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SOMMAIRE

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Husdent dressé par Tristan

1503.

Husdant an la chambrë est mis

1503.

Husdent en la chambre a surgi,

1504.

O Tristran fu traït et pris ;
Criant s'en vet vers la chapele,
La part fait saut et voiz, cha rele.
Li pueple vait après le chien.

1504.

Où Tristan fut trahi et pris.
Puis il s'en va vers la chapelle
Sautant, aboyant, il appelle.
La foule court après le chien

1508.

Ainz, puisqu'il fu hors du lïen,
Ne fina, si fu au montier
Fondé en haut sor le rochier.
Husdent li bauz, qui ne voit lenz

1508.

Depuis qu'on a ôté ses liens,
Sans s'arrêter, il est allé
Vers l'église, sur le rocher.
Husdent-le-blanc très vivement,

1512.

Par l'us de la chapele entre enz,
Saut sur l'autel, ne vit son mestre,
Fors s'en issi par la fenestre.
Aval la roche est avalez,

1512.

Pousse la porte, entre dedans,
Sur l'autel saute : pas de maître !
Alors s'enfuit par la fenêtre,
Et retombe en bas du rocher ;

1516.

En la jambe s'est esgenez,
A terre met le nes, si crie.
A la silve du bois florie,
Ou Tristran fist l'embuschement,

1516.

Mais à la patte il s'est blessé !
Le museau à terre, il aboie !
Maintenant à l'orée du bois
Là où Tristan s'était caché,

1520.

Un petit s'arestut Husdent ;
Fors s'en issi, par le bois vet.
Nus ne le voit qui pitié n'ait.
Au roi diënt li chevalier :

1520.

Husdent un peu s'est arrêté,
Puis il repart dans la forêt.
Ceux qui le voient en ont pitié
Au roi ont dit les chevaliers :

1524.

« Laison a seurre cest trachier.
En tel leu nos porroit mener
Dunt griés seroit le retorner. »
Laisent le chien, tornent arire.

1524.

« De le suivre devons cesser !
Il pourrait bien nous entraîner
D'où revenir est malaisé. »
Ils le laissent, pour retourner.

1528.

Husdent aqeut une chariere.
De la rote mot s'esbaudist.
Du cri au chien li bois tentist.
Tristran estoit el bois aval

1528.

Husdent a trouvé un sentier,
Il est de cela plein de joie,
Et fait retentir ses abois.
Tristan se trouvait en aval,

1532.

O la reïne et Governal.
La noise oient, Tristran l'entent :
« Par foi, » fait il, « je oi Husdent. »
Trop se criement, sont esfroï.

1532.

Avec la reine et Gouvernal.
Les aboiements du chien entend :
« Par ma foi, dit-il, c'est Husdent ! »
Ils s'effraient, ils sont affolés.

1536.

Tristran saut sus ; son arc tendi.
En un'espoise aval s'en traient :
Crime ont du roi, si s'en esmaient,
Diënt qu'il vient o le brachet.

1536.

Tristan son arc a décroché,
Ils s'enfoncent dans les fourrés,
Craignant le roi, épouvantés,
Qu'avec le chien ne vienne là.

1540.

Ne demora c'un petitet
Li brachet, qui la rote sut.
Qant son seignor vit et connut,
Le chief, la queue hoque et crolle.

1540.

Mais Husdent bientôt arriva,
Sur la piste avait bien couru.
Et quand son maître reconnut,
La tête agite queue frétille

1544.

Qui voit conme des ioie se molle
Dire puet qu'ainz ne vit tel joie.
A Yseut a la crine bloie
Acort, et pus a Governal ;

1544.

On voit à ses yeux qui se mouillent
Que jamais n'eut plus grande joie.
Yseut la blonde met en émoi,
Et court aussi vers Gouvernal

1548.

Toz fait joie, nis au cheval.
Du chien out Tristran grant pitié :
« Ha ! Dex, » fait-il, « par qel pechié
Nos a cist berseret seü ?

1548.

Il fait fête même au cheval.
Tristan s'attendrit sur son chien :
« Ah ! Dieu ! Par quel malheur ce chien
Nous a-t-il suivis en ce bois ?

1552.

Chien qi en bois ne se tient mu
N'a mestier a home bani.
El bois somes, du roi haï ;
Par plain, par bois, par tote terre,

1552.

Chien qui dans les taillis aboie
N'est pas utile à un banni !
Nous sommes par le roi haïs ;
Par toutes terres, plaines et bois,

1556.

Dame, nos fait li rois Marc quere ;
S'il nos trovout ne pooit prendre,
Il nos feroit ardoir ou pendre.
Nos n'avon nul mestier de chien.

1556.

Dame, nous fait chercher le roi.
S'il nous trouvait, pouvait nous prendre
Il nous ferait brûler ou pendre !
Nous n'avons que faire d'un chien !

1560.

Une chose sachiez vos bien :
Se Husdens avé nos remaint,
Poor nous fera et duel maint.
Asez est mex qu'il soit ocis

1560.

Et cette chose, sachez bien :
Si Husdent avec nous demeure,
Nous causera soucis et peur ;
Mieux vaut en finir avec lui

1564.

Que nos soion par son cri pris.
Et poise m'en, por sa franchise,
Que il la mort a ici quise.
Grant nature li faisoit fere.

1564.

Que par ses abois être pris.
Je suis navré que pour mourir
Sa nature l'ait fait venir,
Ici, par sa fidélité.

1568.

Mais comment m'en pus je retraire ?
Certes, ce poise moi mot fort
Que je li doie doner mort.
Or m'en aidiez a consellier :

1568.

Mais comment puis-je l'éviter ?
Certes cela m'attriste fort
De devoir lui donner la mort.
Aidez-moi à me décider !

1572.

De nos garder avon mestier. »
Yseut li dist : « Sire, merci !
Li chiens sa beste prent au cri,
Que par nature, que par us.

1572.

Car nous devons nous protéger. »
Yseut lui dit : « Sire, Pitié !
Si les chiens aboient pour chasser,
C'est l'habitude et leur nature.

1576.

J'oï ja dire qu'uns seüs
Avoit un forestier galois,
Puis que Artus en fu fait rois,
Que il avoit si afaitié :

1576.

J'ai autrefois entendu dire
Qu'il fut un forestier gallois
— Quand Arthur est devenu roi
Qui avait ainsi procédé :

1580.

Qant il avoit son cerf sagnié
De la seete bercerece,
Puis ne fuïst par cele adrece
Que li chiens ne suïst le saut ;

1580.

Quand un cerf qu'il avait blessé
Par sa flèche, son sang perdait,
À s'enfuir il ne parvenait,
Car son chien autour bondissait.

1584.

Por crïer n'entonast le gaut
Ne ja n'atainsist tant sa beste
Que criast ne feïst moleste.
Amis Tristran, grant joie fust,

1584.

Pour crier la gueule n'ouvrait,
Et jamais pour tracer la bête
N'aurait aboyé à tue-tête.
Ami Tristan, ce serait bien

1588.

Por metre peine qui peüst
Faire Husdent le cri laisier,
Sa beste ataindrë et chacier. »
Tristran s'estut et escouta.

1588.

Si l'on pouvait dresser ce chien
Et qu'Husdent cesse d'aboyer
Pour suivre et prendre le gibier. »
Sans mot dire, Tristan écoutait,

1592.

Pitié l'en prist ; un poi pensa,
Puis dist itant : « Se je pooie
Husdent par paine metre en voie
Que il laisast cri por silence,

1592.

Pris de pitié, réfléchissait.
Puis il dit : « Si je parvenais
À faire qu'Husdent soit muet
Laissant ses cris pour le silence

1596.

Mot l'avroie a grant reverence.
Et a ce metrai je ma paine
Ainz que ja past ceste semaine.
Pesera moi se je l'oci,

1596.

J'aurais pour lui reconnaissance.
À cela me mettrai en peine
D'ici la fin de la semaine.
Le tuer serait dur pour moi

1600.

Et je criem mot du chien le cri ;
Quar je porroie en tel leu estre,
O vos ou Gouvernal mon mestre,
Se il criout, feroit nos prendre.

1600.

Mais je crains beaucoup ses abois,
Car partout où je pourrais être
Et vous et Gouvernal mon maître,
S'il aboyait, nous serions pris.

1604.

Or vuel peine metre et entendre
A beste prendre sans crïer. »
Or voit Tristran en bois berser.
Afaitiez fu, a un dain trait :

1604.

Je ferai donc ce que je puis
Pour qu'il chasse sans aboyer. »
Tristan s'en va au bois chasser.
Il est habile et tire un daim ;

1608.

Li sans en chiet, li brachet brait,
Li dains navrez s'en fuit le saut.
Husdent li bauz en crie en haut,
Li bois du cri au chien resone.

1608.

Le sang coule, aux abois du chien.
Mais le daim blessé saute et fuit,
Husdent joyeux pousse des cris
Et les bois de ses cris résonnent.

1612.

Tristran le fiert, grant cop li done.
Li chien a son seignor s'areste,
Lait le crïer, gerpist la beste ;
Haut l'esgarde, ne set qu'il face,

1612.

Tristan le bat, des coups lui donne;
Le chien se couche sur ses pieds
Se tait, laisse le daim filer,
Regarde en haut, ne sait que faire,

1616.

N'ose crïer, gerpist la trace.
Tristran le chien desoz lui bote,
O l'estortore bat la rote ;
Et Husdent en revot crïer.

1616.

N'ose aboyer, la trace perd.
Tristan le conduit à sa botte,
De son bâton, marque la route.
Husdent se reprend d'aboyer

1620.

Tristran l'aqeut a doutriner.
Ainz que li premier mois pasast,
Fu si le chien dontez u gast
Que sanz crïer suiet sa trace.

1620.

Tristan persiste à le dresser !
Avant qu'un mois soit écoulé
Le chien était si bien dressé,
Que sans abois suivait la trace.

1624.

Sor noif, sor herbe ne sor glace
N'ira sa beste ja laschant,
Tant n'iert isnele ne remuant.
Or lor a grant mestier li chiens,

1624.

Sur la neige, l'herbe ou la glace,
Jamais il ne lâchait la bête,
Si rapide soit-elle, si leste !
Du chien maintenant ont besoin

1628.

A mervelles lor fait grans biens.
S'il prent el bois chevrel ne dains,
Bien l'embusche, cuevre de rains ;
Et s'il enmi lande l'ataint,

1628.

Car il les aide vraiment bien.
Si dans les bois daim ou chevreuil
Il prend, il le couvre de feuilles;
Et si c'est au milieu des champs

1632.

Com il s'avient en i prent maint,
De l'erbe gete asez desor
Arire torne a son seignor,
La le maine ou sa beste a prise.

1632.

Comme c'est le cas bien souvent,
Il met de l'herbe par-dessus
Et vers son maître revenu,
Le conduit où la bête gît.

1636.

Mot sont li chien de grant servise !

1636.

Les chiens sont des aides de prix !

NOTES

li bauz Le “blanc” est souvent associé à une valeur ésotérique ; par exemple : un cerf blanc, qui apparaît dans au chasseur en certains endroits de la forêt des récits moyenâgeux, et parfois surmonté d'une croix entre ses bois.Il est possible que le conteur ait voulu donner ce sens à Husdent, comme certains commentateurs l'ont dit. Mais après tout, quoi de plus normal aussi qu'un chien recherche la trace de son maître ?