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Brangien rassure Tristan.

Oiez que dit la tricheresse !

519. Voilà ce que dit la maline,

520.

Mot fist que bone lecheresse ;
Lores gaboit a escïent
Et se plaignoit de mal talent.
« Rois, por li vois, » ce dist Brengain.

520.

Qui n'est qu'une sacrée coquine !
Elle ment et le sait très bien,
Elle se plaint vraiment pour rien.
« Je vais le voir, a dit Brangien.

524.

« Acordez m'i, si ferez bien. »
Li rois respont : « G'i metrai paine.
Va tost poroc et ça l'amaine. »
Yseut s'en rist et li rois plus.

524.

Accordez-nous, vous ferez bien. »
Le roi dit : « Je vais essayer ;
Vas-y vite le ramener. »
Yseut sourit, le roi aussi.

528.

Brengain s'en ist les sauz par l'us.
Tristan estoit a la paroi,
Bien les oiet parler au roi.
Brengain a par les bras saisie,

528.

Brangien par la porte est sortie.
Tristan contre le mur collé
Les avait entendu parler.
Brangien par le bras a saisie,

532.

Acole la, Deu en mercie :
D'or en avant avra loisir
D'estre o Yseut a son plaisir.
Brengain mist Tristran a raison :

532.

Il l'étreint et Dieu remercie.
Maintenant à son bon plaisir,
Yseut verra tout à loisir.
Brangien met Tristan au courant :

536.

« Sire, laienz en sa maison
A li rois grant raison tenue
De toi et de ta chiere drue.
Pardoné t'a son mautalent,

536.

« Sire, le roi ici présent,
A longuement de vous parlé
Et de celle que vous aimez.
Il pardonne, n'est plus fâché,

540.

Or het ceus que te vont meslant. 
Proïe m'a que vienge a toi ;
Ge ai dit que ire as vers moi.
Fai grant semblant de toi proier,

540.

Il hait qui vous ont accusé.
Il m'a dit d'aller vous trouver,
Et j'ai dit que vous m'en vouliez :
Faites semblant de rechigner

544.

N'i venir mie de legier.
Se li rois fait de moi proiere,
Fai par semblant mauvese chiere. »
Tristran l'acole, si la beise,

544.

Et de venir de mauvais gré,
Puisque le roi l'a demandé :
Ayez la mine renfrognée. »
Tristan l'embrasse et il l'étreint

548.

Liez est que ore ra son esse.
A la chambre painte s'en vont,
La ou li rois et Yseut sont.
Tristran est en la chambre entrez.

548.

Content, il sait que tout va bien.
Vers la belle chambre s'en vont,
Là où le roi et Yseut sont.
Tristan dans la chambre est entré

552.

« Niés, » fait li rois, « avant venez.
Ton mautalent quite a Brengain
Et je te pardorrai le mien.
- Oncle, chiers sire, or m'entendez :

552.

« Neveu » a dit le roi, « Venez ! 
Cessez d'en vouloir à Brangien,
Car contre vous je n'ai plus rien.
— Sire, cher oncle, écoutez-moi :

556.

Legirement vos desfendez
Vers moi, qui ce m'avez mis sure
Dont li mien cor el ventre pleure,
Si grant desroi, tel felonie !

556.

Vous êtes léger envers moi,
Alors que vous m'avez chargé
De choses dont je suis navré !
Un tel outrage et félonie...

560.

Dannez seroie et el honie.
Ainz nu pensames, Dex le set.
Or savez bien que cil vos het
Qui te fait croire tel mervelle.

560.

Pour moi l'enfer — et elle honnie !
Jamais n'avons pensé à mal,
Vous savez qui vous veut du mal
Vous avez cru ce qu'il raconte

564.

D'or en avant meux te conselle,
Ne portë ire a la roine
N'a moi qui sui de vostre orine. 
 - Non ferai je, beaus niès, par foi.»

564.

Alors, méfiez-vous de ses contes !
À la reine n'en voulez plus
À moi, votre parent, non plus  !
— Je ne le ferai plus, ma foi. »