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Lamentations du peuple. Le saut de la chapelle.

§ Préparatifs du supplice de Tristan § Le saut de la chapelle

Tristan et Yseut ont été confondus et condamnés à être brûlés vifs. Tristan est emmené vers le bûcher, mais en passant devant une chapelle, il obtient d'aller y prier. Il en profite pour sauter par une fenêtre, en un saut vertigineux. Il rejoint alors Gouvernal, et avec son aide, échafaude un plan pour sauver Yseut.

827.

Li criz live par la cité

827.

La rumeur court dans la cité

828.

Qu'endui sont ensemble trové
Tristran et la roïne Iseut
Et que li rois destruire eus veut.
Pleurent li grant et li petit,

828.

Qu'ensemble on les a bien trouvés
Tristan avec la reine Yseut
Et que le roi tuer les veut.
Tous pleurent, les grands, les petits,

832.

Sovent l'un d'eus a l'autre dit :
« A ! las, tant avon a plorer !
Ahi ! Tristran, tant par es ber !
Qel damage qu'en traïson

832.

Et souvent l'un à l'autre dit :
« Nous sommes vraiment malheureux !
Ah ! Tristan, vous si courageux,
Quel dommage qu'étant trahi,

836.

Vos ont fait prendre cil gloton !
Ha ! roïne franche, honoree,
En qel terre sera mais nee
Fille de roi qui ton cors valle ?

836.

Ces canailles vous aient saisi !
Ah ! Reine digne et honorée
En quel pays verra-t-on née
Fille de roi qui te vaudrait ?

840.

Ha ! nains, c'a fait ta devinalle !
Ja ne voie Deu en la face,
Qui trovera le nain en place,
Qui nu ferra d'un glaive el cors !

840.

Nain, de ta science vois l'effet !
Que de Dieu ne voie pas la face
Qui pourrait voir ce nain en face
Sans percer son corps de l'épée !

844.

Ahi ! Tristran, si grant dolors
Sera de vos, beaus chers amis,
Qant si seroiz a destroit mis !
Ha ! las, qel duel de vostre mort !

844.

Tristan, nous serons affligés,
Pour vous, si cher et noble ami,
Quand au supplice serez mis !
Quel deuil pour nous que votre mort !

848.

Qant le Morhout prist ja ci port,
Qui ça venoit por nos enfanz,
Nos barons fist si tost taisanz
Que onques n'ot un si hardi

848.

Quand le Morholt vint à ce port
Pour s'emparer de nos enfants,
Les barons fit taire à l'instant :
Il n'y en eut de si hardi

852.

Qui s'en osast armer vers lui.
Vos enpreïstes la batalle
Por nos trestoz de Cornoualle.
Et oceïstes le Morhout.

852.

Pour oser se battre avec lui.
Mais vous avez livré bataille
Pour nous tous, ceux de Cornouailles,
Et vous avez occis le Morholt.

856.

Il vos navra d'un javelot,
Sire, dont tu deüs morir.
Ja ne devrion consentir
Que vostre cors fust ci destruit. »

856.

Il vous blessa d'un javelot,
Dont vous auriez pu mourir !
Nous ne pouvons pas consentir
Que vous puissiez être détruit ! »

860.

Live la noisë et li bruit ;
Tuit en corent droit au palès.
Li rois fu mot fel et engrès ;
N'i ot baron tant fort ne fier

860.

C'est un tumulte et un grand bruit ;
Tous vers le palais ont couru
Mais le roi est méchant et têtu ;
Aucun des barons les plus fiers

864.

Qui ost le roi mot araisnier
Que li pardonast cel mesfait.

864.

N'osa essayer de le faire
Changer — il ne pardonne pas !

§ Préparatifs du supplice de Tristan

§ Préparatifs du supplice de Tristan

866.

Or vient li jor, la nuit s'en vait.
Li rois commande espine querre

866.

jour s'en vient, la nuit s'en va,
Le roi épines fait chercher,

868.

Et une fosse faire en terre.
Li rois, tranchanz, demaintenant
Par tot fait querre les sarmenz
Et assembler o les espines

868.

Une fosse en terre creuser
Et commande durement
Qu'on amasse tous les sarments,
Pour les mettre avec les épines

872.

Aubes et noires o racines.
Ja estoit bien prime de jor.
Li banz crëerent par l'enor,
Que tuit en allent a la cort.

872.

Blanches, noires, et leur racines.
Et dès le matin à six heures
Par tout le pays, les crieurs
Appellent les gens à la cour :

876.

Cil qui plus puet plus tost acort.
Asemblé sunt Corneualeis.
Grant fu la noise et le tabois :
N'i a celui ne face duel,

876.

Celui qui le peut, qu'il y coure !
Les Cornouaillais réunis
À grand tumulte et à grands cris
Tous montrent qu'ils en ont grand deuil

880.

Fors que li nain de Tintajol.
Li rois lor a dit et mostré
Qu'il veut faire dedenz un ré
Ardoir son nevo et sa feme.

880.

À part le nain de Tintagel ;
Le roi a dit et proclamé
Qu'il veut jeter dans un brasier
Son neveu et sa femme aussi.

884.

Tuit s'escrïent la gent du reigne :
« Rois, trop ferïez lai pechié,
S'il n'estoient primes jugié.
Puis le destrui. Sire, merci ! »

884.

Et tout le monde le supplie :
« Roi, vous faites un gros péché,
Si d'abord vous ne les jugez ,
Avant de les brûler, pitié ! »

888.

Li rois par ire respondi :
« Par cel Seignor qui fist le mont,
Totes les choses qui i sont,
Por estre moi desherité,

888.

Le roi furieux s'est écrié :
« Par Celui qui le monde fit
Et de toutes choses remplit,
Quitte à me voir de tout privé,

892.

Ne lairoie ne l'arde en ré.
Se j'en sui araisnié jamais,
Laisiez m'en tot ester en pais. »
Le feu commande a alumer

892.

Je veux le voir sur un brasier.
Même s'il faut me justifier
Laissez-moi donc faire à mon gré ! »
Il a fait allumer le feu

896.

Et son nevo a amener,
Ardoir le veut premierement.
Or vont por lui : li rois l'atent.
Lors l'en ameinent par les mains :

896.

Et fait amener son neveu :
C'est lui d'abord qu'il veut brûler.
Il l'attend ; on va le chercher.
On le ramène, tiré par la main ;

900.

Par Deu, trop firent que vilains !
Tant ploroit, mais rien ne li monte,
Fors l'en ameinent a grant honte.
Yseut plore, par poi n'enrage :

900.

Par Dieu ! Quel traitement vilain !
Tristan alors a beau pleurer,
Honteusement il est traîné.
Yseut de désespoir en pleure

904.

« Tristran, » fait ele, « qel damage
Qu'a si grant honte estes lïez !
Qui m'oceïst, si garisiez,
Ce fust grant joie, beaus amis ;

904.

« Tristan, fait-elle, quel malheur
De vous voir honteusement lié
Que l'on me tue, pour vous grâcier !
Ce serait grande joie pour moi,

908.

Encor en fust vengement pris »

908.

Et vous me vengeriez, ma foi ! »

§ Le saut de la chapelle

§ Le saut de la chapelle

909.

Oez, seignors, de Damledé,
Comment il est plains de pité ;
Ne vieat pas mort de pecheor.

909.

Dieu, Seigneurs, or écoutez
Combien fut grande la pitié,
Refusant la mort du pécheur !

912.

Receü out le cri, le plor
Que faisoient la povre gent
Por ceus qui eirent a torment.
Sor la voie par ont il vont,

912.

Il entendit les cris, les pleurs,
Qui venaient de ces pauvres gens,
Pour ceux qui sont dans les tourments.
Sur la route par où ils vont

916.

Une chapele est sor un mont,
U coin d'une roche est asise.
Sor mer est faite, devers bise.
La part que l'en claime chancel

916.

Une chapelle est sur un mont,
Sise près d'une roche austère,
En plein vent, dominant la mer ;
Et ce que l'on nomme le chœur

920.

Fu asise sor un moncel ;
Outre n'out rien fors la falise.
Cil mont ert plain de pierre a alise.
S'uns escureus de lui sausist,

920.

Est juste au bord de la hauteur ;
Rien d'autre après, que la falaise !
Ce mont n'était que pierres grises.
Un écureuil sautant de là

924.

Si fust il mort, ja n'en garist.
En la dube out une verrine,
Que un sainz i fist porperine.
Tristran ses meneors apele :

924.

Se tuerait — n'échapperait pas !
Dans l'abside était un vitrail
Un saint avait fait ce travail ;
Tristan ceux qui l'ont pris appelle :

928.

« Seignors, vez ci une chapele :
Por Deu, qar m'i laisiez entrer.
Pres est mes termes de finer :
Preerai Deu qu'il merci ait

928.

« Seigneurs, voyez cette chapelle !
Par Dieu, laissez-moi y entrer.
Ma mort n'est plus très éloignée,
Je prierai Dieu d'avoir pitié

932.

De moi, qar trop li ai forfait.
Seignors, n'i a que ceste entree ;
A chascun voi tenir s'espee.
Vos savez bien, ne pus issir,

932.

De moi, car je l'ai offensé...
Seigneurs il n'est pas d'autre entrée,
Et vous portez chacun l'épée ;
Je ne peux en sortir autrement

936.

Par vos m'en estuer revertir ;
Et qant je Dé proié avrai,
A vos ici lors revendrai. »
Or l'a l'un d'eus dit a son per :

936.

Que devant vous en repassant ;
Et quand j'y aurai prié Dieu,
Je reviendrai devant vos yeux. »
L'un d'eux à l'autre a déclaré :

940.

« Bien le poon laisier aler. »
Les lians sachent ; il entre enz.
Tristran ne vait pas comme lenz,
Triés l'autel vint a la fenestre,

940.

« Nous pouvons le laisser aller. »
Détaché, ils le laissent entrer.
Tristan n'a pas perdu de temps ;
Après l'autel, juste derrière

944.

A soi l'en traist a sa main destre,
Par l'overture s'en saut hors.
Mex veut sallir que ja ses cors
Soit ars, voiant tel aünee.

944.

De sa main tire la verrière
Et par l'ouverture a sauté !
Il vaut mieux sauter que brûler
Sur un bûcher devant les gens !

948.

Seignors, une grant pierre lee
Out u mileu de cel rochier :
Tristran i saut mot de legier.
Li vens le fiert entre les dras,

948.

Une grande pierre dépassant
Au milieu de ce gros rocher,
Tristan agile y a sauté.
Le vent pris dans ses vêtements

952.

Qu'il defent qu'il ne chie a tas.
Encor claiment Corneualan
Cele pierre le saut Tristran.
La chapele ert plaine de pueple.

952.

A ralenti sa chute à temps !
La pierre jusqu'à maintenant
S'appelle « Le saut de Tristan ».
La chapelle de gens est bondée ;

956.

Tristran saut sus : l'araine ert moble,
Toz a genoz chiet en la glise.
Cil l'atendent defors l'iglise,
Mais por noient : Tristran s'en vet,

956.

Tristan sur le sable a sauté,
Sur ses genoux, mais dans la glaise.
On l'attend devant cette église,
Mais c'est en vain ! Tristan se sauve

960.

Bele merci Dex li a fait !
La riviere granz sauz s'en fuit.
Mot par ot bien le feu qui bruit,
N'a corage que il retort,

960.

Dieu a fait qu'il ait la vie sauve !
Il suit la rivière en courant
Et entend brûler les sarments !
Pas de danger qu'il s'en revienne

964.

Ne puet plus corre que il cort.
Mais or oiez de Governal :
Espee çainte, sor cheval,
De la cité s'en est issuz.

964.

Il court, il court à perdre haleine.
Maintenant — voici Gouvernal !
L'épée ceinte, sur son cheval,
Il est sorti de la cité.

968.

Bien set, se il fust conseüz,
Li rois l'arsist por son seignor ;
Fuiant s'en vait por la poor.
Mot ot li mestre Tristran chier,

968.

Il sait que s'il est rattrapé,
Pour Tristan, il sera brûlé ;
Il s'est enfui, tout effrayé,
Mais à Tristan service rend :

972.

Qant il son brant ne vout laisier,
Ançois le prist la ou estoit ;
Avec le suen l'en aportoit.
Tristran son mestrë aperceut,

972.

Car il voit son épée, la prend
Là où Tristan l'avait laissée,
Avec la sienne a emportée.
Quand Tristan voit venir son maître,

976.

Ahucha le (bien le connut) ;
Et il i est venuz a hait.
Qant-il le vit, grant joie en fait.
« Maistre, ja m'a Dex fait merci :

976.

Il est content, se fait connaître,
Et Gouvernal est tout heureux ;
Tristan se montre, tout joyeux !
« Maître, Dieu eut pitié de moi.

980.

Eschapé sui et or sui ci.
Ha ! las, dolent, et moi qui chaut ?
Qant n'ai Yseut, rien ne me vaut.
Dolent ! le saut que orainz fis,

980.

J'ai pu m'enfuir, et me voilà.
Mais quoi ! Mon sort, à moi, n'est rien ;
Faute d'Yseut, je ne suis rien.
Hélas ! À quoi bon un tel saut

984.

Que dut ice que ne m'ocis ?
Ce me peüst estre mot tart.
Eschapé sui ! Yseut, l'en t'art !
Certes, por noient eschapai.

984.

Si je n'en suis mort aussitôt ?
C'était bien à mon tour, pourtant !
Yseut brûle — et je suis vivant !
Rien ne m'a servi de m'enfuir :

988.

En l'art por moi, por li morrai. »
Dist Governal : « Por Deu, beau sire,
Confortez vos, n'acuelliez ire.
Veez ci un espès buison,

988.

On la brûle et je veux mourir ! »
Gouvernal dit : « Par Dieu Seigneur,
Reprenez-vous, n'ayez plus peur ;
Voyez donc ici, ce buisson,

992.

Clos a fossé tot environ.
Sire, meton nos la dedenz.
Par ci trespasse maintes genz :
Asez orras d'Iseut novele.

992.

Entouré d'un fossé profond,
Cachons-nous tous deux là-dedans ;
Ici passent beaucoup de gens :
Nous aurons d'Yseut des nouvelles.

996.

Et se en l'art, jamais an cele
Ne montez vos, se vos briement
N'en prenez aspre vengement !
Vos en avrez mot bone aïe.

996.

Si on la brûle, jamais en selle,
Ne monterez sans qu'à l'épée
Vous ne l'ayez d'abord vengée !
Mais en cela vous aiderai. »

NOTES

Governal C'est le serviteur qui a de fait élevé Tristan, orphelin.

aportoit Le Ms 2171 de la BnF comporte ici en réalité un redoublement, dû à une erreur de copiste :
la ou estoit est répété à la fin des deux vers. Tous les “éditeurs” du texte ont “corrigé” — mais sans toujours l'indiquer... (Muret, oui, p. 142, bas ; mais il faut bien chercher !) les curieux peuvent se reporter à l'image de ces deux vers ICI.