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IX - Il n'y a que des corps et du vide

Lucrèce, ici, “enfonce le clou” : l'existence des corps (perceptibles ou non) et celle du vide étant admises, il faut encore admettre que ces deux suffisent : il n'est besoin de rien d'autre, il n'y a pas de “troisième nature”. Mais il insiste aussi sur une distinction importante : celle qui existe entre les propriétés des corps et les événements qui peuvent les affecter : les propriétés ont un caractère permanent, tandis que les événements, eux, sont soumis au temps, et “n'affectent en rien la Nature”.

410.

Mais si tu esquives la question, par paresse,
Voici, mon cher Memmius, ce que je te promets :
Puisant les vérités aux meilleures des sources,
Je les déverserai de si douce façon,
Que, certes je le crains, la vieillesse viendra

415.

En nos membres briser tous les liens de la vie,
Bien avant que mes vers, même sur un seul point,
Dans ton oreille aient pu verser mes arguments.
Mais pour reprendre un peu le fil de mon discours,
Je dis que la Nature est faite de deux choses :

420.

D'une part sont les corps, et de l'autre le vide ;
Ils se trouvent en lui, et en lui ils se meuvent.
L'existence d'un corps, le sens commun le montre,
Il nous faut la poser comme le fondement :
Si les choses cachées n'ont pas de référent,

425.

Sur quoi donc pourrons-nous faire un raisonnement ?
Quant à l'espace, lieu que nous nommons le vide,
S'il n'était pas, les corps ne seraient nulle part,
Et ils ne pourraient pas se mouvoir çà et là :
C'est ce que j'ai montré déjà un peu plus haut.

430.

Et de plus, il n'est rien, rien que l'on puisse dire
Distinct de tous les corps et séparé du vide,
Quelque chose qui soit une tierce nature.
Car quoi qu'elle puisse être, celle-ci sera
Ou bien grande ou petite, et forcément viendra,

435.

En s'ajoutant aux autres, augmenter leur somme,
Si on peut le toucher, si infime soit-il.
Si par contre on ne peut le toucher, et que rien
Ne peut le traverser en aucune partie,
Alors, c'est bien cela que nous nommons le vide.

440.

En outre, si cela existe bien en soi,
Il agit de lui-même, ou par l'action des autres,
ou rend possible en lui leur existence même.
Or, sans corps, nulle chose ne peut agir, bouger,
Et seul le vide peut lui offrir un espace.

445.

En plus des corps et du vide ne peut donc être
De troisième nature en la série des choses,
Rien qui en aucun cas puisse affecter nos sens
Ou que l'on puisse atteindre par raisonnement.
Tout ce qui porte un nom, en effet, s'y réfère :

450.

Comme propriété, ou comme événement.
Sera « Propriété » - ce qu'on ne peut ôter,
Sans qu'aussitôt le tout de la chose s'efface :
Chaleur du feu, courant de l'eau, poids de la pierre,
Que le corps soit tangible, intangible le vide.

455.

Mais servitude, pauvreté ou bien richesse,
La liberté, la guerre ou bien la paix et tout
Ce qui vient et s'en va sans changer la Nature
Cela nous le nommons, alors, « événement ».

NOTES

sources : On pourrait voir ici une allusion à Épicure, peut-être ?

événement : Lucrèce introduit ici une dichotomie capitale : les qualités (propriétés) immanentes des choses, et ce qui peut se produire - les “événements”. Ce faisant, il laisse la place à la contingence, au hasard, dans un univers qui sans cela serait fixe, même s'il comporte du vide : il faut bien que “quelque chose” se produise pour que ce vide remplisse sa fonction de permettre le mouvement ?