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II Le clinamen, le libre-arbitre ; la variété des formes.

SYNOPSIS : § Le “clinamen” § Le “libre-arbitre” § L'Univers semble immobile § Variété des formes des éléments

201.

nec tamen haec, quantum est in se, dubitamus, opinor,
quin vacuum per inane deorsum cuncta ferantur.
sic igitur debent flammae quoque posse per auras
aeris expressae sursum succedere, quamquam

201.

Pourtant nous ne doutons que ces corps, dans le vide,
Par nature ne tombent du haut vers le bas.
De même pour les flammes qui montent dans l'air :
Si elles vont ainsi, quelque chose les pousse,

205.

pondera, quantum in se est, deorsum deducere pugnent.
nocturnasque faces caeli sublime volantis
nonne vides longos flammarum ducere tractus
in quas cumque dedit partis natura meatum ?
non cadere in terras stellas et sidera cernis ?

205.

Quand bien même leur poids les tire vers le bas.
Ne vois-tu pas comment ces nocturnes flambeaux
En traversant le ciel y laissent de leurs flammes
Quel que soit le trajet où Nature les mène ?
Ne vois-tu pas des astres retomber sur terre ?

210.

sol etiam caeli de vertice dissipat omnis
ardorem in partis et lumine conserit arva ;
in terras igitur quoque solis vergitur ardor.
transversosque volare per imbris fulmina cernis,
nunc hinc nunc illinc abrupti nubibus ignes

210.

Le soleil lui aussi du haut du ciel diffuse
Sa chaleur, sa lumière en tous sens et partout :
C'est donc bien vers la terre que ses feux l'entraînent.
L'éclair obliquement va traversant les pluies,
Ses feux, ici et là, en perçant les nuées

215.

concursant ; cadit in terras vis flammea volgo.

215.

Vers la terre souvent, en éclatant, retombent.

§ Le “clinamen”

§ Le “clinamen”

Illud in his quoque te rebus cognoscere avemus,
corpora cum deorsum rectum per inane feruntur
ponderibus propriis, incerto tempore ferme
incertisque locis spatio depellere paulum,

Mais il faut que tu saches ceci encore :
Emportés par leur poids, et filant dans le vide,
À de certains endroits et des lieux imprévus
Les corps premiers pourtant un petit peu dévient

220.

tantum quod momen mutatum dicere possis.
quod nisi declinare solerent, omnia deorsum
imbris uti guttae caderent per inane profundum
nec foret offensus natus nec plaga creata
principiis ; ita nihil umquam natura creasset.

220.

Très peu, mais juste assez pour qu'on puisse le dire.
Car sans cet écart, comme les gouttes de pluie,
Ils tomberaient de haut en bas, droit dans le vide,
Et nulle rencontre ne pourrait se produire,
La nature jamais n'aurait rien pu créer.

225.

Quod si forte aliquis credit graviora potesse
corpora, quo citius rectum per inane feruntur,
incidere ex supero levioribus atque ita plagas
gignere, quae possint genitalis reddere motus,
avius a vera longe ratione recedit.

225.

Si l'on pense pourtant que les corps les plus lourds
Bien plus vite chutant, et tout droit dans le vide,
Vont sur les plus légers tomber, et produiront
Les mouvements qui sont générateurs des choses,
On se trompe, on s'éloigne de la vérité.

230.

nam per aquas quae cumque cadunt atque aera rarum,
haec pro ponderibus casus celerare necessest
propterea quia corpus aquae naturaque tenvis
aeris haud possunt aeque rem quamque morari,
sed citius cedunt gravioribus exsuperata ;

230.

Car si tout ce qui tombe à travers l'air ou l'eau
Forcément accélère en fonction de son poids,
Car ce qui constitue l'air et l'eau ne peut pas
De la même façon retarder tous les corps :
Il cède bien plus vite aux plus pesants d'entre eux.

235.

at contra nulli de nulla parte neque ullo
tempore inane potest vacuum subsistere rei,
quin, sua quod natura petit, concedere pergat ;
omnia qua propter debent per inane quietum
aeque ponderibus non aequis concita ferri.

235.

Mais le vide, au contraire, ne peut exister
Sous un corps, nulle part, et à aucun moment,
Sans lui céder bientôt : sa nature le veut.
Ainsi les éléments doivent-ils tous aller
Dans le vide aussi vite quel que soit leur poids,

240.

haud igitur poterunt levioribus incidere umquam
ex supero graviora neque ictus gignere per se,
qui varient motus, per quos natura gerat res.
quare etiam atque etiam paulum inclinare necessest
corpora ; nec plus quam minimum, ne fingere motus

240.

Et jamais les plus lourds ne peuvent-ils tomber
Sur les légers, y produisant les mouvements,
Et les chocs par lesquels Nature crée les choses.
Je le répète donc, il faut qu'entre eux les corps
Dévient un petit peu et pas trop cependant,

245.

obliquos videamur et id res vera refutet.
namque hoc in promptu manifestumque esse videmus,
pondera, quantum in se est, non posse obliqua meare,
ex supero cum praecipitant, quod cernere possis ;
sed nihil omnino recta regione viai

245.

Car le réel dément qu'ils aillent en oblique.
Et nous le voyons bien, les corps pesants ne peuvent
D'eux-mêmes obliquement tomber, c'est évident,
De façon qui serait discernable à nos yeux.
Mais s'ils ne suivaient pas vraiment la verticale,

250.

declinare quis est qui possit cernere sese ?

250.

Qui donc pourrait jamais pourtant le discerner ?

§ Le “libre-arbitre”

§ Le “libre-arbitre”

Denique si semper motu conectitur omnis
et vetere exoritur motus novus ordine certo
nec declinando faciunt primordia motus
principium quoddam, quod fati foedera rumpat,

Et si les mouvements sont entre eux reliés,
Si un nouveau toujours d'un ancien procède,
Et si les corps premiers, par leur déclinaison
Ne rompaient pas les lois relevant du destin,

255.

ex infinito ne causam causa sequatur,
libera per terras unde haec animantibus exstat,
unde est haec, inquam, fatis avolsa voluntas,
per quam progredimur quo ducit quemque voluptas,
declinamus item motus nec tempore certo

255.

Pour que la cause, à l'infini, ne se répète,
Et que libres partout nous soyons sur la terre ?
D'où vient la volonté arrachée au destin
Qui fait que nous allons où le plaisir nous mène,
Que nous infléchissons ainsi nos mouvements

260.

nec regione loci certa, sed ubi ipsa tulit mens ?
nam dubio procul his rebus sua cuique voluntas
principium dat et hinc motus per membra rigantur.
nonne vides etiam patefactis tempore puncto
carceribus non posse tamen prorumpere equorum

260.

Sans limite de lieu, ni de temps — librement ?
Car c'est la volonté de chacun qui décide
Et donne l'impulsion aux mouvements du corps.
Vois comment les chevaux, quand on ouvre les portes,
Ne peuvent s'élancer, malgré leur impatience,

265.

vim cupidam tam de subito quam mens avet ipsa ?
omnis enim totum per corpus materiai
copia conciri debet, concita per artus
omnis ut studium mentis conixa sequatur ;
ut videas initum motus a corde creari

265.

Aussi vite que leur esprit sans doute le voudrait ?
C'est qu'il faut en effet que la masse du corps
Se mette en mouvement à travers tous les membres
Pour s'élancer alors en poursuivant l'esprit ;
Le mouvement vient donc du plus profond du cœur,

270.

ex animique voluntate id procedere primum,
inde dari porro per totum corpus et artus.
nec similest ut cum inpulsi procedimus ictu
viribus alterius magnis magnoque coactu ;
nam tum materiem totius corporis omnem

270.

Sa première impulsion, il la doit à l'esprit
Et à la volonté, qui partout se répand.
Quand un choc nous atteint, il n'en est pas de même :
Une force étrangère nous jette en avant ;
Alors c'est la matière qui fait notre corps

275.

perspicuumst nobis invitis ire rapique,
donec eam refrenavit per membra voluntas.
iamne vides igitur, quamquam vis extera multos
pellat et invitos cogat procedere saepe
praecipitesque rapi, tamen esse in pectore nostro

275.

Qui malgré nous se trouve entraînée toute entière
Jusqu'à ce que la volonté enfin la freine.
Dès lors tu le comprends : si souvent une force
Extérieure à nous, nous pousse et nous emporte,
Quelque chose pourtant, au tréfond de nos cœurs

280.

quiddam quod contra pugnare obstareque possit ?
cuius ad arbitrium quoque copia materiai
cogitur inter dum flecti per membra per artus
et proiecta refrenatur retroque residit.
quare in seminibus quoque idem fateare necessest,

280.

S'y oppose, nous permettant d'y résister.
C'est cela qui arbitre toute la matière
Du corps et des membres, la fait se réfréner
Dans son élan, la fait revenir au repos.
Il faut donc bien voir que les semences des choses

285.

esse aliam praeter plagas et pondera causam
motibus, unde haec est nobis innata potestas,
de nihilo quoniam fieri nihil posse videmus.
pondus enim prohibet ne plagis omnia fiant
externa quasi vi ; sed ne res ipsa necessum

285.

Elles aussi, en plus des chocs et de leur poids,
Sont mues par quelque chose en leur intérieur même,
Puisque nous le savons, rien ne provient de rien.
Le poids ne permet pas que tout vienne des chocs,
Et donc de l'extérieur. Et s'il n'existe pas [Com-9-285]

290.

intestinum habeat cunctis in rebus agendis
et devicta quasi cogatur ferre patique,
id facit exiguum clinamen principiorum
nec regione loci certa nec tempore certo.
Nec stipata magis fuit umquam materiai

290.

Quelque chose d'interne régissant nos actes,
Si nous ne sommes pas des vaincus subissant,
C'est bien le fait de cette déviation première
En un lieu et temps que rien ne détermine.
La matière en sa masse n'a jamais varié,

295.

copia nec porro maioribus intervallis ;
nam neque adaugescit quicquam neque deperit inde.
qua propter quo nunc in motu principiorum
corpora sunt, in eodem ante acta aetate fuere
et post haec semper simili ratione ferentur,

295.

N'étant jamais ni plus serrée, ni plus éparse,
Rien ne s'y ajoutant ou ne s'en retranchant.
Ainsi le mouvement des corps premiers demeure
Semblable à ce qu'il fut, qu'il a été toujours,
Et les emportera dans la suite des temps.

300.

et quae consuerint gigni gignentur eadem
condicione et erunt et crescent vique valebunt,
quantum cuique datum est per foedera naturai.
nec rerum summam commutare ulla potest vis ;
nam neque quo possit genus ullum materiai

300.

Ce qui est né naîtra de la même façon,
Et vivra, grandira, et s'épanouira,
Selon le temps fixé pour lui par la nature.
Nulle force ne peut changer le Tout des choses,
Car il n'est pas de lieu externe à l'univers

305.

effugere ex omni quicquam est extra, neque in omne
unde coorta queat nova vis inrumpere et omnem
naturam rerum mutare et vertere motus.

305.

Où quelque chose puisse échapper à ce Tout,
Et d'où pourrait surgir une force nouvelle
Changeant l'ordre des choses avec son mouvement.

§ L'Univers semble immobile

§ L'Univers semble immobile

Illud in his rebus non est mirabile, quare,
omnia cum rerum primordia sint in motu,

Il ne faut s'étonner si tous les corps premiers
Pourtant tous animés d'un même mouvement,

310.

summa tamen summa videatur stare quiete,
praeter quam siquid proprio dat corpore motus.
omnis enim longe nostris ab sensibus infra
primorum natura iacet ; qua propter, ubi ipsa
cernere iam nequeas, motus quoque surpere debent ;

310.

Dans leur totalité nous semblent immobiles,
Hormis ceux qui possèdent leur mouvement propre :
C'est que nos sens ne peuvent descendre aussi bas,
Et que s'ils sont déjà invisibles d'eux-mêmes,
Leur mouvement non plus ne peut nous apparaître.

315.

praesertim cum, quae possimus cernere, celent
saepe tamen motus spatio diducta locorum.
nam saepe in colli tondentes pabula laeta
lanigerae reptant pecudes, quo quamque vocantes
invitant herbae gemmantes rore recenti,

315.

D'ailleurs, même des corps visibles pour nos yeux
Cachent leurs mouvements quand ils sont loin de nous.
Ainsi sur la colline les brebis laineuses
Avancent lentement, tondant les pâturages
En poursuivant l'appel de la rosée nouvelle,

320.

et satiati agni ludunt blandeque coruscant ;
omnia quae nobis longe confusa videntur
et velut in viridi candor consistere colli.
praeterea magnae legiones cum loca cursu
camporum complent belli simulacra cientes,

320.

Les agneaux rassasiés et joueurs s'y affrontent ;
Mais de loin tout cela n'est qu'une tache blanche
Confusément perçue sur la colline verte.
Quand les grandes légions manœuvrent dans la plaine,
S'exerçant à simuler les combats et la guerre,

325.

fulgor ubi ad caelum se tollit totaque circum
aere renidescit tellus supterque virum vi
excitur pedibus sonitus clamoreque montes
icti reiectant voces ad sidera mundi
et circum volitant equites mediosque repente

325.

Alors l'éclat des armes vers le ciel s'élève,
Et la terre alentour s'emplit de leurs reflets ;
Sous les pas des soldats le sol est ébranlé,
Et les clameurs poussées font résonner les monts ;
Autour d'eux les chevaux galopant virevoltent,

330.

tramittunt valido quatientes impete campos ;
et tamen est quidam locus altis montibus, unde
stare videntur et in campis consistere fulgor.

330.

Et s'élançant soudain, ils font trembler la plaine.
Pourtant quand on les voit du haut de la montagne,
On les croit immobiles, une simple lueur.

§ Variété des formes des éléments

§ Variété des formes des éléments

Nunc age, iam deinceps cunctarum exordia rerum
qualia sint et quam longe distantia formis,

Apprends donc maintenant de quoi ces corps premiers
Sont faits, avec toutes leurs formes et figures,

335.

percipe, multigenis quam sint variata figuris ;
non quo multa parum simili sint praedita forma,
sed quia non volgo paria omnibus omnia constant.
nec mirum ; nam cum sit eorum copia tanta,
ut neque finis, uti docui, neque summa sit ulla,

335.

Qui sont vraiment d'une très grande variété ;
Non qu'ils soient peu nombreux de la même figure,
Mais pourtant ils ne sont pas semblables du tout.
Ne t'en étonne pas car leur nombre est si grand
Qu'il n'a ni fin ni somme, ainsi que je l'ai dit,

340.

debent ni mirum non omnibus omnia prorsum
esse pari filo similique adfecta figura.
Praeterea genus humanum mutaeque natantes
squamigerum pecudes et laeta armenta feraeque
et variae volucres, laetantia quae loca aquarum

340.

Et que donc ils ne peuvent tous se ressembler,
Ne peuvent tous avoir unique et même forme.
Vois donc le genre humain, les troupes écailleuses
Muettes, des poissons, le bétail et les fauves,
Les oiseaux si variés, au bord des eaux riantes,

345.

concelebrant circum ripas fontisque lacusque,
et quae pervolgant nemora avia pervolitantes,
quorum unum quidvis generatim sumere perge ;
invenies tamen inter se differre figuris.
nec ratione alia proles cognoscere matrem

345.

Des fleuves et des sources, au bord des lacs,
Et tous ceux qui survolent les forêts profondes ;
Examine un par un tous ceux de chaque espèce :
Entre eux tu trouveras des formes différentes,
Car sinon le petit trouverait-il sa mère,

350.

nec mater posset prolem ; quod posse videmus
nec minus atque homines inter se nota cluere.
nam saepe ante deum vitulus delubra decora
turicremas propter mactatus concidit aras
sanguinis expirans calidum de pectore flumen ;

350.

La mère son petit ? Et c'est bien ce qu'on voit :
Entre eux se reconnaissent non moins que les hommes.
Et devant les autels où brûlent les encens,
Au pied des temples magnifiques, souvent tombe
Un taureau immolé, exhalant du sang chaud.

355.

at mater viridis saltus orbata peragrans
novit humi pedibus vestigia pressa bisulcis,
omnia convisens oculis loca, si queat usquam
conspicere amissum fetum, completque querellis
frondiferum nemus adsistens et crebra revisit

355.

Et parcourant les prés sa mère désolée
Cherche de ses sabots sur la terre l'empreinte,
En scrutant les endroits où elle pourrait voir
Peut-être, le petit qu'elle croit avoir perdu.
Immobile à l'orée du bois, poussant ses plaintes,

360.

ad stabulum desiderio perfixa iuvenci,
nec tenerae salices atque herbae rore vigentes
fluminaque ulla queunt summis labentia ripis
oblectare animum subitamque avertere curam,
nec vitulorum aliae species per pabula laeta

360.

Et revenant sans cesse à l'étable pour lui.
Ni les pousses des saules ni la rosée de l'herbe,
Ni les fleuves qui coulent emplissant leurs rives,
Ne peuvent détourner son esprit ni sa quête ;
La vue des taurillons dans les gras pâturages

365.

derivare queunt animum curaque levare ;
usque adeo quiddam proprium notumque requirit.
praeterea teneri tremulis cum vocibus haedi
cornigeras norunt matres agnique petulci
balantum pecudes ; ita, quod natura resposcit,

365.

Ne peut la divertir ni calmer son chagrin :
Un seul être lui manque et tout est dépeuplé. [Com-9-365]
Et les grêles chevreaux dont la voix est si frêle,
Reconnaissent fort bien les cornes de leur mère,
Les agneaux, les brebis ; ainsi le veut Nature :

370.

ad sua quisque fere decurrunt ubera lactis.
Postremo quodvis frumentum non tamen omne
quidque suo genere inter se simile esse videbis,
quin intercurrat quaedam distantia formis.
concharumque genus parili ratione videmus

370.

Tous vont vers la mamelle qui les a nourris.
Vois maintenant les grains d'une quelconque espèce,
Et tu constateras qu'ils ne sont pas semblables :
Entre eux toujours subsiste quelque différence.
Ainsi des coquillages que nous pouvons voir,

375.

pingere telluris gremium, qua mollibus undis
litoris incurvi bibulam pavit aequor harenam.
quare etiam atque etiam simili ratione necessest,
natura quoniam constant neque facta manu sunt
unius ad certam formam primordia rerum,

375.

Qui colorent la terre, dans les baies où les vagues
Lissent le sable de la plage qui les boit.
Je le répète encore, il est donc nécessaire,
Pour tous les corps premiers qui ne sont de main d'homme,
Mais bien de la nature, et d'un modèle unique,

380.

dissimili inter se quaedam volitare figura.
Perfacile est animi ratione exsolvere nobis
quare fulmineus multo penetralior ignis
quam noster fluat e taedis terrestribus ortus ;
dicere enim possis caelestem fulminis ignem

380.

Sous des formes diverses, de remplir l'espace.
Il nous est maintenant facile de comprendre
Pourquoi la foudre est un feu bien plus pénétrant
Que celui allumé sur nos torches terrestres :
Ce feu qui vient du ciel, on peut le dire fait

385.

subtilem magis e parvis constare figuris
atque ideo transire foramina quae nequit ignis
noster hic e lignis ortus taedaque creatus.
praeterea lumen per cornum transit, at imber
respuitur. quare, nisi luminis illa minora

385.

D'éléments plus petits, aux formes plus subtiles,
Et qu'ainsi il parvient à passer par des pores
Que ne peut traverser le feu venu du bois.
Si la lumière traverse la corne, la pluie
Y rebondit. Pourquoi ? C'est que les éléments

390.

corpora sunt quam de quibus est liquor almus aquarum ?
et quamvis subito per colum vina videmus
perfluere, at contra tardum cunctatur olivom,
aut quia ni mirum maioribus est elementis
aut magis hamatis inter se perque plicatis,

390.

De la lumière sont plus fins que ceux de l'eau.
De même nous voyons le vin vite filtré,
Alors que l'huile coule paresseusement :
C'est que ses éléments sont certes bien plus grands,
Ou plus crochus, et plus enchevêtrés aussi,

395.

atque ideo fit uti non tam diducta repente
inter se possint primordia singula quaeque
singula per cuiusque foramina permanare.

395.

Et ne peuvent donc se séparer assez vite
Pour pouvoir passer un à un, séparément,
À travers les trous qu'ils rencontrent dans le filtre.

NOTES

Com-9-285 Toutes les éditions que j'ai pu consulter indiquent bien ici que le texte latin comporte le mot « res », mais toutes adoptent la “correction” due à Lamblin en “mens”. Je ne vois pas pourquoi... Et je trouve que c'est un peu tirer le texte de Lucrèce du côté d'un “mentalisme” à la Bergson, alors qu'en fait on peut très bien considérer que Lucèce attribue à “quelque chose”, sans en préciser la nature, le fait qu'il soit possible de résister aux pressions extérieures. Évidemment, dire que c'est “l'esprit” (et pourquoi pas “l'Esprit” ?) qui est à l'oeuvre correspond mieux aux conceptions du XXe siècle, celui des éditions consultées.Quoi qu'il en soit je ne corrige pas le texte latin ici. Et bien entendu, le sens de ces quelques vers s'en trouve assez profondément modifié.