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XIII - Contre le feu d'Héraclite

D'Héraclite d'Éphèse, nous savons, d'après Diogène Laërce, qu'il aurait écrit un livre sur la nature, entre 504 et 502 av. J.-C. . La thèse pricipale de ce livre aurait été que « toutes choses sont convertibles en feu et le feu en toutes choses, comme les marchandises en or et l'or en marchandises ». On a conservé de lui des “Fragments” qui ont donné lieu à une foule de commentaires jusqu'à nos jours ; il est vrai que dès l'antiquité, Héraclite était surnommé “l'obscur”...

635.

Ainsi tous ceux pour qui la matière des choses
Ne venait que du feu, et l'univers aussi,
Étaient donc, on le voit, loin de la vérité.
Héraclite est leur chef, mais son langage obscur
Chez les Grecs l'a rendu illustre aux têtes creuses,

640.

Plus qu'aux sages vraiment soucieux de vérité.
Car toujours il est vrai, les sots ont admiré
Tout ce qu'ils pensent voir sous des mots ambigus,
Et prennent pour le vrai ce qui plaît à l'oreille,
Ce qui n'est que fardé par des sonorités.

645.

Car enfin, je te demande, comment pourraient
Tant de choses variées provenir du simple feu ?
Comment le feu brûlant pourrait se condenser,
Se raréfier, si chaque partie conservait
La même nature que le feu tout entier !

650.

Concentrée son ardeur se ferait bien plus vive,
Et plus faible au contraire en se disséminant.
C'est là le seul effet dû à de telles causes,
Et comment la variété immense des choses
Viendrait-elle de feux rares ou clairsemés ?

655.

S'ils admettaient au moins du vide dans les choses
Le feu pourrait se condenser, se raréfier.
Mais voyant se multiplier les contradictions,
Ils refusent pourtant le vide dans les choses,
La crainte leur a fait perdre la bonne voie.

660.

Ne voient pas qu'en enlevant le vide aux choses
Tout se condense et ne forme plus qu'un seul corps
Sans pouvoir rien projeter ni faire jaillir
Comme le fait le feu de lumière et chaleur,
Montrant qu'il n'est pas fait de dures particules.

665.

Et s'ils croient, empruntant une autre théorie,
Qu'en s'unissant les feux s'éteignent, se transmutent,
S'ils ne changent pas d'idée, même un peu, alors,
La nature du feu sera anéantie
Et du néant viendront toutes les créatures !

670.

C'est que tout changement apporté à un corps
Cause aussitôt la mort de ce qu'il fut avant.
Il faut donc que subsiste au moins un élément
Des corps — sinon, crois-moi, tout retourne au néant,
Et du néant devraient renaître toutes choses.

675.

Et puisqu'il existe des corps bien définis,
Qui conservent toujours une même nature,
Dont l'ajout, le retrait ou la transformation
Transforment à leur tour la nature et les choses,
Nous savons forcément qu'ils ne sont pas de feu.

680.

À quoi pourraient servir séparations, départs,
Ou bien des adjonction ou des permutations,
S'ils conservaient toujours leur nature de feu :
Ils ne pourraient jamais produire que du feu.
La vérité, je pense, est que pour certains corps

685.

les mouvements, les chocs et la disposition
Vont produire du feu, ou bien toute autre chose
Si leur ordre est changé ; mais sans être semblables
Au feu, ni à rien d'autre qui puisse envoyer
Des corps frappant nos sens, ainsi que le toucher.

690.

Dire que rien ne peut exister sans le feu,
Ou bien que rien n'existe si ce n'est le feu
Comme Héraclite le prétend, n'est que folie.
Car il se sert des sens pour les combattre, et donc
Sape la base de toute croyance, et même

695.

qui est la sienne et qu'il appelle : feu ;
Car il croit que cela, les sens peuvent l'atteindre
Mais non le reste, qui est pourtant manifeste.
Cela me semble absurde, et même une folie !
Sur quoi donc nous fonder ? Rien n'est-il plus certain

700.

Que les sens, pour distinguer le vrai et le faux ?
Et pourquoi donc vouloir supprimer tout le reste
Ne garder que le feu comme seule nature,
Plutôt que le nier, et conserver le reste ?
Soutenir l'un ou l'autre est la même folie.

NOTES

multiplier : Le texte des derniers mots est douteux : certains [AE] lisent « Musae » ( « leurs Muses... » ), d'autres [JKT],[HC] « mussant » ( « ils se taisent » ). Je suis pour ma part le texte de « The latin Library » et de « Perseus ». ( « quae sint » )

manifeste : Cette traduction ne rend pas le vers de Lucrèce très « clair »... Toutes celles que j'ai consultées sont dans la même situation. Que veut dire exactement Lucrèce ici ? Quel sens faut-il donner à l'adjectif « clara » ?