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SOMMAIRE

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Le Grand Theâtre d'Oklahoma

SYNOPSIS : § L'affiche § À Clayton § Karl retrouve Fanny § Karl se porte candidat § Tracasseries bureaucratiques § Karl est embauché § Karl “Agent technique” § Le banquet § Karl retrouve Giacomo § En route vers Oklahoma

§ L'affiche

Karl aperçut au coin d'une rue une affiche ainsi libellée : « On embauche du personnel pour le Théâtre d'Oklahoma ! Sur le champ de courses de Clayton*, aujourd'hui, de six heures à minuit. Le Grand Théâtre d'Oklahoma vous appelle ! Et il ne vous appellera qu'une seule fois, aujourd'hui seulement ! Qui ratera cette occasion l'aura ratée pour toujours ! Qui pense à son avenir, qu'il vienne vers nous ! Tout le monde est le bienvenu ! Qui veut devenir artiste qu'il se hâte ! Nous sommes le Théâtre dans lequel tout le monde peut jouer, chacun y a sa place ! Qui s'est décidé à venir chez nous recevra aussitôt toutes nos félicitations ! Mais dépêchez-vous : il ne vous reste que jusqu'à minuit ! À partir de minuit, tout sera fermé, et ne sera jamais plus ouvert. Malheur à qui ne nous aura pas cru ! Et en avant pour Clayton ! »

Il y avait beaucoup de gens arrêtés devant l'affiche, mais elle n'avait pas l'air de provoquer un grand enthousiasme. Il y avait tellement d'affiches que personne ne croyait plus à ce qu'elles disaient. Et celle-ci était encore plus invraisemblable que les autres. Mais elle présentait surtout une grave lacune : elle ne disait pas un mot de la rétribution. Si celle-ci avait mérité d'être mentionnée, l'affiche l'aurait certainement mentionnée ! Elle n'aurait pas oublié ce principal appât. Personne ne voulait devenir artiste, mais tout le monde, bien sûr, aurait voulu être payé pour son travail !

Mais pour Karl, cependant, l'affiche avait quelque chose de très attirant. Elle disait : « Tout le monde est le bienvenu ! ». Tout le monde... et donc lui aussi. Tout ce qu'il avait pu faire jusqu'ici était oublié, personne ne lui ferait de reproches pour cela... Il pouvait se porter candidat pour un travail qui n'était pas honteux, et auquel on pouvait même vous convier publiquement ! Et c'était aussi publiquement qu'on vous promettait de vous engager ! Il n'attendait rien de mieux, il désirait trouver enfin comment débuter une carrière honorable, et c'était peut-être là ce qui s'offrait à lui. Les promesses mirifiques de l'affiche étaient peut-être mensongères, peut-être le “Grand Théâtre d'Oklahoma” n'était-il qu'un petit cirque ambulant, mais on y embauchait des gens, et cela suffisait. Karl ne relut pas une deuxième fois l'affiche, mais il y rechercha tout de même la phrase : « Tout le monde est le bienvenu ! ».

Karl pensa tout d'abord aller à pied jusqu'à Clayton ; mais il aurait eu trois bonnes heures d'une marche fatigante, et tout ça pour apprendre en arrivant, très probablement, que tous les postes libres étaient déjà pris ! D'après l'affiche, le nombre des embauches n'était pas limité, mais c'était toujours ainsi qu'on présentait les offres d'emploi. Karl se dit que ou bien il renonçait, ou bien il lui fallait trouver un moyen de transport. Il recompta son argent : il avait de quoi vivre huit jours s'il ne faisait pas ce voyage ; il faisait sauter ces petites pièces d'une paume dans l'autre. Un Monsieur qui l'observait depuis un moment lui tapa sur l'épaule et lui dit :
— Bonne chance pour le voyage à Clayton !

Karl hocha la tête et recompta encore. Mais bientôt il fut décidé, il mit de côté l'argent nécessaire au voyage, et se précipita vers le métro.

§ À Clayton

Quand il descendit à Clayton, il entendit aussitôt un tintamarre de trompettes. C'était un tintamarre confus, les trompettes ne jouaient pas à l'unisson, on soufflait dedans sans se soucier de rien. Cela ne gênait pas Karl : il y voyait au contraire la preuve que le Théâtre d'Oklahoma était quelque chose d'important. Mais quand il sortit de la station et put voir toute cette étendue devant lui, alors il vit que que tout était encore plus grand que ce qu'il aurait pu imaginer, et il ne parvenait pas à comprendre que l'on puisse faire un tel étalage de dépenses rien que pour embaucher du personnel. Devant l'entrée du champ de courses, on avait édifié un long podium bas, sur lequel des centaines de femmes, habillées à la façon des anges, drapées dans des étoffes blanches, avec de grandes ailes dans le dos, soufflaient dans de longues trompettes dorées, étincelantes. Elles ne se tenaient pas directement sur le podium : chacune était juchée sur un piédestal que l'on ne pouvait pas voir, dissimulé complètement par le drapé de leur vêtement d'ange.

Et comme leur piédestal était très élevé, qu'il faisait au moins deux mètres, la stature de ces femmes paraissait gigantesque ; seule leur petite tête nuisait un peu à cette impression, de même que leurs cheveux dénoués, mais coupés trop courts, qui pendaient de façon presque ridicule entre leurs ailes immenses. Pour rompre l'uniformité, les socles étaient de hauteurs très différentes ; et si parmi ces femmes certaines étaient très basses, à peine plus hautes que leur taille normale, à côté d'elles d'autres étaient placées à une telle hauteur qu'on pouvait craindre pour elle au moindre coup de vent. Et toutes soufflaient dans leurs trompettes.

Il y avait peu de monde pour les écouter. Petits par rapport à ces immenses sihouettes, une dizaine de jeunes gens déambulaient au pied du podium, en levant les yeux vers ces femmes. Ils se montraient l'un à l'autre telle ou telle d'entre elles, mais ils ne semblaient pas vouloir entrer ni se faire engager. On ne voyait qu'un seul homme plus âgé, qui se tenait un peu à l'écart. Il avait amené avec lui sa femme et son enfant dans sa poussette. La femme tenait d'une main la poussette, et de l'autre s'accrochait à l'épaule de l'homme. Ils admiraient certes le spectacle, mais on voyait bien qu'ils étaient un peu déçus. Ils avaient dû s'attendre, eux aussi, à trouver là l'occasion d'avoir un emploi, et ces sonneries de trompettes les laissait pantois.

Karl se trouvait dans la même situation qu'eux. Il s'approcha de l'homme, écouta un instant les trompettes, puis il dit :
— C'est bien ici l'embauche pour le Théâtre d'Oklahoma ?
— C'est ce que je croyais, moi aussi, dit l'homme. Mais nous attendons ici depuis une heure et nous n'entendons rien d'autre que des trompettes. On ne voit d'affiche nulle part, il n'y a personne pour nous appeler, personne qui puisse nous renseigner.

Karl dit alors :
— On attend peut-être qu'il y ait plus de monde ? Car nous ne sommes vraiment pas très nombreux encore.
— C'est possible, dit l'homme. Et ils se turent tous les deux. Il était d'ailleurs bien difficile de compendre quoi que ce soit dans le tintamarre que faisaient les trompettes.

Mais soudain la femme chuchota quelque chose à l'oreille de son mari, qui fit « oui » de la tête, et demanda aussitôt à Karl :
— Ne pourriez-vous pas aller du côté du champ de courses, et demander où se fait l'embauche ?
— Oui, dit Karl. Mais alors, il va falloir que je monte sur le podium et que je passe entre les anges...
— Est-ce donc si difficile que ça ? demanda la femme.

Pour Karl, elle trouvait que c'était une chose facile, mais elle ne voulait pourtant pas y envoyer son mari !
— Bon, alors je vais y aller, dit Karl.
— Vous êtes vraiment très aimable, dit la femme, en serrant la main de Karl, imitée par son mari.

Les jeunes gens qui étaient là accoururent pour mieux voir comment Karl se hisserait sur le podium. Il sembla que les femmes se mettaient à jouer plus fort, comme pour saluer le premier candidat à l'embauche. Et pourtant, celles qui se trouvaient sur les socles directement placés sur le chemin de Karl cessaient d'emboucher leur trompette, et se penchaient sur le côté pour le suivre des yeux. Karl aperçut alors, à l'autre bout du podium, un homme qui faisait nerveusement les cent pas, et qui, de toute évidence attendait les gens, pour leur donner tous les renseignements qu'ils pourraient souhaiter. Il s'apprêtait donc à se diriger vers lui, quand il entendit qu'on l'appelait d'en haut par son nom.

§ Karl retrouve Fanny

— Karl ! criait un ange.

Karl leva les yeux et se mit à rire, étonné mais ravi : c'était Fanny* !
— Fanny ! cria-t-il. Et il lui adressa là-haut un signe de la main.
— Viens donc par là, dit Fanny. Tu ne vas tout de même pas passer devant moi comme ça ! Et elle écarta un peu ses voiles, pour laisser voir son piédestal, mais aussi un petit escalier qui conduisait vers elle.
— On a le droit de monter ? demanda Karl.
— Qui donc pourrait nous interdire de nous serrer la main ? s'écria Fanny, en regardant autour d'elle d'un regard courroucé, comme pour s'assurer qu'il n'arrivait pas déjà quelqu'un porteur d'une telle interdiction. Mais Karl grimpait déjà l'ecalier.
— Doucement ! cria Fanny. On risque de basculer tous les deux avec le piédestal !

Mais cela ne se produisit pas. Karl parvint sans encombre à la dernière marche.
— Regarde donc, dit Fanny, quand ils se furent salués, regarde un peu le travail que j'ai trouvé !

 — C'est vraiment bien, dit Karl. Et il regardait autour de lui. Toutes les femmes proches de lui l'avaient remarqué et étouffaient de petits rires.
— Tu es presque celle qui est le plus haut, dit-il encore.

Et il leva la main pour évaluer la hauteur des autres.
— Je t'ai reconnu tout de suite, dit Fanny, quand tu es sorti de la gare.Mais je suis malheureusement au dernier rang, ici, et on ne me voit pas, et je ne pouvais pas non plus t'appeler. J'ai pourtant soufflé de toutes mes forces, mais tu n'as pas fait attention à moi.
— Vous jouez toutes bien mal ! dit Karl. Laisse-moi essayer un peu...
— Bien sûr, dit Fanny, en lui tendant la trompette. Mais ne gâche pas le concert, sinon on pourrait me renvoyer.

Karl commença à souffler dans la trompette. Il avait cru qu'il s'agissait d'un instrument grossier, conçu seulement pour faire du bruit, mais maintenant il s'apercevait que c'était un véritable instrument, qui pouvait rendre à peu près toutes les nuances voulues. Si vraiment toutes les autres étaient de cette qualité, alors on en faisait un bien mauvais usage ! Sans se laisser troubler par le vacarme que faisaient les autres, karl joua à pleins poumons une chanson qu'il avait entendue un jour dans quelque auberge. Il était heureux d'avoir retrouvé une vieille amie et d'être le seul ici à bénéficier du privilège de jouer de la trompette, avec la perspective d'une belle situation. Plusieurs de ces femmes cessèrent de jouer et l'écoutèrent. Quand brusquement il s'arrêta, il n'y avait plus guère que la moitié des trompettes qui jouaient, et ce n'est qu'alors que le vacarme reprit.

— Tu es vraiment un artiste, dit Fanny, quand Karl lui rendit sa trompette. Fais toi embaucher comme trompettiste !
— On prend aussi des hommes pour ça ? dit Karl.
— Oui, dit Fanny. Nous jouons aini pendant deux heures. Puis nous sommes remplacées par des hommes déguisés en diables. La moitié d'entre eux joue de la trompette, l'autre du tambour. C'est très joli, comme d'ailleurs toute la mise en scène, qui est somptueuse. Est-ce que notre costume n'est pas beau, lui aussi ? Et nos ailes ? Et elle baissa les yeux sur ses voiles.
— Crois-tu que je pourrais obtenir encore une place, moi aussi ? demanda Karl.
— Bien sûr, dit Fanny, c'est vraiment le plus grand théâtre du monde. Et ça tombe vraiment bien que nous nous retrouvions de nouveau ensemble ! Mais en fait cela va dépendre de la place que tu obtiendras. Car il se pourrait tout aussi bien que même si nous travaillons ici tous les deux, nous ne puissions même pas nous voir du tout.

— C'est donc vraiment si grand que ça ? demanda Karl.
— C'est le plus grand théâtre du monde ! répéta Fanny. D'ailleurs, moi-même je ne l'ai pas encore vu. Mais j'ai plusieurs collègues qui sont déjà allées à Oklahoma, et d'après elles, il est quasiment sans limites !
— Il y a pourtant peu de gens qui se présentent, dit Karl ; et il montrait en bas les jeunes gens et la petite famille.
— C'est vrai, dit Fanny. Mais songe un peu que nous accueillons des gens dans toutes les villes, que notre groupe de recrutement se déplace sans cesse, et qu'il y a beaucoup d'autres groupes comme ça.
— Le théâtre n'est donc pas encore ouvert ? demanda Karl.
— Oh, si, dit Fanny ; c'est un théâtre qui est déjà ancien, mais il est en continuelle extension.
— Je suis étonné, dit Karl, de ne pas voir plus de gens se bousculer.
— Oui, dit Fanny, c'est curieux en effet.

 — Peut-être, dit Karl, que cette profusion d'anges et de démons effraie un peu les gens, plutôt qu'elle ne les attire ?
— Qu'est-ce que tu vas chercher là ? dit Fanny. Mais après tout, c'est possible. Dis-le à notre chef, peut-être que tu lui seras utile ainsi.
— Où est-il ? demanda Karl.
— Sur le champ de courses, dit Fanny. Dans la tribune des juges d'arrivée.
— Cela aussi m'étonne, dit Karl. Pourquoi l'embauche se fait-elle sur un champ de courses ?
— C'est que, dit Fanny, nous prenons les plus larges dispositions partout, pour l'affluence la plus grande. Et sur un champ de courses, nous avons justement beaucoup de place ! Et derrière les guichets où d'habitude se prennent les paris, nous avons installé les bureaux d'embauche. Il doit y en avoir au moins deux cents.
— Mais alors, s'écria Karl, le Théâtre d'Oklahoma doit avoir d'énormes recettes pour pouvoir entretenir tant de personnel ?
— Qu'est-ce que ça peut bien nous faire ? dit Fanny. Mais maintenant, vas-y, Karl, sinon tu vas rater l'occasion ; et il faut que je me remette à jouer. Il faut que tu essaies de décrocher une place dans la troupe, de toutes façons. Et viens ensuite me raconter ça. Dis-toi bien que j'attendrai de tes nouvelles avec beaucoup d'impatience !

Elle lui serra la main, en lui recommandant de faire bien attention en descendant, remit la trompette à sa bouche, mais ne recommença pas à jouer avant que Karl ne soit parvenu sans encombre jusqu'au sol. Karl remit les voiles à leur place pour cacher l'escalier, comme ils étaient auparavant ; Fanny le remercia d'un petit mouvement de tête, et Karl s'en alla. En repensant à tout ce qu'il venait d'apprendre là, il se dirigea vers un homme qui l'avait aperçu perché sur le piédestal de Fanny, et qui s'était approché du podium pour l'attendre.

§ Karl se porte candidat

— Vous voulez entrer chez nous ? demanda l'homme. Je suis le chef du personnel de cette troupe, et je vous souhaite la bienvenue. Il se tenait un peu incliné, comme par politesse, sautillait sur place, et jouait avec sa chaîne de montre.
— Je vous remercie, dit Karl ; j'ai vu l'affiche de votre société, et je suis venu me présenter, comme il était demandé.
— C'est très bien, dit l'homme, d'un air approbateur ; il est dommage qu'ici tout le monde ne se conduise pas aussi correctement.

Karl se dit alors qu'il pourrait faire remarquer à cet homme que les moyens dispendieux utilisés par l'équipe de recrutement ne semblaient pas atteindre le but recherché. Mais il ne dit rien, pourtant, car cet homme-là n'était pas vraiment le chef de la troupe, et d'autre part, cela n'aurait peut-être pas été bien perçu que de faire déjà des suggestions d'améliorations, alors qu'il n'était même pas encore embauché. Il dit donc simplement :
— Il y a là-bas quelqu'un d'autre qui voudrait aussi se faire embaucher, et qui m'a envoyé pour me renseigner. Est-ce que je peux aller le chercher tout de suite ?
— Naturellement, dit l'homme. Plus on est nombreux, mieux ça vaut.
— Il est avec une femme et un enfant dans une poussette. Doivent-ils venir aussi ?
— Naturellement, dit l'homme, qui sembla sourire de l'inquitétude de Karl. Nous sommes capables d'utiliser tout le monde.
— Je reviens tout de suite, dit Karl.

Il retourna en courant vers l'extrémité du podium, fit signe au couple, et leur cria qu'ils pouvaient venir tous. Il les aida à hisser la poussette et il s'approchèrent tous ensemble. Les jeunes gens, voyant cela, se concertèrent, puis montèrent aussi, les mains dans les poches, mais lentement, et après avoir attendu jusqu'au dernier moment, ils se décidèrent finalement à suivre Karl et la petite famille. C'est alors que se présentèrent à leur tour de nouveaux arrivants qui venaient de la station de métro, et qui, en voyant le podium et les anges, levèrent les bras, très étonnés. Il semblait donc bien, malgré tout, que la demande d'embauche allait être plus conséquente, finalement. Karl était tout content d'être arrivé si tôt, et peut-être même le premier ; le couple, lui, était anxieux, et posait diverses questions, pour savoir si l'on était très exigeant. Karl répondit qu'il n'en savait rien encore précisément, mais qu'il avait le sentiment qu'on prendrait tout le monde sans exception, et qu'il pensait qu'on n'avait aucun souci à se faire.

Le Chef du Personnel, qui venait déjà vers eux, était très satisfait de voir arriver tant de monde. Il se frottait les mains, et les salua les uns après les autres en s'inclinant légèrement, et les fit se mettre en une seule file. Karl était le premier, puis venait le couple, et ensuite seulement, les autres. Quand ils furent tous en place - les jeunes commençaient à se bousculer, et il fallut attendre un peu qu'ils se calment - le Chef du Personnel prit la parole, pendant que les trompettes se faisaient silencieuses :
— Au nom du Théâtre de l'Oklahoma, je vous salue. Comme vous êtes venus de bonne heure (et il était pourtant presque midi), l'affluence n'est pas encore très grande, et vos formalités d'embauche seront de ce fait vite réglées. Bien entendu, vous devez avoir sur vous vos papiers d'identité.

Les jeunes gens sortirent aussitôt de leurs poches quelques papiers et les exhibèrent devant le Chef du Personnel. Le mari poussa sa femme du coude et celle-ci, plongeant la main sous le lit du bébé dans la poussette, en tira une liasse de papiers. Mais Karl, lui, n'avait rien. Cela allait-il constituer un obstacle à son embauche ? D'après son expérience, Karl savait que les réglements de ce genre-là pouvaient être contournés si l'on savait faire preuve d'un peu de détermination. Le Chef du Personnel parcourut des yeux toute la rangée pour s'assurer que tout le monde avait ses papiers, et puisque Karl levait la main, lui aussi, même sans rien, il pensa que lui aussi était en règle.

 — C'est bon, dit le Chef du Personnel en écartant les jeunes qui voulaient faire voir leurs papiers tout de suite. Les papiers vont être contrôlés dans les bureaux d'embauche. Comme vous avez pu le voir sur notre affiche, nous pouvons embaucher tout le monde. Mais nous devons savoir, bien entendu, quelle profession chacun de vous a exercé jusqu'ici, afin de l'affecter à un poste dans lequel il pourra exercer ses talents.

Mais tout de même, c'est un théâtre...se disait Karl, dubitatif. Mais il n'en écoutait pas moins attentivement.

§ Tracasseries bureaucratiques

 — Nous avons donc installé, poursuivait le Chef du Personnel, derrière les guichets où se prennent les paris, des bureaux d'embauche, un par guichet. Chacun d'entre vous va donc maintenant m'indiquer quelle était sa profession : celle du chef de famille déterminera le bureau vers lequel tous les siens devront se rendre. je vous conduirai ensuite vers ces bureaux, où l'on contrôlera vos papiers ensuite vos compétences dans votre spécialité. Ce ne sera qu'un examen très bref, vous n'avez aucune crainte à avoir. C'est d'ailleurs là que vous serez tout de suite embauchés, et que l'on vous donnera les instructions pour la suite. Alors, commençons ! Le premier bureau, celui-ci, comme l'indique l'écriteau, concerne les ingénieurs. Y a-t-il un ingénieur parmi vous ?

Karl leva le doigt. Il pensait que, précisément parce qu'il n'avait pas de papiers, il avait intérêt à accélérer le plus possible les formalités. Et d'ailleurs, il avait quelque raison de se présenter ainsi, puisque c'était la profession qu'il aurait voulu exercer autrefois. Mais quand les jeunes virent que Karl avait levé le doigt, ils furent jaloux, et firent tous de même : tous levèrent le doigt. Le Chef du Personnel se redressa de toute sa hauteur et leur dit :
— Vous êtes ingénieurs ?

Du coup, ils laissèrent tous lentement retomber la main, tandis que Karl, lui, persistait. Le Chef du Personnel lui jeta un regard incrédule : Karl lui semblait trop mal vêtu et trop jeune pour être un ingénieur,mais il ne dit pas un mot de plus, peut-être par gratitude, en se souvenant que c'était Karl qui lui avait amené ces candidats - du moins le pensait-il. Il fit simplement un geste de la main vers le bureau, et Karl se dirigea par là, tandis que lui-même se retournait vers les autres.

Dans le bureau des “ingénieurs”, deux Messieurs étaient assis de part et d'autre d'un pupitre rectangulaire, et comparaient deux gros registres ouverts devant eux. Le premier lisait un nom, et le second biffait ce nom dans le registre devant lui. Quand Karl entra en les saluant, ils abandonnèrent aussitôt leurs registres et se saisirent d'autres gros livres, qu'ils ouvrirent devant eux. Le premier, qui n'était manifestement qu'un simple secrétaire, dit alors :
— Donnez-moi vos papiers d'identité, je vous prie.
— Je ne les ai malheureusement pas sur moi, dit Karl.
— Il ne les a pas sur lui, fit le secrétaire, en direction de l'autre Monsieur, tout en écrivant déjà la réponse dans son registre.
— Vous êtes ingénieur ? demanda l'autre, qui semblait être le chef de bureau.
— Je ne le suis pas encore, dit Karl rapidement, mais...
— Suffit, dit le Monsieur, encore plus vite. Alors vous n'êtes pas dans le bon bureau : regardez l'écriteau, s'il vous plaît !
— Karl se_mordit_les_lèvres*, et le Monsieur dut s'en appercevoir, car il dit :
— Vous n'avez aucune raison de vous inquiéter : nous pouvons employer tout le monde. Et il fit signe à l'un des employés qui baguenaudait entre les barrières, ajoutant :
— Emmenez ce Monsieur au bureau des gens qui ont des connaissances techniques.

L'employé prit l'ordre à la lettre et prit Karl par la main ; il le fit passer entre de nombreuses baraques, et dans l'une d'elles, Karl aperçut un des jeunes gens qui était déjà embauché, et qui serrait les mains des messieurs de ce bureau pour les remercier. Dans celui où Karl fut conduit les choses se passèrent, comme il le prévoyait, de la même façon que dans le premier. Pourtant, quand on apprit qu'il avait fréquenté un établissement d'enseignement secondaire, on l'envoya au bureau prévu pour les anciens élèves d'établissements secondaires. Mais quand, dans ce bureau-là, Karl déclara que l'établissement qu'il avait fréquenté était un établissement secondaire européen, on se déclara encore une fois incompétent, et on le fit se rendre au bureau des anciens élèves des établissement secondaires européens. C'était une baraque en dehors des autres, et non seulement plus petite, mais la plus basse de toutes. L'employé, qui l'avait conduit jusque-là était en colère d'avoir fait tout ce long parcours, et de tous ces détours, dont Karl, dans son esprit, était le seul responsable. Cette fois, il n'attendit plus qu'on interroge Karl, mais disparut aussitôt. D'ailleurs, ce bureau était certainement celui de la dernière chance.

Quand Karl aperçut celui qui était le chef de ce bureau, il fut presque effrayé de la ressemblance qu'il lui trouva avec un de ceux qui, probablement enseignaient encore à l'école professionnelle de chez lui. Cette ressemblance, pourtant - il s'en aperçut assez vite - tenait uniquement à des détails. Mais ces lunettes surplombant un large nez, cette barbe blonde et bien fournie, soignée comme un objet d'exposition, ce dos légèrement voûté, et cette voix forte et cassante qui éclatait quand on ne s'y attendait pas, plongèrent Karl dans une stupéfaction qui se prolongea un moment. Heureusement, il n'avait pas besoin d'être très attentif, car les choses se passaient ici plus simplement que dans les autres bureaux. Bien entendu, on consigna encore ici que ses papiers manquaient, et le chef de bureau déclara que c'était là une négligence incompréhensible, mais le secrétaire, qui ici avait les choses en main, glissa sur ces détails, et après quelques questions posées par son chef, et alors que ce dernier se préparait à en poser une plus longue, déclara que Karl était embauché. Le Chef, bouche bée, se tourna vers le Secrétaire, mais celui-ci coupa court d'un geste de la main, prononça : « embauché » et sans attendre, inscrivit cette mention dans son registre.

Il était évident que pour le Secrétaire, être élève d'une école européenne, était quelque chose de si infamant qu'on pouvait croire celui qui s'en réclamait, sans aller chercher plus loin. Karl, de son côté, n'avait rien contre : il s'avança vers l'homme pour le remercier. Mais il en fut un instant détourné car maintenant on lui demandait son nom. Il ne répondait pas tout de suite, il avait un peu peur de donner son vrai nom, et de le laisser inscrire. Une fois qu'il aurait obtenu le moindre emploi, et qu'il aurait donné entière satisfaction, alors on pourrait connaître son nom - mais pas maintenant ! Il l'avait trop longtemps dissimulé pour qu'on le lui fasse dire maintenant. Et comme sur le moment il ne trouvait pas autre chose à dire, il donna celui de “Négro*”, comme on l'appelait dans son dernier emploi.

 — Negro ? demanda le Chef de bureau en détournant la tête avec une grimace qui signifiait que Karl avait atteint là le summum de l'incrédibilité. Même le Secrétaire regarda un instant Karl avec un air soupçonneux, mais finalement répéta « Négro » et inscrivit ce nom.
— Vous n'avez tout de même pas inscrit « Négro » ? s'enquit le Chef.
— Si, « Négro », dit le Secrétaire tranquillement ; et il fit un geste, comme pour dire que maintenant, il laissait le Chef s'occuper du reste.

Le Chef se maîtrisa, se leva, et dit :
— Alors le Théâtre d'Oklahoma vous... Mais il ne parvint pas à continuer, il ne pouvait aller contre sa conscience ; il se rassit et dit :
— Il ne s'appelle pas « Négro ».

§ Karl est embauché

Le Secrétaire haussa les sourcils, se leva à sont tour, et dit :
— Alors c'est moi qui vous l'apprendrai : vous êtes engagé par le Théâtre d'Oklahoma, et vous allez maintenant être présenté à notre directeur.

Et de nouveau on appela un employé, qui conduisit Karl vers la tribune des juges de l'arrivée. En bas de l'escalier, Karl aperçut la poussette , et le couple qui redescendait, la femme tenant son enfant dans les bras.
— Vous êtes embauché ? demanda l'homme. Il était beaucoup plus à l'aise qu'avant, et la femme, de son côté, le regardait par-dessus son épaule en souriant. Et comme Karl répondait qu'il venait d'être embauché et qu'il venait pour être présenté, l'homme dit :
— Alors je vous félicite. Nous aussi, nous avons été embauchés. Il semble que ce soit une bonne entreprise. Bien entendu, on ne s'y retrouve pas très bien tout de suite dans tout ça, mais c'est la même chose partout.

Ils se dirent « Au revoir », et Karl monta à la tribune.

Il allait lentement, car là-haut, l'espace était réduit, et semblait rempli de monde, et il ne voulait bousculer personne. Il s'arrêta même un moment, et parcourut du regard le grand hippodrome qui s'étendait au loin de tous les côtés jusqu'à la forêt. Il eut soudain envie de voir une course de chevaux : il n'avait jamais eu l'occasion de voir cela en Amérique ! En Europe, un jour, quand il était petit, on l'y avait emmené, mais il ne pouvait se souvenir de rien d'autre que d'avoir été traîné par sa mère au milieu d'une foule de gens qui ne voulaient pas s'écarter pour les laisser passer. En fait, il n'avait donc jamais vu de course de chevaux. Derrière lui, une machinerie se mit à bourdonner ; il se retourna, et sur l'appareil qui servait d'ordinaire pendant les courses, servait à afficher le nom du vainqueur, on pouvait lire maintenant l'inscription : « Kalla, commerçant, avec sa femme et son enfant ». C'était donc ainsi que les noms des nouveaux embauchés étaient communiqués aux secrétariats des bureaux.

Au même instant, plusieurs Messieurs en grande conversation, crayon et carnet à la main, dévalèrent les escaliers, et Karl dut se serrer contre la rampe pour les laisser passer ; mais puisque de la place venait ainsi de se faire là-haut, il monta. Une balustrade de bois entourait la plateforme et l'ensemble faisait penser au toit plat d'une sorte de tour étroite. Dans un des coins était assis, les bras étendus sur la balustrade, un Monsieur dont la poitrine était barrée par une écharpe blanche portant ces mots : « Chef de la Troupe de Recrutement n° 10 du Théâtre d'Oklahoma ». Près de lui, sur une petite table, se trouvait un appareil téléphonique qui devait servir pour les courses, et par lequel le Chef apprenait manifestement tout ce qu'il fallait savoir sur chacun des candidats, avant même qu'il ne se présente. Et en effet, sans poser aucune question à Karl, il dit à un Monsieur qui se penchait vers lui, les jambes croisées et la main sous le menton :
— Négro, collégien européen.

Et comme si, de ce fait, le cas du garçon qui s'inclinait bien bas devant lui se trouvait réglé, le Monsieur jeta un coup d'œil vers l'escalier, pour voir si quelqu'un ne venait pas encore. Et comme personne ne semblait arriver, il écouta distraitement l'entretien que Karl avait alors avec l'autre, tout en parcourant la plupart du temps le champ de courses des yeux en tapotant des doigs sur la balustrade. Ses doigts longs et fins, mais vigoureux et agiles, attirèrent par moments l'attention de Karl, bien que l'autre Monsieur l'accaparât tout à fait.

— Vous étiez sans emploi ? lui demanda d'abord ce Monsieur. Cette question, comme presque toutes les autres qu'il lui posa, était très directe, sans mauvaise intention, et les réponses n'étaient pas corroborées par des questions subsidiaires ; mais par sa façon d'interroger en écarquillant les yeux et en s'inclinant un peu, comme pour observer l'effet produit par ses questions, et de poser le menton sur sa poitrine quand il enregistrait les réponses, qu'il répétait parfois à haute voix, cet homme s'y entendait à donner à ses questions un sens particulier, qu'on ne comprenait pas forcément, mais que l'on pressentait pourtant, et qui vous rendait circonspect et gêné. Karl ressentit souvent le besoin de revenir sur une réponse qu'il avait faite, et d'en donner une autre, qui serait peut-être mieux acceptée ; mais il parvint quand même à chaque fois à éviter de le faire, car il savait quelle mauvaise impression pouvaient produire de tels flottements, et de plus il savait pertinemment que l'effet produit par ses réponses était largement imprévisible. Et après tout : son engagement semblait déjà décidé, et cette idée lui était d'un grand réconfort.

À la question : « Étiez-vous sans emploi auparavant », Karl répondit donc simplement par « Oui ».
— Où étiez-vous employé en dernier ? demanda alors le Monsieur. Karl s'apprêtait déjà à répondre, mais l'autre leva le doigt et répéta : « en dernier ! ».

Karl avait bien compris la première fois, et secoua machinalement la tête comme pour écarter la répétition superflue, et répondit :
— Dans un bureau.

C'était bien la vérité ; mais si ce Monsieur désirait maintenant avoir des précisions sur la nature de ce bureau, alors il serait obligé de mentir. Mais le Monsieur n'en fit rien, il posa au contraire une question à laquelle il était très facile de répondre en toute honnêteté :
— Y étiez-vous satisfait ?
— Non ! s'écria Karl, en lui coupant presque la parole.

Jetant un regard de côté, Karl remarqua que le Chef souriait légèrement. Il commença à regretter la façon dont il avait répondu sans réfléchir, mais il avait été trop tentant de jeter ce “Non !”, car durant tout le temps qu'avait duré son dernier emploi, il n'avait qu'un seul désir : celui de trouver un jour un autre employeur qui lui aurait posé cette question. Et sa réponse pouvait présenter encore un autre inconvénient, car le Monsieur pouvait maintenant chercher à savoir pourquoi il n'avait pas été heureux dans cet emploi. Mais au lieu de cela, il lui demanda :
— Pour quel emploi vous sentez-vous fait ?

Cette question pouvait fort bien cacher un piège car sinon, à quoi eût-il servi de la poser, puisque Karl était déjà embauché comme acteur ? Mais tout en étant bien conscient de cela, il n'eut pas le courage d'expliquer qu'il se sentait tout à fait prédestiné au métier d'acteur. Il esquiva donc la question et déclara, au risque de paraître impertinent :
— J'ai lu l'affiche en ville, et puisqu'elle disait qu'on pouvait embaucher tout le monde, je me suis présenté.
— Nous le savons, dit le Monsieur, sans rien ajouter, et montrant par là qu'il attendait la réponse à la question qu'il avait posée auparavant.
— J'ai été embauché comme acteur, dit Karl en hésitant un peu, pour faire comprendre au Monsieur la difficulté dans laquelle sa question l'avait plongé.
— C'est exact, dit le Monsieur qui, une fois encore, n'ajouta rien de plus.
— Eh bien, dit Karl, qui sentait s'envoler tout espoir d'avoir trouvé un emploi, je ne sais pas si je suis vraiment fait pour être un acteur de théâtre... Mais je ferai de mon mieux pour exécuter tout ce qu'on me demandera.

Le Monsieur se tourna vers le Chef, tous deux approuvèrent d'un signe de tête : il semblait à Karl qu'il avait répondu comme il fallait, et il reprit courage, attendant de pied ferme maintenant la question suivante. Ce fut :
— Que vouliez vous donc faire comme études, à l'origine ?

Et pour que sa question ait toute la précision voulue, ce à quoi le Monsieur semblait tenir beaucoup, il ajouta :
— En Europe, bien entendu.

En disant cela, il avait lâché son menton, et sa main avait décrit un geste vague, comme pour signifier du même coup combien l'Europe était lointaine, et combien les projets que l'on avait pu y former étaient insignifiants.

Karl dit :
— Je voulais devenir ingénieur.

Il était un peu gêné de répondre ainsi, car il était plutôt dérisoire, ayant pleinement conscience de ce que sa carrière avait été jusque-là en Amérique, de raviver le souvenir de l'ingénieur qu'il avait voulu être à une certaine époque - et même en Europe, le serait-il jamais devenu ? Mais il n'avait pas trouvé d'autre réponse, et pourquoi pas celle-la ?

Mais le Monsieur la prit très au sérieux : il prenait d'ailleurs tout très au sérieux.
— Eh bien ! Vous ne pouvez certainement pas devenir tout de suite ingénieur ; mais peut-être que temporairement, cela pourrait vous convenir d'avoir à exécuter quelque tâche technique subalterne ?
— Bien sûr, dit Karl. Et il était bien content : s'il acceptait, il passerait certainement de l'état de comédien à celui d'agent technique, et il pensait qu'effectivement, il réussirait mieux dans cet emploi. Et d'ailleurs, il se le répétait sans cesse, ce qui importait, ce n'était pas tant le type de travail, mais plutôt le fait de s'accrocher durablement à quelque chose.

 - Mais est-ce que vous êtes assez solide pour les gros travaux ? demanda le Monsieur.
— Oh oui ! dit Karl.

Le Monsieur le fit s'approcher et lui palpa le bras.
— C'est un garçon robuste, dit-il alors, en amenant Karl par le bras devant son chef.

Celui-ci opina en souriant, et sans changer de position, tendit la main à Karl, en disant :
— Nous en avons terminé avec vous. Nous reverrons cela plus tard, à Oklahoma. Montrez-vous digne de notre groupe de recrutement !

§ Karl “Agent technique”

Karl s'inclina pour prendre congé de lui, et il voulut aussi saluer l'autre Monsieur ; mais ce dernier se promenait déjà sur la plateforme le nez en l'air, comme quelqu'un qui a terminé son travail. Pendant que Karl descendait, on était en train de hisser sur le tableau d'affichage, sur le côté de l'escalier, la pancarte : “ Négro, agent technique” . Comme tout cela se déroulait normalement, Karl n'aurait plus vraiment regretté que ce soit son véritable nom qui figurât sur ce tableau. Tout était d'ailleurs organisé avec un grand soin, car en arrivant au pied de l'escalier, Karl était déjà attendu par un employé, qui lui fixa un brassard autour du bras. Et quand il leva le bras pour lire ce qui était écrit dessus, il vit qu'il y était effectivement inscrit : “Agent technique”.

Où que ce soit qu'on l'emmenât maintenant, Karl voulait d'abord annoncer à Fanny comme tout s'était si bien passé. Mais à son grand regret, il apprit de l'employé que les “anges”, de même que les “diables”, avaient déjà été envoyés à l'endroit où se trouvait la prochaine étape de la troupe de recrutement, pour y annoncer la prochaine arrivée de cette troupe, le lendemain.
— C'est dommage, dit Karl - et c'était la première déception qu'il éprouvait dans cette affaire - j'avais une amie parmi les “Anges”.
— Vous la retrouverez à Oklahoma, dit l'employé. Mais maintenant, venez, car vous êtes le dernier.

Il conduisit Karl en lui faisant longer l'arrière du podium sur lequel se tenaient auparavant les “anges” - mais seuls les socles vides s'y trouvaient encore. Karl se dit qu'il s'était trompé en pensant que sans la musique faite par les “anges” les candidats à l'embauche eussent été plus nombreux, car maintenant on ne voyait plus un seul adulte en bas du podium. Il n'y avait que quelques enfants qui se battaient pour une longue plume blanche, probablement tombée de l'aile d'un “ange”. Un des garçons la brandissait en l'air, tandis que les autres, essayaient de lui faire baisser la tête d'une main et levaient l'autre vers la plume.

Karl désigna les enfants à l'employé, mais celui-ci, sans même regarder, lui dit :
— Dépêchez-vous ! Cela a pris du temps pour que vous soyez embauché... On avait des doutes ?
— Je ne sais pas, dit Karl, étonné. Il n'en croyait rien, et dans les situations les plus simples, il y a toujours quelqu'un pour vous donner des soucis. Mais le spectacle agréable de la grande tribune des spectateurs devant laquelle ils arrivaient maintenant fit bientôt oublier à Karl la remarque de l'employé. Sur cette tribune, un long banc était presque entièrement recouvert d'une nappe blanche, et tous ceux qui venaient d'être embauchés étaient assis, tournant le dos au champ de courses, sur l'autre banc, qui était un peu plus bas, et on leur servait à boire et à manger. Tous étaient joyeux et pleins d'entrain. Juste au moment où Karl s'asseyait discrètement au bout du banc, plusieurs convives levaient leurs verres et l'un d'eux porta un toast au Chef de la Troupe de recrutement numéro dix, qu'il appela le “Père des sans-emploi”. Quelqu'un fit même remarquer qu'on pouvait le voir d'ici, et effectivement, la tribune des juges d'arrivée était visible, avec les deux Messieurs, non loin de là.

§ Le banquet

Tout le monde, alors, brandit son verre dans cette direction, et Karl se saisit de celui qui était devant lui ; mais on avait beau crier aussi fort qu'on le pouvait, on avait beau faire tout pour attirer l'attention, rien ne montrait, sur la tribune des juges d'arrivée, qu'on avait remarqué l'ovation, ou même que l'on ait voulu la remarquer. Le Chef était tassé dans son coin comme avant, et l'autre Monsieur se tenait à côté de lui,et se tenait le menton.

Un peu déçus, tous s'étaient rassis ; de temps en temps, quelqu'un se retournait encore vers la tribune des juges, mais bientôt on ne s'occupa plus que du copieux repas. On faisait circuler une volaille énorme, telle que Karl n'en avait encore jamais vu, avec des fourchettes plantées dans la chair croustillante ; les employés vous versaient sans cesse du vin sans même que l'on s'en aperçoive : penché sur son assiette, on ne voyait même pas le filet de vin rouge qui tombait dans votre verre. Si on ne voulait pas se mêler à la conversation générale, on pouvait regarder des vues du Théâtre d'Oklahoma, empilées à l'un des bouts de la table, et qu'on pouvait se passer de main en main.

Mais on ne se souciait pas beaucoup de ces vues, et en fait, comme Karl était le dernier, une seule parvint jusqu'à lui. À en juger par celle-là, toutes les autres devaient pourtant valoir la peine d'être regardées. Elle montrait la loge du Président des États-Unis. Au premier regard, on pouvait croire qu'il ne s'agissait pas d'une loge mais de la scène elle-même, tant la balustrade de son balcon s'avançait loin en avant en une vaste courbe. Tous les éléments de cette balustrade étaient entièrement en or. Entre ses colonnettes, qu'on eût dit avoir été découpées avec les ciseaux les plus fins, étaient disposés les médaillons représentant les précédents Présidents ; l'un d'eux avait un nez tout à fait rectiligne, des lèvres charnues, et sous ses paupières arquées ses yeux restaient comme obstinément baissés. Autour de la loge, de tous côtés et aussi d'en haut, tombaient des rayons de lumière : une lumière blanche mais douce, qui mettait en valeur le premier plan de la loge, tandis que les profondeurs de l'arrière-plan faisaient comme un grand vide rougeoyant, encadré de velours pourpre et chatoyant, maintenu et commandé par des cordons. On ne pouvait guère imaginer des gens dans une telle loge, tellement tout ce décor était à soi-même suffisant. Karl n'en oublia pas pour autant de manger, mais il contemplait tout de même souvent cette image qu'il avait posée à côté de son assiette.

§ Karl retrouve Giacomo

Au fond, il aurait tout de même bien voulu regarder au moins une autre de ces images, mais il ne voulut pas aller la chercher lui-même, car un employé avait posé la main sur la pile, et sans doute fallait-il respecter l'ordre dans lequel elles étaient. Il chercha donc seulement à voir la table en entier, pour savoir s'il n'y en avait pas une qui venait vers lui. Il remarqua alors avec étonnement - et tout d'abord il n'en crut pas ses yeux - que parmi les visages penchés sur leurs assiettes, il en était un qu'il connaissait bien : celui de Giacomo. Il courut aussitôt jusqu'à lui :
— Giacomo ! S'écria-t-il.

Timide comme toujours quand il était surpris, Giacomo se leva de table, se retourna dans l'étroit espace entre les deux bancs et, s'essuyant la bouche de la main, se montra très content de voir Karl ; il lui proposa de venir s'asseoir auprès de lui, ou bien d'aller lui même s'asseoir à ses côtés. Ils allaient tout se raconter et ne plus jamais se quitter ! Mais Karl ne voulait pas déranger les autres ; pour le moment, chacun resterait à sa place : le repas serait bientôt terminé, et alors, bien sûr, ils ne se quitteraient plus jamais. Karl resta tout de même auprès de Giacomo, juste pour le regarder : c'était le passé qui lui revenait ! Ou était la cuisinière en chef ? Que devenait Thérèse ? Giacomo, lui, n'avait quasiment pas changé : la prédiction de la cuisinière en chef, selon laquelle il allait devenir en six mois un robuste Américain ne s'était pas réalisée ; il était toujours aussi grêle qu'avant, ses joues étaient toujours aussi creuses - même si, en ce moment, elles étaient plutôt rebondies, car il avait dans la bouche un gros morceau de viande dont il extirpait les débris d'os qu'il jetait ensuite dans son assiette. Karl lut sur son brassard qu'il n'avait pas non plus été engagé comme acteur, mais comme garçon d'ascenseur : le Théâtre d'Oklahoma semblait vraiment pouvoir embaucher tout le monde !

Perdu dans la contemplation de Giacomo, Karl était resté trop longtemps éloigné de sa place. Et comme il s'apprêtait à la regagner, le Chef du Personnel survint, qui se jucha sur l'un des bancs du haut, frappa dans ses mains et fit un petit discours ; la plupart de ceux qui étaient là se levèrent, et ceux qui étaient restés assis, ne pouvant se retenir de manger furent bientôt contraints de se lever aussi, car les autres leur flanquaient des coups de coude.
— J'espère bien - disait-il, tandis que Karl rejoignait sa place en courant sur la pointe des pieds - j'espère bien que vous êtes satisfaits de notre repas de réception. En général, on fait l'éloge de la qualité des repas offerts par notre groupe de recrutement. Mais je suis mallheureusement contraint de vous prier de vous lever de table sans plus attendre, car le train qui doit nous emmener jusqu'à Oklahoma part dans cinq minutes. C'est un voyage plutôt long, mais vous verrez qu'on sera aux petits soins pour vous... Et je vous présente le Monsieur que voici, qui dirigera votre transport, et à qui vous devrez obéir.

Alors un petit monsieur maigrichon escalada le banc sur lequel se tenait le Chef du Personnel, et prenant à peine le temps de faire un signe de tête, se mit aussitôt, en agitant nerveusement les mains, à montrer comment on devait se grouper, se ranger, et se mettre en route. Au début, on ne l'écouta même pas, car celui qui, tout à l'heure avait déjà porté un toast, frappa du poing sur la table et commença une longue allocution de remerciement - et Karl se sentait très inquiet, car on venait pourtant de dire que le train partait dans un instant ! Mais l'orateur ne se souciait même pas de savoir si le Chef du Personnel l'écoutait (ce dernier était en fait occupé à donner diverses instructions au responsable du transport), il était lancé dans un grand discours, énumérant tous les plats qui leur avaient été servis, donnait son opinion sur chacun d'eux, et pour finir, résuma le tout par cette exclamation :
— Voilà, messieurs, comment on gagne nos cœurs !

Tous ceux qui n'étaient pas visés par cette remarque s'esclaffèrent. Mais il y avait plus de vérité là-dedans que de plaisanterie.

§ En route vers Oklahoma

Et ce discours fut chèrement payé, car il fallut faire au pas de course le trajet jusqu'à la gare. Ce ne fut pourtant pas très dur, car - Karl le remarqua seulement à ce moment-là - personne ne portait de bagage. En fait le seul bagage était la poussette, que conduisait le père de l'enfant, et qui tressautait d'un côté et de l'autre en tête du cortège. Tant de gens miséreux et suspects rassemblés, et que pourtant on recevait et traitait si bien ! On avait dû les recommander tout particulièrement au responsable du transport, car tantôt il prêtait la main à la conduite de la poussette, et levait la main pour encourager le reste de la troupe, tantôt il se tenait derrière ceux du dernier rang pour les faire se presser, tantôt encore il courait sur le côté, pour repérer dans la foule ceux qui traînaient, et leur montrer, en faisant de grands moulinets avec les bras, comment ils auraient dû courir.

Quand ils arrivèrent à la gare, le train était déjà sur le point de partir. Les gens, dans la gare, se montraient cette troupe les uns aux autres, et on les entendait s'écrier quelque chose comme :
— Tous ces gens-là font partie du Théâtre d'Oklahoma !

Ce théâtre était donc beaucoup plus connu que Karl ne l'avait imaginé - mais il faut dire qu'il ne s'était guère occupé de théâtre jusqu'alors. Un wagon tout entier était réservé à leur troupe. Le responsable du transport les pressa d'embarquer plus encore que ne le faisait le chef de train. Ce dernier passa d'abord en revue chaque compartiment, régla tel ou tel problème ici ou là, et seulement alors monta lui-même à bord du train. Par chance, Karl avait trouvé un coin de fenêtre, et avait fait venir Giacomo à côté de lui. Ils étaient donc serrés l'un contre l'autre, et se réjouissaient tous les deux de ce voyage : jamais encore il n'avaient fait en Amérique un voyage aussi exempt de soucis. Quand le train se mit en marche, ils agitèrent les mains par la portière, mais les jeunes qui leur faisaient face se poussèrent du coude : ils trouvaient cette attitude ridicule.

Ils roulèrent pendant deux jours et deux nuits. Pour la première fois, Karl prenait conscience de la dimension de l'Amérique. Il ne se lassait pas de regarder par la fenêtre, et Giacomo essayait d'en faire autant en se pressant contre lui, jusqu'au moment où les jeunes d'en face, jusque-là absorbés par leur jeux de cartes, en eurent assez de son manège, et lui abandonnèrent l'autre place près de la fenêtre. Karl les remercia - l'anglais de Giacomo n'était pas très compréhensible pour tout le monde - et le temps passant, ils devinrent plus aimables, ainsi qu'il ne peut guère en être autrement quand on est dans le même compartiment. Mais leur gentillesse elle-même était parfois pénible : ainsi à chaque fois qu'ils laissaient tomber une carte et qu'ils la cherchaient par terre, ils pinçaient aussi fort qu'ils le pouvaient les mollets de Karl ou de Giacomo. Giacomo se mettait alors à crier, surpris qu'il était à chaque fois, et levait alors sa jambe en l'air. Karl, de son côté, tenta une fois de répliquer par un coup de pied, mais la plupart du temps, il supportait cela en silence. Tout ce qui se passait dans l'étroit compartiment, toujours plein de fumée même quand on ouvrait la fenêtre, n'avait pour lui aucune importance par rapport à ce que l'on voyait à l'extérieur.

Le premier jour, ils roulèrent en traversant de hautes montagnes. D'énormes masses de pierre d'un noir bleuâtre semblaient se précipiter vers le train comme des coins, et c'est en vain que l'on se penchait par la portière pour essayer d'en apercevoir le sommet. On voyait s'ouvrir d'étranges gorges sombres et déchiquetées, dont on pouvait suivre du doigt la direction dans laquelle elles finissaient par se perdre. Puis c'étaient de larges torrents de montagne qui déferlaient en flots tumultueux sur un fond de colline, entraînant avec eux des milliers de petites vagues d'écume, et se précipitaient sous les ponts que le train franchissait, si proches que leur souffle glacé fouettait le visage et le faisait frissonner.