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I - Invocation à Vénus

On pourrait s'étonner de voir Lucrèce, réputé matérialiste et disciple d'Épicure, commencer son grand poème par... une invocation à la déesse Vénus ! Mais en fait, il s'agit ici d'un “topos”, d'un élément de rhétorique en quelque sorte “obligé” : un poème de cette ampleur se doit de commencer par une “invocation”, une sorte de “dédicace” comme cela se fera communément et constamment par la suite dans tous les livres... Mais on voit très vite que la “Vénus” dont il s'agit ici n'est pas véritablement la “déesse” dont les récits mythologiques sont pleins, mais bien la Nature elle-même, prise comme une entité globale, une sorte de principe vital. Et si le “De Rerum Natura” est un poème philosophique, il est d'abord et avant tout un poème : cette “ouverture” montre pleinement que Lucrèce ne veut pas simplement rapporter et développer la pensée d'Épicure, il écrit aussi une oeuvre poétique, avec un lyrisme tout à fait convaincant.

1.

Aeneadum genetrix, hominum diuomque uoluptas,
alma Uenus, caeli subter labentia signa
quae mare nauigerum, quae terras frugiferentis
concelebras, per te quoniam genus omne animantum

1.

Mère des fils d'Énée, bienfaisante Vénus,
Plaisir des hommes et des dieux, sous les étoiles,
Tu mets des nefs sur mer, et des moissons sur terre,
Et ce qui vit, par toi est conçu, et s'éveille,

5.

concipitur uisitque exortum lumina solis :
te, dea, te fugiunt uenti, te nubila caeli
aduentumque tuum, tibi suauis daedala tellus
summittit flores, tibi rident aequora ponti
placatumque nitet diffuso lumine caelum.

5.

Ouvrant les yeux à la lumière du soleil !
Devant toi fuient les vents, s'écartent les nuées ;
Tu t'avances, Déesse, et sous tes pas la terre
Se recouvre de fleurs, et les flots te sourient
Sous le ciel apaisé d'une douce lumière.

10.

Nam simul ac species patefacta est uerna diei
et reserata uiget genitabilis aura fauoni,
aeriae primum uolucris te, diua, tuumque
significant initum perculsae corda tua ui.
Inde ferae pecudes persultant pabula laeta

10.

Car dès que reparaît du printemps le visage,
Le Zéphyr si fécond, si longtemps prisonnier,
S'affranchit aussitôt, et dans l'air, les oiseaux
Célèbrent ta venue, ta puissance, ô Déesse !
Puis ce sont les troupeaux et les bêtes sauvages

15.

et rapidos tranant amnis : ita capta lepore
te sequitur cupide quo quamque inducere pergis.
Denique per maria ac montis fluuiosque rapacis
frondiferasque domos auium camposque uirentis
omnibus incutiens blandum per pectora amorem

15.

Bondissant dans les prés et les eaux agitées,
Qui te suivent partout, captives de ton charme.
Par les mers, par les monts, et les fleuves grondants,
Par les bois pleins d'oiseaux et par les vertes plaines
Tu jettes dans les cœurs les doux traits de l'amour :

20.

efficis ut cupide generatim saecla propagent.
Quae quoniam rerum naturam sola gubernas
nec sine te quicquam dias in luminis oras
exoritur neque fit laetum neque amabile quicquam,
te sociam studeo scribendis uersibus esse,

20.

Tous n'ont plus qu'un désir : perpétuer l'espèce.
Puisque seule tu peux gouverner la Nature,
Que sans toi rien ne voit la lumière du jour,
Que rien ne se produit d'aimable ou d'agréable,
C'est à toi que je viens pour demander ton aide,

25.

quos ego de rerum natura pangere conor
Memmiadae nostro, quem tu, dea, tempore in omni
omnibus ornatum uoluisti excellere rebus.
Quo magis aeternum da dictis, diua, leporem.
effice ut interea fera moenera militiai

25.

En ce poème où je dévoile la Nature
À notre cher Memmius, que toi-même, en tout temps
Tu as voulu combler de tous les dons, déesse.
Alors fais que mes vers aient un charme éternel !
Mais fais alors cesser les durs travaux de guerre

30.

per maria ac terras omnis sopita quiescant ;
nam tu sola potes tranquilla pace iuuare
mortalis, quoniam belli fera moenera Mauors
armipotens regit, in gremium qui saepe tuum se
reiicit aeterno deuictus uulnere amoris,

30.

Sur la mer et sur terre, apaise sa fureur.
Tu peux seule aux mortels rendre repos et paix
Puisque de ces travaux Mars en est seul le maître
Et qu'il vient si souvent dans tes bras se jeter,
Vaincu par les blessures infinies de l'Amour.

35.

atque ita suspiciens tereti ceruice reposta
pascit amore auidos inhians in te, dea, uisus
eque tuo pendet resupini spiritus ore.
Hunc tu, diua, tuo recubantem corpore sancto
circum fusa super, suauis ex ore loquellas

35.

Tête levée vers toi et les yeux dans les tiens,
Il se repaît de toi, avidement, Déesse,
Et vient suspendre alors à tes lèvres son souffle.
Quand il repose ainsi près de ton corps sacré,
Déesse, enlace-le, et que ta bouche exhale

40.

funde petens placidam Romanis, incluta, pacem ;
nam neque nos agere hoc patriai tempore iniquo
possumus aequo animo nec Memmi clara propago
talibus in rebus communi desse saluti.
Omnis enim per se diuom natura necessest

40.

Pour les Romains, enfin, des paroles de paix.
C'est que nous ne pouvons, en ces temps de malheur
Pour la patrie, œuvrer d'une âme assez sereine,
Ni les Memmius négliger le salut commun.
La nature des dieux veut qu'ils puissent toujours

45.

Inmortali aeuo summa cum pace fruatur,
Semota ab nostris rebus seiunctaque longe.
Nam priuata dolore omni, priuata periclis
Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostri,
Nec bene promeritis capitur, nec tangitur ira.

45.

Jouir en toute paix de l'immortalité,
Fort loin de nos soucis, loin des choses du monde.
Exempte de souffrance, exempte de périls,
Forte de ses ressources et sans besoin de nous,
Leur nature insensible ignore la colère.