prev

SOMMAIRE

prev

I - Éloge de la raison (vv 1-200)

Goya
Francisco de Goya : “Le sommeil de la raison engendre des monstres” (1799)

SYNOPSIS : § Le rayon de soleil § La vitesse des corps premiers § Contre la Providence § Le poids, le bas et le haut

Dans ce prologue du second “livre”, Lucrèce évoque d'abord un certain bonheur de la vie simple, qui peut certes sembler un peu puéril à nos yeux - mais tellement réconfortant, dans son opposition radicale à la morbidité de tous les monothéismes ! Puis il reprend un thème qui lui est cher : on ne peut parvenir à écarter les superstitions et les terreurs qu'elles engendrent que par l'exercice de la raison, seule capable de fournir une explication des choses de la nature. C'est l'idée si bien illustrée par la gravure de Goya : “Le sommeil de la raison engendre les monstres”.

1.

Suave, mari magno turbantibus aequora ventis
e terra magnum alterius spectare laborem ;
non quia vexari quemquamst iucunda voluptas,
sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest.

1.

Quelle douceur, quand la mer enfle sous le vent,
D'observer du rivage le dur labeur d'autrui !
Le tourment des autres n'est jamais un plaisir,
Mais il nous plaît de voir à quoi nous échappons.

5.

suave etiam belli certamina magna tueri
per campos instructa tua sine parte pericli ;
sed nihil dulcius est, bene quam munita tenere
edita doctrina sapientum templa serena,
despicere unde queas alios passimque videre

5.

Et dans les grands combats de la guerre, de loin,
Avec plaisir on voit, sans danger, les armées.
Pourtant rien n'est plus doux que d'habiter les lieux
Fortifiés par le tranquille savoir des sages,
Ces temples de sérénité, d'où l'on peut voir

10.

errare atque viam palantis quaerere vitae,
certare ingenio, contendere nobilitate,
noctes atque dies niti praestante labore
ad summas emergere opes rerumque potiri.
o miseras hominum mentes, o pectora caeca !

10.

L'errance de tous ceux qui cherchent leur chemin,
Se disputant talent et gloire nobiliaire,
Nuit et jour s'efforçant, par un labeur extrême,
D'atteindre la richesse ou le pouvoir suprême.
Hommes au cœur aveugle ! Ô esprits pitoyables !

15.

qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quod cumquest ! nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur
iucundo sensu cura semota metuque ?

15.

Dans quelles ténèbres, quels périls, passent-ils
Leurs peu d'instants de vie ! Comment ne voient-ils pas
Que la Nature en criant ne réclame rien
D'autre que l'absence de douleur pour le corps,
Et pour l'esprit l'absence de crainte - et la paix ?

20.

ergo corpoream ad naturam pauca videmus
esse opus omnino : quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint
gratius inter dum, neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt iuvenum simulacra per aedes

20.

Car pour le corps il n'est presque besoin de rien ;
Tout ce qui peut lui apporter soulagement
Est aussi ce qui est, pour lui, plaisir exquis.
La nature n'en veut pas plus : et les statues
Dorées de jeunes gens, partout dans nos jardins,

25.

lampadas igniferas manibus retinentia dextris,
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli

25.

De leurs main brandissant des flambeaux allumés
Pour pouvoir éclairer nos nocturnes festins,
Et jusqu'à nos maisons, brillant d'or et d'argent,
Les cithares qui font résonner leurs lambris...
Tout cela ne vaut pas la compagnie d'amis

30.

propter aquae rivum sub ramis arboris altae
non magnis opibus iucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas.
nec calidae citius decedunt corpore febres,

30.

Couchés dans l'herbe, près de l'eau, et sous les arbres,
Pour réjouir son corps sans qu'il en coûte rien,
Surtout quand il fait beau, et que sur tous les prés
La saison fait que l'herbe est parsemée de fleurs.
Les fièvres ne vont pas fuir plus vite le corps

35.

textilibus si in picturis ostroque rubenti
iacteris, quam si in plebeia veste cubandum est.
quapropter quoniam nihil nostro in corpore gazae
proficiunt neque nobilitas nec gloria regni,
quod super est, animo quoque nil prodesse putandum ;

35.

Si on s'agite sur de riches tapis pourpres,
Que si l'on est couché sur un drap plébéien !
Et puisqu'à notre corps les trésors ne sont rien,
Pas plus que la noblesse ou le faste d'un trône,
Autant les juger vains, à l'esprit inutiles.

40.

si non forte tuas legiones per loca campi
fervere cum videas belli simulacra cientis,
subsidiis magnis et opum vi constabilitas,
ornatas armis statuas pariterque animatas,
his tibi tum rebus timefactae religiones

40.

Si pourtant les légions que tu vois s'agiter
Et jouer à la guerre sur le Champ de Mars
À grands renforts de cavaliers et de piétaille,
Les deux camps animés par un même courage...
Font fuir de ton esprit les superstitions,

45.

effugiunt animo pavidae mortisque timores
tum vacuum pectus lincunt curaque solutum.
quod si ridicula haec ludibriaque esse videmus,
re veraque metus hominum curaeque sequaces
nec metuunt sonitus armorum nec fera tela

45.

Tout comme la terreur de la mort elle-même,
Alors ton cœur peut battre libre d'inquiétude.
Mais si on ne voit là que de la dérision,
Si des hommes la peur et les soucis tenaces,
Ne cèdent ni aux coups ni au fracas des armes,

50.

audacterque inter reges rerumque potentis
versantur neque fulgorem reverentur ab auro
nec clarum vestis splendorem purpureai,
quid dubitas quin omnis sit haec rationis potestas,
omnis cum in tenebris praesertim vita laboret ?

50.

Et hantent jusqu'aux cœurs des rois et des puissants,
Puisque l'éclat de l'or ne les peut arrêter,
Non plus que la splendeur des vêtements de pourpre,
Comment douter alors que la raison soit seule,
À pouvoir les chasser d'une vie de ténèbres ?

55.

nam vel uti pueri trepidant atque omnia caecis
in tenebris metuunt, sic nos in luce timemus
inter dum, nihilo quae sunt metuenda magis quam
quae pueri in tenebris pavitant finguntque futura.
hunc igitur terrorem animi tenebrasque necessest

55.

Car ce sont les enfants qui dans le noir s'effraient,
Quand nous c'est en plein jour que nous les redoutons,
Ces chimères pourtant aussi peu redoutables
Que celles qui effraient tellement les enfants  !
Ces ténèbres de l'âme, il faut les dissiper.

60.

non radii solis neque lucida tela diei
discutiant, sed naturae species ratioque.
Nunc age, quo motu genitalia materiai
corpora res varias gignant genitasque resolvant
et qua vi facere id cogantur quaeque sit ollis

60.

Ni le soleil ni la lumière n'y parviennent
Mais le regard de la raison sur la Nature.
Et maintenant voyons comment les éléments
Engendrent la matière et en défont les corps :
Quel est le mouvement qui les pousse et les force

65.

reddita mobilitas magnum per inane meandi,
expediam : tu te dictis praebere memento.
nam certe non inter se stipata cohaeret
materies, quoniam minui rem quamque videmus
et quasi longinquo fluere omnia cernimus aevo

65.

À parcourir ainsi l'immensité du vide ?
Je vais te l'expliquer — et tu vas m'écouter.
La matière, vois-tu, n'est pas un bloc compact ;
C'est que, nous le voyons, tous les corps en s'usant
Diminuent et se fondent comme au fil du temps,

70.

ex oculisque vetustatem subducere nostris,
cum tamen incolumis videatur summa manere
propterea quia, quae decedunt corpora cuique,
unde abeunt minuunt, quo venere augmine donant.
illa senescere, at haec contra florescere cogunt,

70.

À nos yeux s'efforçant de cacher leur vieillesse,
Et pour nous leur ensemble nous paraît le même.
C'est qu'en effet ce qui se sépare d'un corps
L'amoindrit — mais bientôt va en grossir un autre, 
Forçant l'un à vieillir, épanouissant l'autre,

75.

nec remorantur ibi. sic rerum summa novatur
semper, et inter se mortales mutua vivunt.
augescunt aliae gentes, aliae minuuntur,
inque brevi spatio mutantur saecla animantum
et quasi cursores vitai lampada tradunt.

75.

Sans cesse, et dans le monde tout se renouvelle :
Les mortels toujours vivent des emprunts mutuels.
Certaines lignées croissent, d'autres s'affaiblissent,
Et les générations bien vite se succèdent,
Coureurs se transmettant le flambeau de la vie.

80.

Si cessare putas rerum primordia posse
cessandoque novos rerum progignere motus,
avius a vera longe ratione vagaris.
nam quoniam per inane vagantur, cuncta necessest
aut gravitate sua ferri primordia rerum

80.

Si tu crois que les corps premiers peuvent cesser
D'engendrer de nouveaux mouvements créateurs,
C'est que tu t'es perdu loin de la vérité.
Car puisqu'ils se meuvent dans le vide, il faut bien
Que ces corps premiers soient mus par leur propre poids

85.

aut ictu forte alterius. nam [cum] cita saepe
obvia conflixere, fit ut diversa repente
dissiliant ; neque enim mirum, durissima quae sint
ponderibus solidis neque quicquam a tergibus obstet.
et quo iactari magis omnia materiai

85.

Ou par le choc d'un autre. Et quand ils se rencontrent
Ils rebondissent donc en des sens opposés ;
Rien d'étonnant puisqu'il s'agit de corps très durs,
Lourds et denses, que rien derrière ne retient.
Pour comprendre leur incessante agitation

90.

corpora pervideas, reminiscere totius imum
nil esse in summa, neque habere ubi corpora prima
consistant, quoniam spatium sine fine modoquest
inmensumque patere in cunctas undique partis
pluribus ostendi et certa ratione probatumst.

90.

Souviens-toi que l'univers n'a pas de fond,
Qu'il n'est rien où ils puissent venir se poser :
L'espace est sans limite, il n'a pas de mesure,
Il s'ouvre à l'infini dans toute direction,
Je l'ai montré souvent et mes preuves sont sûres.

95.

quod quoniam constat, ni mirum nulla quies est
reddita corporibus primis per inane profundum,
sed magis adsiduo varioque exercita motu
partim intervallis magnis confulta resultant,
pars etiam brevibus spatiis vexantur ab ictu.

95.

Si cela est acquis, les corps premiers ne peuvent
Connaître de repos dans l'infini du vide,
Mais dans un mouvement perpétuel et divers,
Après s'être choqués, se repoussent très loin
Ou certains seulement de fort peu, au contraire.

100.

et quae cumque magis condenso conciliatu
exiguis intervallis convecta resultant,
indupedita suis perplexis ipsa figuris,
haec validas saxi radices et fera ferri
corpora constituunt et cetera [de] genere horum.

100.

Ceux qui sont très unis dans des groupes serrés
Ne s'écartent que peu après leurs collisions,
Enchevêtrés qu'ils sont dans leurs réseaux complexes :
Ce sont les bases dures de la pierre et du fer
Et ceux de tous les corps qui sont du même genre.

105.

paucula quae porro magnum per inane vagantur,
cetera dissiliunt longe longeque recursant
in magnis intervallis ; haec aera rarum
sufficiunt nobis et splendida lumina solis.
multaque praeterea magnum per inane vagantur,

105.

Les autres, peu nombreux, qui errent dans le vide
Se cognent rarement, à de grands intervalles,
Et se repoussent loin ; d'eux provient le fluide
Rare de l'air, et la lumière du soleil.
De plus, nombreux sont ceux qui errent dans le vide,

§ Le rayon de soleil

§ Le rayon de soleil

110.

conciliis rerum quae sunt reiecta nec usquam
consociare etiam motus potuere recepta.
Cuius, uti memoro, rei simulacrum et imago
ante oculos semper nobis versatur et instat.
contemplator enim, cum solis lumina cumque

110.

Exclus de ces combinaisons formant les choses,
Ne trouvant pas à quoi unir leurs mouvements.
L'image de cela que je viens d'exposer
Devant nos propres yeux se présente sans cesse :
En effet tu le vois : un rayon de soleil

115.

inserti fundunt radii per opaca domorum :
multa minuta modis multis per inane videbis
corpora misceri radiorum lumine in ipso
et vel ut aeterno certamine proelia pugnas
edere turmatim certantia nec dare pausam,

115.

Se glissant dans l'obscurité de la maison,
Son faisceau te révèle quantité de corps
Minuscules, qui s'entremêlent dans le vide ;
Et comme les soldats d'un combat éternel,
Ils se livrent combats et batailles sans trève,

120.

conciliis et discidiis exercita crebris ;
conicere ut possis ex hoc, primordia rerum
quale sit in magno iactari semper inani.
dumtaxat, rerum magnarum parva potest res
exemplare dare et vestigia notitiai.

120.

Ne cessant de se joindre et de se séparer :
Tu peux te figurer par là l'agitation
Éternelle des corps premiers dans le grand vide,
Si un tout petit fait sert d'exemple aux plus grands,
Et nous met sur la trace de leur connaissance.

125.

Hoc etiam magis haec animum te advertere par est
corpora quae in solis radiis turbare videntur,
quod tales turbae motus quoque materiai
significant clandestinos caecosque subesse.
multa videbis enim plagis ibi percita caecis

125.

Autre chose qui peut te faire mieux observer
Ces corps que tu vois s'agiter dans un rai de soleil,
C'est que leur mouvement nous dit ce qui se joue
En secret dans le fond de la matière même.
Car souvent tu verras ces corps changer de route,

130.

commutare viam retroque repulsa reverti
nunc huc nunc illuc in cunctas undique partis.
scilicet hic a principiis est omnibus error.
prima moventur enim per se primordia rerum,
inde ea quae parvo sunt corpora conciliatu

130.

Par d'invisibles chocs repoussés vers l'arrière,
Tantôt ci, tantôt là, partout, en tous les sens.
Cette errance provient des principes des choses,
Qui sont bien les premiers à se mouvoir eux-mêmes ;
Puis les plus petits corps composés, à leur tour,

135.

et quasi proxima sunt ad viris principiorum,
ictibus illorum caecis inpulsa cientur,
ipsaque [pro] porro paulo maiora lacessunt.
sic a principiis ascendit motus et exit
paulatim nostros ad sensus, ut moveantur

135.

Et qui sont les plus proches des corps primitifs ;
Ils s'ébranlent sous la poussée de chocs aveugles,
Et à leur tour entraînent ceux qui sont plus grands.
Ainsi le mouvement des corps premiers issu
Se propage et parvient peu à peu à nos sens,

140.

illa quoque, in solis quae lumine cernere quimus
nec quibus id faciant plagis apparet aperte.

140.

Et nous voyons leurs bonds dans les rais de soleil,
Sans pourtant voir les chocs qui les ont initiés.

§ La vitesse des corps premiers

§ La vitesse des corps premiers

Nunc quae mobilitas sit reddita materiai
corporibus, paucis licet hinc cognoscere, Memmi.
primum aurora novo cum spargit lumine terras

La vitesse des éléments de la matière ?
En peu de mots tu pourras en juger, Memmius.
Quand l'aurore répand sa lueur sur la terre,

145.

et variae volucres nemora avia pervolitantes
aera per tenerum liquidis loca vocibus opplent,
quam subito soleat sol ortus tempore tali
convestire sua perfundens omnia luce,
omnibus in promptu manifestumque esse videmus.

145.

Quand mille oiseaux au fond des bois profonds s'envolent,
Emplissant l'air subtil de leurs limpides chants,
Vois-tu comme soudain le soleil qui se lève
Sur toute chose vient répandre sa lumière ?
C'est ce que nous avons tous les jours sous les yeux.

150.

at vapor is, quem sol mittit, lumenque serenum
non per inane meat vacuum ; quo tardius ire
cogitur, aerias quasi dum diverberat undas ;
nec singillatim corpuscula quaeque vaporis
sed complexa meant inter se conque globata ;

150.

Mais la chaleur et la lumière du soleil
Ne vont pas dans le vide ; il leur faut ralentir
Pour pouvoir traverser les ondes aériennes.
Les grains de la chaleur ne voyagent pas seuls :
Ils s'en vont par faisceaux, se déplacent en masse,

155.

qua propter simul inter se retrahuntur et extra
officiuntur, uti cogantur tardius ire.
at quae sunt solida primordia simplicitate,
cum per inane meant vacuum nec res remoratur
ulla foris atque ipsa suis e partibus unum,

155.

Et se cognant entre eux, affrontant des obstacles
Venus de l'extérieur, ils se trouvent freinés.
Mais les grains primitifs qui sont simples et denses,
Et parcourent le vide, rien ne les retarde ;
Leurs parties sont soudées en la même unité,

160.

unum, in quem coepere, locum conixa feruntur,
debent ni mirum praecellere mobilitate
et multo citius ferri quam lumina solis
multiplexque loci spatium transcurrere eodem
tempore quo solis pervolgant fulgura caelum.

160.

Et suivent du début la même trajectoire.
Ils ont donc pour cela une vitesse extrême,
Et plus que la lumière du soleil elle-même :
Ils peuvent plusieurs fois franchir le même espace
Dans le temps où le fait un rayon de soleil.

§ Contre la Providence

§ Contre la Providence

165.

nec persectari primordia singula quaeque,
ut videant qua quicque geratur cum ratione.
At quidam contra haec, ignari materiai,
naturam non posse deum sine numine reddunt
tanto opere humanis rationibus atmoderate

165.

Nous ne suivrons donc pas chacun des corps premiers
Pour voir comment a pu se former toute chose.
Certains, ignorant tout de ce qu'est la matière
Pensent que sans les dieux, Nature ne pourrait
De façon si bien adaptée aux besoins des humains,

170.

tempora mutare annorum frugesque creare
et iam cetera, mortalis quae suadet adire
ipsaque deducit dux vitae dia voluptas
et res per Veneris blanditur saecla propagent,
ne genus occidat humanum. quorum omnia causa

170.

Modifier les saisons, produire les moissons,
Et ouvrir aux mortels ces voies où les conduit
Le guide de la vie, la volupté suprême,
Qui suivant les attraits des œuvres de Vénus,
Les font se reproduire et maintenir l'espèce.

175.

constituisse deos cum fingunt, omnibus rebus
magno opere a vera lapsi ratione videntur.
nam quamvis rerum ignorem primordia quae sint,
hoc tamen ex ipsis caeli rationibus ausim
confirmare aliisque ex rebus reddere multis,

175.

Ils pensent que les dieux ont tout organisé
Pour les humains : c'est se tromper en tout !
Même si j'ignorais les éléments premiers,
D'après l'arrangement que je vois dans le ciel
Et par bien d'autres choses encore, j'affirmerais

180.

nequaquam nobis divinitus esse creatam
naturam mundi : tanta stat praedita culpa.
quae tibi posterius, Memmi, faciemus aperta ;
nunc id quod super est de motibus expediemus.

180.

Que le monde n'a pas été créé pour nous
Par la divinité — tant il a de défauts !
Cela, je te le montrerai plus tard, Memmius,
Alors finissons-en avec les mouvements.

§ Le poids, le bas et le haut

§ Le poids, le bas et le haut

Nunc locus est, ut opinor, in his illud quoque rebus

C'est le lieu maintenant de la preuve suivante :

185.

confirmare tibi, nullam rem posse sua vi
corpoream sursum ferri sursumque meare.
ne tibi dent in eo flammarum corpora frudem ;
sursus enim versus gignuntur et augmina sumunt
et sursum nitidae fruges arbustaque crescunt,

185.

Je vais te démontrer pourquoi nul corps ne peut
De lui-même monter, s'élever de lui-même.
Le feu ne doit donc pas te mettre dans l'erreur ;
Car la flamme s'élève, et vers le haut s'accroît,
Comme le font les arbres et les belles moissons,

190.

pondera, quantum in se est, cum deorsum cuncta ferantur.
nec cum subsiliunt ignes ad tecta domorum
et celeri flamma degustant tigna trabesque,
sponte sua facere id sine vi subiecta putandum est.
quod genus e nostro com missus corpore sanguis

190.

Alors que tous les corps pesants vont vers le bas.
Si le feu qui s'élance et s'en va jusqu'au toit,
Et que ses flammes vives vont lécher les poutres,
Ne crois pas que cela se produise tout seul.
De même pour le sang, qui hors du corps jaillit

195.

emicat exultans alte spargitque cruorem.
nonne vides etiam quanta vi tigna trabesque
respuat umor aquae ? nam quo magis ursimus altum
derecta et magna vi multi pressimus aegre,
tam cupide sursum removet magis atque remittit,

195.

Et vers le haut envoie et répand son jet rouge.
N'as-tu pas vu comment les poutres, les solives
Sont repoussées par l'eau ? Plus nous nous efforçons,
Et plus nombreux nous sommes pour les enfoncer,
Plus l'eau met de passion à les pousser en haut

200.

plus ut parte foras emergant exiliantque.

200.

Si bien qu'il s'en échappe plus de la moitié.