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V - Religion et raison

Sous prétexte de “mettre en garde” son élève (supposé), Lucrèce s'attaque cette fois de manière plus “froide”, plus démonstrative, aux devins, à ces charlatans qui ne font qu'effrayer les gens. Certes, la crainte de la mort est assez commune. C'est la raison pour laquelle il faut apprendre à connaître “l'ordonnance des choses”, ce qui fait se mouvoir la terre et les astres... La connaissance, pour Lucrèce, est le meilleur “remède”, en somme contre la religion. Mais il est moins simple de comprendre que de croire. Et il se désole de constater que le latin n'est pas une langue très commode pour rendre claires les obscurités des Grecs. Faut-il voir en cela une “coquetterie”, une fausse modestie ? En décidant d'écrire, non point un “traité philosophique”, Lucrèce ne s'est pas non plus facilité la tâche, il est vrai !

102.

Tutemet a nobis jame quoque tempore, uatum
terriloquis uictus, descicere quaeres.
Quippe etenim quam multa tibi iam fingere possunt

102.

Mais toi, (Memmius), un jour peut-être, tu voudras
Nous quitter - vaincu par les paroles des devins !
Ils peuvent susciter en toi de mauvais rêves,

105.

somnia, quae uitae rationes uertere possint
fortunbasque tuas omnis turbare timore !
Et merito. Nam si certam finem esse uiderent
aerumnarum homines, aliqua ratione ualerent
religionibus atque minisobsistere uatum.

105.

Capables de changer tout le cours de ta vie,
Et t'empêcher de réussir, par la terreur !
Si les hommes voyaient comment venir à bout
De leurs maux, alors ils s'opposeraient, c'est sûr,
Aux croyances et aux menaces des devins.

110.

Nunc ratio nulla est restandi, nulla facultas,
aeternas quoniam poenas in morte timendum.
Ignoratur enim quae sit natura animai,
nata sit an contra nascentibus insinuetur
et simul intereat nobiscum morte dirempta

110.

Mais on n'a pas la force, on ne peut résister
Quand on craint dans la mort des peines éternelles.
C'est qu'on ignore la vraie nature de l'âme :
Naît-elle avec le corps, ou bien vient-elle en nous
Un peu plus tard, pour se dissoudre à notre mort ?

115.

an tenebras Orci uisat uastasque lacunas
an pecudes alias diuinitus insinuet se,
Ennius ut noster cecinit, qui primus amoeno
detulit ex Helicone perenni fronde coronam,
per gentis Italas hominum quae clara clueret ;

115.

Vient-elle hanter les ténèbreux marais d'Orcus,
Ou par miracle se glisser dans d'autres êtres ?
Ennius le dit ; le premier, il a rapporté
De l'Hélicon, séjour des Muses, une couronne
Au feuillage éternel, gloire de l'Italie.

120.

etsi praeterea tamen esse Acherusia templa
Ennius aeternis exponit uersibus edens,
quo neque permaneant animae neque corpora nostra,
sed quaedam simulacra modis pallentia miris ;
unde sibi exortam semper florentis Homeri

120.

Mais ses vers immortels nous apprennent aussi
Qu'il est dans l'Achéron des endroits où se glissent
Non pas nos âmes, non plus que nos corps eux-mêmes,
Mais des semblances, livides étrangement.
Et là, Homère lui apparut, jeune encore.

125.

commemorat speciem lacrimas effundere salsas
coepisse et rerum naturam expandere dictis.
Quapropter bene cum superis de rebus habenda
nobis est ratio, solis lunaeque meatus
qua fiant ratione, et qua ui quaeque gerantur

125.

Cette ombre aurait versé des larmes bien amères,
Lui révélant pourtant la nature des choses.
Il faut donc bien saisir l'ordonnance céleste
Ce qui fait se mouvoir le soleil et la lune,
La force qui anime ce qui est sur terre,

130.

in terris, tunc cum primis ratione sagaci
unde anima atque animi constet natura uidendum,
et quae res nobis uigilantibus obuia mentes
terrificet morbo adfectis somnoque sepultis,
cernere uti uideamur eos audireque coram,

130.

Mais surtout découvrir, par le raisonnement
Ce qu'est la formation de l'esprit et de l'âme,
Et ces choses aussi, qui frappent de terreur
Notre esprit, éveillé, mais malade, engourdi,
Quand il croit voir et entendre là, devant lui

135.

morte obita quorum tellus amplectitur ossa.
Nec me animi fallit Graiorum obscura reperta
difficile inlustrare Latinis uersibus esse,
multa nouis uerbis praesertim cum sit agendum
propter egestatem linguae et rerum nouitatem ;

135.

Des morts, dont la terre déjà garde les os.
Comment faire pour exposer en vers latins,
Les secrets si obscurs découverts par les Grecs :
Il me faudrait alors inventer tant de mots !
Car le sujet est neuf, et pauvre notre langue.

140.

sed tua me uirtus tamen et sperata uoluptas
suauis amicitiae quemuis efferre laborem
suadet et inducit noctes uigilare serenas
quaerentem dictis quibus et quo carmine demum
clara tuae possim praepandere lumina menti,

140.

Mais ta valeur et ton amitié, je l'espère,
M'inciteront à faire les plus grands efforts,
Et consacrer sereinement mes nuits de veille
À chercher les mots du poème qui répande
Au fond de ton esprit la plus vive lumière,

145.

res quibus occultas penitus conuisere possis.

145.

Te révélant les ultimes secrets des choses.