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XIV - Éloge et réfutation d'Empédocle

Empédocle vivait au Ve siècle av. J.-C. Il était originaire de Sicile (l'île « en triangle »). On lui connaît deux ouvrages en vers, dont il nous reste des fragments. Il y développait une théorie des “quatre éléments” dont Lucrèce ne semble donner qu'une version simplifiée et déformée (pour mieux l'attaquer ?). Aristote, lui, l'avait considérée comme la théorie “classique”.

705.

Ceux pour qui c'est le feu qui forme la matière,
Et pour qui l'univers ne contient que du feu,
Ceux pour qui l'air est source de génération,
Ou pour qui l'eau est seule à former tous les corps,
Ceux qui croient que la terre suffit à tout créer,

710.

Et peut se transformer en n'importe quel être,
Tous se sont écartés loin de la vérité.
Et de plus il en est qui doublent les principes
En joignant l'air au feu, et l'eau avec la terre,
Et ceux pour qui tout vient de ces quatre éléments :

715.

Du feu, et de la terre, et de l'air et de l'eau.
D'Agrigente, Empédocle est le premier d'entre eux,
Né dans cette île en triangle, où les flots d'Ionie
Viennent s'insinuer en de vastes replis,
L'éclaboussant de leurs eaux vertes et amères,

720.

Et la mer s'y engouffre en un étroit canal,
La séparant ainsi des terres éoliennes.
Là réside Charybde, et c'est là que l'Etna
Grondant vient rassembler les feux de sa colère
Menaçant de vomir par sa bouche des braises

725.

Et vers le ciel jeter ses brûlantes flammèches.
Cette terre admirable, et tellement vantée
De tout le genre humain si curieux de la voir,
Grande et si opulente, au peuple vaillant,
N'a pourtant jamais eu rien de plus admirable

730.

Plus vénérable et précieux que ce héros .
De sa divine poitrine sortaient des chants
Proclamant haut et fort ses belles découvertes
Faisant douter qu'il soit d'une origine humaine.
Et pourtant, lui, comme les autres, bien moins grands,

735.

Même très inférieurs, dont j'ai parlé plus haut,
Malgré leurs découvertes justes et sublimes,
Comme autant de réponses jaillies de leur coeur
Mieux inspirées que celles dues à la Pythie 
Sur son trépied et sous le laurier de Phébus,

740.

Ils se sont tous trompés pourtant sur les principes :
Plus grands ils ont été, et plus dure est leur chute.
Posant le mouvement sans admettre le vide,
Ils croient qu'il est des corps qui sont mous et poreux :
L'air, le soleil, le feu, animaux, terre et plantes,

745.

Mais en eux ne voient pas la présence du vide.
Ils ne voient pas de fin au partage des corps
Non plus que de limite à leur fragmentation,
Ou dans la petitesse de leurs éléments,
Alors que nous voyons qu'ils atteignent toujours

750.

Une taille qui semble pour nos sens ultime ;
On peut en inférer que les corps invisibles
Ont une taille aussi qui est leur minimum.
Et si on continue, il est des corps premiers
Mous dès qu'ils apparaissent et qui sont voués

755.

À naître et à mourir - et l'univers entier
Aurait donc déjà dû retourner au néant
Pour tout en renaisse en sa diversité;
Mais tu sais bien que ce n'est pas la vérité!
D'ailleurs, ces éléments, qui s'opposent entre eux,

760.

Sont les uns pour les autres comme du poison,
Rassemblés ils mourront, ou se disperseront
Comme sous la tempête éclairs, et pluie et vent.
Enfin, si tout provient de ces quatre éléments,
Et si tout se dissout en eux pour en eux revenir,

765.

Pourquoi donc seraient-ils les éléments premiers
Des choses -  et non les choses leur origine ?
Les choses, l'une l'autre, à l'infini s'engendrent,
Échangeant leurs couleurs, et leur nature même.
lacune d'un vers, le 762 est répété

NOTES

génération : On peut voir ici une allusion à Anaximène.

l'eau : Thalès défendait cette théorie.

terre : Ernout [AE]voit ici une allusion à Phérécide, que Diogèe Laërce a placé dans ses « philosophes illustres »... mais c'est un personnage sans grand relief.

feu : C'était le point de vue de Xénophane.

quatre : Aristote consacrera - pour des siècles ! - cette théorie. Mais on remarquera que Lucrèce écrit ici « anima » et non plus « aëra ». « Anima », c'est aussi le souffle, et plus tard l'âme... un mot avec de multiples résonnances au cours des âges.

île en triangle : La Sicile, bien entendu ; “flots d'Ionie” désigne la Méditerranée de la Sicile à la Crête.

héros : Seul Empédocle sembla avoir trouvé grâce aux yeux d'Épicure, qui considérait sa théorie comme meilleure que celle que Platon expose dans le Timée. Cf. par exemple : Pléiade, « Les Épicuriens » p. 94 « Et si quelqu'un dit quelque chose d'intelligent qui vient d'Empédocle... », La Nature, XIV, pap. Herc. 40.

Pythie : dans la mythologie grecque, elle résidait à delphes, et rendait ses oracles au nom de Phébus (Apollon) assise sur un trépied, et la tête recouverte de laurier. Cette tradition était extrêmement forte, et s'en prendre à elle pour la dénigrer ( « plus saint que... » ), comme le fait ici Lucrèce, est très audacieux.