prev

SOMMAIRE

prev

V - La vie et la mort.

SYNOPSIS : § La génération spontanée ? § La vie et la mort § Une nouvelle vérité § Il est d'autres mondes § Les dieux ne gouvernent pas § La mort programmée du monde § Tout était mieux avant !

799.

lumine quin ipso mutatur propterea quod

799.

C'est la lumière aussi qui change la couleur,

800.

recta aut obliqua percussus luce refulget ;
pluma columbarum quo pacto in sole videtur,
quae sita cervices circum collumque coronat ;
namque alias fit uti claro sit rubra pyropo,
inter dum quodam sensu fit uti videatur

800.

Reflétant ses rayons obliques ou directs.
Le soleil sur la nuque et le cou des colombes
Leur fait comme un collier de couleur chatoyante,
Qui a tantôt le rouge du plus pur rubis,
Et tantôt se transforme et semble nous offrir

805.

inter caeruleum viridis miscere zmaragdos.
caudaque pavonis, larga cum luce repleta est,
consimili mutat ratione obversa colores ;
qui quoniam quodam gignuntur luminis ictu,
scire licet, sine eo fieri non posse putandum est.

805.

Un bleu sombre approchant des vertes émeraudes.
La queue des paons frappée d'une intense lumière
Offre mille couleurs quand elle se pavane ;
Ces couleurs qui surgissent des rais de lumière,
On peut donc le penser, ne seraient rien sans lui.

810.

Et quoniam plagae quoddam genus excipit in se
pupula, cum sentire colorem dicitur album,
atque aliud porro, nigrum cum et cetera sentit,
nec refert ea quae tangas quo forte colore
praedita sint, verum quali magis apta figura,

810.

La pupille reçoit des impressions diverses :
On dit qu'elle “ressent” la couleur qui est blanche,
Ou bien le noir, ou toute autre couleur encore ;
Mais la couleur n'est rien pour ce que nous sentons :
S'agissant du toucher, c'est bien plutôt la forme.

815.

scire licet nihil principiis opus esse colore,
sed variis formis variantes edere tactus.
Praeterea quoniam non certis certa figuris
est natura coloris et omnia principiorum
formamenta queunt in quovis esse nitore,

815.

Les principes premiers n'ont donc pas de couleur,
Mais leurs formes variées font les couleurs variées.
Et si en outre une couleur déterminée
À nulle forme d'élement ne correspond,
Si dans une couleur toute forme est possible,

820.

cur ea quae constant ex illis non pariter sunt
omnigenus perfusa coloribus in genere omni ?
conveniebat enim corvos quoque saepe volantis
ex albis album pinnis iactare colorem
et nigros fieri nigro de semine cycnos

820.

Pourquoi les corps formés ainsi ne sont-ils pas
De toutes les couleurs, de n'importe laquelle ?
Et pourquoi des corbeaux ne secoueraient-ils pas
Dans leurs vols la blancheur avec leurs ailes blanches,
Des cygnes noirs issus d'une semence noire,

825.

aut alio quovis uno varioque colore.
Quin etiam quanto in partes res quaeque minutas
distrahitur magis, hoc magis est ut cernere possis
evanescere paulatim stinguique colorem ;
ut fit ubi in parvas partis discerpitur austrum :

825.

Ou de toute couleur ou pure ou mélangée ?
Plus on divise un corps en très petits morceaux,
Plus on peut observer que sa couleur faiblit
Et va jusqu'à s'éteindre — comme cela se voit
Quand on fait des morceaux d'une étoffe de pourpre :

830.

purpura poeniceusque color clarissimus multo,
filatim cum distractum est, disperditur omnis ;
noscere ut hinc possis prius omnem efflare colorem
particulas, quam discedant ad semina rerum.
Postremo quoniam non omnia corpora vocem

830.

La pourpre ou l'écarlate, qui a tant d'éclat
Fil à fil détissée va perdre sa couleur.
C'est que les particules de matière s'en défont
Avant de rejoindre les semences des choses.
Tu dois admettre aussi que tous les corps n'émettent

835.

mittere concedis neque odorem, propterea fit
ut non omnibus adtribuas sonitus et odores :
sic oculis quoniam non omnia cernere quimus,
scire licet quaedam tam constare orba colore
quam sine odore ullo quaedam sonituque remota,

835.

Pas tous des odeurs ou des sons ; et pour cela
Tu ne leur en attribue pas toujours toi-même,
Et notre œil ne peut non plus tout discerner ;
On peut donc penser qu'il est des corps incolores,
Tout comme d'autres sont sans bruit et sans odeur.

840.

nec minus haec animum cognoscere posse sagacem
quam quae sunt aliis rebus privata notare.
Sed ne forte putes solo spoliata colore
corpora prima manere, etiam secreta teporis
sunt ac frigoris omnino calidique vaporis,

840.

Ces corps, un esprit sagace les reconnaît,
Comme il le fait pour d'autres qui sont incomplets.
Mais ne crois pas que c'est seulement la couleur
Qui manque aux corps premiers  : c'est aussi la tiédeur,
Et c'est aussi le froid ou la forte chaleur.

845.

et sonitu sterila et suco ieiuna feruntur,
nec iaciunt ullum proprium de corpore odorem.
sicut amaracini blandum stactaeque liquorem
et nardi florem, nectar qui naribus halat,
cum facere instituas, cum primis quaerere par est,

845.

Ils avancent sans bruit, sans aucune saveur,
Et ils n'exhalent rien qui soit leur propre odeur.
De même que pour faire avec la marjolaine,
Ou la myrrhe, ou le nard exhalant son nectar,
Une subtile essence, il faut surtout chercher

850.

quod licet ac possis reperire, inolentis olivi
naturam, nullam quae mittat naribus auram,
quam minime ut possit mixtos in corpore odores
concoctosque suo contractans perdere viro,
propter eandem {rem} debent primordia rerum

850.

Si cela est possible une huile sans odeur,
Dont nul effluve ne vient toucher nos narines,
Pour qu'elle n'aille pas se mélanger aux autres,
Et pendant leur cuisson, donner son amertume.
Pour la même raison, les éléments premiers

855.

non adhibere suum gignundis rebus odorem
nec sonitum, quoniam nihil ab se mittere possunt,
nec simili ratione saporem denique quemquam
nec frigus neque item calidum tepidumque vaporem,
cetera, quae cum ita sunt tamen ut mortalia constent,

855.

Ne doivent apporter aucun son, ni odeur,
Lors de la création des choses, ne donnant
Rien qui d'eux-mêmes vienne, et donc pas de saveur,
Non plus que de chaleur, de froid ou de tiédeur,
Rien qui soit de nature à la fin périssable,

860.

molli lenta, fragosa putri, cava corpore raro,
omnia sint a principiis seiuncta necessest,
inmortalia si volumus subiungere rebus
fundamenta, quibus nitatur summa salutis ;
ne tibi res redeant ad nihilum funditus omnes.

860.

D'une molle substance, ou friable, ou poreuse :
Rien de cela ne peut faire les corps premiers,
Si nous voulons donner aux fondements des choses
Une immortalité telle que l'Univers
Ne puisse revenir en arrière au Néant.

865.

Nunc ea quae sentire videmus cumque necessest
ex insensilibus tamen omnia confiteare
principiis constare. neque id manufesta refutant
nec contra pugnant, in promptu cognita quae sunt,
sed magis ipsa manu ducunt et credere cogunt

865.

Tu vois bien que les corps qui se montrent sensibles
Sont pourtant constitués à partir d'élements
Qui eux ne le sont pas ; et même l'évidence
Loin de s'y opposer, et tout ce que l'on sait
Nous conduit au contraire à nous persuader

§ La génération spontanée ?

§ La génération spontanée ?

870.

ex insensilibus, quod dico, animalia gigni.
quippe videre licet vivos existere vermes
stercore de taetro, putorem cum sibi nacta est
intempestivis ex imbribus umida tellus.
Praeterea cunctas itidem res vertere sese.

870.

De ce que l'animé de l'inanimé vient.
On peut voir en effet des vers vivants sortir
De cette ignoble fange où des pluies incessantes
Ont transformé la terre en puanteur immonde.
Et tout d'ailleurs ainsi se change et se transforme :

875.

vertunt se fluvii in frondes et pabula laeta
in pecudes, vertunt pecudes in corpora nostra
naturam, et nostro de corpore saepe ferarum
augescunt vires et corpora pennipotentum.
ergo omnes natura cibos in corpora viva

875.

Les fleuves, les feuillages, même les pâturages,
deviennent du bétail — qui dans nos corps, se change ;
Et notre corps aussi devient la nourriture
Des fauves aussi bien que des plus grands oiseaux.
C'est donc que la nature se sert des corps vivants

880.

vertit et hinc sensus animantum procreat omnes,
non alia longe ratione atque arida ligna
explicat in flammas et {in} ignis omnia versat.
iamne vides igitur magni primordia rerum
referre in quali sint ordine quaeque locata

880.

Pour en former d'autres, leur donner tous leurs sens,
Comme elle fait jaillir la flamme du bois sec,
Convertissant ainsi en feu toute les choses.
Ne vois-tu maintenant combien importe l'ordre
Dans lequel sont rangés les éléments pemiers,

885.

et commixta quibus dent motus accipiantque ?
Tum porro, quid id est, animum quod percutit, ipsum,
quod movet et varios sensus expromere cogit,
ex insensilibus ne credas sensile gigni ?
ni mirum lapides et ligna et terra quod una

885.

Et les combinaisons de leurs mouvements propres ?
Mais qu'est-ce qui te vient maintenant à l'esprit,
Qui te pousse à fournir des arguments variés,
Contre l'origine insensible du sensible ?
C'est vrai que ni la pierre, ou la terre ou le bois

890.

mixta tamen nequeunt vitalem reddere sensum.
illud in his igitur rebus meminisse decebit,
non ex omnibus omnino, quaecumque creant res
sensilia, extemplo me gigni dicere sensus,
sed magni referre ea primum quantula constent,

890.

Mélangés ne créent pas la sensibilité.
Mais souviens-toi que je n'ai jamais prétendu
Que tout vienne de tout, que des choses sensibles
La sensibilité surgisse sans délai.
Ce qui importe, c'est d'abord leur petitesse,

895.

sensile quae faciunt, et qua sint praedita forma,
motibus ordinibus posituris denique quae sint.
quarum nil rerum in lignis glaebisque videmus ;
et tamen haec, cum sunt quasi putrefacta per imbres,
vermiculos pariunt, quia corpora materiai

895.

Leur mouvement, leur forme, et leur agencement,
Ce sont là les motifs qui mènent au sensible,
Et rien de tout cela dans le bois ni la glèbe !
Et pourtant, quand les pluies les ont rendus putrides,
Ils engendrent des vers : c'est que leurs éléments

900.

antiquis ex ordinibus permota nova re
conciliantur ita ut debent animalia gigni.
Deinde ex sensilibus qui sensile posse creari
constituunt, porro ex aliis sentire sueti
{lacune}
mollia cum faciunt ; nam sensus iungitur omnis

900.

Dont l'ordre est bousculé d'un nouvel arrivant
S'arrangent sous la forme d'un être vivant.
Enfin, ceux qui supposent que les corps sensibles
Ne peuvent dériver que d'autres corps sensibles
{lacune}
Quand ils les rendent mous ; la sensibilité

905.

visceribus nervis venis, quae cumque videmus
mollia mortali consistere corpore creta.
sed tamen esto iam posse haec aeterna manere ;
nempe tamen debent aut sensum partis habere
aut similis totis animalibus esse putari.

905.

Vient toute des viscères, des nerfs et des veines,
De la matière molle, et ce qui est mortel.
Admettons un instant leur immortalité :
Il faudrait qu'en partie ils soient au moins sensibles,
À moins de les voir comme des êtres entiers.

910.

at nequeant per se partes sentire necesse est :
namque animus sensus membrorum respuit omnis,
nec manus a nobis potis est secreta neque ulla
corporis omnino sensum pars sola tenere.
linquitur ut totis animantibus adsimulentur,

910.

Mais de simples parties ne peuvent ressentir,
Car toute sensation se rapporte à une autre :
Et de nous séparée notre main ne sent rien,
Non plus qu'une partie quelconque de nos corps ;
Ces parties devraient donc être des animaux

915.

vitali ut possint consentire undique sensu.
qui poterunt igitur rerum primordia dici
et leti vitare vias, animalia cum sint,
atque animalia {sint} mortalibus una eademque ?
quod tamen ut possint, at coetu concilioque

915.

Complets, pouvant sentir tout comme nous sentons ;
Mais comment seraient-ils des éléments premiers
Donc éviter la voie qui conduit à la mort
S'ils sont vivants — puisque la vie mène à la mort ?
Et s'ils l'étaient, pourtant, alors leur assemblage

920.

nil facient praeter volgum turbamque animantum,
scilicet ut nequeant homines armenta feraeque
inter sese ullam rem gignere conveniundo.
sic itidem quae sentimus sentire necessest. [Com-12-920]
quod si forte suum dimittunt corpore sensum

920.

Ne serait qu'une cohue d'êtres animés,
Tout comme des bestiaux, des humains et des fauves
En se réunissant ne peuvent engendrer.
{Il faudrait qu'ils ressentent ce que nous sentons}
Et s'il leur faut quitter leur sensibilité

925.

atque alium capiunt, quid opus fuit adtribui id quod
detrahitur ? tum praeterea, quod fudimus ante,
quatinus in pullos animalis vertier ova
cernimus alituum vermisque effervere terra,
intempestivos quam putor cepit ob imbris,

925.

Pour une autre, alors pourquoi leur avoir donné
Ce qu'on doit leur ôter ? Revenons en arrière :
Puisqu'on voit que les oeufs donnent des oisillons,
Et que la terre est pleine de ces vers qui grouillent
Quand l'excessive pluie fait le pourrissement,

930.

scire licet gigni posse ex non sensibus sensus.
Quod si forte aliquis dicet, dum taxat oriri
posse ex non sensu sensus mutabilitate,
aut aliquo tamquam partu quod proditur extra,
huic satis illud erit planum facere atque probare,

930.

C'est que le sensible du non-sensible vient.
Mais si quelqu'un prétend que le sensible est fait
Par simple mutation de l'insensible, ou bien,
Par un accouchement qui lui donne le jour,
Il sera bien facile de lui démontrer

935.

non fieri partum nisi concilio ante coacto,
nec quicquam commutari sine conciliatu.
Principio nequeunt ullius corporis esse
sensus ante ipsam genitam naturam animantis,
ni mirum quia materies disiecta tenetur

935.

Que tout accouchement nécessite une union,
Que toute mutation vient de composition.
Nul corps ne peut avoir de sensibilité
Qu'il ne soit tout d'abord devenu corps vivant,
Car sa propre matière est d'abord dispersée

940.

aere fluminibus terris terraque creatis,
nec congressa modo vitalis convenientes
contulit inter se motus, quibus omnituentes
accensi sensus animantem quamque tuentur.
Praeterea quamvis animantem grandior ictus,

940.

Dans la terre et dans l'air, les rivières aussi,
Et ne peut se former sur le mode vital
Ni harmonieusement former les mouvements
Donnant naissance aux sens veillant sur le vivant.
En outre, un coup trop fort appliqué au vivant

§ La vie et la mort

§ La vie et la mort

945.

quam patitur natura, repente adfligit et omnis
corporis atque animi pergit confundere sensus.
dissoluuntur enim positurae principiorum
et penitus motus vitales inpediuntur,
donec materies omnis concussa per artus

945.

Quel qu'il soit, et insupportable à sa nature,
Trouble ses sens du corps et de l'âme — et l'abat.
C'est que les positions de ses constituants
Et même ses mouvements vitaux sont atteints,
Si bien que sa matière en est toute ébranlée,

950.

vitalis animae nodos a corpore solvit
dispersamque foras per caulas eiecit omnis ;
nam quid praeterea facere ictum posse reamur
oblatum, nisi discutere ac dissolvere quaeque ?
fit quoque uti soleant minus oblato acriter ictu

950.

Et que les noeuds vitaux reliant l'âme au corps
Se défont — projetant l'âme par tous les pores.
Que peut-on dire alors d'un pareil choc, sinon
Qu'il ne fait que tout rompre et tout désagréger ?
Souvent d'ailleurs quand le coup est bien moins violent,

955.

reliqui motus vitalis vincere saepe,
vincere et ingentis plagae sedare tumultus
inque suos quicquid rursus revocare meatus
et quasi iam leti dominantem in corpore motum
discutere ac paene amissos accendere sensus ;

955.

Il est des mouvements vitaux qui subsistent,
Et vainqueurs, parvenus à calmer le tumulte,
Vont remettre bientôt chacun à sa vraie place,
S'opposant à la mort qui croyait triompher,
Et rallument les sens déjà presque perdus.

960.

nam qua re potius leti iam limine ab ipso
ad vitam possint conlecta mente reverti,
quam quo decursum prope iam siet ire et abire ?
Praeterea, quoniam dolor est, ubi materiai
corpora vi quadam per viscera viva per artus

960.

Car sinon pourraient-ils, au seuil de leur trépas
Leurs esprits rassemblés, revenir à la vie
Au lieu de s'en aller, en poursuivant leur course ?
Et puisque la douleur naît dans ces éléments,
La matière du corps, des membres, des viscères,

965.

sollicitata suis trepidant in sedibus intus,
inque locum quando remigrant, fit blanda voluptas,
scire licet nullo primordia posse dolore
temptari nullamque voluptatem capere ex se ;
quandoquidem non sunt ex ullis principiorum

965.

Quand ils sont provoqués, tirés de leur séjour,
Et se font volupté en retrouvant leur place,
Les fondamentaux, ne peuvent donc éprouver
Ni la douleur ni le plaisir de par eux-mêmes.
C'est qu'ils ne sont formés par aucun corps premier

970.

corporibus, quorum motus novitate laborent
aut aliquem fructum capiant dulcedinis almae.
haut igitur debent esse ullo praedita sensu.
Denique uti possint sentire animalia quaeque,
principiis si iam est sensus tribuendus eorum,

970.

Qui pourrait, de leur mouvement, les transporter
Vers la douleur ou le plaisir et la douceur,
Et ne sont pas doués de sensibilité.
S'il fallait pour qu'un être vivant soit sensible,
Que tous ses éléments soient eux-mêmes sensibles,

975.

quid, genus humanum propritim de quibus auctumst ?
scilicet et risu tremulo concussa cachinnant
et lacrimis spargunt rorantibus ora genasque
multaque de rerum mixtura dicere callent
et sibi proporro quae sint primordia quaerunt ;

975.

Qu'en serait-il alors pour les humains eux-mêmes ?
Leurs éléments devraient alors rire aux éclats,
Avoir joues et visages sillonnées de larmes,
Et parler savamment de la complexité,
Étudiant les principes qui fondent les choses.

980.

quando quidem totis mortalibus adsimulata
ipsa quoque ex aliis debent constare elementis,
inde alia ex aliis, nusquam consistere ut ausis ;
quippe sequar, quod cumque loqui ridereque dices
et sapere, ex aliis eadem haec facientibus ut sit.

980.

Étant parfaitement semblables à l'Homme entier,
Ils doivent êtres faits eux-mêmes d'éléments,
Ceux-ci d'autres encore, sans qu'on en voie la fin !
Gare ! Ce qui, pour toi, est capable de rire
Ou raisonner, — ses éléments aussi le doivent !

985.

quod si delira haec furiosaque cernimus esse
et ridere potest non ex ridentibus auctus,
et sapere et doctis rationem reddere dictis
non ex seminibus sapientibus atque disertis,
qui minus esse queant ea quae sentire videmus

985.

Mais si on ne voit là que délire et folie,
Qu'il n'est besoin pour rire d'éléments rieurs,
Qu'on peut savoir et raisonner fort doctement,
Sans être fait d'éléments savants et bavards ;
Pourquoi les êtres qui nous paraissent sensibles

990.

seminibus permixta carentibus undique sensu ?
Denique caelesti sumus omnes semine oriundi ;
omnibus ille idem pater est, unde alma liquentis
umoris guttas mater cum terra recepit,
feta parit nitidas fruges arbustaque laeta

990.

Ne seraient-ils pas faits d'insensibles semences ?
Nous sommes tous issus de semence céleste,
Le ciel est notre Père, et ses gouttes limpides
Ont fécondé la Terre-Mère qui conçut
Les riantes moissons, les arbres vigoureux,

995.

et genus humanum, parit omnia saecla ferarum,
pabula cum praebet, quibus omnes corpora pascunt
et dulcem ducunt vitam prolemque propagant ;
qua propter merito maternum nomen adepta est.
cedit item retro, de terra quod fuit ante,

995.

Le genre humain et toutes les bêtes sauvages ;
À tous elle fournit ce qui repaît les corps,
Permet de vivre heureux et de se reproduire :
Elle mérite bien qu'on l'appelle la Mère.
De même tous les fruits qui viennent de la terre

1000.

in terras, et quod missumst ex aetheris oris,
id rursum caeli rellatum templa receptant.
nec sic interemit mors res ut materiai
corpora conficiat, sed coetum dissupat ollis ;
inde aliis aliud coniungit et efficit, omnis

1000.

À la terre retournent ; ce qui vient du ciel
Aux cieux retourne aussi, et y est accueilli :
La mort ne détruit pas, elle n'abolit pas,
Mais les disjoint, les composants de la matière.
Elle les recompose, et fait que toute chose

1005.

res ut convertant formas mutentque colores
et capiant sensus et puncto tempore reddant ;
ut noscas referre earum primordia rerum
cum quibus et quali positura contineantur
et quos inter se dent motus accipiantque,

1005.

Toujours change de forme et change de couleur,
Et devenue sensible, insensible devient.
Il est donc important pour les constituants
Des choses, de connaître leur agencement,
Et tous les mouvements qui entre eux les animent.

1010.

neve putes aeterna penes residere potesse
corpora prima quod in summis fluitare videmus
rebus et interdum nasci subitoque perire.
quin etiam refert nostris in versibus ipsis
cum quibus et quali sint ordine quaeque locata ;

1010.

Ne crois pas qu'il s'agisse là des corps premiers
Dans ce que nous voyons flotter à la surface
Des choses — ce qui naît pour périr aussitôt.
Et même dans nos vers, ce qui compte le plus,
C'est la place des lettres, leurs combinaisons ;

1015.

namque eadem caelum mare terras flumina solem
significant, eadem fruges arbusta animantis ;
si non omnia sunt, at multo maxima pars est
consimilis ; verum positura discrepitant res.
sic ipsis in rebus item iam materiai

1015.

Car pour dire la mer, le ciel, et le soleil,
Les animaux, la terre, les arbres, les moissons
Ce sont presque les mêmes, si tous ne le sont,
Et leurs dispositions donnent aux mots leur sens.
C'est ainsi qu'il en est pour la matière aussi !

1020.

[intervalla vias conexus pondera plagas]
concursus motus ordo positura figurae
cum permutantur, mutari res quoque debent
Nunc animum nobis adhibe veram ad rationem.
nam tibi vehementer nova res molitur ad auris

1020.

Liaisons, connexions, intervalles, passages,
Rencontres, mouvements, ordre ou bien position,
Changent leurs éléments : ainsi changent les choses.
Dès lors, que ton esprit la vérité accueille :
Des choses inouïes frapperont tes oreilles,

§ Une nouvelle vérité

§ Une nouvelle vérité

1025.

accedere et nova se species ostendere rerum.
sed neque tam facilis res ulla est, quin ea primum
difficilis magis ad credendum constet, itemque
nil adeo magnum neque tam mirabile quicquam,
quod non paulatim minuant mirarier omnes,

1025.

Un nouvel univers à toi se montrera !
Mais rien n'est si facile qui d'abord ne semble
Bien difficile à croire — et rien jamais si grand
Jamais si admirable que bientôt pourtant,
Peu à peu tous les gens cessent de l'admirer.

1030.

principio caeli clarum purumque colorem
quaeque in se cohibet, palantia sidera passim,
lunamque et solis praeclara luce nitorem ;
omnia quae nunc si primum mortalibus essent
ex improviso si sint obiecta repente,

1030.

Le ciel d'abord, avec sa couleur claire et pure,
Et tout ce qu'il contient, les astres qui le peuplent,
La lune et le soleil, sa clarté admirable,
Ce spectacle, soudain apparassant aux yeux
Des mortels étonnés, pour la première fois,

1035.

quid magis his rebus poterat mirabile dici,
aut minus ante quod auderent fore credere gentes ?
nil, ut opinor ; ita haec species miranda fuisset.
quam tibi iam nemo fessus satiate videndi,
suspicere in caeli dignatur lucida templa.

1035.

Qu'auraient-ils pu trouver qui fût plus merveilleux ?
Et avant de le voir comment l'imaginer ?
Impossible je crois — tant il est prodigieux !
Et maintenant personne, au ciel si lumineux
Ne lève plus les yeux, tant blasés nous en sommes !

1040.

desine qua propter novitate exterritus ipsa
expuere ex animo rationem, sed magis acri
iudicio perpende, et si tibi vera videntur,
dede manus, aut, si falsum est, accingere contra.
quaerit enim rationem animus, cum summa loci sit

1040.

Terrifié par la nouveauté, tu ne dois pas
Rejeter ce que je t'enseigne, mais plutôt
Sois critique — et ce qui te paraîtra juste,
Accepte le — ou bien, arme-toi pour combattre !
Car la raison voudrait, dans l'immense univers,

1045.

infinita foris haec extra moenia mundi,
quid sit ibi porro, quo prospicere usque velit mens
atque animi iactus liber quo pervolet ipse.
Principio nobis in cunctas undique partis
et latere ex utroque {supra} supterque per omne

1045.

Qui s'étend au-delà des murailles du monde
Savoir ce qu'il y a que l'esprit ne peut voir,
Ce lieu où la pensée libre s'envolerait !
Et pour nous tout d'abord, d'aucun côté ni sens,
Ni dessus ni dessous, de gauche ni de droite

1050.

nulla est finis ; uti docui, res ipsaque per se
vociferatur, et elucet natura profundi.
nullo iam pacto veri simile esse putandumst,
undique cum vorsum spatium vacet infinitum
seminaque innumero numero summaque profunda

1050.

Il n'est pas de limite : je l'ai dit, c'est vrai
La nature du vide à le prouver suffit.
Il n'est donc pas possible, il n'est pas vraisemblable,
Quand de tous les côtés l'espace est infini,
Quand en nombre innombrable dans ses profondeurs

§ Il est d'autres mondes

§ Il est d'autres mondes

1055.

multimodis volitent aeterno percita motu,
hunc unum terrarum orbem caelumque creatum,
nil agere illa foris tot corpora materiai ;
cum praesertim hic sit natura factus et ipsa
sponte sua forte offensando semina rerum

1055.

Des éléments divers s'agitent, éternels,
Que seuls soient apparus le ciel et notre terre,
Et tant de corps premiers demeurent sans emploi.
Ce monde tout entier est l'œuvre de Nature,
Et tous ces éléments spontanément eux-mêmes

1060.

multimodis temere in cassum frustraque coacta
tandem coluerunt ea quae coniecta repente
magnarum rerum fierent exordia semper,
terrai maris et caeli generisque animantum.
quare etiam atque etiam talis fateare necesse est

1060.

Au hasard des rencontres et de brèves unions,
Sont enfin parvenus à des combinaisons
Qui sont à l'origine de ces grandes choses :
Terre, mer, et le ciel — et de tout ce qui vit.
Alors je le redis, il y a forcément

1065.

esse alios alibi congressus materiai,
qualis hic est, avido complexu quem tenet aether.
Praeterea cum materies est multa parata,
cum locus est praesto nec res nec causa moratur
ulla, geri debent ni mirum et confieri res.

1065.

Ailleurs, de la matière qui s'est condensée
Comme en ce monde-ci, en l'éther enfermée.
Et quand cette matière existe en abondance,
Et que l'espace est libre, et rien ne s'y oppose,
La chose s'accomplit et va jusqu'à son terme.

1070.

nunc et seminibus si tanta est copia, quantam
enumerare aetas animantum non queat omnis,
quis eadem natura manet, quae semina rerum
conicere in loca quaeque queat simili ratione
atque huc sunt coniecta, necesse est confiteare

1070.

Si donc le nombre des semences est grand, si grand
Qu'une génération ne saurait les compter,
Et que la même force, la même nature
Peuvent les rassembler, en de certains endroits,
De la même façon qu'ils l'ont été ici,

1075.

esse alios aliis terrarum in partibus orbis
et varias hominum gentis et saecla ferarum.
Huc accedit ut in summa res nulla sit una,
unica quae gignatur et unica solaque crescat,
quin aliquoius siet saecli permultaque eodem

1075.

Il nous faut accepter qu'existent d'autres mondes,
D'autres sortes d'humains et de bêtes sauvages.
Il n'est pas une chose, en leur totalité
Qui soit unique et seule, à grandir et à naître,
Qui ne soit avec d'autres, beaucoup d'autres, même,

1080.

sint genere. in primis animalibus indice mente
invenies sic montivagum genus esse ferarum,
sic hominum geminam prolem, sic denique mutas
squamigerum pecudes et corpora cuncta volantum.
qua propter caelum simili ratione fatendumst

1080.

D'une même espèce. Tous les êtres vivants
Sont ainsi apparus : tu le vois pour les fauves
Et les humains aussi, et les troupes muettes
Des poissons porte-écailles, de tous ceux qui volent.
C'est le même principe qui fait que le ciel,

1085.

terramque et solem, lunam mare cetera quae sunt,
non esse unica, sed numero magis innumerali ;
quando quidem vitae depactus terminus alte
tam manet haec et tam nativo corpore constant
quam genus omne, quod his generatimst rebus abundans.

1085.

Le soleil et la terre, la lune et la mer,
Ne sont pas uniques, mais en nombre infini,
Puisque à leur vie un terme a été assigné,
Et que leur existence a connu la naissance,
Comme tout ce qui vit et qui se multiplie.

§ Les dieux ne gouvernent pas

§ Les dieux ne gouvernent pas

1090.

Quae bene cognita si teneas, natura videtur
libera continuo, dominis privata superbis,
ipsa sua per se sponte omnia dis agere expers.
nam pro sancta deum tranquilla pectora pace
quae placidum degunt aevom vitamque serenam,

1090.

Si tu admets cela, la nature apparaît
Libre tout aussitôt, et sans maître orgueilleux :
Elle fait tout — et sans l'intervention des dieux !
Oui, par le cœur sacré des dieux de paix, tranquilles,
Passant des jours sereins dans leur éternité,

1095.

quis regere immensi summam, quis habere profundi
indu manu validas potis est moderanter habenas,
quis pariter caelos omnis convertere et omnis
ignibus aetheriis terras suffire feracis,
omnibus inve locis esse omni tempore praesto,

1095.

Qui donc pourrait tenir les rênes de l'abîme ?
Qui pourrait gouverner fermement le Grand Tout ?
Qui pourrait à la fois faire tourner les cieux
Et maintenir le feu sous les terres fertiles,
En tout temps, en tous lieux, se montrer toujours prêt

1100.

nubibus ut tenebras faciat caelique serena
concutiat sonitu, tum fulmina mittat et aedis
saepe suas disturbet et in deserta recedens
saeviat exercens telum, quod saepe nocentes
praeterit exanimatque indignos inque merentes ?

1100.

À créer les ténèbres avec les nuages,
Et dans le ciel serein déclencher le tonnerre,
Frapper les temples de la foudre, et repartir
Dans les déserts pour y lancer des traits rageurs
Qui manquent le coupable et tuent des innocents ?

§ La mort programmée du monde

§ La mort programmée du monde

1105.

Multaque post mundi tempus genitale diemque
primigenum maris et terrae solisque coortum
addita corpora sunt extrinsecus, addita circum
semina, quae magnum iaculando contulit omne,
unde mare et terrae possent augescere et unde

1105.

Après le moment de la naissance du monde,
De la mer, du soleil et de la terre ensemble,
D'autres corps, du dehors, sont venus s'ajouter
Tout autour des semences venues du Grand Tout
Permettant à la mer et la terre de croître,

1110.

appareret spatium caeli domus altaque tecta
tolleret a terris procul et consurgeret aer.
nam sua cuique, locis ex omnibus, omnia plagis
corpora distribuuntur et ad sua saecla recedunt,
umor ad umorem, terreno corpore terra

1110.

À la maison du ciel de soulever son toit
Bien au-dessus des terres, faisant monter l'air.
Venus de tous les lieux, par des chocs répétés
Les corps premiers retrouvent chacun leur espèce :
L'eau va rejoindre l'eau, la terre absorbe et croît,

1115.

crescit et ignem ignes procudunt aetheraque {aether},
donique ad extremum crescendi perfica finem
omnia perduxit rerum natura creatrix ;
ut fit ubi nihilo iam plus est quod datur intra
vitalis venas quam quod fluit atque recedit.

1115.

Le feu forge le feu, l'éther nourrit l'éther ;
Conduit par la Nature qui crée toute chose,
Tout va s'accroître ainsi jusqu'à son point extrême,
Comme quand les conduits vitaux n'obtiennent pas
Plus que ce qui s'échappe et ce qui d'eux s'écoule ;

1120.

omnibus hic aetas debet consistere rebus,
hic natura suis refrenat viribus auctum.
nam quae cumque vides hilaro grandescere adauctu
paulatimque gradus aetatis scandere adultae,
plura sibi adsumunt quam de se corpora mittunt,

1120.

Alors le temps s'arrête ici pour tous les êtres :
Ici vient la Nature arrêter la croissance.
Car tous ceux que tu vois grandir dans la gaieté,
Degré après degré, atteindre l'âge adulte,
Absorbent bien plus d'éléments qu'ils n'en rejettent,

1125.

dum facile in venas cibus omnis inditur et dum
non ita sunt late dispessa, ut multa remittant
et plus dispendi faciant quam vescitur aetas.
nam certe fluere atque recedere corpora rebus
multa manus dandum est ; sed plura accedere debent,

1125.

Tant que les aliments peuvent emplir leurs veines,
Et ne sont distendus, les laissant s'écouler,
Jusqu'à en perdre plus qu'ils n'en peuvent garder.
Car beaucoup d'élements vont s'échappant du corps,
Il le faut accepter ; mais ceux qui s'y ajoutent,

1130.

donec alescendi summum tetigere cacumen.
inde minutatim vires et robur adultum
frangit et in partem peiorem liquitur aetas.
quippe etenim quanto est res amplior, augmine adempto,
et quo latior est, in cunctas undique partis

1130.

L'emportent — jusqu'au jour où le faîte est atteint.
Dès lors et peu à peu les forces de l'adulte
Déclinent avec l'âge, et la décrépitude.
C'est qu'en effet un corps plus il est vaste, et plus
Sa croissance est finie, plus il offre de prise

1135.

plura modo dispargit et a se corpora mittit,
nec facile in venas cibus omnis diditur ei
nec satis est, pro quam largos exaestuat aestus,
unde queat tantum suboriri ac subpeditare.
iure igitur pereunt, cum rarefacta fluendo

1135.

À cette dispersion, plus il perd d'éléments.
Les aliments aussi, se répandant plus mal,
Ils ne suffisent plus à ce bouillonnement
Qu'il faut entretenir, pour les besoins de l'être.
Il est donc naturel qu'à la fin il périsse,

1140.

sunt et cum externis succumbunt omnia plagis,
quando quidem grandi cibus aevo denique defit,
nec tuditantia rem cessant extrinsecus ullam
corpora conficere et plagis infesta domare.
Sic igitur magni quoque circum moenia mundi

1140.

De ce flux raréfié, sous les chocs du dehors :
Au grand âge souvent la nourriture manque,
Et du dehors les corps ne cessant de frapper,
L'affaiblissent, venant enfin à bout de lui.
De la même façon que les remparts du monde

1145.

expugnata dabunt labem putrisque ruinas ;
omnia debet enim cibus integrare novando
et fulcire cibus, {cibus} omnia sustentare,
ne quiquam, quoniam nec venae perpetiuntur
quod satis est, neque quantum opus est natura ministrat.

1145.

Finiront par tomber en ruines poussiéreuses.
La nourriture doit en les renouvelant,
Réparer tous les corps, et doit tout soutenir.
Illusion seulement ! Puisque les veines seules
Ne peuvent plus suffire, quand Nature faillit.

§ Tout était mieux avant !

§ Tout était mieux avant !

1150.

Iamque adeo fracta est aetas effetaque tellus
vix animalia parva creat, quae cuncta creavit
saecla deditque ferarum ingentia corpora partu.
haud, ut opinor, enim mortalia saecla superne
aurea de caelo demisit funis in arva

1150.

Le monde est maintenant affaibli, et la terre
Épuisée ne crée plus que de petites bêtes,
Elle qui autrefois engendra de tels fauves !
C'est que je ne crois pas qu'un câble d'or ait pu
Descendre les vivants depuis le ciel sur terre,

1155.

nec mare nec fluctus plangentis saxa crearunt,
sed genuit tellus eadem quae nunc alit ex se.
praeterea nitidas fruges vinetaque laeta
sponte sua primum mortalibus ipsa creavit,
ipsa dedit dulcis fetus et pabula laeta ;

1155.

Ni qu'ils sont apparus dans la mer ou les flots,
Mais la terre elle-même qui les nourrit — les fit.
Les brillantes moissons et les riches vignobles
C'est elle qui d'abord les fit pour les mortels,
Avec les fruits suaves et les prés fertiles,

1160.

quae nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
conterimusque boves et viris agricolarum,
conficimus ferrum vix arvis suppeditati :
usque adeo parcunt fetus augentque laborem.
iamque caput quassans grandis suspirat arator

1160.

Qui maintenant pourtant, à grand peine produisent,
Épuisant de nos boeufs et des hommes l'effort ;
Nous usons nos outils pour d'avares récoltes,
Nous recevons fort peu pour un si dur labeur.
Et le vieux laboureur qui va hochant la tête

1165.

crebrius, in cassum magnos cecidisse labores,
et cum tempora temporibus praesentia confert
praeteritis, laudat fortunas saepe parentis.
tristis item vetulae vitis sator atque {vietae}
temporis incusat momen saeclumque fatigat,

1165.

Se lamente de tant de travail pour si peu ;
Et comparant le temps du passé au présent,
Il ne peut qu'envier le bonheur de son père.
De même le planteur d'une vigne flétrie
Se plaint de son époque, et accuse le temps :

1170.

et crepat, antiquum genus ut pietate repletum
perfacile angustis tolerarit finibus aevom,
cum minor esset agri multo modus ante viritim ;
nec tenet omnia paulatim tabescere et ire
ad capulum spatio aetatis defessa vetusto.

1170.

L'antique race, dit-il, pleine de piété
Se contentait de vivre en d'étroites limites,
Avec un champ bien moindre à chacun destiné.
Il n'admet pas que tout peu à peu se défasse,
Et glisse vers la tombe, épuisé de vieillesse.

NOTES

corpore odorem Faut-il prendre “de corpore odorem” à la lettre ? Le “corps” des atomes... [JP], [JKT], [HC] traduisent par “corps”. Seul [AE] évite cela en traduisant par « n'exhalent aucune odeur particulière. »

Com-12-920 Ce vers est généralement considéré par les éditeurs comme devant être placé en 915 ; tout le passage entre les deux a été différemment réorganisé, et on s'accrde généralement pour dire qu'il est assez obscur, peut-être justement à cause de son mauvais état, ou à cause de la négligence du copiste.