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VI - Rien ne naît de rien.

Rien de mieux pour “dissiper les ténèbres de l'âme” où se complaît la religion, que l'explication de la nature. Mais cette fois, Lucrèce “prend le taureau par les cornes” pourrait-on dire, et commence donc par poser LE grand principe, celui à partir duquel tout peut être “déconstruit” puis exposé. Pour le “démontrer”, il utilise un procédé fort connu, la “preuve par l'absurde” : si ce n'était pas ainsi, alors on verrait... des hommes sortant de la mer, des poissons de la terre, des arbres portant des fruits changeants, etc. Or on ne voit pas cela, c'est impossible et absurde. Donc... Admettre que “rien ne naît de rien” est finalement plus simple, dit Lucrèce. Mais ceci est évidemment lourd de conséquences : il faut aussi admettre que rien ne disparaît, mais se transforme, que les éléments premiers sont éternels et en nombre infini, etc. Cette fois, on est au coeur même de la philosophie.

146.

Ces ténèbres de l'âme, il faut les dissiper :
Ni le soleil, ni la lumière ne le peuvent,
Il faut regarder la nature et l'expliquer.
Pour commencer, nous affirmerons ce principe :

150.

De rien ne peut rien naître, par effet divin.
Si la crainte asservit ainsi tous les mortels,
C'est qu'ils ne peuvent pas apercevoir la cause
De ce qui se produit dans le ciel et sur terre
Et qu'ils attribuent à la puissance divine.

155.

Quand nous saurons que rien ne peut venir de rien,
Nous distinguerons mieux l'objet que nous cherchons :
De quoi toute chose tire son origine,
Et comment tout se fait sans recours au divin.
Car si de rien pouvait provenir quelque chose

160.

Tout pourrait provenir de tout, et sans semence.
Les hommes tout soudain sortiraient de la mer,
De terre les poissons, et les oiseaux du ciel ;
Bétail petit et gros, bêtes fauves en tout genre,
Naîtraient dans les jardins comme dans les déserts.

165.

Les arbres n'auraient pas toujours les mêmes fruits,
Mais des fruits différents : tout pousserait sur tout.
Comme il n'y aurait pas de corps générateurs,
Qui donc serait la mère de quoi que ce soit ?
Mais comme ils sont formés de germes définis

170.

Chacun d'eux naît et apparaît à la lumière
Là où il prend ses matériaux, ses corps premiers.
Toute chose ne peut donc naître de toute autre,
Car chacune des choses a ses propriétés.
Pourquoi donc voyons-nous s'épanouir la rose

175.

Au printemps, les blés l'été, la vigne en automne ?
C'est que de chaque chose, le moment venu,
Pour se manifester, s'assemblent les semences :
Quand la saison est bonne, la terre nourricière
Amène sans danger au jour ces frêles choses.

180.

Si elles ne sortaient de rien, elles naîtraient
N'importe où, à n'importe quel moment de l'an,
Sans germes initiaux qu'une saison mauvaise
Empêcherait d'avoir féconde conjonction.
Si les choses pouvaient croître à partir de rien,

185.

Leurs éléments, alors, s'uniraient sans délai ;
Les petits enfants deviendraient soudain des hommes,
De terre surgiraient subitement des arbres.
À l'évidence, on ne voit rien de tout cela :
Tout s'accroît peu à peu, comme il est bien normal,

190.

À partir d'un germe, et gardant ses caractères :
Chaque chose se développe à sa façon.
Ajoutons à cela que sans pluies saisonnières
Les fruits que nous aimons ne mûriraient jamais ;
Sans nourriture, les animaux ne pourraient

195.

Se conserver en vie ni propager l'espèce.
Envisage plutôt beaucoup de corps communs
À maintes choses, comme les lettres aux mots,
Qu'une chose existant sans principe initial.
Pourquoi la nature n'a-t-elle fait des hommes

200.

Capables de traverser la mer comme à gué,
D'ouvrir en deux des montagnes avec leurs mains,
De vivre plus longtemps que des générations ?
C'est qu'une certaine quantité de matière
Est fixée au départ, et règle ce qui naît.

205.

Rien ne peut donc naître de rien : il faut l'admettre :
Aux choses il faut une semence pour se faire,
Et s'élever ensuite aux doux souffles de l'air.
Si les cultures valent bien mieux que les friches,
Et grâce à nos soins produisent de meilleurs fruits,

210.

C'est que la terre, en elle, a les choses premières,
Et que, en retournant la glèbe par le soc
Nous les faisons éclore ainsi par les labours.
S'il n'en était ainsi, sans le moindre labeur,
Chaque chose pourrait seule s'améliorer.

215.

Ajoutons : si la nature dissout les choses,
Leurs éléments ne sont pas réduits à néant.
Car si tous leurs constituants étaient mortels
Elles disparaîtraient en mourant sous nos yeux :
Nulle force en effet ne serait nécessaire,

220.

Pour les dissocier, et défaire leurs noeuds.
Mais dans les choses sont des germes éternels
Jusqu'à ce qu'une force les fasse éclater,
Et par leurs vides vienne les désagrèger,
La nature jamais n'en laisse voir la fin.

225.

D'ailleurs puisque le temps vient faire disparaître,
La consumant, la matière même des choses,
D'où Vénus pourrait-elle redonner la vie
Aux générations des espèces, et ensuite,
D'où la terre tire-t-elle de quoi les nourrir ?

230.

Où sont les sources de la mer, celles des fleuves
Ses nourrices ? L'éther, pâture des étoiles ?
L'infinité du temps, l'écoulement des jours,
Auraient dû dévorer les choses périssables.
Ce qui a fait durer et se régénérer

235.

Toutes choses, tout ce temps et tout cet espace,
Est donc évidemment de nature immortelle ;
Nulle chose ne peut retourner au néant.
La même force, la même cause, sans cesse,
Détruirait tout, si cette matière éternelle

240.

Ne les tenait dans ses filets plus ou moins lâches :
Le contact suffirait à les faire périr,
Si elles n'étaient faites d'un corps éternel,
Dont une unique force peut détruire la trame.
Pourtant, comme des nœuds divers relient entre eux

245.

Les principes, et la matière est éternelle,
Le corps des choses demeure, jusqu'au moment
Où une force viendra briser leur texture.
Nulle chose jamais ne retourne au néant,
Mais tous ses éléments rejoignent la matière.

250.

Les pluies, enfin, se perdent quand l'Éther, leur Père,
Les jette dans le sein de leur Mère, la Terre.
Mais en retour voici les brillantes moissons,
Les vertes feuilles, les arbres, porteurs de fruits,
Tout ce qui vient nourrir les hommes et les bêtes ;

255.

De là viennent les riches cités, leurs enfants,
Les feuillages remplis de pépiements d'oiseaux ;
De là vient que les brebis au lourd embonpoint,
Se couchent dans les pâturages, et que le lait
De leurs mamelles coule, et que les nouveaux-nés,

260.

Sautent sur leurs frêles pattes dans l'herbe tendre,
Et jouent, leurs têtes étourdies par le lait pur.
Ce qui semble périr ne meurt donc pas vraiment :
Nature le refait sur le patron d'un autre,
Et rien ne se recrée sans que meure autre chose.

NOTES

était ainsi : Le texte latin, ici, n'est pas immédiatement clair... [JKT] traduit par « s'ils n'existaient pas / san travail de notre part/ Nous verrions tout de soi-même s'améliorer. » C'est à peu près la même chose que ce qu'écrivait Ernout : « S'ils n'existaient pas, on verrait sans notre labeur les terrains s'améliorent d'eux-mêmes et beaucoup plus. » [JP] traduit de même « S'il n'en existait aucun, sans effort de notre part, on verrait chaque chose d'elle-même devenir meilleure. » Mais il semble avoir senti la difficulté, car il met une longue note, qui nous égare plutôt qu'elle ne nous éclaire, faisant appel à Horace qui parle des bêtes féroces naissant dans les déserts... Pour ma part je crois que si l'on traduit de cette façon, on fait en réalité un contresens, car il y a une complète contradiction entre le fait de dire, comme Lucrèce, que les “semences” se trouvant dans la terre sont “exprimées” (comme on le dit aujourd'hui en biologie !) grâce à notre travail... et ensuite déclare que s'il n'y avait aucune semence, la terre s'améliorerait, même si nous ne faisons rien ! C'est pourquoi je comprends « si nulla forent » autrement : « s'ils ne servaient à rien », ou bien : « s'il n'en était ainsi », c'est-à-dire si les choses ne se passaient pas ainsi que Lucrèce vient de le décrire. et cette fois le vers est clair.