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XI - Les corps premiers

On peut voir dans ce développement la reprise de la “théorie atomique” de Démocrite et d'Épicure. Comme je l'ai signalé déjà plus haut (II - Objet du Poème), on utilise généralement le mot “atome”. Mais outre que celui-ci, tiré d'Èpicure, est grec, il a pris aujourd'hui une valeur précise et scientifique dans le langage courant ; c'est pourquoi je ne l'emploie pas. Quoi qu'il en soit, ce concept de “corps premiers” est clairement le pilier du système, et Lucrèce va s'employer ici à le fonder en montrant sa nécessité : si l'on admet le vide à l'intérieur des éléments, il faut qu'il y ait autour de ce vide “quelque chose”... Par ailleurs les “corps premiers” sont éternels, mais ils entrent en composition pour former les éléments de l'univers.

483.

Corpora sunt porro partim primordia rerum,
partim concilio quae constant principiorum.

483.

Poursuivons : les corps sont ou bien des corps premiers,
Ou des corps composés de ces éléments-là.

485.

Sed quae sunt rerum primordia, nulla potest uis
stinguere ; nam solido uincunt ea corpore demum.
Etsi difficile esse uidetur credere quicquam
in rebus solido reperiri corpore posse.
Transit enim fulmen caeli per saepta domorum

485.

Ces corps premiers, rien ne parvient à les casser :
Leur solidité fait qu'ils résistent à tout.
Et pourtant, il est bien difficile de croire
Que l'on puisse trouver un corps tout à fait plein !
La foudre chue du ciel traverse nos maisons,

490.

clamor ut ac uoces, ferrum candescit in igni
dissiliuntque fero feruenti saxa uapore ;
cum labefactatus rigor auri soluitur aestu,
tum glacies aeris flamma deuicta liquescit ;
permanat calor argentum penetraleque frigus,

490.

Comme les voix, les cris ; le fer, dans le brasier,
Blanchit. Le feu fait aussi éclater les roches,
Et la raideur de l'or cède dans la fournaise ;
Le bronze froid se liquéfie devant la flamme,
L'argent est traversé par le chaud et le froid :

495.

quando utrumque manu retinentes pocula rite
sensimus infuso lympharum rore superne.
Usque adeo in rebus solidi nihil esse uidetur.
Sed quia uera tamen ratio naturaque rerum
cogit, ades, paucis dum uersibus expediamus

495.

Nous sentons l'un et l'autre quand, tenant la coupe,
On y verse, selon le rite, l'eau limpide...
Rien ne nous semble donc entièrement solide.
Mais la raison le veut, et la nature des choses !
Alors, en peu de vers, je vais te démontrer

500.

esse ea quae solido atque aeterno corpore constent,
semina quae rerum primordiaque esse docemus,
unde omnis rerum nunc constet summa creata.
Principio quoniam duplex natura duarum
dissimilis rerum longe constare reperta est,

500.

Qu'il est pourtant des corps éternels et solides,
Ce sont les semences, ce sont les corps premiers
D'où viennent toutes choses qui ont été créées.
Mais nous savons aussi que leur nature est double
Et ses deux composants tellement différents :

505.

corporis atque loci, res in quo quaeque geruntur,
esse utramque sibi per se puramque necesse est.
Nam qua cumque uacat spatium, quod inane uocamus,
corpus ea non est ; qua porro cumque tenet se
corpus, ea uacuum nequaquam constat inane.

505.

La matière - et l'espace où tout est généré ;
Il faut que chacun, pur, existe par lui-même,
Car l'espace vacant, que nous nommons le « vide »,
Ne contient pas de corps ; mais là où est un corps
Ne saurait exister aucunement le vide ;

510.

Sunt igitur solida ac sine inani corpora prima.
Praeterea quoniam genitis in rebus inane est,
materiem circum solidam constare necesse est ;
nec res ulla potest uera ratione probari
corpore inane suo celare atque intus habere,

510.

Les corps premiers sont donc pleins et sans aucun vide.
Mais comme il est un vide dans les composés
Il faut bien qu'il y ait de la matière autour,
Car on ne peut vraiment admettre que des corps
Puissent avoir un vide caché en leur sein,

515.

si non, quod cohibet, solidum constare relinquas.
Id porro nihil esse potest nisi materiai
concilium, quod inane queat rerum cohibere.
Materies igitur, solido quae corpore constat,
esse aeterna potest, cum cetera dissoluantur.

515.

Sans solide enveloppe pour le contenir.
Or seul un agrégat de matière est capable
De tenir en lui-même le vide enfermé,
Et la matière, donc, faite de corps solides,
Peut rester éternelle, quand tout se défait.

520.

Tum porro si nil esset quod inane uocaret,
omne foret solidum ; nisi contra corpora certa
essent quae loca complerent quae cumque tenerent
omne quod est spatium, uacuum constaret inane.
Alternis igitur ni mirum corpus inani

520.

D'autre part, s'il n'était un espace, le vide,
Tout serait donc solide ; et si n'étaient des corps
Bien définis pour remplir les lieux qu'ils occupent,
Tout ne serait qu'espace, et le vide partout.
S'il n'est tout à fait vide, ni tout à fait plein,

525.

distinctum, quoniam nec plenum nauiter extat
nec porro uacuum ; sunt ergo corpora certa,
quae spatium pleno possint distinguere inane.
Haec neque dissolui plagis extrinsecus icta
possunt nec porro penitus penetrata retexi

525.

C'est donc évidemment, que le vide et le plein
Se limitent l'un l'autre, et qu'il y a des corps
Pour séparer le vide et le plein dans l'espace.
Ceux-là, nul coup de l'extérieur ne les détruit,
Rien ne peut les pénétrer vraiment, rien ne peut

530.

nec ratione queunt alia temptata labare ;
id quod iam supra tibi paulo ostendimus ante.
Nam neque conlidi sine inani posse uidetur
quicquam nec frangi nec findi in bina secando
nec capere umorem neque item manabile frigus

530.

Les atteindre, rien ne peut donc les ébranler,
Comme je te l'ai déjà expliqué plus haut.
Sans vide rien ne peut donc être fracassé
Ni broyé, ni coupé, même fendu en deux,
Rien ne peut absorber l'eau, ni le froid mordant,

535.

nec penetralem ignem, quibus omnia conficiuntur.
Et quo quaeque magis cohibet res intus inane,
tam magis his rebus penitus temptata labascit.
Ergo si solida ac sine inani corpora prima
sunt ita uti docui, sint haec aeterna necesse est.

535.

Ni le feu dévorant qui pourtant détruit tout.
D'autant plus une chose renferme de vide
D'autant plus on la peut ébranler et détruire.
Si donc les corps premiers, comme je te l'ai dit,
Sont pleins et sans vide, alors ils sont éternels ;

540.

Praeterea nisi materies aeterna fuisset,
antehac ad nihilum penitus res quaeque redissent
de nihiloque renata forent quae cumque uidemus.
At quoniam supra docui nil posse creari
de nihilo neque quod genitum est ad nil reuocari,

540.

Et si la matière n'était pas immortelle
Toutes choses seraient retournées au néant
Pour de nouveau renaître, telles qu'on les voit.
Et puisque rien ne se crée à partir de rien,
Aucune créature au néant ne revient.

545.

esse inmortali primordia corpore debent,
dissolui quo quaeque supremo tempore possint,
materies ut subpeditet rebus reparandis.
Sunt igitur solida primordia simplicitate
nec ratione queunt alia seruata per aeuom

545.

Il faut bien que les corps premiers soient immortels :
C'est en eux que tout corps, à la fin se résout,
Pour que la matière puisse refaire les choses.
Ce sont donc des éléments solides et simples,
Sinon ils n'auraient pu franchir les âges

550.

ex infinito iam tempore res reparare.
Denique si nullam finem natura parasset
frangendis rebus, iam corpora materiai
usque redacta forent aeuo frangente priore,
ut nihil ex illis a certo tempore posset

550.

Et tout renouveler ainsi à l'infini.
Si la nature enfin n'avait fixé un terme
À la division des choses, alors les corps
Seraient maintenant à un tel point fragmentés
Que rien de tout ce qu'ils produiraient ne pourrait

555.

conceptum summum aetatis peruadere finem.
Nam quiduis citius dissolui posse uidemus
quam rursus refici ; qua propter longa diei
infinita aetas ante acti temporis omnis
quod fregisset adhuc disturbans dissoluensque,

555.

Dans un délai fixé, parvenir à son terme.
En effet toute chose se détruit plus vite
Qu'elle ne se refait ; et tout ce que le temps
Dans la durée comme infinie des jours passés
Aurait détruit, et dissous, jusqu'ici - jamais

560.

numquam relicuo reparari tempore posset.
At nunc ni mirum frangendi reddita finis
certa manet, quoniam refici rem quamque uidemus
et finita simul generatim tempora rebus
stare, quibus possint aeui contingere florem.

560.

Le temps restant ne suffirait à le refaire !
Mais un terme est fixé à la fragmentation,
Puisqu'on voit toute chose se reconstituer,
Dans un temps limité, pour que dans chaque espèce
À la fleur de son âge elle parvienne enfin.

565.

Huc accedit uti, solidissima materiai
corpora cum constant, possint tamen omnia reddi,
mollia quae fiunt, aer aqua terra uapores,
quo pacto fiant et qua ui quaeque gerantur,
admixtum quoniam semel est in rebus inane.

565.

Si les corps premiers sont absolument solides,
On peut bien cependant rendre compte des autres
Qui sont mous, comme l'eau, la terre, les vapeurs,
Dire leur cause et ce qui les fait exister,
Si l'on admet en eux la présence du vide.

570.

At contra si mollia sint primordia rerum,
unde queant ualidi silices ferrumque creari,
non poterit ratio reddi ; nam funditus omnis
principio fundamenti natura carebit.
Sunt igitur solida pollentia simplicitate,

570.

Et si ces corps premiers, au contraire, étaient mous,
D'où pourraient bien venir et le roc et le fer ?
On ne pourrait alors en donner la raison :
Pour fonder la nature, où serait le principe ?
Les élément les plus simples sont donc solides,

575.

quorum condenso magis omnia conciliatu
artari possunt ualidasque ostendere uiris.
Porro si nulla est frangendis reddita finis
corporibus, tamen ex aeterno tempore quaeque
nunc etiam superare necesse est corpora rebus,

575.

Ils nous montrent leur force avec leur résistance
Quand ils sont assemblés le plus étroitement.
Si la dislocation n'avait pas de limite,
Il faudrait bien pourtant qu'il existe des corps,
De toute éternité et jusqu'à maintenant,

580.

quae non dum clueant ullo temptata periclo.
At quoniam fragili natura praedita constant,
discrepat aeternum tempus potuisse manere
innumerabilibus plagis uexata per aeuom.
Denique iam quoniam generatim reddita finis

580.

Qui aient pu échapper à toute destruction.
Car s'ils étaient vraiment de nature fragile,
Ils n'auraient certes pu durer infiniment,
Sans d'innombrables chocs reçus au cours des âges !
Puisqu'à toutes les choses un terme fut fixé

585.

crescendi rebus constat uitamque tenendi,
et quid quaeque queant per foedera naturai,
quid porro nequeant, sancitum quando quidem extat,
nec commutatur quicquam, quin omnia constant
usque adeo, uariae uolucres ut in ordine cunctae

585.

Pour leur accroissement, ainsi que leur durée ;
Ce qu'elles peuvent faire et ne peuvent pas faire
Les lois de la Nature à jamais l'ont fixé.
Si bien que rien ne change, mais que tout demeure ;
Et même les oiseaux, si divers, laissent voir

590.

ostendant maculas generalis corpore inesse,
inmutabilis materiae quoque corpus habere
debent ni mirum ; nam si primordia rerum
commutari aliqua possent ratione reuicta,
incertum quoque iam constet quid possit oriri,

590.

Sur leur corps, à travers les générations,
Les marques de l'espèce : il faut donc que leur corps
Soit immuable aussi ; car si les corps premiers
Pouvaient être changés, et de quelque façon,
Ce qui va naître ou non ne serait plus connu,

595.

quid nequeat, finita potestas denique cuique
qua nam sit ratione atque alte terminus haerens,
nec totiens possent generatim saecla referre
naturam mores uictum motusque parentum.

595.

Non plus que ce qui fixera pour chaque chose,
Un pouvoir limité, non plus que ce qui vient,
Par les générations, reproduire l'espèce,
Les mouvements, le mode de vie des parents.