karl, viens un peu ici.

Et quand il fut près d'elle - alors que le Chef du Personnel et le portier en Chef entamaient derrière son dos à voix basse une conversation animée - elle l'enlaça de son bras gauche, et l'attira vers le fond du bureau avec Thérèse qui se laissait faire, marcha de long en large avec eux deux en disant :
— Il est bien possible, Karl, et tu sembles le croire vraiment, sinon je ne pourrai plus te faire confiance, il est bien possible qu'une enquête puisse te donner raison sur de petits détails. Pourquoi pas ? Peut-être as-tu vraiment salué le portier en Chef. J'en suis même certaine ; je sais aussi ce qu'il faut penser de lui, je peux maintenant te le dire franchement. Mais la justesse de ces petits détails ne te servira en rien. Le Chef du Personnel dont au cours de tant d'années j'ai appris à apprécier la connaissance qu'il a des hommes, et qui est celui de tous ceux que je connais à qui je fais le plus confiance, a clairement exposé ta culpabilité, et celle-ci me semble tout à fait irréfutable. Peut-être que tu as seulement agi à la légère, mais peut-être que tu n'es pas celui que je croyais. Et pourtant - en disant cela elle s'interromit d'elle-même et lança un bref regard en arrière vers les deux autres - et pourtant je ne peux pas encore me résoudre à ne plus te considérer au fond comme quelqu'un de bien.

— Madame la Cuisinière en Chef, Madame la Cuisinière en Chef ! dit sur le ton du reproche le Chef du Personnel qui avait croisé son regard.
— Nous en avons bientôt fini, dit la cuisinière en Chef, et elle dit seulement encore à Karl, rapidement :
— Écoute, Karl, quand je considère toute cette affaire, je suis plutôt contente que le Chef du Personnel ne veuille pas lancer une enquête, car s'il le faisait, je devrais l'en empêcher, dans ton intérêt. Personne ne doit savoir comment ni avec quoi tu as pu nourrir cet homme-là, qui d'ailleurs, ne peut pas être un de tes anciens camarades comme tu l'as prétendu, car tu as eu avec eux une grande dispute quand vous vous êtes quittés, et il n'est donc pas possible que ce soit l'un d'eux que tu entretiennes ainsi maintenant. C'est plutôt quelqu'un dont tu as fait la connaissance un peu à la légère, la nuit, dans quelque taverne de la ville.

Comment est-il possible, Karl, que tu m'aies caché tout cela ? Si le dortoir t'était insupportable, et que ton errance nocturne ait été causée par cette raison bien innocente, pourquoi ne pas m'en avoir soufflé mot ? Tu sais que je voulais que tu aies une chambre à toi, et c'est seulement sur ta demande que j'y ai renoncé. Il semblerait maintenant que tu as préféré le dortoir parce que tu t'y sentais plus libre. Quant à ton argent, tu l'avais mis dans ma caisse, et tu m'apportais chaque semaine tes pourboires. Où donc, grands dieux, as-tu pu prendre l'argent dont tu avais besoin pour tes plaisirs, et où pensais-tu aller prendre l'argent que tu destinais à ton ami ? Voilà les choses que je ne voulais pas évoquer, maintenant du moins, devant le Chef du Personnel, car sinon une enquête eût peut-être été inévitable. Il te faut donc absolument quitter l'hôtel, et aussi vite que possible. Va directement à la Pension Brenner (celle où tu es déjà allé plusieurs fois avec Thérèse) : ils te logeront pour rien avec cette recommandation...

Là dessus la cuisinière en Chef tira de son corsage un porte-mine en or et écrivit quelques lignes sur une carte de visite, sans cesser de parler :
— J'y ferai porter ta valise tout de suite.Thérèse, file au vestiaire des garçons d'ascenseur et prépare sa valise ! (Mais Thérèse ne bougeait pas encore ; elle voulait, maintenant qu'elle avait surmonté toute son affliction, profiter au mieux de la tournure favorable que prenait l'affaire de Karl, grâce à la bonté de la cuisinière en Chef.)

Quelqu'un entrebailla la porte, sans se montrer, et la referma aussitôt. Ce devait être Giacomo, car celui-ci entra et dit :
— Rossmann, j'ai une commission à te faire.

— Tout de suite, dit la cuisinière en Chef. Et elle mit la carte de visite dans la poche de Karl qui l'avait écoutée la tête basse. Je garde provisoirement ton argent, tu sais que tu peux me le confier. Aujourd'hui reste chez toi, et réfléchis à tout ça. Demain, - car aujourd'hui je n'ai pas le temps, je me suis déjà trop attardée ici - demain, j'irai chez Brenner, et nous verrons ce que nous pourrons faire de plus pour toi. Mais dès maintenant, sache que je ne t'abandonnerai pas. Ne t'inquiète pas pour ton avenir, mais réfléchis plutôt sur ce qui vient de t'arriver.

Et elle lui tapa légèrement sur l'épaule, et retourna voir le Chef du Personnel.

— N'es-tu pas content de voir que tout se termine aussi bien ? dit Thérèse, qui était restée auprès de lui.
— Oh ! Oui... dit Karl en lui adressant un sourire. Mais il ne voyait pas bien pourquoi il devait être content d'être renvoyé comme un voleur.

Les yeux de Thérèse brillaient de la joie la plus pure, comme s'il lui était parfaitement égal que Karl ait ou non commis un délit, qu'il ait été ou non jugé en toute équité, du moment qu'on le laisse filer, en toute honte ou tout honneur. Et c'était elle, Thérèse, qui se comportait ainsi, elle qui en ce qui la concernait était si pointilleuse, et qui se tracassait pendant des semaines pour un mot quelque peu ambigu prononcé par la cuisinière en Chef ! Non sans intention, il lui demanda :
— Est-ce que tu vas faire tout de suite ma valise et me l'expédier ?

Il ne put s'empêcher de hocher la tête avec surprise devant la façon dont Thérèse réagit aussitôt à la question : convaincue qu'elle était de trouver dans cette valise des choses qu'elle ne devait pas révéler à tout le monde, elle ne laissa même pas couler un regard vers Karl, ne lui tendit même pas la main, mais ne fit que murmurer :
— Bien sûr, Karl, tout de suite, je vais aller faire ta valise tout de suite.

Et elle était déjà partie.

Mais Giacomo n'en pouvait plus, et agacé par sa longue attente, il s'écria :
— Rossmann, un homme se débat dans le couloir, et ne veut pas se laisser expulser. On voulait l'emmener à l'hôpital, mais il se débat. Il prétend que tu n'admettrais pas qu'on le fasse, qu'il faut qu'on appelle un taxi pour le remmener chez lui, et que tu paieras. Es-tu d'accord ?
— Ce type là a confiance en toi ! dit le Chef du Personnel.

Karl haussa les épaules, et compta l'argent qu'il avait en le mettant dans la main de Giacomo. Puis il dit :
— Je n'en ai pas plus !
— Je suis encore chargé de te demander si tu veux bien l'accompagner, ajouta Giacomo, en faisant tinter les pièces.
— Il ne l'accompagnera pas ! dit la cuisinière en Chef.
— Eh bien, Rossmann, dit le Chef du Personnel très vite, et sans même attendre que Giacomo soit sorti, tu es congédié immédiatement.

Le portier en Chef hocha plusieurs fois la tête, comme si ces mots étaient les siens, et que le Chef du Personnel n'avait fait que les répéter.
— Je ne peux même pas prononcer à haute voix les motifs de ton renvoi, car sinon je devrais te faire arrêter [poursuivit le Chef du Personnel].

Le portier en Chef jeta un regard sévère et appuyé sur la cuisinière en Chef, car il avait fort bien compris qu'elle était à l'origine de ce traitement particulièrement indulgent.
— Et maintenant, va trouver Bess, change-toi, confie lui ta livrée, et disparais, disparais immédiatement de cette maison.

La cuisinière en Chef ferma les yeux, pensant ainsi rassurer Karl. Comme celui-ci s'inclinait devant elle pour prendre congé, il aperçut vaguement le Chef du Personnel lui prendre la main à la dérobée, et la tapoter. Le portier en Chef accompagna Karl d'un pas pesant jusqu'à la porte, qu'il l'empêcha de refermer ; il la maintint ouverte, au contraire, pour pouvoir encore lancer à Karl :
— Dans quinze secondes, je veux te voir passer la grande porte devant moi. Tu as compris ?

Karl se hâta du mieux qu'il put, surtout pour éviter des ennuis en passant la grande porte, mais cela ne se fit pas aussi vite qu'il l'aurait voulu.Tout d'abord, Bess était introuvable, et maintenant, comme c'était le moment du petit déjeuner, il y avait du monde partout ; de plus, il se trouva qu'un des garçons avait emprunté son vieux pantalon à Karl, et Karl dut passer en revue à toute vitesse presque tous les porte-manteaux des lits avant de le retrouver. Cinq minutes au moins s'étaient donc écoulées avant que Karl puisse atteindre la grande porte. Juste devant lui, une Dame marchait au milieu de quatre messieurs. Ils se dirigeaient vers une grande voiture qui les attendait, et dont un laquai maintenait pour eux la porte ouverte, tout en tendant bien raide et à l'horizontale son bras gauche, dans un geste extrêmement solennel.

Karl avait eu tort d'espérer passer en catimini derrière ce groupe de gens distingués. Le portier en Chef le tenait déjà par la main et il l'extirpa entre deux de ces messieurs qu'il pria de bien vouloir l'excuser.

— C'est ce que tu appelles quinze secondes ! dit-il, en regardant Karl de travers, comme s'il observait une pendule détraquée. Viens un peu ici, dit-il, et il l'entraîna dans la grande loge, celle que Karl avait eu envie de voir depuis longtemps, mais dans laquelle, maintenant, il n'entrait qu'avec méfiance, bousculé par le portier en Chef. Il était déjà dans la porte, quand il se retourna et fit une tentative pour repousser le portier et s'enfuir.
— Non, non, c'est là qu'on va, dit le portier en y traînant Karl.
— Mais je suis déjà mis à la porte ! dit Karl, voulant dire par là que personne, dans l'hôtel, n'avait plus maintenant à lui donner des ordres.
— Aussi longtemps que je te tiens, tu ne seras pas dehors, dit le portier. Ce qui, d'ailleurs, était tout à fait exact.

§ Karl aux mains du portier

En fin de compte, Karl ne trouva aucune raison de résister au portier. Que pouvait-il bien lui arriver d'autre, au fond ? Et après tout, les murs de la loge n'étaient faits que de très grandes vitres, à travers lesquelles on pouvait voir les deux flots opposés de gens qui se pressaient dans le hall tout comme si on se trouvait au milieu d'eux. Il n'y avait même pas un coin, semblait-il, dans toute cette loge, où l'on pût se dissimuler aux yeux de tous. Si pressés qu'ils semblaient être, au dehors, ces gens se frayant un passage le bras tendu, la tête baissée, l'oeil aux aguets, et tenant bien haut leurs paquets, il n'en était pourtant pratiquement aucun qui ne jette un coup d'œil dans la loge du portier ; c'est qu'en effet, derrière ses vitres se trouvaient toujours affichés des informations ou des avertissements, qui avaient de l'importance pour les clients aussi bien que pour le personnel de l'hôtel.

Et de plus, il y avait encore une communication directe entre la loge et le vestibule, car deux sous-portiers se trouvaient en permanence assis derrière deux grandes baies vitrées, pour donner des renseignements de toutes sortes. Ces gens-là étaient vraiment surchargés de travail, et Karl aurait volontiers affirmé que le Chef du Personnel, tel qu'il le connaissait, avait dû esquiver ce poste-là au cours de sa carrière. Ces deux préposés aux renseignements, bien qu'on ne puisse s'en faire une idée précise de l'extérieur, avaient devant eux en permanence au moins une dizaine de visages qui les questionnaient par l'ouverture du guichet. Et parmi ces dix questionneurs, qui d'ailleurs changeaient constamment, il y avait souvent un méli-mélo de langues, comme si chacun d'entre eux venait d'un pays différent. Il y en avait toujours qui parlaient en même temps, et d'autres qui parlaient aussi entre eux. La plupart voulaient déposer ou bien retirer quelque chose à la loge, et dans cette cohue, on voyait toujours quelque main s'agiter avec impatience. Mais c'était parfois une question à propos de quelque journal qu'on dépliait alors soudain de haut en bas et qui dissimulait un instant tous les visages.

Et les deux sous-portiers* devaient pourtant faire face à tout cela. En parlant normalement, ils n'auraient pu venir à bout de leur tâche, et ils débitaient cela à toute vitesse, notamment l'un des deux, un homme sinistre, avec une barbe noire qui lui mangeait la figure, et qui donnait des renseignements à jet continu, sans la moindre interruption. Il ne regardait ni le comptoir sur lequel il devait sans cesse faire passer quelque chose, ni le visage de tel ou tel questionneur : il regardait toujours droit devant lui, de toute évidence pour économiser ses forces et les concentrer. Et d'ailleurs, sa barbe devait nuire quelque peu à la compréhension de ce qu'il disait : Karl, durant le peu de temps qu'il se trouva derrière lui, ne put pas saisir grand-chose de son discours ; mais c'était peut-être tout bonnement des choses dites dans des langues étrangères, même si cela sonnait un peu comme de l'anglais. Et de plus, on était surpris de voir comment il enchaînait si bien un renseignement à un autre, les faisant comme se chevaucher, à tel point que souvent un questionneur restait à l'écouter, le visage tendu, pensant qu'il s'agissait encore de son affaire, jusqu'au moment où il se rendait compte qu'elle avait déjà été expédiée. On devait aussi s'habituer à ce que le sous-portier ne demande jamais de répéter les questions, même lorsqu'elles étaient posée d'une façon grossièrement compréhensible, mais pas vraiment claires dans le détail ; un hochement de tête quasi imperceptible signalait alors qu'il n'avait pas l'intention de répondre à une telle question, et que c'était au questionneur de reconnaître sa faute et de mieux formuler sa requête.

C'était justement cela qui faisait que bien des gens passaient autant de temps devant le guichet. Chacun des sous-portiers avait à sa disposition un chasseur qui devait galoper pour chercher dans des rayonnages ou toutes sortes de caisses ce dont le sous-portier avait besoin. C'étaient là les postes les mieux payés, mais aussi les plus pénibles, que puissent trouver des jeunes gens dans cet hôtel ; d'une certaine façon, ils étaient même plus pénibles que ceux des sous-portiers, car ceux-ci devaient seulement réfléchir et parler, alors que ces jeunes gens devaient en même temps réfléchir et courir. Si jamais ils ne rapportaient pas ce qu'il fallait, la hâte dans laquelle se démenait le sous-portier ne lui permettait pas de leur faire de longues remontrances : il balayait plutôt d'un revers de main ce qu'ils avaient posé sur le comptoir.

La relève des sous-portiers, qui se produisit peu après l'arrivée de Karl, était très intéressante à voir. Cette relève devait se faire fréquemment, au moins durant la journée, car personne n'aurait certainement pu demeurer derrière le guichet pendant plus d'une heure. À l'heure de la relève, donc, une cloche retentissait, et en même temps, deux sous-portiers dont c'était maintenant le tour, entraient par une porte latérale, chacun suivi de son chasseur. Ils se postaient provisoirement sans rien faire près du guichet, et observaient un moment les gens au dehors, pour savoir à quel stade en étaient à ce moment les demandes et les réponses. Quand le bon moment leur semblait venu, ils tapaient sur l'épaule du sous-portier qu'ils devaient remplacer, et celui-ci, bien qu'il n'ait rien perçu jusqu'alors de ce qui se passait derrière lui, comprenait aussitôt et abandonnait sa place. Tout cela se faisait si vite que souvent les gens, à l'extérieur, en étaient surpris, et comme effrayés par ce visage nouveau surgi devant eux, avaient un mouvement de recul. Les deux hommes qui venaient d'être relevés s'étiraient, et aspergeaient d'eau leur visage en feu au-dessus de deux cuvettes préparées à cete effet. Les deux chasseurs, eux, n'avaient pas le droit de s'étirer, car ils avaient encore du travail  : ils devaient ramasser et ranger à leur place les objets qui avaient été jetés à terre durant leur heure de service

Karl avait observé tout cela en un instant, avec la plus grande attention, et cela s'était gravé en lui ; il suivait maintenant en silence, et avec un léger mal de tête, le portier en Chef qui le conduisait plus loin. Manifestement, celui-ci avait observé la forte impression faite sur Karl par la façon dont étaient donnés les renseignements, et il le tira soudain par la main, en disant :
— Tu vois ! C'est comme ça qu'on travaille, ici !

Karl n'avait pourtant pas flemmardé dans cet hôtel ; mais il n'avait encore jamais imaginé un pareil travail et, oubliant presque complètement que le portier en Chef était son pire ennemi, il leva les yeux vers lui et approuva sans mot dire, en hochant la tête. Mais le portier en Chef prit cela pour le signe d'une estime exagérée envers les sous-portiers, et peut-être même une incivilité à l'égard de sa personne, car faisant comme s'il s'était moqué de Karl, il s'écria, sans s'inquiéter de savoir si on pouvait l'entendre :
— Et bien sûr, c'est le travail le plus stupide de tout l'hôtel. Quand on a écouté pendant une heure, on connaît à peu près toutes les questions qui peuvent être posées, et pour le reste, on n'a pas besoin d'y répondre. Si tu n'avais pas été aussi insolent et si mal élevé, si tu n'avais pas menti, traînassé, fait l'ivrogne et même volé, j'aurais peut-être pu te mettre derrière un guichet comme ça, car je ne peux y mettre que des têtes de mule.

Karl n'entendit même pas l'insulte, pour autant qu'elle le visait, tant il était indigné que le travail honorable et si dur des sous-portiers soit à ce point méprisé au lieu d'être reconnu, et cela justement de la part d'un homme qui, s'il lui était incombé de s'asseoir derrière un de ces guichets, se serait certainement enfui sous les quolibets des clients au bout de quelques minutes !
— Laissez-moi, dit Karl, dont la curiosité pour la loge de portier était maintenant plus que satisfaite, je ne veux plus avoir affaire à vous.
— Ça ne suffit pas pour s'en aller  ! dit le portier en Chef. Et il saisit le bras de Karl si bien que celui-ci ne pouvait presque plus bouger, et le porta carrément jusqu'à l'autre bout de la loge. Comment les gens, à l'extérieur, ne voyaient-ils pas la violence exercée par le portier en Chef ? Et s'ils la voyaient, comment se faisait-il que personne n'intervienne, que personne ne frappe au carreau, au moins, pour montrer au portier en Chef qu'on voyait ce qu'il faisait, et qu'il n'avait pas le droit de se comporter ainsi avec Karl ?

Mais Karl perdit bientôt tout espoir d'obtenir du secours du côté du hall, car le portier en Chef tira sur un cordon et sur les vitres de la moitié de la loge, des rideaux noirs descendirent instantanément, jusqu'en_bas*. Dans cette partie de la loge, il y avait bien des gens, mais ils étaient tous en plein travail et n'avaient d'yeux ni d'oreilles pour rien d'autre que ce qui concernait leur tâche. Et de toutes façons, ils dépendaient tous du portier en Chef, et plutôt que de venir au secours de Karl, ils auraient préféré dissimuler tout ce que le Portier en Chef était en train de faire. Il y avait là, par exemple, six sous-portiers, auprès de six téléphones. L'organisation était telle, on le voyait tout de suite, qu'il ne pouvait jamais y avoir qu'un homme sur deux qui prenait la communication : son voisin retransmettait par téléphone les informations que le premier avait notées. C'était là des téléphones d'un modèle très récent, pour lesquels il n'y avait pas besoin de cabine car leur sonnerie ne faisait pas plus de bruit que le cri-cri d'un grillon, et avec lesquels on pouvait se contenter de chuchoter dans l'appareil, les mots parvenant cependant de façon tonitruante à leur destinataire, grâce à une amplification électrique sophistiquée. De ce fait, on entendait à peine les trois hommes qui étaient au téléphone, et on aurait pu croire qu'ils chuchotaient seulement en examinant ce qui se passait au fond du cornet de leur combiné, tandis que les trois autres, comme assommés par le bruit assourdissant qui leur parvenait dans l'écouteur - alors que personne autour d'eux n'entendait rien - laissaient retomber leur tête vers les feuillets sur lesquels ils avaient pour mission d'écrire. Chacun des trois qui parlaient au téléphone avaient aussi un jeune garçon pour leur prêter main-forte. Mais ils ne faisaient rien d'autre que de tendre l'oreille tour à tour pour écouter ce que disait leur chef, et se précipiter ensuite, comme si on les avait piqués, pour chercher des numéros de téléphone dans de gigantesques livres jaunes - et le bruissement des pages qu'ils feuilletaient couvrait largement celui des appareils. [Com6-82*

Karl ne pouvait pas s'empêcher d'examiner tout cela, même si le Portier en Chef, qui s'était assis, le maintenait prisonnier devant lui.
— Il est de mon devoir, dit-il, en secouant Karl comme pour l'obliger à le regarder, de corriger au moins un peu, au nom de la Direction de l'Hôtel, ce que le Chef du personnel a négligé, pour quelque raison que ce soit. Ici, chacun vient en aide à l'autre. Sans cela, une aussi grosse entreprise ne serait pas pensable. Tu veux peut-être dire que je ne suis pas ton supérieur immédiat ? Eh bien ! Cela n'en est que mieux de ma part, de m'occuper d'une affaire qui sans cela resterait en plan... Et de toutes façons, en tant que Portier en Chef, je suis en quelqe sorte au dessus de tout le monde, car de moi dépendent toutes les portes de cet hôtel, l'entrée principale que voici, les trois portes ordinaires et la dizaine de petites portes secondaires, sans parler des innombrables portillons et des autres issues sans porte. Et bien entendu, toutes les équipes qui en sont chargées me doivent obéissance. Et bien entendu aussi, ces grands honneurs impliquent de ma part, en retour, des responsabilités vis à vis de la direction de l'hôtel : je ne dois laisser sortir personne qui puisse avoir l'air tant soit peu suspect. Et toi, justement, car tel est mon bon plaisir, tu me parais fortement suspect.

Il était si content de lui qu'il en éleva les deux mains, pour les laisser retomber brutalement sur Karl, lui donnant une grande claque qui lui fit mal.
— Il est possible, continua-t-il, en prenant une contenance royale, qu'en empruntant une autre issue, tu aies pu parvenir à sortir sans être remarqué, car il n'y a aucune raison que je donne des ordres spécialement en ton honneur. Mais puisque justement tu es là, je vais profiter de toi jusqu'au bout. Et d'ailleurs, je n'ai pas douté un instant que tu viendrais au rendez-vous que nous nous étions fixés à la porte principale : c'est une règle chez les insolents et les récalcitants de renoncer à leur vice précisément au moment où cela va leur causer du tort. Tu pourras certainement en faire l'expérience par toi-même bien souvent.
— Ne croyez pas, dit Karl, tout en reniflant l'étrange odeur de renfermé qui émanait du Portier en Chef, et qu'il remarquait pour la première fois parce qu'il ne s'était jamais trouvé si près de lui aussi longtemps, - ne croyez pas que je sois entièrement à votre merci : je peux encore crier !
— Et moi je peux te la faire boucler, dit le Portier en Chef aussi rapidement et calmement qu'il pensait faire ce qu'il disait, si c'était nécessaire. Et penses-tu vraiment que si quelqu'un venait ici pour toi, on pourrait te donner raison contre moi, le Portier en Chef ? Tu vois bien à quel point tes espérances sont vaines. Tu sais, quand tu étais encore en uniforme, tu avais au moins une certaine allure ; mais dans cette tenue, qui n'est vraiment possible qu'en Europe...

Et il se mit à tirer à divers endroits du costume de Karl. Ce costume, qui était presque neuf il y a cinq mois, était à présent élimé, froissé, et même taché, à cause de la négligence des garçons d'ascenseur : chaque jour en effet, pour maintenir propre et sans poussière le sol du dortoir comme le voulait le réglement, et au lieu de procéder à un véritable nettoyage, ils se contentaient, par paresse, de répandre sur le sol une espèce d'huile, en éclaboussant du même coup affreusement les vêtements suspendus aux porte-manteaux. On pouvait bien suspendre ses vêtements où on voulait, il s'en trouvait toujours un qui n'avait pas ses propres vêtements sous la main, et qui trouvait facilement ceux qu'un autre avait dissimulés pour les lui emprunter. Et il était bien possible que celui-là soit justement un de ceux qui ce jour-là se trouvaient chargés de nettoyer le dortoir ; alors les vêtements empruntés n'étaient pas seulement éclaboussés d'huile, mais trempés du haut jusqu'en bas. Il n'y avait que Renell qui eût réussi à cacher son précieux costume dans un endroit secret d'où on ne l'avait pratiquement jamais sorti ; car il est vrai que personne ne faisait cela par méchanceté ou avarice : on prenait tout simplement ce qu'on trouvait, sans y penser, et dans la hâte. Le costume de Renell lui-même s'ornait d'une grosse tache d'huile rougeâtre au milieu du dos, et un connaisseur aurait pu, en pleine ville, reconnaître le liftier dans cet élégant jeune homme.

Plongé dans ces souvenirs, Karl se disait que lui aussi avait suffisamment souffert comme garçon d'ascenseur, et que tout cela n'avait pourtant servi à rien, car cela ne lui avait pas servi, comme il l'avait espéré, de marchepied pour accéder à une meilleure place. Au contraire, voilà qu'il était maintenant rejeté plus bas encore, et même à deux doigts d'être mis en prison. Et par desus le marché, il était encore retenu contre son gré par le Portier en Chef, qui ne pensait qu'à une chose : comment continuer à le tourmenter. Alors, oubliant complètement que le Portier en Chef n'était certainement pas homme à se laisser convaincre facilement, Karl s'écria, en se frappant plusieurs fois le front de sa main libre :
— Et quand bien même je ne vous aurais pas salué, comment un homme sensé peut-il avoir tant de rancune parce qu'on a négligé de le saluer ?

— Je ne suis pas rancunier, dit le Portier en Chef. Je veux seulement fouiller tes poches. Je suis à peu près sûr que je n'y trouverai rien, car tu auras été assez malin pour faire passer chaque jour quelque chose à ton ami. Mais il faut quand même que je te fouille complètement.

Et il plongeait déjà la main dans l'une des poches de Karl avec une telle violence qu'il en fit craquer les coutures.
— Il n'y a rien là-dedans, fit-il.

Et il détailla ce que contenait la poche dans le creux de sa main : un calendrier-réclame de l'hôtel, une page d'exercice de correspondance commerciale, quelques boutons de veste et de pantalon, la carte de visite de la cuisinière en chef, une lime à ongles qu'un client, un jour, avait jeté à Karl en faisant ses valises, un vieux miroir de poche que Renell lui avait donné en cadeau pour le remercier de l'avoir remplacé une dizaine de fois au moins, et quelques bricoles encore.
— Rien du tout, répéta le Portier en Chef, et il jeta tout sous la banquette, comme si c'était la place normale de tout ce qui était à Karl et n'avait pas été volé.

§ Karl s'échappe

Cette fois, ça suffit, se dit Karl - et son visage était en feu. Et comme le Portier en Chef, aveuglé par sa cupidité, ne se méfiait plus, trop occupé à fouiller dans sa seconde poche, Karl se libéra de ses manches d'une secousse, et d'un saut, bousculant involontairement un des sous-portiers contre son téléphone, fila vers la porte. À vrai dire, il ne l'atteignit pas aussi vite qu'il le pensait, dans cette atmosphère oppressante, mais heureusement il était tout de même dehors maintenant, avant que le Portier en Chef, engoncé dans son manteau, ait même pu se lever. L'organisation du service de sécurité ne devait pas être tellement sérieux, finalement. Il y avait bien des sonneries qui retentissaient ici ou là, mais Dieu sait pourquoi ! Les employés de l'hôtel allaient et venaient de toutes façons en si grand nombre par la porte principale, et tellement dans tous les sens, qu'on aurait presque pu penser qu'ils s'efforçaient discrètement de bloquer la sortie, car on ne pouvait vraiment pas comprendre à quoi pouvait bien rimer cet incessant va-et-vient.

Mais quoi qu'il en soit, Karl fut bientôt à l'air libre ; il dut longer le trottoir de l'hôtel, car il était impossible d'atteindre la chaussée, tant il y avait de voitures à la queue leu-leu et avançant par à-coups devant la grande porte. Dans l'espoir d'arriver au plus vite vers leurs passagers, elles s'étaient littéralement emboîtées les unes dans les autres, chacune se trouvant comme poussée en avant par la suivante. Des piétons particulièrement pressés de parvenir jusqu'à la chaussée se faufilaient bien de temps en temps en traversant les voitures elles-mêmes, comme si c'était un passage public, et il leur était indifférent qu'il y eût à l'intérieur seulement le chauffeur et les domestiques ou bien les gens les plus chics. Karl trouva tout de même excessif un tel comportement : il fallait tout de même être bien au courant des habitudes pour s'y risquer. Il pouvait très facilement tomber sur une voiture dont les occupants n'apprécieraient pas du tout ça, le ficheraient dehors et provoqueraient un scandale - et il n' y avait rien de pire qui puisse lui arriver, à lui, employé d'hôtel mis à la porte, suspect, en bras de chemise... Le flux des voitures ne pouvait pas se poursuivre comme ça indéfiniment, et d'ailleurs, c'était encore là, près de l'hôtel, qu'il était le moins suspect. Et de fait, Karl finit par trouver un endroit où la file de voitures, sans s'interrompre, s'éloignait un peu du trottoir et se faisait un peu moins compacte.

Juste comme il allait se glisser dans le trafic, là où des gens d'apparence encore bien plus suspecte que la sienne se déplaçaient en toute tranquillité, il entendit quelqu'un crier son nom, tout près de lui. Il se retourna, et vit deux jeunes garçons d'ascenseur qu'il connaissait bien sortir d'une petite porte basse comme celle d'un caveau, tirant à grand peine une civière sur laquelle Karl reconnut aussitôt Robinson, étendu, la tête et les bras emmaillottés dans des pansements. C'était affreux de le voir essayer, avec ses bras bandés, de s'essuyer les larmes qui lui coulaient des yeux à cause de ses souffrances ou de quelque autre peine qu'il endurait - ou même peut-être à cause de la joie qu'il avait de retrouver Karl.

— Rossmann ! cria-t-il sur un ton de reproche, pourquoi donc m'as-tu fait attendre aussi longtemps ? J'ai déjà été obligé de me battre pendant une heure pour qu'on ne me déplace pas de là avant que tu n'arrives. Ces types-là... (et il donna un coup sur la tête de l'un des garçons d'ascenseur, comme si ses pansements devaient le protéger), ces types-là sont de vrais démons. Ah, Rossmann, la visite que je t'ai rendue m'a vraiment coûté cher !
— Mais qu'est-ce qu'on t'a donc fait ? dit Karl, en se rapprochant de la civière, que les deux garçons, en riant, déposèrent pour souffler un peu.

— Tu me le demandes ! gémit Robinson. Tu vois de quoi j'ai l'air ? Pense donc ! Je vais certainement demeurer infirme pour le restant de mes jours. J'ai des douleurs affreuses depuis là, jusque là.. (et il montrait sa tête, puis le bout de ses pieds). J'aurais voulu que tu voies à quel point j'ai saigné du nez... Mon gilet en est complètement fichu, je l'ai même abandonné là-bas, mon pantalon est en lambeaux, me voilà en caleçon ! (et il leva un peu la couverture, pour que Karl regarde en dessous). Que vais-je devenir, maintenant ? Je vais être obligé de rester allongé au moins pendant plusieurs mois, et je tiens à te dire tout de suite que je n'ai que toi pour me soigner : Delamarche est bien trop énervé ! Rossmann, mon petit Rossmann...Et Robinson tendait la main pour le caresser et tenter de le convaincre, mais Karl recula un peu.
— Pourquoi donc a-t-il fallu que j'aille te voir ! répéta Robinson plusieurs fois, pour bien rappeler à Karl que les malheurs qui lui étaient arrivés, à lui Robinson, étaient aussi un peu de sa faute.

Maintenant Karl comprenait que les plaintes de Robinson ne venaient pas du fait de ses blessures, mais de la terrible « gueule de bois » qu'il avait après s'être endormi complètement saoûl, puis avoir été réveillé, et sans savoir pourquoi, roué de coups jusqu'au sang : maintenant, il ne savait plus au juste où il en était. Le peu d'importance de ses blessures se voyait facilement à l'aspect informe des pansements que les garçon d'ascenseur, manifestement pour s'amuser, lui avaient fabriqués avec de vieux chiffons, et dont ils l'avaient entortillé de la tête aux pieds. Et d'ailleurs, ces deux-là, chacun à un bout du brancard, pouffait de rire de temps en temps. Mais ce n'était pas le bon endroit pour faire reprendre ses esprits à Robinson, car des gens pressés passaient devant eux sans prêter attention au groupe qu'ils formaient près de la civière, et parfois même sautaient par dessus Robinson, comme de vrais gymnastes, tandis que le chauffeur, payé avec l'argent de Karl s'écriait : « Allons-y ! Allons-y ! » Dans un dernier effort, les deux garçons d'ascenseur soulevèrent la civière, Robinsonsaisit la main de Karl en lui disant : « Viens ! Mais viens donc ! ».

Et après tout : est-ce qu'il ne valait pas mieux pour Karl, dans la tenue où il se trouvait, se blottir dans l'obscurité de la voiture ? Il s'assit donc à côté de Robinson, dont la tête s'appuya sur lui. Les deux garçons d'ascenseur restés sur le trottoir, serrèrent chaleureusement, à travers la portière, la main de leur ancien collègue qui s'en allait, et la voiture braqua à fond pour aller sur la chaussée. L'accident semblait inévitable... mais la circulation ambiante absorba aussitôt sans encombre la trajectoire rectiligne de la voiture.