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CHANT 6 (1024-1094)

1024.

Mais tu pourrais te dire à toi peut-être aussi :

1025.

« Même le bon Ancus a dû fermer les yeux,
Qui valait beaucoup mieux que toi, pauvre canaille !
Depuis, bien d'autres rois et puissants de ce monde
Sont morts, eux qui régnaient sur de grandes nations.
Et même celui-là, qui sur la vaste mer,

1030.

Sut bâtir une route où passèrent ses troupes,
Leur apprit à passer à pied les flots salés,
Sur les flots chevaucha, méprisant leur colère,
S'éteignit lui aussi, l'âme quitta son corps.
Scipion, foudre de guerre et terreur de Carthage,

1035.

Tel que pour un esclave, on mit ses os en terre.
Comme les inventeurs des sciences et des arts,
Les compagnons des Muses de l'Hélicon, Homère,
Lui, l'unique, le maître, à la fin s'endormit.
Et Démocrite, aussi, sentant que la vieillesse

1040.

Avait trop affaibli son agile mémoire,
De lui-même choisit de s'offrir à la mort.
Epicure acheva une vie lumineuse,
Lui dont le pur génie domina les humains,
Tout comme le soleil efface les étoiles.

1045.

Et tu hésiterais, t'indignant de mourir ?
Toi qui vis et qui vois mais dont la vie est morte,
Toi dont le temps se passe surtout à dormir,
Ronfles tout éveillé, en proie à mille songes,
Et l'esprit torturé d'une vaine terreur,

1050.

Toi qui ne trouve pas la cause de ton mal,
Ivre de tes soucis, accablé, malheureux,
Ballotté par les vagues d'un esprit fumeux ! »
Si les hommes pouvaient, de même qu'ils ressentent
Dans leur esprit ce poids qui enfin les épuise,

1055.

Savoir ce qui leur nuit, et découvrir la cause,
De cette grande masse installée en leur cœur,
Ils vivraient autrement que comme on les voit vivre,
Ignorant ce qu'ils veulent, toujours réclamant
Un autre endroit où vivre et y poser leur charge.

1060.

Celui-ci quitte en trombe sa vaste demeure,
Ne la supportant plus, et soudain y retourne :
Il n'est pas mieux dehors, mais vraiment, pas du tout.
Il court et presse ses chevaux vers sa villa,
Comme si elle était soudain la proie des flammes.

1065.

Sur le seuil parvenu, il se met à bailler,
Il est pris de sommeil pour tenter d'oublier,
Ou retourne à la ville, en hâte, la revoir.
Chacun cherche à se fuir, ainsi, mais c'est en vain,
Chacun reste accroché à son moi que l'on hait.

1070.

C'est qu'en effet, malade, on ignore de quoi,
Et si on le savait, alors on laisserait
Tout, pour se consacrer à la science des choses ;
Car il ne s'agit pas d'une heure seulement
Mais de l'éternité, dans laquelle les hommes

1075.

Demeureront toujours, au-delà de la mort.
Alors pourquoi trembler face au danger ?
Pourquoi ce piètre amour, mais si fort, de la vie ?
Auprès de nous se tient le terme à nous fixé,
Et nous ne pourrons pas l'éviter, mais nous rendre.

1080.

Nous ne faisons ainsi que de tourner en rond
Vivant sans trouver aucun plaisir bien neuf ;
Mais tant qu'il nous éhappe, l'objet convoité,
C'est lui que l'on préfère ; et quand il est à nous
Nous voulons autre chose, obsédés que nous sommes !

1085.

Mais le sort sur le temps nous réserve est bien vague,
Ce qui nous frappera, et de quoi nous mourrons ;
Prolongeant notre vie nous ne retranchons rien,
Au temps de notre mort, nous n'avons pas le choix,
Nous ne pouvons fixer le temps de notre mort.

1090.

Tu peux bien prolonger ta vie sur tant de siècles,
La mort, elle, pourtant, éternelle demeure.
Ne plus être cela ne durera pas moins
Pour qui viendrait à perdre aujourd'hui la lumière,
Que pour le mort depuis des mois et des années.

NOTES

Ancus Quatrième roi légendaire de Rome.