prev

SOMMAIRE

prev

La vie dans la forêt : l'Arc Infaillible

§ L'Arc Infaillible

1637.

Seignors, mot fu el bois Tristrans.
Mot i out paines et ahans.
En un leu n'ose remanoir ;

1637.

Seigneurs, longtemps vécut Tristan
Dans la forêt, à grands tourments.
Il n'ose rester nulle part

1640.

Dont lieve au main ne gist au soir.
Bien set que li rois le fait querre
Et que li bans est en sa terre
Por lui pendre, quil troveroit.

1640.

Où il s'est levé, jusqu'au soir.
Le roi le fait partout chercher,
Ordre est donné de le trouver,
Et de le pendre s'il est pris.

1644.

Mot sont el bois del pain destroit.
De char vivent, el ne mengüent.
Que püent il se color müent ?
Lor dras rompent, rains les decirent.

1644.

De pain ils sont fort démunis
Dans la forêt, n'ont que gibier.
Leur teint en vient à s'altérer...
Leurs habits s'usent, se déchirent ;

1648.

Longuement par Morrois fuïrent.
Chascun d'eus soffre paine elgal,
Qar l'un por l'autre resent mal :
Grant poor a Yseut la gente

1648.

Par le Morrois doivent s'enfuir,
Chacun d'eux souffre peine égale
Car l'un de l'autre sent le mal.
Mais Yseut la noble redoute

1652.

Tristran por lié ne se repente ;
E a Tristran repoise fort
Que Yseut a por lui descort...
Qu'il repente de la folie.

1652.

Que Tristan d'elle-même doute ;
Et Tristan, craint, de son côté,
Qu'Yseut soit contre lui fâchée,
Qu'elle regrette sa folie...

1656.

Un de ces trois que Dex maudie,
Par qui il furent descovert,
Oiez comment par un jor sert !
Riches hom ert et de grant bruit,

1656.

Un de ces trois — qu'ils soient maudits !
Par qui ils furent découverts,
Apprenez ce qu'il a pu faire !
Cet homme était riche et puissant,

1660.

Les chiens amoit por son deduit.
De Cornoualle, li naïf
De Morrois erent si eschif
Qu'il n'i osout un sol entrer.

1660.

Aimait les chiens, son passe-temps.
En Cornouailles, tous les gens
Craignaient le Morrois tellement
Que nul n'osait y pénétrer ;

1664.

Bien lor faisoit a redouter ;
Qar, se Tristran les peüst prendre,
Il les feïst as arbres pendre :
Bien devoient donques laisier.

1664.

Ils avaient bien à s'inquiéter
Car si Tristan les pouvait prendre
Aux arbres les aurait fait pendre !
Ils préféraient s'en éloigner.

1668.

Un jor estoit o son destrier
Governal sol a un doitil,
Que descendoit d'un fontenil.
Au cheval out osté la sele :

1668.

Un jour seul sur son destrier
Gouvernal vint au ruisselet
Qui d'une source jaillissait.
A son cheval ôte la selle

1672.

De l'erbete paisoit novele.
Tristran gesoit en sa fullie,
Estroitement ot embrachie
La roïne, por qu'il estoit

1672.

Pour qu'il broute l'herbe nouvelle.
Tristan dans sa hutte allongé
La reine tenait enlacée
Étroitement : tous ces tourments

1676.

Mis en tel paine, en tel destroit ;
Endormi erent amedoi.
Governal ert en un esqoi,
Oï les chiens par aventure,

1676.

Pour elle endure, et ils sont grands !
Ils étaient tous deux endormis.
Gouvernal caché entendit
Par hasard des chiens aboyer

1680.

Le cerf chacent grant aleüre.
C'erent li chien a un des trois
Por qui consel estoit li rois
Meslez ensemble o la roïne.

1680.

Qui pourchassaient un cerf traqué.
C'étaient les chiens de l'un des trois
Dont les conseils donnés au roi
L'avaient fâché avec la reine.

1684.

Li chien chacent, li cerf ravine.
Gouvernal vint une charire
En une lande ; luin arire,
Vit cel venir que il bien set

1684.

Courent les chiens, le cerf les mène.
Gouvernal suivant un chemin
Dans une lande arrive ; et loin
Derrière, voit venir celui

1688.

Que ses sires onques plus het,
Tot solement sans escuier.
Des esperons a son destrier
A tant doné que il escache,

1688.

Qui de son maître est tant haï,
Tout seul, sans même un écuyer.
Des éperons a bien donné
À son cheval pour le lancer

1692.

Sovent el col fiert o sa mache.
Li chevaus ceste sor un marbre.
Governal s'acoste a un arbre,
Enbuschiez est, celui atent

1692.

Et sur le col l'a cravaché,
Mais sur une pierre a bronché !
Gouvernal alors s'est caché ;
Ainsi sera qui le poursuit :

1696.

Qui trop vient tost et fuira lent.
Nus retorner ne puet fortune :
Ne se gaitoit de la rancune
Que il avoit a Tristan fait.

1696.

Vite arrivé, jamais parti !
Au destin nul n'échappera :
Le félon ne se doutait pas
Qu'à Tristan son mal payerait.

1700.

Cil qui desoz l'arbre s'estait
Vit le venir, hardi l'atent ;
Dit mex veut estre mis au vent
Que ja de lui n'ait la venjance ;

1700.

Celui que l'arbre bien cachait
Le voit venir, il peut l'attendre.
Qu'on disperse plutôt ses cendres
Qu'il ne puisse tirer vengeance

1704.

Qar par lui et par sa faisance
Durent il estre tuit destruit.
Li chien le cerf sivent, qui fuit ;
Li vasaus après les chiens vait.

1704.

Car c'est par lui, sa malfaisance
Qu'ils ont vraiment failli mourir.
Les chiens ont fait le cerf s'enfuir
Et l'homme alors les a suivis.

1708.

Governal saut de sen agait ;
Du mal que cil ot fait li menbre,
A s'espee tot le desmenbre,
Le chief en prent, atot s'en vet.

1708.

Gouvernal quitte son taillis,
Et pour le mal que fit cet homme
De son épée frappe et l'assomme,
Tranche sa tête, et puis s'en va.

1712.

Li veneor qui l'ont parfait,
Sivoient le cerf esmeü.
De lor seignor virent le bu,
Sanz la teste, soz l'arbre jus.

1712.

Les veneurs sont arrivés là
Après le cerf avaient couru ;
Le corps de leur seigneur ont vu
Sans tête, au pied de l'arbre, il gît.

1716.

Qui plus tost cort, cil s'en fuit plus :
Bien quident ce ait fait Tristran
Dont li rois fist faire le ban.
Par Cornoualle ont antendu

1716.

C'est à qui le plus vite a fui !
Tristan, croient-ils, a fait le coup,
Que le roi fait chercher partout !
En Cornouailles tous ont appris

1720.

L'un des trois a le chief perdu
Qui meslot Tristran o le roi.
Poor en ont tuit et esfroi,
Puis ont en pes le bois laissié ;

1720.

Que l'un des trois vient d'être occis
Qui Marc et Tristan a fâchés.
Tous en sont alors effrayés,
Et ne vont plus dans la forêt,

1724.

N'out pus el bois sovent chacié.
Dès cel'ore qu'eu bois entroit,
Fust por chacier, chascuns dotoit
Que Tristran li preus l'encontrast.

1724.

Même pour chasser le gibier.
Sitôt qu'il entre dans les bois
Pour y chasser, chacun d'eux croit
Qu'il va Tristan y rencontrer,

1728.

Crient fu u plain et plus u gast.
Tristran se jut a la fullie.
Chau tens faisoit, si fu jonchie.
Endormiz est, ne savoit mie

1728.

Même en la lande désertée.
Dans sa hutte Tristan dormait ;
Il faisait chaud, l'herbe y poussait.
Dans son sommeil, il ne savait

1732.

Que cil eüst perdu la vie
Par qui il dut mort recevoir :
Liez ert, quant en savra le voir.
Governal a la loge vient,

1732.

Que celui qui sa mort voulait
Venait d'être mis à trépas.
Heureux sera quand le saura !
Gouvernal à la hutte vient,

1736.

La teste au mort a sa main tient ;
A la forche de la ramee,
L'a cil par les cheveus nouee.
Tristran s'esvelle, vit la teste,

1736.

La tête du mort à la main.
À la fourche qui tient l'entrée
Il l'a par les cheveux nouée.
Tristan s'éveille, voit la tête

1740.

Saut esfreez, sor piez s'areste.
A haute voiz crie son mestre :
« Ne vos movez ! seürs puez estre :
A ceste espee l'ai ocis.

1740.

Effrayé se lève, et s'arrête.
Son maître, alors, haut lui cria :
« Ne craignez rien, ne bougez pas !
Je l'ai tué de cette épée

1744.

Saciez, cil ert vostre anemis. »
Liez est Tristran de ce qu'il ot
Cil est ocis qu'il plus dotot.
Poor ont tuit par la contree.

1744.

C'était votre ennemi juré ! »
Tristan est content de la mort
De celui qu'il craignait si fort.
Dans le pays tous ont très peur,

1748.

La forest est si esfreee
Que nus n'i ose ester dedenz.
Or ont le bois a lor talent.

1748.

De la forêt, telle frayeur,
Que nul n'ose plus y rester.
Mais eux peuvent en disposer !

§ L'Arc Infaillible

§ L'Arc Infaillible

La ou il erent en cel gaut,

C'est là que Tristan, réfugié,

1752.

Trova Tristran l'arc Qui ne faut.
En tel maniere el bois le fist
Rien ne trove qu'il n'oceïst.
Se par le bois vait cerf ne dains,

1752.

“L'Arc Infaillible” a inventé.
Dans la forêt l'a mis en place,
Là où il tue tout ce qui passe.
Si d'aventure un cerf, un daim

1756.

Se il atouchë a ces rains
Ou cil arc est mis et tenduz,
Se haut hurte, haut est feruz,
Et se il hurte a l'arc an bas,

1756.

Heurte la branche qui retient
Cet arc qui est ici tendu,
Si c'est en haut, en haut le tue,
Et s'il le heurte par le bas

1760.

Bas est feruz eneslepas.
Tristran, par droit et par raison,
Qant ot fait l'arc, li mist cel non.
Mot a buen non l'arc qui ne faut

1760.

Il reçoit le trait par en bas.
Tristan, à bon droit, a nommé
Cet arc quand il l'a terminé.
“Arc Infaillible” est bien nommé :

1764.

Riens qu'il en fire, bas ne haut ;
Et mot lor out pus grant mestier,
De maint grant cerf lor fist mengier.
Mestier ert que la sauvagine

1764.

En haut, en bas, tout est frappé.
Cet arc les a beaucoup aidés :
Grâce à lui, de grands cerfs ont mangé.
Il fallait bien que le gibier

1768.

Lor aïdast en la gaudine ;
Qar falliz lor estoit li pains,
N'il n'osoient issir as plains.
Longuement fu en tel dechaz.

1768.

Dans ces bois leur donne à manger :
Car le pain vraiment leur manquait,
Et dans la plaine aller n'osaient.
Tristan se fit chasseur longtemps,

1772.

Mervelles fu de buen porchaz :
De venoison ont grant plenté.

1772.

Du gibier prit énormément.
Ils eurent toujours à manger.

NOTES

pendre Les éditeurs (même E. Muret, éd. Champion) écrivent ici : « Por lui prendre ». Mais le Ms de la BN porte très nettement « pendre », et je suis cette leçon, qui ne me semble pas si mauvaise.

Morrois La “forêt du Morrois” est nommée à plusieurs reprise dans le texte (vv. 1275,1662,1900, 2090). Elle est présentée comme faisant partie du domaine du roi Marc, non loin de sa résidence. Selon E. Muret, elle a été “identifiée” (?) par F. Loth avec le manoir de Moresc ou saint Clement's, non loin de Truro, en Cornouailles. Mais pour ma part j'estime que vouloir trouver des correspondances géographiques précises est assez ridicule pour des textes de ce genre... où c'est plutôt de géographie mentale qu'il s'agit !