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La vie dans la forêt : l'épée de Tristan

1774.

Seignor, ce fu un jor d'esté,
En icel tens que l'en aoste,

1774.

Seigneurs, ce fut un jour d'été,
Pendant la moisson, au temps chaud,

1776.

Un poi après la Pentecoste.
Par un matin, a la rousee,
Li oisel chantent l'ainzjornee,
Tristran, de la loge ou il gist,

1776.

À Pentecôte, ou peu s'en faut.
Par un matin plein de rosée,
Les oiseaux saluent la journée,
Tristan de sa hutte est sorti

1780.

Çaint s'espee, tot sol s'en ist,
L'arc Qui ne faut vet regarder ;
Parmi le bois ala berser.
Ainz qu'il venist, fu en tel paine,

1780.

Prit son épée et seul, partit.
Vers l'Arc Infaillible est allé,
Et dans les bois voulait chasser.
Mais quelle peine, avant cela !

1784.

Fu ainz maiss gent tant eüst paine ?
Mais l'un por l'autre ne le sent,
Bien orent lor aaisement.
Ainz, puis le tens quë el bois furent,

1784.

Qui donc a jamais connu ça ?
Pourtant aucun d'eux n'en ressent
De peine, et vivent bien contents.
Jamais, depuis qu'en forêt sont,

1788.

Deus genz itant de tel ne burent ;
Ne, si comme l'estoire dit,
La ou Berox le vit escrit,
Nule gent tant ne s'entramerent

1788.

Ne burent, deux, telle potion,
Jamais comme l'histoire dit,
Ce que Béroul a vu écrit,
Il n'est de gens qui tant s'aimèrent

1792.

Ne si griement nu compererent.
La roïne contre lui live.
Li chauz fu granz, qui mot les grive.
Tristran l'acole, et il dit ce :

1792.

Qui si chèrement le payèrent.
La reine vers lui est allée,
La chaleur doivent supporter.
Tristan l'embrasse, et puis lui dit :

1796.

 ........................ [Note]
— Amis, ou avez vos esté ?
— Après un cerf qui m'a lassé.
Tant l'ai chacié que tot m'en duel.

1796.

«  ............ [Note]
— Ami, où êtes-vous allé ?
— Un cerf m'a laissé épuisé,
Tant poursuivi, je n'en peux plus ;

1800.

Somel m'est pris, dormir me vuel. »
La loge fu de vers rains faite,
De leus en leus ot fuelle atraite,
Et par terre fu bien jonchie.

1800.

J'ai sommeil et je veux dormir. »
La hutte était de branches faite,
Par endroits, de feuilles couverte.
Et le sol en était jonché.

1804.

Yseut fu premire couchie ;
Tristran se couche, trait s'espee,
Entre les deus chars l'a posee.
Sa chemise out Yseut vestue

1804.

Yseut fut première couchée.
Tristan s'allonge, et son épée
Tirée, entr'eux deux l'a posée,
Yseut chemise avait vêtue ;

1808.

(Se ele fust icel jor nue,
Mervelles lors fust meschoiet),
Et Tristran ses braies ravoit.
La roïne avoit a son doi

1808.

— Si ce jour elle eût été nue,
C'eût été pour eux grand méfait !
Tristan avait gardé ses braies.
La reine avait gardé au doigt

1812.

L'anel d'or des noces le roi,
O esmeraudes planteïz.
Mervelles fu li doiz greliz,
A poi que li aneaus n'en chiet.

1812.

L'anneau de noces de son roi,
En or, d'émeraudes serti.
Son doigt était si amaigri
Peu s'en fallu qu'il lui en chut.

1816.

Œz com il se sont couchiez :
Desoz le col Tristran a mis
Son braz, et l'autre, ce m'est vis,
Li out par dedesus geté.

1816.

Voyez comme ils se sont tenus !
Sous le cou de Tristan, son bras
Elle a passé ; l'autre, je crois
À mon avis, posé surs lui.

1820.

Estroitement l'ot acolé,
Et il la rot de ses braz çainte.
Lor amistié ne fu pas fainte.
Les bouches furent près asises,

1820.

Elle se tient tout contre lui,
Et lui la serre dans ses bras,
Leur affection ne cachent pas.
Leurs bouches sont très rapprochées

1824.

Et neporqant si ot devises
Que n'asembloient pas ensenble.
Vent ne cort ne fuelle ne tremble.
Uns rais decent desor la face

1824.

Mais pourtant ne sont pas collées,
Un espace entre elles demeure.
Pas un souffle de vent n'effleure
Les feuilles, mais le soleil joue,

1828.

Yseut, que plus reluist que glace.
Eisi s'endorment li amant.
Ne pensent mal ne tant ne quant.
N'avoit qu'eus deus en cest païs ;

1828.

Et d'Yseut fait briller la joue.
Ainsi s'endorment les amants ;
À mal ne pensent pas — vraiment !
Seuls sont tous deux en ce pays,

1832.

Quar Governal, ce m'est avis,
S'en ert alez o le destrier
Aval el bois au forestier.

1832.

Car Gouvernal, à mon avis,
Est allé, avec son destrier,
Chez le forestier, dans les bois.

NOTES

Note Les principaux éditeurs du manuscrit ont considéré qu'il y avait ici une lacune d'un vers — ce que l'absence de rime semble confirmer.