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XV - Anaxagore et son “homéomérie”

Anaxagore est né en Ionie, à Clazomènes ; il a vécu à Athènes au Ve siècle av. J.-C., où il a connu Périclès. Accusé d'impiété, il fut contraint de s'exiler. Le terme d'“homéomérie” que Lucrèce lui attribue ne figure pas dans ce que l'on connaît de ses écrits, dont nous ne possédons d'ailleurs que des fragments. Cette théorie, selon Lucrèce, considère que les éléments sont qualitativement les mêmes que les corps qu'ils forment : un os est fait de particules d'os, par exemple. Lucrèce conteste cela (vers 893-901)  : « ... le feu n'est pas au cœur du bois ».

770.

Mais si tu penses que le feu unit son corps
À la terre, comme font l'air et la rosée,
Sans que rien de leur propre nature ne change,
Alors tu ne pourras rien créer avec eux,
Rien qui soit animé, ou non, comme l'arbre.

775.

C'est que dans cette union de choses dissemblables,
Chacune est ce qu'elle est, et la terre et le feu,
Et l'air et la rosée eux-mêmes resteront.
C'est que la création exige une nature
Dont le principe soit aveugle, et clandestin.

780.

Rien ne doit dominer, contrarier, inhiber
De chaque créature la propre qualité.
Mais eux remontent jusqu'au ciel et à ses flammes,
Et voient d'abord le feu se changer en un souffle,
D'où proviennent les pluies qui engendrent la terre,

785.

Tout se reforme alors à partir de la terre,
L'eau d'abord, l'air ensuite et enfin la chaleur,
Qui ne cessent d'échanger entre eux et d'aller
De terre vers le ciel et du ciel à la terre.
Comment les corps premiers pourraient-ils faire ainsi ?

790.

Quelque chose doit bien demeurer immuable
Ou sinon tout devrait retourner au néant.
Qu'un être se transforme, et à lui-même échappe,
Ce qu'il était alors évidemment n'est plus.
Ainsi les éléments dont je viens de parler

795.

Venant à échanger leurs natures, il faut
Qu'en eux soit quelque chose qui pourtant demeure
Sinon tu les verrais tous au néant sombrer.
Ne serait-il pas mieux de supposer des corps
Qui, ayant pu créer le feu, puissent aussi

800.

Peu à peu, devenant plus nombreux, modifiant
Leur ordre ou mouvement, former un souffle d'air
Et qu'ainsi toute chose en autre changerait ?
« Mais pourtant, diras-tu, il est clair que tout être
Croît d'abord en la terre avant de s'envoler ;

805.

Et si quand il le faut, la pluie ne se répand
Jusqu'à faire ployer les arbres dans sa chute,
Et que de son côté le soleil ne vient pas les chauffer,
Animaux, fruits, ni arbres ne prospéreront. »
Oui - nous mêmes aussi, sans le soutien de l'eau

810.

Et de nos aliments, irions dépérissant,
La vie abandonnant la chair, nos os, nos nerfs.
Car si certaines choses viennent nous nourrir,
D'autres sont là aussi qui en nourrissent d'autres,
Tant sont de corps premiers communs à tant de choses

815.

Qui entre eux se mélangent de tant de façons,
Que des choses variées font variété de choses.
Aux corps premiers importe souvent, et beaucoup,
La façon dont ils sont disposés, combinés,
Comme les mouvements qu'ils s'échangent entre eux.

820.

Car ceux qui font la terre, et le ciel, et la mer,
Les fleuves, le soleil, sont, chez les animaux,
Les arbres, et les fruits, unis diversement,
Tout comme dans mes vers tu vois disséminées
Tant de lettres communes à beaucoup de mots,

825.

Et mes vers et les mots dont ils sont faits pourtant
Ont des sens et des sons tout à fait différents :
C'est leur combinaison qui fonde leur pouvoir :
Les éléments premiers, qui sont bien plus nombreux
Ont donc créé les choses en leur diversité.

830.

Maintenant pénétrons l'idée d'Anaxagore
Que les Grecs ont nommée son « homéomérie »,
Et pour laquelle le latin n'a pas de mot,
Mais qu'il est cependant facile d'exposer.
Voici ce qu'il en est : pour l'homéomérie

835.

L'os est constitué de simples fragments d'os
Extrêmement menus, et de même la chair,
De très petits morceaux, minuscules, de chair,
Et le sang fait de gouttes de sang minuscules ;
On peut penser que l'or est un composé d'or,

840.

Que la terre provient de concrétions de terre
Le feu des étincelles, et l'eau de gouttes d'eau :
On peut étendre à tout ce raisonnement-là.
Mais pour Anaxagore il n'y a pas de vide,
Dans les choses, ni de terme à leur division.

845.

Je crois que lui aussi se trompe sur ces points
Comme les beaux esprits dont je viens de parler.
Ajoutons à cela des principes fragiles,
Si du moins ce sont des principes, car ils ont
La même nature que les choses qui souffrent,

850.

Et meurent, car rien n'empêche leur destruction.
Lequel d'entre eux pourrait, en effet, résister
Face à une agression, et aux crocs de la mort ?
Le feu, l'air ou bien l'eau ? Le sang ou bien les os ?
Aucun d'eux, que je sache, puisque toutes choses

855.

Sont à la même enseigne, et que devant nos yeux
Une force les fait mourir et disparaître.
Et rien pourtant ne peut retourner au néant,
Ni se créer de rien ; j'en ai déjà fourni
La preuve. Et si la nourriture accroît nos corps,

860.

Alors bien sûr les veines, et le sang, et les os ...
Ou s'ils disent que tous les corps sont composés
De petites parcelles de nerf ou bien d'os
ou de gouttes de sang, alors il faudrait croire
Que tous les aliments, ou secs, ou bien liquides,

865.

Seraient donc tous formés de choses étrangères,
D'os, de nerfs, de sérum, et de sang mélangés.
Alors si tous les corps qui sortent de la terre
Sont de tels composés, il faut donc que la terre
Soit faite d'éléments qui lui sont étrangers.

870.

Cela s'applique à tout - et dans les mêmes termes :
Si le feu est au coeur du bois, et flamme et cendre,
C'est que le bois est fait de parties séparées,
Et les corps que la terre nourrit en son sein ...
des corps distincts, qui proviennent du bois.

875.

On ne peut envisager qu'une seule issue,
Celle d'Anaxagore, qui donc imagine
Que tout existe en tout, dissimulé, mais que
Seul apparaît le corps aux éléments fréquents
Dans ce mélange, et se trouvant sur le dessus.

880.

Tout cela est bien loin d'un raisonnement vrai :
Il faudrait que le blé, écrasé par la meule,
Nous laisse voir alors quelque trace de sang,
Ou de certaines choses nourries par nos corps.
Pour la même raison, l'herbe devrait aussi

885.

Saigner à flots, quand on l'écrase entre deux pierres,
L'eau devrait se répandre en gouttes aussi douces
Et de même saveur que le lait des brebis ;
En secouant les mottes de terre, on verrait
Quantité d'herbes, céréales, frondaisons,

890.

Dissimulées et dispersées dans cette glèbe ;
Et dans le bois, on devrait voir de la fumée,
De la cendre et des feux, rien que de le couper.
Et puisque justement on voit qu'il n'en est rien,
Que les choses ne sont pas ainsi dans les choses,

895.

Mais qu'en elles mêlées des semences diverses
À bien d'autres mêlées en ces choses se cachent.
« Mais bien souvent, dis-tu, au sommet des montagnes,
Les cîmes des grands arbres parfois s'entrechoquent
Sous la violente force des vents déchaînés,

900.

À tel point que du feu la fleur vive en éclate. »
Oui, mais pourtant le feu n'est pas au coeur du bois :
S'y trouvent de multiples sources de chaleur
Qui se frottant donnent naissance à l'incendie.
Car si la flamme était au creux des forêts mêmes,

905.

Jamais les feux ne pourraient demeurer secrets
Mais partout brûleraient les arbres, les forêts.
Alors ne vois-tu pas, comme j'ai dit plus haut,
Comme il est important pour les corps primordiaux
La position qu'ils ont entre eux, et leurs mélanges,

910.

Ainsi que les mouvements qu'ils se communiquent ?
Ne vois-tu pas comment une transposition
Peut créer aussi bien et le feu et le bois,
Tout comme en déplaçant les lettres d'un seul mot,
Nous pouvons distinguer « igné » d'avec « ligneux » ?

915.

Ainsi donc maintenant, si tu ne peux pas croire
Que tout ce qu'on voit dans les choses ne provient
Que de ce qu'elles ont déjà en elles-mêmes,
Tu ne comprendras jamais rien aux corps premiers !
Et eux vont ricaner, secoués par le rire,

920.

Tant que sur leur visage vont rouler des larmes !

NOTES

si tu penses : Il manque un vers avant celui-ci ; dans les mss, le vers [769]répète seulement le vers 762. Dans la plupart des éditions, la numérotation passe de à sans indication. Seul, le texte de [JP] précise cela en note.

pas de mot : Lucrèce a déjà évoqué cette difficulté aux vers 136 -137.

et les os : Une lacune ici dans le manuscrit : probablement un seul vers, d'ailleurs. [AE] suggère : « et les nerfs sont à leur tour composés d'éléments hétérogènes ». Et [JKT] : « et les tendons doivent être formés d'éléments hétérogènes ». Je préfère ne pas me substituer à Lucrèce.

en son sein : Comme tous les auteurs l'on remarqué, la lacune après le vers 873 ne permet pas de donner un sens satisfaisant au vers qui suit. On peut toujours imaginer ce que l'on veut... certains ont même proposé de supprimer le vers 873. Le vers 874 figure pourtant bel et bien dans les papyri trouvés à Herculanum en 1987, mais avant notre vers 873 ! Il est donc possible qu'il s'agisse de deux rédactions différentes du même passage. Quoi qu'il en soit, cela ne nuit guère à l'ensemble du texte de Lucrèce.

le rire : C'est très probablement de la part de Lucrèce une allusion au rire déjà celèbre à l'époque, attribué à Démocrite, qui aurait, paraît-il, manifesté en toute occasion la dérision amusée qu'il éprouvait pour les hommes et le monde. Et l'on opposait souvent le penchant ironique de Démocrite au penchant tragique d'Héraclite.