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SOMMAIRE

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Songe d'Yseut et nouvelle fuite.

2063.

Mais or oiez des endormiz,

2063.

Mais revenons aux endormis !

2064.

Que li rois out el bois gerpiz.
Avis estoit a la roïne
Qu'ele ert en une grant gaudine,
Dedenz un riche pavellon :

2064.

Quand le roi, du bois, est parti,
À la reine alors il semblait
Qu'elle était dans une forêt
Sous un bien riche pavillon

2068.

A li venoient dui lion
Que la voloient devorer ;
Et lor voloit merci crier,
Mais li lion, destroiz de fain,

2068.

Et vers elle venaient deux lions
S'apprêtant à la dévorer ;
Pitié voulait leur demander
Mais ces deux, poussés par la faim,

2072.

Chascun la prenoit par la main.
De l'esfroi que Iseut en a
Geta un cri, si s'esvella.
Li gant paré du blanc hermine

2072.

La prenaient chacun par la main.
Yseut en eut un tel effroi
Qu'elle cria, et s'éveilla.
Les gants fourrés de blanche hermine

2076.

Li sont choiet sor la poitrine.
Tristran, du cri qu'il ot, s'esvelle,
Tote la face avoit vermelle.
Esfreez s'est, saut sus ses piez,

2076.

Lui sont tombés sur la poitrine.
Tristan réveillé par son cri,
A le visage cramoisi ;
De peur, il saute sur ses pieds,

2080.

L'espee prent com home iriez,
Regarde el brant, l'osche ne voit :
Vit le pont d'or qui sus estoit,
Connut que c'est l'espee au roi.

2080.

Et de fureur, prend son épée.
Sa lame n'est pas ébréchée [Note 1]
Mais à un pommeau d'or attachée...
Il voit que c'est celle du roi !

2084.

La roïne vit en son doi
L'anel que li avoit doné,
Le suen revit du dei osté.
Ele cria : « Sire, merci !

2084.

La reine à son doigt l'anneau voit
Qu'au roi lui-même avait donné,
Et que le sien on a ôté.
Elle s'écrie : « Sire, malheur !

2088.

Li rois nos a trovez ici. »
Il li respont : « Dame, c'est voirs.
Or nos covient gerpir Morrois,
Qar mot li par somes mesfait.

2088.

Le roi nous trouva tout à l'heure ! »
Tristan répond : « Dame, c'est vrai.
Nous devons fuir de la forêt,
Tant est que coupables nous tienne !

2092.

M'espee a, la soe me lait :
Bien nos peüst avoir ocis.
— Sire, voire, ce m'est avis.
— Bele, or n'i a fors du fuïr.

2092.

Il a mon épée, j'ai la sienne :
Il eût fort bien pu nous tuer !
— Sire, c'est vrai, c'est mon avis.
— Ma Belle Dame, il nous faut fuir !

2096.

Il nos laissa por nos traïr :
Seus ert : si est alez por gent,
Prendre nos quide, voirement.
Dame, fuion nos en vers Gales.

2096.

Il nous laissa pour nous trahir  :
Il était seul, il va chercher
Des gens pour mieux nous attraper.
Fuyons vers le pays de Galles !

2100.

Li sanc me fuit. » Tot devient pales.
Atant es vos lor escuier [Note 2],
Qui s'en venoit o le destrier.
Vit son seignor pales estoit,

2100.

Le sang me manque... » Il devient pâle.
Et voici que leur écuyer [Note 2]
Arrivait sur son destrier.
À son seigneur pâle d'effroi

2104.

Demande li que il avoit.
« Par foi, mestre, Marc li gentis
Nos a trovez ci endormis ;
S'espee lait, la moie en porte :

2104.

Il lui a demandé pourquoi.
« Maître, Marc nous trouva ici
Quand nous nous étions endormis.
Son épée laissa, prit la mienne.

2108.

Felonie criem qu'il anorte.
Du doi Yseut l'anel, le buen,
En a porté, si lait le suen :
Par cest change poon parçoivre,

2108.

Je crains qu'un mauvais coup n'en vienne.
Du doigt d'Yseut a pris l'anneau
Laissant le sien — mauvais cadeau :
Par cet échange on peut penser

2112.

Mestre, que il nos veut deçoivre ;
Quar il ert seus, si nos trova,
Poor il prist, si s'en torna.
Por gent s'en est alé arrire,

2112.

Qu'il a voulu nous inquiéter ;
Il était seul, nous a trouvés,
Il a pris peur, il s'est sauvé
Est retourné chercher ses gens

2116.

Dont il a trop et baude et fire.
Ses amerra, destruire veut
Et moi et la roïne Yseut ;
Voiant le pueple nos veut pendre,

2116.

Il en est de cruels et méchants
Ils viendront nous tuer tous deux,
Moi-même avec la reine Yseut ;
Devant tous veut nous faire pendre

2120.

Faire ardoir et venter la cendre.
Fuion, n'avon que demorer. »
N'avet en eus que sejorner.
S'il ont poor, n'en püent mais :

2120.

Nous brûler, nous réduire en cendres !
Fuyons ! Ne restons pas ici ! »
Ils n'ont plus rien à faire ici,
Ils ont peur — et n'y peuvent rien.

2124.

Le roi sevent fel et engrès.
Torné s'en sont bone aleüre,
Le roi doutent por l'aventure.
Morrois trespasent, si s'en vont,

2124.

Le courrroux du roi savent bien.
Ils sont partis à toute allure,
Craignant la fin de l'aventure...
Du Morrois sortent et s'en vont.

2128.

Grant jornees por poor font,
Droit vers Gales s'en sont alé.
Mot les avra amors pené :
Trois anz plainiers sofrirent peine,

2128.

De peur, grandes étapes font,
Tout droit vers Galles sont allés
L'amour les aura torturés :
Trois ans tout pleins ont enduré

2132.

Lor char pali et devint vaine.

2132.

Pâles sont, comme décharnés.

NOTES

Note 2 Il n'a pas été question jusqu'ici de ce personnage... On apprend quelques vers plus loin qu'il s'agit en fait de Gouvernal, ce qui est un peu surprenant, car ce dernier est toujours présenté comme le “Maître” de Tristan... et qu'en principe « écuyer » est le titre donné à un personnage plutôt secondaire, un domestique. En fait, on peut penser qu'il s'agit ici d'un “topos”, d'une formule-cheville tout à fait classique, dans un récit de ce genre : un “écuyer” se doit d'être là, tout comme les “suivantes” dans le théâtre classique