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XVI - L'infini et le vide

SYNOPSIS : § Apologie du poème § L'Univers infini § L'agencement du monde

La fin de ce poème est très corrompue : il faudra garder à l'esprit qu'il s'agit souvent (dans les vers 1094-1101) d'une reconstruction hypothétique. En outre, le lecteur moderne verra que Lucrèce, ici, s'en prend au système des Stoïciens, qui semble plus proche de nos conceptions actuelles ; mais la gravitation, par contre, c'est-à-dire une action à distance, n'a jamais été entrevue dans l'antiquité. Enfin, on pourra remarquer que ce texte subversif, dirigé contre les religions, se présente cependant souvent comme une “initiation” à caractère quelque peu ésotérique...

§ Apologie du Poème

§ Apologie du poème

921.

Nunc age, quod superest, cognosce et clarius audi.
Nec me animi fallit quam sint obscura; sed acri
percussit thyrso laudis spes magna meum cor
et simul incussit suauem mi in pectus amorem

921.

Écoute maintenant, et comprends bien la suite.
Je sais combien le sujet que je traite est obscur;
Mais l'espoir de la gloire a transpercé mon coeur
D'un grand coup de son thyrse en y laissant l'amour

925.

Musarum, quo nunc instinctus mente uigenti
auia Pieridum peragro loca nullius ante
trita solo. Juuat integros accedere fontis
atque haurire iuuatque nouos decerpere flores
insignemque meo capiti petere inde coronam,

925.

Des Muses; maintenant sous son vif aiguillon,
L'esprit vaillant, je suis la trace des Piérides,
En pays inconnu, allant aux sources vierges
Boire et cueillir des fleurs nouvelles, pour tresser
Une couronne sur ma tête, que jamais

930.

unde prius nulli uelarint tempora Musae;
primum quod magnis doceo de rebus et artis
religionum animum nodis exsoluere pergo,
deinde quod obscura de re tam lucida pango
carmina musaeo contingens cuncta lepore.

930.

Les Muses n'ont voulu mettre sur aucun front.
C'est que j'enseigne de grandes choses : d'abord
À libérer l'esprit des noeuds religieux;
Et puis, sur un sujet obscur je viens répandre
La clarté de mes vers, et le charme des Muses.

935.

Id quoque enim non ab nulla ratione uidetur;
sed ueluti pueris absinthia taetra medentes
cum dare conantur, prius oras pocula circum
contingunt mellis dulci flauoque liquore,
ut puerorum aetas inprouida ludificetur

935.

N'est-ce pas ce qu'il faut faire? Les médecins
Qui veulent faire prendre une potion amère
À un petit enfant, mettent d'abord du miel
Blond et sucré sur tout le rebord de la coupe,
Pour que l'enfant qui ne se méfie pas soit dupe,

940.

labrorum tenus, interea perpotet amarum
absinthi laticem deceptaque non capiatur,
sed potius tali facto recreata ualescat,
sic ego nunc, quoniam haec ratio plerumque uidetur
tristior esse quibus non est tractata, retroque

940.

Et que sa lèvre par cette douceur séduite
D'un même élan avale et le miel, et l'absinthe ;
Ainsi trompé, mais pour son bien, il guérira.
Ainsi fais-je moi-même : comme la doctrine
Semble un peu trop amère à qui ne la pratique,

945.

uolgus abhorret ab hac, uolui tibi suauiloquenti
carmine Pierio rationem exponere nostram
et quasi musaeo dulci contingere melle,
si tibi forte animum tali ratione tenere
uersibus in nostris possem, dum perspicis omnem

945.

Et fait fuir le vulgaire, c'est par l'harmonie
Des Muses que je vais te l'exposer, enduite
Du doux miel poétique, en espérant ainsi
Par mes vers parvenir à capter ton esprit
Jusqu'à ce qu'il conçoive, dans sa vraie grandeur,

950.

naturam rerum, qua constet compta figura.

950.

La nature des choses et l'ordre qui les tient.

§ L'Univers infini

§ L'Univers infini

Sed quoniam docui solidissima materiai
corpora perpetuo uolitare inuicta per aeuom,
nunc age, summai quaedam sit finis eorum
necne sit, euoluamus; item quod inane repertum est

Je te l'ai enseigné : les éléments premiers
Sont des solides se mouvant inaltérés
De toute éternité ; demandons-nous alors :
Leur somme a-t-elle une limite ou non ? Le vide

955.

seu locus ac spatium, res in quo quaeque gerantur,
peruideamus utrum finitum funditus omne
constet an immensum pateat uasteque profundum.
Omne quod est igitur nulla regione uiarum
finitum est; namque extremum debebat habere.

955.

Dont nous avons appris l'existence, l'espace,
Où tout se fait, est-il un tout fini, fermé,
Ou bien ouvrant sur un abîme sans limites ?
La Grand Tout ne saurait avoir nulle limite
Car sinon on pourrait en voir l'extrémité.

960.

Extremum porro nullius posse uidetur
esse, nisi ultra sit quod finiat, ut uideatur
quo non longius haec sensus natura sequatur.
Nunc extra summam quoniam nihil esse fatendum,
non habet extremum, caret ergo fine modoque.

960.

Or rien ne peut bien sûr avoir d'extrémité,
S'il n'y a autre chose qui le délimite,
Marquant l'endroit où notre vue le perd.
Et comme il n'y a rien hors l'ensemble des choses,
Le Tout n'a pas d'extrémité, ni de mesure.

965.

Nec refert quibus adsistas regionibus eius;
usque adeo, quem quisque locum possedit, in omnis
tantundem partis infinitum omne relinquit.
Praeterea si iam finitum constituatur
omne quod est spatium, si quis procurrat ad oras

965.

Ainsi quel que puisse être l'endroit où l'on est,
De tous côtés, toujours, et à partir de lui,
C'est bien l'infini tout entier qui nous entoure.
Si le Tout occupait un espace fini ;
Si quelqu'un s'élançait alors à sa limite

970.

ultimus extremas iaciatque uolatile telum,
id ualidis utrum contortum uiribus ire
quo fuerit missum mauis longeque uolare,
an prohibere aliquid censes obstareque posse?
alterutrum fatearis enim sumasque necesse est.

970.

Extrême, et tentait d'y lancer un javelot,
Même lancé avec force, crois-tu vraiment
Qu'il puisse s'envoler et atteindre son but,
Ou bien être arrêté soudain par quelque obstacle ?
Il faut que ce soit l'un ou l'autre : choisis donc !

975.

Quorum utrumque tibi effugium praecludit et omne
cogit ut exempta concedas fine patere.
Nam siue est aliquid quod probeat efficiatque
quo minus quo missum est ueniat finique locet se,
siue foras fertur, non est a fine profectum.

975.

Tu ne peux t'échapper, d'un côté ni de l'autre :
Le Tout, reconnais-le, s'étend à l'infini.
Soit quelque chose empêchera le trait d'aller
Jusqu'à son terme, soit il continuera donc,
Mais sans pouvoir aller au bout de l'univers.

980.

Hoc pacto sequar atque, oras ubi cumque locaris
extremas, quaeram: quid telo denique fiet?
Fiet uti nusquam possit consistere finis
effugiumque fugae prolatet copia semper.
Praeterea spatium summai totius omne

980.

Je te poursuivrai avec ça, où que tu fixes
Les limites du monde: « où donc ira le trait ?»
On ne peut fixer de limite ni de fin :
Toujours un peu d'espace est ouvert par sa fuite.
Si jamais l'univers en sa totalité

985.

undique si inclusum certis consisteret oris
finitumque foret, iam copia materiai
undique ponderibus solidis confluxet ad imum
nec res ulla geri sub caeli tegmine posset
nec foret omnino caelum neque lumina solis,

985.

Pouvait être enfermé de certaine façon,
S'il avait des limites, c'est la masse entière
De la matière, qui s'assemblerait en bas ;
Plus rien ne pourrait donc se faire sous le ciel :
Plus de soleil du tout, et même plus de ciel,

990.

quippe ubi materies omnis cumulata iaceret
ex infinito iam tempore subsidendo.
At nunc ni mirum requies data principiorum
corporibus nulla est, quia nil est funditus imum,
quo quasi confluere et sedes ubi ponere possint.

990.

Puisque toute matière chue sur elle-même
Ne pourrait que croupir de toute éternité.
Mais les corps premiers n'ont jamais aucun repos
Car ils n'ont pas de fond sur lequel reposer !
Pas d'endroit où se rassembler, nulle demeure.

995.

Semper in adsiduo motu res quaeque geruntur
partibus in cunctis, infernaque suppeditantur
ex infinito cita corpora materiai.
Postremo ante oculos res rem finire uidetur;
aer dissaepit collis atque aëra montes,

995.

Au contraire toujours et de tous les côtés,
Les choses vont et viennent ; venus du tréfonds
Les éléments, sans fin, vont se renouvelant.
Une chose à nos yeux est limite d'une autre :
L'air borne les colline, et les collines l'air,

1000.

terra mare et contra mare terras terminat omnis;
omne quidem uero nihil est quod finiat extra.
Est igitur natura loci spatiumque profundi,
quod neque clara suo percurrere fulmina cursu
perpetuo possint aeui labentia tractu

1000.

La mer borde la terre - et la terre la mer ;
Mais au delà du Tout, il n'est pas de limite,
Car la nature et l'immensité de l'espace,
Sont tels que les éclairs, en prolongeant leur course
Perpétuellement, ne viendraient à son terme,

1005.

nec prorsum facere ut restet minus ire meando;
usque adeo passim patet ingens copia rebus
finibus exemptis in cunctas undique partis.
Ipsa modum porro sibi rerum summa parare
ne possit, natura tenet, quae corpus inane

1005.

Ni même simplement le verraient se réduire :
En toutes directions, et sans limite aucune,
À toutes choses s'offre sans cesse un espace.
Et d'ailleurs la nature interdit que l'on fasse
Le décompte des choses dont elle se compose :

1010.

et quod inane autem est finiri corpore cogit,
ut sic alternis infinita omnia reddat,
aut etiam alterutrum, nisi terminet alterum eorum,
simplice natura pateat tamen inmoderatum.[...]
Nec mare nec tellus neque caeli lucida templa

1010.

Limitant l'un par l'autre et le vide et le plein,
L'un et l'autre alternant font le Tout infini,
Et même si l'un d'eux existait, sans qu'un autre
Vint à le limiter, il n'aurait nulle borne
Ni la mer, ni la terre, ni le ciel, sa lumière,

1015.

nec mortale genus nec diuum corpora sancta
exiguum possent horai sistere tempus;
nam dispulsa suo de coetu materiai
copia ferretur magnum per inane soluta,
siue adeo potius numquam concreta creasset

1015.

Même le genre humain, le corps sacré des dieux
Ne pourraient subsister ne fût-ce qu'un instant :
La matière privée des forces qui l'assemblent
Se désagrègerait dans l'immensité vide,
Et jamais n'aurait pu former de créature

1020.

ullam rem, quoniam cogi disiecta nequisset.
Nam certe neque consilio primordia rerum
ordine se suo quaeque sagaci mente locarunt
nec quos quaeque darent motus pepigere profecto
sed quia multa modis multis mutata per omne

1020.

Ne pouvant réunir des éléments épars.
Car ce n'est certes pas par un plan concerté
Par un esprit sagace que les corps premiers
Se sont mis à leur place, et que leurs mouvements
Se sont trouvés fixés : lancés l'un contre l'autre

§ L'agencement du monde

§ L'agencement du monde

1025.

ex infinito uexantur percita plagis,
omne genus motus et coetus experiundo
tandem deueniunt in talis disposituras,
qualibus haec rerum consistit summa creata,
et multos etiam magnos seruata per annos

1025.

À travers l'infini, ils ont pu s'essayer
À des combinaisons multiples et diverses
Pour parvenir enfin à des arrangements
Tels que ceux dont le monde nous apparaît fait.
Et cet ordre est celui, qui depuis tant d'années

1030.

ut semel in motus coniecta est conuenientis,
efficit ut largis auidum mare fluminis undis
integrent amnes et solis terra uapore
fota nouet fetus summissaque gens animantum
floreat et uiuant labentis aetheris ignes.

1030.

Se maintient : ses mouvements y ont pris leur place.
Et maintenant les fleuves s'emploient à nourrir
La mer avide, et la terre chauffée au soleil,
Porte ses fruits ; les animaux se multiplient,
Et les feux errants de l'éther suivent leur cours.

1035.

Quod nullo facerent pacto, nisi materiai
ex infinito suboriri copia posset,
unde amissa solent reparare in tempore quaeque.
Nam ueluti priuata cibo natura animantum
diffluit amittens corpus, sic omnia debent

1035.

Rien de cela ne serait, si de l'infini
La matière ne surgissait en permanence,
Pour réparer en temps voulu, toutes les pertes.
Car si les animaux privés de nourriture
Voient s'affaiblir et s'étioler leur corps, de même,

1040.

dissolui simul ac defecit suppeditare
materies aliqua ratione auersa uiai.
Nec plagae possunt extrinsecus undique summam
conseruare omnem, quae cumque est conciliata.
cudere enim crebro possunt partemque morari,

1040.

Un monde où la matière serait détournée
De sa voie naturelle, tôt disparaîtrait.
Et les corps premiers, eux, par leurs chocs seulement,
Ne peuvent maintenir le monde en son état.
Ils peuvent bien le faire pour quelque partie

1045.

dum ueniant aliae ac suppleri summa queatur;
interdum resilire tamen coguntur et una
principiis rerum spatium tempusque fugai
largiri, ut possint a coetu libera ferri.
Quare etiam atque etiam suboriri multa necesse est,

1045.

Multipliant leurs coups, appelant du renfort ;
Mais ils sont contraints de rebondir, et ils laissent
Aux autres corps le temps et l'espace de fuir,
Abandonnant l'union qui les tenait en place.
Je le répète, il faut donc bien qu'ils soient nombreux,

1050.

et tamen ut plagae quoque possint suppetere ipsae,
infinita opus est uis undique materiai.
Illud in his rebus longe fuge credere, Memmi,
in medium summae quod dicunt omnia niti
atque ideo mundi naturam stare sine ullis

1050.

Et pour que leurs chocs puissent à cela suffire,
Il faut qu'à l'infini s'y déploie la matière.
Et sur ce point, Memmius, ne crois pas, comme d'autres,
Que vers le centre de l'univers tout converge,
Et que le monde ainsi est de lui-même stable,

1055.

ictibus externis neque quoquam posse resolui
summa atque ima, quod in medium sint omnia nixa,
ipsum si quicquam posse in se sistere credis,
et quae pondera sunt sub terris omnia sursum
nitier in terraque retro requiescere posta,

1055.

Sans que rien vers le haut ni le bas s'en échappe,
Car tout serait toujours attiré vers le centre.
Et ne crois pas non plus, Memmius, qu'un corps peut être
Son propre point d'appui, et que les corps pesants
Remonteraient de l'autre face de la terre,

1060.

ut per aquas quae nunc rerum simulacra uidemus;
et simili ratione animalia suppa uagari
contendunt neque posse e terris in loca caeli
reccidere inferiora magis quam corpora nostra
sponte sua possint in caeli templa uolare;

1060.

Reposant à l'envers, comme on en voit dans l'eau...
Si on le croit, des êtres vont la tête en bas
Là en dessous de nous, mais ils ne tombent pas
Dans le ciel inférieur, pas plus que nous ici
Nous ne nous envolons vers la voûte céleste.

1065.

illi cum uideant solem, nos sidera noctis
cernere et alternis nobiscum tempora caeli
diuidere et noctes parilis agitare diebus.
Sed uanus stolidis haec ...
amplexi quod habent peru ...

1065.

Ils verraient le soleil quand pour nous les étoiles
Brillent au firmament, et échangeraient même
Avec nous les saisons, et les jours et les nuits.
Mais ce ne sont pourtant que contes pour les sots !
Car ils ont [faussement raisonné sur cela].

1070.

nam medium nihil esse potest ...
infinita. Neque omnino, si iam ...
possit ibi quicquam hac potius consistere ...
quam quauis alia longe ratione ...
omnis enim locus ac spatium, quod in ...

1070.

L'univers infini ne peut avoir un centre ,
Et si jamais il y en avait un quand même,
Pourquoi un corps pourrait-il venir s'y fixer
Plutôt que de s'en écarter bien vite au loin ?
Car cet espace-là que nous nommons le vide

1075.

per medium, per non medium, concedere ...
aeque ponderibus, motus quacumque feruntur.
Nec quisquam locus est, quo corpora cum uenerunt,
ponderis amissa ui possint stare in inani;
nec quod inane autem est ulli subsistere debet,

1075.

En son centre, ou en dehors de lui doit laisser
Passage aux corps pesants, de par leur mouvement.
Il n'est donc aucun lieu, où les corps survenant
Puissent perdre leur poids et rester dans le vide ;
Le vide ne peut être le support de rien :

1080.

quin, sua quod natura petit, concedere pergat.
Haud igitur possunt tali ratione teneri
res in concilium medii cuppedine uictae.
Praeterea quoniam non omnia corpora fingunt
in medium niti, sed terrarum atque liquoris

1080.

Il cède constamment, c'est sa nature même.
Pour toutes ces raisons, on ne peut donc admettre
Qu'attirées par le centre, les choses s'y fondent.
Ils n'imaginent pas, d'ailleurs que toutes choses
S'en aillent vers le centre, mais la terre et l'eau,

1085.

et quasi terreno quae corpore contineantur,
umorem ponti magnasque e montibus undas,
at contra tenuis exponunt aëris auras
et calidos simul a medio differrier ignis,
atque ideo totum circum tremere aethera signis

1085.

Les flots marins et les torrents de nos montagnes,
Ou les choses qui sont enfermées dans la terre ;
Au contraire, à leurs yeux, les légers souffles d'air
Et la chaleur du feu iraient en s'écartant.
Si tout autour de nous l'éher est plein d'étoiles,

1090.

et solis flammam per caeli caerula pasci,
quod calor a medio fugiens se ibi conligat omnis,
nec prorsum arboribus summos frondescere ramos
posse, nisi a terris paulatim cuique cibatum
[...]

1090.

Si le soleil se nourrit de l'azur du ciel,
C'est que la chaleur fuit le centre et s'y rassemble.
D'ailleurs comment les arbres pourraient-ils verdir
Jusqu'à leur cîme, si la terre ne hissait la sève jusqu'à eux ?
[...]

1095.

[...]
[...]
[...]
[...]
[...]

1095.

[...]
[...]
[...]
[...]
[...]

1100.

[...]
[...]
ne uolucri ritu flammarum moenia mundi
diffugiant subito magnum per inane soluta
et ne cetera consimili ratione sequantur

1100.

[...]
[...]
Mais les remparts du monde, alors, subitement,
En flammèches, dans le vide iraient donc se perdre,
Et tout le reste aussi, pour les mêmes raisons

1105.

neue ruant caeli tonitralia templa superne
terraque se pedibus raptim subducat et omnis
inter permixtas rerum caelique ruinas
corpora soluentes abeat per inane profundum,
temporis ut puncto nihil extet reliquiarum

1105.

Le ciel tonitruant sur nous s'effondrerait,
Et sous nos pas la terre soudain s'ouvrirait ;
Dans cet écroulement des choses et des cieux,
Des corps décomposés, tout irait vers l'abîme :
En un instant, un seul, ne resterait plus rien

1110.

desertum praeter spatium et primordia caeca.
Nam qua cumque prius de parti corpora desse
constitues, haec rebus erit pars ianua leti,
hac se turba foras dabit omnis materiai.
Haec sic pernosces parua perductus opella;

1110.

Qu'un espace désert peuplé de corps aveugles.
Que la matière manque en un endroit, un seul,
Où que ce soit, et c'est la porte de la mort :
La totalité des éléments s'y engouffre.
À ce savoir-là on te conduira sans peine.

1115.

namque alid ex alio clarescet nec tibi caeca
nox iter eripiet, quin ultima naturai
peruideas: ita res accendent lumina rebus.

1115.

Une chose éclairant l'autre, la nuit, pour toi,
Ne cachera la voie des ultimes secrets :
Les choses d'elles-mêmes iront s'illuminant.