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Tristan croit déjouer le piège...

701.

Li nains la nuit en la chambre ert :
Oiez comment cele nuit sert.
Entre deus liez la flor respant,

701.

Le nain en la chambre la nuit.
Voici comment il a agi :
Farine entre les lits répand

704.

Que li pas allent paraisant,
Se l'un a l'autre la nuit vient :
La flor la forme des pas tient.
Tristran vit le nain besuchier

704.

Pour que les pas y soient voyants,
Si l'un vers l'autre en la nuit va :
La forme du pied retiendra.
Tristan voit le nain s'affairer

708.

Et la farine esparpellier.
Porpensa soi que ce devoit,
Qar si servir pas ne soloit ;
Pus dist : « Bien tost, a ceste place

708.

Et la farine éparpiller.
Il se demande bien pourquoi,
Il faisait ainsi cette fois...
Puis il se dit : « en cette place

712.

Espandroit flor por nostre trace
Veer, se l'un à l'autre iroit.
Qui iroit or, que fous feroit ;
Bien verra mais se or i vois. »

712.

La farine prendrait nos traces,
Si l'un rejoindre l'autre allait ;
Si j'y passais, fou je serais !
Qu'il regarde donc s'il m'y voit ! »

716.

Le jor devant, Tristran, el bois,
En la jambe nafrez estoit
D'un grant sengler ; mot se doloit.
La plaie mot avoit saignié.

716.

La veille, à Tristan, dans les bois,
La jambe lui avait blessé
Durement, un gros sanglier.
La plaie avait beaucoup saigné,

720.

Deslïez ert, par son pechié.
Tristran ne dormoit pas, ce quit ;
Et li rois live a mie nuit,
Fors de la chambre en est issuz ;

720.

Hélas ! Et n'était pas bandée...
Tristan ne dormait pas, je crois.
Vers minuit se lève le roi,
Et de la chambre il est sorti.

724.

O lui ala li nains boçuz.
Dedenz la chambre n'out clartez,
Cirge ne lampë alumez.
Tristran se fu sus piez levez.

724.

Le nain bossu alla vers lui ;
Dans la chambre nulle clarté,
Ni cierge ni lampe allumée.
Tristan se dresse sur le lit...

728.

Dex ! porqoi fit ? Or escoutez !
Les piez a joinz, esme, si saut,
El lit le roi chaï de haut.
Sa plaie escrive : forment saine ;

728.

Mon Dieu ! Pourquoi fait-il ceci ?
Mais les pieds joints, il a sauté,
Sur le lit du roi est tombé !
Sa plaie s'est ouverte, a saigné,

732.

Le sanc qu'nn ist les dras ensaigne.
La plaie saigne : ne la sent,
Qar trop a son delit entent.
En plusors leus li sanc aüne.

732.

Les draps en sont ensanglantés.
Si sa plaie saigne, il ne sent rien :
Tout à son amour, il est bien !
Mais le sang coule et coule encore...

736.

Le nain defors est. A la lune,
Bien vit josté erent ensemble
Li dui amant. De joie en tremble,
Et dist au roi : « Se nes puez prendre

736.

Le nain, par la lune, dehors,
Sait bien qu'ensemble sont couchés
Les deux amants. Tout excité,
Il dit au roi :  « Si les surprendre

740.

Ensemble, va, si me fai pendre. »
Iluec furent li troi felon
Par qui fu ceste traïson
Porpensee priveement.

740.

Vous ne pouvez — faites-moi pendre ! »
Se trouvaient là les trois félons,
Complices dans leur trahison,
Du piège tendu à Tristan.

744.

Li rois s'en vient : Tristran l'entent,
Live du lit tot esfroïz ;
Errant s'en rest mot tost sailliz.
Au tresaillir que Tristran fait,

744.

Le roi s'en vient, Tristan l'entend ;
Il se lève tout effrayé,
D'un bond son lit a regagné,
Mais en sautant rouvre sa plaie,

748.

Li sans decent (malement vait)
De la plaie sor la farine.
Ha ! Dex, qel duel que la roïne
N'avot les dras du lit ostez !

748.

Le sang lui coule du mollet
Et se répand sur la farine !
Dieu ! Quel dommage que la reine
Du lit les draps n'ait pas changés !

752.

Ne fust la nuit nus d'eus provez
Se ele s'en fust apensee,
Mot eüst bien s'anor tensee.
Mot grant miracle Deus i out,

752.

On n'eût rien pu leur reprocher...
Si elle s'en fût avisée,
Son honneur elle eût préservé !
Mais par un grand miracle, Dieu

756.

Quis garanti si con li plot.
Li ros a sa chambre revient ;
Li nains que sa chandele tient,
Vient avoc lui. Tristran faisoit

756.

Les a protégés tous les deux.
Le roi en sa chambre revient ;
Le nain qui la chandelle tient
Vient avec lui ; Tristan faisait,

760.

Semblant comme se il dormoit ;
Quar il ronfloit forment du nes.
Seus en la chambre fu remés,
Fors tant que a ses piez gesoit

760.

Tout comme si la nuit dormait :
Il ronflait fortement du nez,
Dans la chambre seul demeuré,
Sauf à ses pieds, se tenant là,

764.

Pirinis, qui ne s'esmovoit,
Et la roïne a son lit jut.
Sor la flor, chauz, li sanc parut.
Li rois choisi el li le sanc :

764.

Perinis, qui ne bougeait pas,
La reine sur son lit dormant.
Sur la farine, on voit le sang,
Le roi sur le lit bien le voit :

768.

Vermel en furent li drap blanc,
Et sor la flor en pert la trace,
Du saut. Li rois Tristran menace.
Li troi baron sont en la chambre

768.

De rouge sont tachés les draps,
Sur la farine on voit la trace
De Tristan... Que le roi menace !
Les trois barons sont en la chambre ;

772.

Tristran par ire a son lit prenent.
Cuelli l'orent cil en haïne,
Por sa prooise et la roïne.
Laidisent la, mot la menacent,

772.

En colère, au lit vont le prendre ;
Ils ont contre lui grande haine,
Pour sa vaillance, et pour la reine :
Ils l'insultent, ils la menacent,

776.

Ne lairont justice n'en facent.
Voient la jambe qui li saine.
« Trop par a ci veraie enseigne :
Provez estes, ce dist li rois ;

776.

Ils veulent que justice passe !
Voyant sur la jambe le sang :
« En voici le signe évident,
Vous êtes pris ! a dit le roi .

780.

« Vostre escondit n'i vaut un pois.
Certes, Tristran, demain, ce quit,
Soiez certain d'estre destruit. »
Il li crie : « Sire, merci !

780.

Votre déni n'a aucun poids !
Tristan, demain, je crois, vraiment,
Vous serez mort, certainement.
Tristan lui crie : Sire, pitié !

784.

Por Deu qui pasion soufri,
Sire, de nos pitié vos prenge ! »
Li fel diënt : « Sire, or te venge.
- Beaus oncles, de moi ne me chaut :

784.

Par le Dieu qui fut crucifié,
Sire, prenez pitié de nous ! »
Mais félons : « Sire vengez-vous !
— Cher oncle, de moi peu me chaut :

788.

Bien sai, venuz sui a mon saut.
Ne fust por vos a corocier,
Cist plez fust ja venduz mot chier ;
Ja por lor eulz, ne le pensasent

788.

Je sais que m'attend le grand saut,
Sauf à vouloir votre colère
Mon procès ferais payer cher ;
À leurs yeux même ils ne pensaient

792.

Que ja de lor mains m'atochasent ;
Mais envers vos nen ai je rien.
Or, tort a mal ou tort a bien,
De moi ferez vostre plesir,

792.

Que sur moi la main ils mettraient ;
Mais contre vous, sire n'ai rien,
Que cela tourne mal ou bien,
Ferez de moi ce que voudrez,

796.

Et je sui prest de vos soufrir.
Sire, por Deu, de la roïne
Aiez pitié ! » Tristran l'encline
« Quar il n'a home en ta meson,

796.

Je suivrai votre volonté.
Mais Sire, par Dieu, de la reine
Ayez pitié !  » Et il s'incline.
« Car il n'est nul en ta maison

800.

Se disoit ceste traïson
Que pris eüse druërie
O la roïne par folie,
Ne m'en trovast en champ, armé.

800.

Qui soutienne l'accusation
Que j'aie pu prendre du plaisir
Avec Yseut, par fol désir :
Devant lui me verrait armé.

804.

Sire, merci de li por Dé ! »
Li troi qui an la chambre sont
Tristran ont pris et lïé l'ont,
Et lïee ront la roïne.

804.

Sire, pour elle ayez pitié ! »
Les trois qui sont là demeurés
Ont pris Tristan, et l'ont lié,
Ils ont lié aussi la reine.

808.

Mot est torné a grant haïne.
Ja, se Tristran ice seüst
Que escondire nul leüst,
Mex se laisast vif depeci'er

808.

Ils sont vraiment remplis de haine.
Si Tristan avait pu penser
Qu'il ne pourrait se justifier
Il se fût laisser dépecer

812.

Que lui ne lié soufrist lïer.
Mais en Deu tant fort se fiot
Que bien savoit et bien quidoit,
S'a escondit peüst venir,

812.

Plutôt qu'elle et lui ligoter.
Mais en Dieu confiance avait
Telle, qu'il savait et croyait
Que si duel on lui offrait,

816.

Nus nen osast armes saisir
Encontre lui, lever ne prendre :
Bien se quidoit par chanp defendre.
Por ce ne se vout envers le roi

816.

Nul armes prendre n'oserait
Et contre lui duel entreprendre ;
Il pensait pouvoir se défendre,
Et pour cela devant le roi

820.

Mesfaire soi por nul desroi ;
Qar s'il seüst ce que en fut
Et ce qui avenir lor dut,
Il les eüst tuëz toz trois,

820.

Ne voulait montrer désarroi.
S'il avait su ce qui venait,
Que l'avenir lui réservait
Il les eût tués tous les trois !

824.

Ja ne les en gardast li rois.
Ha ! Dex, porqoi ne les ocist ?
A mellor plait asez venist.

824.

Ne l'eût pas empéché le roi.
Ah ! Dieu ! pourquoi ne le fit pas ?
Il n'eût connu si mauvais pas !

NOTES

ce quit Les interventions directes de “l'auteur” (le jongleur/batteleur de foire ?) sont assez rares dans les textes de cette époque. Mais elle n'a guère ici que la valeur d'une “cheville” prosodique.

la luneLes commentateurs pensent généralement que le nain — qui est “devin” — observe la lune et qu'il acquiert cette certitude à certains “signes” qu'il y voit. C'est l'opinion de Philippe Walter (Livre de Poche), qui précise même que le nain ne peut rien voir dans la chambre « car il fait nuit ». Mais pour ma part, je serais moins catégorique : on peut aussi imaginer que la lueur de la lune éclaire suffisamment la scène ?

PirinisValet attaché au service d'Yseut. Il est mentionné dans les autres manuscrits.