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VIII - L'existence du vide

La question du vide est un élément crucial pour toute cosmogonie. Lucrèce défend ardemment la thèse de l'existence du vide, souvent niée chez les penseurs grecs et chez ses contemporains. Pour lui, l'existence du vide est la condition sine qua non du mouvement, et par là de toute la formation de l'univers.

329.

Nec tamen undique corporea stipata tenentur

329.

Pourtant tout n'est pas vraiment plein dans la nature

330.

natura ; namque est in rebus inane.
Quod tibi cognosse in multis erit utile rebus
nec sinet errantem dubitare et quaerere semper
de summa rerum et nostris diffidere dictis.
Quapropter locus est intactus inane uacansque.

330.

Et il existe un vide dans toutes les choses.
Savoir cela te sera bien souvent utile,
Pour t'éviter d'errer et toujours enquêter
Sur la globalité, si tu ne m'écoutais.
Le vide est en effet intangible et vacant.

335.

si non esset, nulla ratione moueri
res possent ; namque officium quod corporis exstat,
officere atque obstare, id in omni tempore adesset
omnibus ; haud igitur quicquam procedere posset,
principium quoniam cedendi nulla daret res.

335.

Sans le vide les choses ne pourraient se mouvoir,
Car la fonction qui est propre aux corps matériels
Résister, s'opposer - s'opposerait à tout ;
Rien ne pourrait jamais, de ce fait, se mouvoir,
Puisque rien ne serait prêt à céder sa place.

340.

nunc per maria ac terras sublimaque caeli
multa modis multis uaria ratione moueri
cernimus ante oculos, quae, si non esset inane,
non tam sollicito motu priuata carerent
quam genita omnino nulla ratione fuissent,

340.

Sur la mer, sur la terre, et jusque dans le ciel
De nombreux mouvements à nos yeux se produisent
De toutes les façons, en tous sens - et sans vide,
Ces mouvements ne pourraient pas se maintenir,
Et jamais ils n'auraient pu même être engendrés,

345.

materies quoniam stipata quiesset.
Praeterea quamuis solidae res esse putentur,
hinc tamen esse licet raro cum corpore cernas.
In saxis ac speluncis permanat aquarum
liquidus umor et uberibus flent omnia guttis.

345.

Si la matière dense était demeurée telle.
En outre, si compactes que semblent les choses,
On peut facilement voir qu'elles sont poreuses.
Dans la roche et les grottes s'infiltrent les eaux,
Que l'on y voit pleurer goutte à goutte partout,

350.

in corpus sese cibus omne animantum ;
crescunt arbusta et fetus in tempore fundunt,
quod cibus in totas usque ab radicibus imis
per truncos ac per ramos diffunditur omnis.
Inter saepta meant uoces et clausa domorum

350.

Et ainsi se nourrissent tous les corps vivants,
Ainsi poussent les arbres, dont les fruits mûrissent,
Car la sève depuis les racines progresse,
Se répand par le tronc et les branches, partout.
Les sons passent à travers les cloisons et les murs,

355.

rigidum permanat frigus ad ossa,
quod nisi inania sint, qua possent corpora quaeque
transire, haud ulla fieri ratione uideres.
Denique cur alias aliis praestare uidemus
pondere res rebus nihilo maiore figura ?

355.

Et le froid rigoureux pénètre jusqu'aux os.
Cela ne se produirait pas, s'il n'existait
Des vides par où passent les corps matériels.
Et pourquoi, parmi des choses de même taille
Les unes pèsent-elles bien plus que les autres ?

360.

si tantundem est in lanae glomere quantum
corporis in plumbo est, tantundem pendere par est,
corporis officium est quoniam premere omnia deorsum,
contra autem natura manet sine pondere inanis.
Ergo quod magnum est aeque leuiusque uidetur,

360.

Si dans une balle de laine ou bien de plomb
La matière était la même, leur poids serait
Le même, car tous les corps attirent les choses
Vers le bas - mais le vide, lui, n'a aucun poids.
Pour une même taille, le corps plus léger,

365.

mirum plus esse sibi declarat inanis ;
at contra grauius plus in se corporis esse
dedicat et multo uacui minus intus habere.
Est igitur ni mirum id quod ratione sagaci
quaerimus, admixtum rebus, quod inane uocamus.

365.

A donc un vide en lui-même qui est plus grand.
Et à l'inverse, le plus lourd des deux contient
Plus de corps matériels et beaucoup moins de vide.
Ce que je veux montrer par ce raisonnement,
C'est que, mêlé aux choses, il existe du vide.

370.

in his rebus ne te deducere uero
possit, quod quidam fingunt, praecurrere cogor.
Cedere squamigeris latices nitentibus aiunt
et liquidas aperire uias, quia post loca pisces
linquant, quo possint cedentes confluere undae.

370.

Ne vas pas t'égarer, suivant la théorie
Que certains ont forgée - je veux t'en avertir.
Ils disent que les eaux, devant les poissons, cèdent,
Leur ouvrant le chemin, parce que derrière eux,
Ils leur laissent la place où pouvoir refluer.

375.

alias quoque res inter se posse moueri
et mutare locum, quamuis sint omnia plena.
Scilicet id falsa totum ratione receptum est.
Nam quo squamigeri poterunt procedere tandem,
ni spatium dederint latices ? concedere porro

375.

Pour eux, les autres choses se meuvent ainsi
En échangeant leurs places, bien que tout soit plein !
Mais ce raisonnement est totalement faux :
Car où donc les poissons pourraient-ils s'avancer
Si l'eau ne leur laissait la place ? Et à l'inverse,

380.

poterunt undae, cum pisces ire nequibunt ?
aut igitur motu priuandum est corpora quaeque
aut esse admixtum dicundum est rebus inane,
unde initum primum capiat res quaeque mouendi.
Postremo duo de concursu corpora lata

380.

Pour que l'eau reflue, les poissons doivent bouger.
Il faut donc que les corps n'aient aucun mouvement,
Ou bien qu'aux choses soit associé du vide,
Où chacune initie son propre mouvement.
De plus, si deux corps plats viennent à se heurter

385.

cita dissiliant, nempe aer omne necesse est,
inter corpora quod fiat, possidat inane.
Is porro quamuis circum celerantibus auris
confluat, haud poterit tamen uno tempore totum
compleri spatium ; nam primum quemque necesse est

385.

Et rebondissent en s'écartant, il faut bien
Que l'air vienne remplir le vide fait entre eux.
Mais coulant autour d'eux, et si vite qu'il aille,
L'air ne peut remplir tout l'espace en un instant :
Il va, de proche en proche, et d'un point à un autre,

390.

ille locum, deinde omnia possideantur.
Quod si forte aliquis, cum corpora dissiluere,
tum putat id fieri quia se condenseat aer,
errat ; nam uacuum tum fit quod non fuit ante
et repletur item uacuum quod constitit ante,

390.

Avant de parvenir à les occuper tous.
Ainsi celui qui croit, quand les corps rebondissent
Que c'est l'air compressé qui a causé cela,
A tort : un vide est là, qui avant n'était pas,
Et ce qui était vide maintenant se remplit.

395.

tali ratione potest denserier aer
nec, si iam posset, sine inani posset, opinor,
ipse in se trahere et partis conducere in unum.
Qua propter, quamuis causando multa moreris,
esse in rebus inane tamen fateare necesse est.

395.

Certes, l'air ne peut pas se densifier ainsi :
Le pourrait-il jamais, que sans vide, à mon sens,
Il ne pourrait de lui faire un seul élément.
Malgré tous les retards dûs à tes objections,
Tu admettras enfin le vide dans les choses.

400.

praeterea tibi possum commemorando
argumenta fidem dictis conradere nostris.
Uerum animo satis haec uestigia parua sagaci
sunt, per quae possis cognoscere cetera tute.
Namque canes ut montiuagae persaepe ferai

400.

Je pourrais bien faire en sorte que tu acceptes
Ce que je dis en alignant les arguments.
Mais les indices que j'ai donnés suffisent
À ton esprit si sagace, pour tout comprendre.
C'est que, comme les chiens découvrent par le nez

405.

inueniunt intectas fronde quietes,
cum semel institerunt uestigia certa uiai,
sic alid ex alio per te tute ipse uidere
talibus in rebus poteris caecasque latebras
insinuare omnis et uerum protrahere inde.

405.

Le gîte du gibier sous les feuilles caché,
Quand ils ont repéré des traces de sa piste,
Ainsi de toi-même, devant de tels problèmes
Tu sauras qu'une chose peut naître d'une autre,
Et de l'obscurité, tirer la vérité.