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VII - Les éléments invisibles

Lucrèce fait ici appel à son éloquence poétique pour démontrer qu'il est des choses dont nous constatons les effets sans les voir elles-mêmes : le vent, les odeurs, la chaleur et le froid, les sons... Tout cela ne peut être observé directement. Et si l'on constate l'usure de la bague ou du pavé des rues, on ne voit pourtant pas ce qui disparaît, tout comme on ne voit pas non plus ce qui peu à peu s'ajoute à la plante pour la faire grandir. Il faut donc bien accepter que des éléments bien réels échappent à nos sens. Comme celui d'Épicure, le matérialisme que défend Lucrèce est un système philosophique et non un simple empirisme.

265.

Nunc age, res quoniam docui non posse creari
de nihilo neque item genitas ad nil reuocari,
ne qua forte tamen coeptes diffidere dictis,
quod nequeunt oculis rerum primordia cerni,
accipe praeterea quae corpora tute necesse est

265.

Allons ! Je t'ai montré que les choses ne peuvent
Être créées de rien, ni redevenir rien ;
Mais ne va pas mettre en doute ce que je dis
Du fait que tu ne vois ces éléments premiers :
Il te faut admettre qu'il existe dans les choses

270.

confiteare esse in rebus nec posse uideri.
Principio uenti uis uerberat incita pontum
ingentisque ruit nauis et nubila differt,
inter dum rapido percurrens turbine campos
arboribus magnis sternit montisque supremos

270.

Des corps que l'on ne peut jamais apercevoir :
La force du vent, d'abord, qui fouette la mer,
Chasse les nuées, mais fait sombrer les navires,
Parfois bat la campagne en tourbillons furieux
Balayant les sommets, jetant à bas les arbres,

275.

siluifragis uexat flabris : ita perfurit acri
cum fremitu saeuitque minaci murmure ventus.
Sunt igitur uenti nimirum corpora caeca,
quae mare, quae terras, quae denique nubila caeli
uerrunt ac subito uexantia turbine raptant,

275.

Fléau de nos forêts : ainsi s'en va le vent,
En sifflements, en grondements, si menaçants !
Les vents sont donc vraiment des corps qu'on ne voit pas,
Qui, balayant les mers, les terres, les nuages,
Les emportent soudain tout en tourbillonnant.

280.

nec ratione fluunt alia stragemque propagant
et cum mollis aquae fertur natura repente
flumine abundanti, quam largis imbribus auget
montibus ex altis magnus decursus aquai
fragmina coniciens siluarum arbustaque tota,

280.

Ils s'écoulent en flots et vont semer la ruine,
Comme les eaux paisibles qui soudain s'emportent
En un courant créé par des pluies torrentielles
Dévalant des plus hautes montagnes, entraînant
Des arbres tout entiers et des pans de forêts.

285.

nec ualidi possunt pontes uenientis aquai
uim subitam tolerare : ita magno turbidus imbri
molibus incurrit ualidis cum uiribus amnis,
dat sonitu magno stragem uoluitque sub undis
grandia saxa, ruit qua quidquid fluctibus obstat.

285.

Les plus robustes ponts ne peuvent supporter
La violence de l'eau : les grandes pluies bousculent
Le courant qui heurte avec grand fracas les piles,
Et fait chuter et s'écrouler d'énormes blocs
Au fond de l'eau, et rien ne peut le maîtriser.

290.

Sic igitur debent uenti quoque flamina ferri,
quae uel uti ualidum cum flumen procubuere
quam libet in partem, trudunt res ante ruuntque
impetibus crebris, inter dum uertice torto
corripiunt rapidique rotanti turbine portant.

290.

C'est bien ainsi que les souffles du vent s'emportent :
Ils s'abattent tout comme un fleuve impétueux
N'importe où, bousculant tout et ravageant tout,
Sous leurs coups ; dans la colonne d'une tornade,
Ils enlèvent, emportent, et détruisent leur proie.

295.

Quare etiam atque etiam sunt uenti corpora caeca,
quandoquidem factis et moribus aemula magnis
amnibus inueniuntur, aperto corpore qui sunt.
Tum porro uarios rerum sentimus odores
nec tamen ad naris uenientis cernimus umquam

295.

C'est donc bien que les vents sont des corps invisibles ;
Par leurs actes et leur caractère, ils sont comme
Les grands fleuves qui ont, eux, des corps bien visibles.
Et nous sentons les diverses odeurs des choses
Qui ne sont pas présentes devant nos narines ;

300.

nec calidos aestus tuimur nec frigora quimus
usurpare oculis nec uoces cernere suemus ;
quae tamen omnia corporea constare necesse est
natura, quoniam sensus inpellere possunt ;
tangere enim et tangi, nisi corpus, nulla potest res.

300.

Et de même pour la chaleur, ou bien le froid,
Ou les sons, que nous ne pouvons voir par nos yeux.
Et pourtant tout cela possède une nature
Corporelle, dont tous nos sens sont ébranlés,
Et rien n'existe sans toucher, être touché.

305.

Denique fluctifrago suspensae in litore uestis
uuescunt, eaedem dispansae in sole serescunt.
At neque quo pacto persederit umor aquai
uisum est nec rursum quo pacto fugerit aestu.
In paruas igitur partis dispergitur umor,

305.

Et enfin, les tissus qu'on met sur le rivage
Humides, vont sécher quand viendra le soleil,
Sans que l'on puisse voir par où l'eau est venue,
Non plus que la façon dont le soleil la chasse ;
C'est donc que l'eau finalement s'est dispersée

310.

quas oculi nulla possunt ratione uidere.
Quin etiam multis solis redeuntibus annis
anulus in digito subter tenuatur habendo,
stilicidi casus lapidem cauat, uncus aratri
ferreus occulte decrescit uomer in aruis,

310.

En parties si petites que l'œil ne les voit.
De même à notre doigt, l'anneau va s'amincir,
Comme le soleil tourne et que les années passent,
La goutte troue le roc, et le soc recourbé
À force rétrécit, sans qu'on s'en aperçoive ;

315.

strataque iam uolgi pedibus detrita uiarum
saxea conspicimus ; tum portas propter aena
signa manus dextras ostendunt adtenuari
saepe salutantum tactu praeterque meantum.
Haec igitur minui, cum sint detrita, uidemus.

315.

Le pavé de la rue que piétine la foule,
Même de pierre, s'use ; et les statues de bronze,
À la porte des villes, ont la main droite mince
À force de baisers que les passants leur donnent :
Nous voyons donc que tout diminue en s'usant.

320.

Sed quae corpora decedant in tempore quoque,
inuida praeclusit speciem natura uidendi.
Postremo quae cumque dies naturaque rebus
paulatim tribuit moderatim crescere cogens,
nulla potest oculorum acies contenta tueri,

320.

Mais les corps qui s'enfuient à tout instant des choses,
La Nature jalouse nous en cache la vue.
Et ce qu'enfin les jours et la Nature ajoutent
Aux choses, pour les faire croître doucement,
Aucun œil, si aigu soit-il, ne peut le voir,

325.

nec porro quae cumque aeuo macieque senescunt,
nec, mare quae impendent, uesco sale saxa peresa
quid quoque amittant in tempore cernere possis.
Corporibus caecis igitur natura gerit res.

325.

Pas plus que tout ce qui se flétrit avec l'âge,
Les rochers dans la mer et que ronge son sel.
On ne peut voir ce qui à chaque instant se perd :
La nature agit donc par des corps invisibles.