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X - Le Temps

Reprenant la distinction introduite plus haut entre éléments et événements, Lucrèce affirme ici que ces derniers ne sont que des accidents, des éléments dans l'espace. Le temps lui-même ne serait-il alors qu'un “accident de l'espace” ? Lucrèce semble le suggérer. Ce serait là un point de vue d'une “modernité” suprenante au Ier siècle.

459.

Le temps n'existe pas, il n'existe pour nous,

460.

Que par rapport aux choses, c'est le sentiment
De ce qui est passé, présent et qui viendra :
Personne ne ressent en lui-même le temps,
Sauf par le mouvement ou le repos des choses.
Et quand on dit : « Hélène a été enlevée

465.

Et les peuples troyens par les armes soumis »,
Gardons-nous d'accorder une existence propre,
À ce qui n'exista qu'un moment pour les hommes
Avec eux disparu, définitivement.
En effet, pour la terre ou de simples endroits 

470.

Tout n'est plus qu'accident, quand le temps a passé.
Si les choses n'avaient nul besoin de matière,
Ni de lieu ni d'espace, où pouvoir s'accomplir,
Jamais l'amour produit par la beauté d'Hélène
N'eût du Phrygien ainsi enflammé la poitrine,

475.

Suscitant les combats d'une féroce guerre ;
Et du cheval sortis, à l'insu des Troyens,
Jamais des Grecs n'auraient pu embraser Pergame.
On voit donc clairement que les faits du passé
N'ont pas comme les corps, de consistance propre,

480.

Non plus que d'existence à la façon du vide,
Mais qu'ils sont bien plutôt comme des accidents
Des corps et de l'espace où toute chose a lieu.

NOTES

Hélène : Lucrèce écrit en fait : « la Tyndaride », car le contexte (le rapt et les Troyens) indique bien qu'il s'agit d'Hélène, fille de Tyndare, par qui le malheur (la guerre de Troie) est arrivé... Car Hélène épousa Ménélas, mais durant l'absence de celui-ci, céda aux charmes du Prince Troyen Pâris, qui l'emmena avec lui à Troie. À son retour, Ménélas, aidé de son frère Agamemnon, monta une expédition contre cette ville. Le récit mythique de la guerre qui s'ensuivit a été raconté par Homère dans l'Odyssée.

endroits : Ce vers pose quelques problèmes de traduction. On a parfois escamoté « terris », mais il me semble qu'il faut y voir l'opposition (aliud... aliud) entre la terre prise globalement, et des endroits particuliers de celle-ci. À l'inverse d'Ernout [AE] qui déclare « la leçon terris des mss. ne se comprend pas », et propose de le remplacer par « saeclis », j'adopte ici le point de vue de J. Kany-Turpin [JKT], et conserve la graphie « terris ».

le temps : Ce passage est d'une grande importance. Pour Lucrèce, les événemenst historiques ne sont que des “accidents” limités : ils ont cessé d'exister en même temps que les hommes qui les ont vécu ! Pour nous, aujourd'hui, dit-il en somme, que l'enlèvement d'Hélène et la guerre de Troie aient eu lieu ou non, cela n'a aucune importance : ces “faits” sont disparus “sans laisser de trace”, puisque ceux qui les ont pensés ne sont plus. Une conception qui semble de prime abord curieusement idéaliste chez ce penseur réputé matérialiste ! Mais inversement, on peut voir là au contraire l'affirmation du primat du concret, du présent, considérés comme seule concret et donc “le vrai”. [JKT] évoque à ce propos, fort justement, Épicure

Phrygien : « AlexandriPhrygio », c'est-à-dire Pâris. Selon « Wikipedia », « Pâris est également appelé Alexandre déjà chez Homère : dans l'Iliade, il est appelé 45 fois “Alexandre” et 13 fois “Pâris” ».