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Yseut sauvée. La forêt

§ Les amants s'enfuient vers la forêt

Au moyen-âge, la forêt est perçue comme un endroit maléfique, repaire de sorcières et bêtes sauvages. Mais c'est aussi dans la forêt que les “chevaliers errants” s'enfoncent, à la recherche de l'“Aventure” qui leur apportera honneurs et gloire. Dans le texte de Béroul, cette forêt est vue sous un autre angle : elle est à la fois l'antithèse de la vie de cour, et le refuge pour ceux qui, comme Tristan et Yseut, doivent fuir devant une grave menace. Enfin, le thème de “l'homme sauvage”, primitif, vivant avec les animaux, est aussi très souvent évoqué dans les “romans de chevalerie” — et ici, le “forestier” en est une sorte de représentant : fruste, malveillant, et cupide.

1217.

Li rois l'entent, en piez estut,
Ne de grant piece ne se mut.
Bien entendi que dit Ivain,

1217.

Sur ces mots le roi s'est levé,
Immobile un peu est resté.
Il a compris le plan d'Yvain,

1220.

Cort a Yseut, prist l'a la main.
Elle crie : « Sire, merci !
Ainz que m'i doignes, art moi ci. »
Li rois li done, et cil la prent.

1220.

À Yseut va, lui prend la main.
Elle s'écrie : « Sire, pitié !
Ne me livrez, plutôt brûler ! »
Le roi la donne, Yvain la prend.

1224.

Des malades i ot bien cent,
Qui s'aünent tot entor li.
Qui ot le brait, qui ot le cri,
A tote gent en prent pitiez.

1224.

Les lépreux étaient au moins cent,
Qui autour d'elle se pressaient,
Et qui criaient et qui hurlaient...
De pitié tout le monde est pris,

1228.

Qui qu'en ait duel, Yvains est liez.
Vait s'en Yseut, Yvains l'en meine
Tot droit aval par sus l'araine.
Des autres meseaus li conplot

1228.

Mais Yvain, lui, se réjouit.
Yvain l'emmène, Yseut s'en va,
Vers le rivage, tout en bas,
Où se tiennent tous les lépreux

1232.

(N'i a celui n'ait son puiot)
Tot droit vont vers l'enbuschement
Ou ert Tristran, qui les atent.
A haute voiz Governal crie :

1232.

Ces misérables béquilleux ;
Ils vont tout droit où est Tristan
Qui bien caché les y attend.
À haute voix, Gouvernal dit :

1236.

« Filz, que feras ? Vés ci t'amie.
- Dex ! » dist Tristran, « quel aventure
Ahi ! Yseut, bele figure,
Com deüstes por moi morir

1236.

— Que fais-tu ? Voici ton amie !
— Dieu ! dit Tristan, quelle aventure !
Ah ! Yseut, de noble figure,
Pour moi vous alliez donc mourir,

1240.

Et je redui por vos perir,
Tel gent vos tienent entre mains,
De ce soient il toz certains,
Se il ne vos laisent en present,

1240.

Et moi, pour vous j'allais périr !
Ceux qui vous ont amenée là,
Ils peuvent être sûrs, ceux-là,
Que s'ils ne vous relâchent pas,

1244.

Tel i ara ferai dolent. »
Fiert le destrier, du buison saut,
A qant qu'il puet s'escrie en haut :
« Ivain, asez l'avez menee.

1244.

Ils entendront parler de moi !
Il éperonne et sort du bois,
En criant à très haute voix :
« Yvain maintenant ça suffit,

1248.

Laisiez la tost, que cest'espee
Ne vos face le chief voler. »
Ivain s'aqeut a desfubler,
En haut s'escrie : « Or as puioz !

1248.

Lâchez-la, ou cette épée-ci
Jettera au loin votre tête ! »
Yvain à se battre s'apprête :
« À vos béquilles, vous autres !

1252.

Or i parra qui ert des noz. »
Qui ces meseaus veïst soffler,
Oster chapes et desfubler !
Chascun li crolle sa potence,

1252.

On verra bien qui est des nôtres ! »
Les lépreux ont quitté leurs capes
Et en soufflant se sont troussés :
Chacun sa béquille a brandi,

1256.

Li uns menace et l'autre tence.
Tristran n'en vost rien atochier
Ne entester ne laidengier.
Governal est venuz au cri,

1256.

Ils le menacent, ils l'injurient.
Tristan n'ose pas les toucher,
Les malmener, les bousculer.
Gouvernal, entendant les cris,

1260.

En sa main tint un vert jarri
Et fiert Yvain, qui Yseut tient.
Li sans li chiet, au pié li vient.
Bien aïde a Tristran son mestre,

1260.

Branche de chêne au poing ,surgit,
Et frappe Yvain, qui Yseut tient :
Jusqu'à ses pieds le sang lui vient.
Son aide a été fort adroite :

1264.

Yseut saisist par la main destre.
Li conteor diënt qu'Yvain
Firent nïer, qui sont vilain ;
N'en sevent mie bien l'estoire,

1264.

Yseut a pris par la main droite.
Les conteurs qui disent encore
Qu'ils ont noyé Yvain ont tort :
Ils ne connaissent pas l'histoire ;

1268.

Berox l'a mex en sen memoire.
Trop ert Tristran preuz et cortois
A ocirre gent de tes lois.

1268.

Béroul la garde en sa mémoire :
Tristan est trop preux et trop noble
Pour tuer gens aussi ignobles.

§ Les amants s'enfuient vers la forêt

§ Les amants s'enfuient vers la forêt

Tristran s'en voit a la roïne ;

Tristan s'en va avec la reine

1272.

Lasent le plain, et la gaudine.
S'en vet Tristan et Governal.
Yseut s'esjot, or ne sent mal.
En la forest de Morrois sont,

1272.

Vers les bois, délaissant la plaine.
Et Gouvernal aussi les suit ;
Yseut en est fort réjouie.
Vers la forêt du Morrois vont

1276.

La nuit jurent desor un mont.
Or est Tristran si a seür
Con s'il fust en chastel o mur.
En Tristran out mot buen archier,

1276.

Et passent la nuit sur un mont.
Tristan se sent aussi tranquille
Que s'il était en forte ville.
Et comme il était bon archer

1280.

Mot se sout bien de l'arc aidier.
Governal en ot un toloit
A un forestier qu'il tenoit,
Et deus seetes enpenees,

1280.

Il sut s'en servir et tirer :
Gouvernal tenait l'arc volé
En passant, à un forestier ;
Avec deux flèches empennées

1284.

Barbelees, ot l'en menees.
Tristran prist l'arc, par le bois vait,
Vit un chevrel, ancoche et trait,
El costé destre fiert forment :

1284.

Ayant des pointes acérées.
Tristan le prend, va en forêt,
Voit un chevreuil et lance un trait.
Il l'atteint à droite, en plein flanc.

1288.

Brait, saut en haut et jus decent.
Tristran l'a pris, atot s'en vient.
Sa loge fait : au brant qu'il tient
Les rains trenche, fait la fullie ;

1288.

La bête s'effondre en criant.
Tristan l'a prise et rapportée.
Une hutte, avec son épée,
Construit, en coupant des branchages

1292.

Yseut l'a bien espès jonchie.
Tristran s'asist o la roïne.
Governal sot de la cuisine,
De seche busche fait buen feu.

1292.

Où Yseut étend du feuillage.
Tristan s'assied près de la reine,
Et Gouvernal fait la cuisine :
Avec des bûches fait du feu

1296.

Mot avoient a faire queu !
Il n'avoient ne lait ne sel
A cele foiz a lor ostel.
La roïne ert forment lassee

1296.

Mais devait cuisiner de peu :
Il n'y avait ni lait ni sel
Dans ce qui était leur hôtel !
La reine était très éprouvée

1300.

Por la poor qu'el'ot passee ;
Somel li prist, dormir l'estut,
Sor son ami dormir se veut.
Seignors, eisi font longuement

1300.

Par ce qu'elle avait enduré.
Elle a sommeil, et pour dormir
Près de Tristan vient se blottir.
Seigneurs ! Ils ont vécu longtemps

1304.

En la forest parfondement,
Longuement sont en cel desert.

1304.

Ainsi cachés profondément,
Dans la forêt, comme au désert.

NOTES

conteor Cette allusion à des “conteurs” antérieurs ne doit pas forcément être prise pour argent comptant... Ce peut aussi bien être une façon pour le jongleur de renforcer la “véracité” de son récit et son originalité.