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Laisse 12

La troupe de Charlemagne se met en marche. La forêt, dans tous les textes moyenâgeux, est l'endroit redouté : elle est sombre, et récèle toujours toutes sortes de dangers. C'est une sorte de no man's land — à la lettre, puisque personne n'ose s'y aventurer : c'est là que se réfugient les malandrins de toute sorte, et bien plus tard, dans les contes (Perrault, Grimm), c'est le repaire des sorcières et des ogres... Dans le “Tristan”, les amants pourchassés se réfugient dans la forêt ; et ils doivent alors y mener une vie “sauvage”... Les textes du moyen âge ne donnent que très peu de place à la “nature”, et toujours sous une forme “stéréotypée” : un pré, une fontaine, un pin... Il est très rare d'y voir mentionner le soleil, comme ici : l'image du soleil qui se lève et permet aux gens de Charlemagne de découvrir Montessor est un passage assez notable, que l'on imagine fort bien illustré par quelque peintre, comme Gustave Moreau ou Odilon Redon...

                        Montessor ont assis par merveillex bofois.
                        Mult par fu grant li pople que amena li rois :
530                  Assez i oy Normanz et Bretons et Englois.
                        Mais de ce fist Renaut que preux et que cortois :
                        Ainz i orent esté .xv. jors et .j. mois
                        Que de celx de[l] chastel lor fust fait nul desrois.
                        Chacier vont en forrest en bois et en defois,
535                  Prenent et cers et biches et senglers demanois,
                        Et peschent es viviers et es amples marrois,
                        Ma[n]juent venoissons et les bons poissons frois,
                        Et boivent le[s] buens vins meillors que Estanpois,
                        Sovent vont en riviere desor lor palefrois,
540                  Portent aostors muez et faucons montenois
                        Donc prenent ces oisealx a merveillos esplois.
                        Renaut en [a]pela son dru de Bordelois,
                        En riant li a dit : « Chaienz somes destrois,
                        « Charles nos a assis et o li ses Franceis ;
545                  « Tot nos cuident tolir le cors et les avoirs
                        « Trop cuide(nt) grand folie Karlemaigne le rois
                        « Qui (de)mande Richart prendre : il ne l'aura des mois
                        « Ne li envo[i]eroie por tot l'or d'Estanpois. »
                        Vers Richart s'est tornez si le besa .iii. foiz :
550                  « Richart, je vos aim mult, certes et il est droiz.
                        « Fetes apareillier .c. destriers orcanois,
                        « Si nos en istrons hors por joster as Franceis
                        « S'or poe[i]e trover le conte d'Estanpois,
                        « Mult en seroi[e] lié, que il m'a fait ennois. »

                        Montessor ont construit comme leur grand pavois.
                        Le peuple était nombreux amené par le roi,
530                  Des Bretons, des Normands, et beaucoup de Gallois.
                        Mais Renaud envers eux se montra fort courtois :
                        Ils étaient là depuis quinze jours et un mois,
                        Sans que ceux du château ne leur causent d'émoi ;
                        Ils allaient en forêt et parcouraient les bois,
535                  Chassant biches et cerfs et sangliers, ma foi,
                        Pêchant dans les viviers et les marais parfois,
                        Du gibier, du poisson trouvaient en maints endroits.
                        Ils buvaient de bons vins, et des meilleurs qui soient ;
                        Souvent dans la rivière menaient leur palefroi,
540                  Portant autours, faucons, et grands oiseaux de proie,
                        Dont ils faisaient toujours un fort habile emploi.
                        Renaud un Bordelais appelle à haute voix,
                        Et riant, lui a dit : « Nous sommes à l'étroit,
                        « Charles nous fait le siège avec tous ses François ;
545                  « Ils croient bien nous forcer, nous tenir aux abois !
                        « Mais c'est une folie de Charles le grand roi :
                        « Richard il n'aura pas avant beaucoup de mois,
                        « Je ne le donnerai pas pour quoi que ce soit !
                        Vers Richard s'est tourné, l'a embrassé trois fois :
550                  « Richard, vous m'êtes cher, vous en avez bien droit.
                        « Qu'on fasse préparer chevaux sarrasinois,
                        « Et nous allons sortir pour bouter les François !
                        « Si l'on pouvait trouver le Comte d'Estanpois,
                        « J'en serais bien content, car venger je me dois ! »