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SOMMAIRE

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L'effet du philtre prend fin — regrets des amants

§ Regrets de Tristan § Regrets d'Yseut § Résolutions prises par Tristan § Yseut : « Allons voir l'ermite »

2133.

Seignors, du vin de qoi il burent
Avez oï, por qoi il furent
En si grant paine lonctens mis ;

2133.

Seigneurs, par ce vin qu'ils ont bu
Vous le savez, ils ont connu
De longues peines, dans ces bois.

2136.

Mais ne savez, ce m'est avis,
A conbien fu determinez
Li lovendrincs, li vin herbez :
La mere Yseut, qui le bollit,

2136.

Mais vous ne savez pas, je crois,
Combien de temps devait durer
L'effet d'amour du vin herbé !
La mère d'Yseut l'a fixé :

2140.

A trois anz d'amistié le fist.
Por Marc le fist et por sa fille :
Autre en pruva, qui s'en essille.
Tant con durerent li troi an,

2140.

Trois ans d'amour devait donner.
C'était pour sa fille et le roi,
Un autre en but — quel désarroi !
Tant que durèrent les trois ans,

2144.

Out li vins si soupris Tristran
Et la roïne ensenble o lui
Que chascun disoit : « Las n'en sui. »
L'endemain de la saint Jehan

2144.

L'effet de ce vin sur Tristan
Fut tel, et sur la reine aussi,
Que jamais las ne s'en sont dits.
Le lendemain de la saint Jean

2148.

Aconpli furent li troi an
Que cil vin fu determinez.
Tristran fu de son lit levez,
Iseut remet en la fullie.

2148.

Accomplis furent les trois ans,
Terme qui fut au vin fixé.
Tristan venait de se lever
Yseut dans la hutte resta.

2152.

Tristran, sachiez, une doitie
A un cerf traist, qu'il out visé,
Par les flans l'a outrebersé.
Fuit s'en li cerf. Tristran l'aqeut ;

2152.

Tristan une flèche lança
Droit sur un cerf, qu'il a visé
Et le flanc lui a transpercé.
Le cerf s'enfuit — il le poursuit

2156.

Que soirs fu plains, tant le porseut.
La ou il cort après la beste,
L'ore revient, et il s'areste,
Qu'il ot beü le lovendrant.

2156.

Tant et si bien que c'est la nuit.
Tout en courant après la bête,
C'est maintenant l'heure  : il s'arrête...
L'heure où il a bu, maintenant !

§ Regrets de Tristan

§ Regrets de Tristan

2160.

A lui seus senpres se repent :
« Ha ! Dex, » fait il, « tant ai traval !
Trois anz a hui, que rien n'i fal,
Onques ne me falli pus paine

2160.

Et le voilà qui se repent !
« Ah ! Dieu ! » fait-il « quelle torture !
Depuis trois ans que cela dure,
Jamais ne m'a quitté la peine,

2164.

Ne a foirié n'en sorsemaine.
Oublïé ai chevalerie,
A seure cort et baronie.
Ge sui essilié du païs,

2164.

Ou jour de fête, ou de semaine !
J'en oublie la chevalerie,
La vie de cour, la baronie.
Du palais je suis exilé,

2168.

Tot m'est falli, et vair et gris,
Ne sui a cort a chevaliers.
Dex ! tant m'amast mes oncles chiers,
Se tant n'eüse a lui mesfez !

2168.

De fourrures je suis privé,
Et ne suis plus un chevalier !
Mon oncle m'eût beaucoup aimé
Si je ne lui avais tant nui !

2172.

Ha ! Dex, tant foiblement me vet !
Or deüse estre a cort a roi,
Et cent danzeaus avoques moi,
Qui servisent por armes prendre

2172.

Tout va mal pour moi aujourd'hui :
Je devrais être auprès du roi
Et cent damoiseaux avec moi,
Qui feraient leur apprentissage

2176.

Et a moi lor servise rendre.
Aler deüse en autre terre
Soudoier et soudees querre.
Et poise moi de la roïne,

2176.

À mon service et mon hommage.
Ailleurs je devrais m'en aller
Servir un roi, argent gagner.
Pour la reine je me tourmente :

2180.

Qui je doins loge por cortine.
En bois est et si peüst estre
En beles chanbres o son estre,
Portenduës de dras de soie.

2180.

Je la fais loger sous la tente
Au fond des bois ! Elle mérite
De résider avec sa suite
En belle chambre aux murs de soie.

2184.

Por moi a prise male voie.
A Deu qui est sire du mont,
Cri ge merci, que il me donst
Itel corage que je lais

2184.

Elle s'est fourvoyée pour moi !
À Dieu qui règne sur le monde
Je crie pitié ! Je lui demande
La force de laisser, c'est vrai,

2188.

A mon oncle sa feme en pais.
A Deu vo je que jel feroie
Mot volentiers, se je pooie,
Si que Yseut fust acordee

2188.

La femme de mon oncle en paix !
À Dieu je jure, je voudrais
Très volontiers, si je pouvais,
Faire qu'Yseut revienne au roi :

2192.

O le roi Marc, qu'est esposee,
Las ! si qel virent maint riche ome,
Au fuer qu'en dit la loi de Rome. »
Tristran s'apuie sor son arc,

2192.

Il l'a bien épousée, ma foi !
Devant tant de ses puissants hommes,
Et selon le rite de Rome. »
Tristan s'appuyant sur son arc,

2196.

Sovent regrete le roi Marc,
Son oncle, qui a fait tel tort,
Sa feme mise a tel descort.
Tristran au soir se dementot :

2196.

Souvent se repent envers Marc,
Son oncle : envers lui fut infâme
En le séparant de sa femme.
Tristan, ce soir là, se lamente ;

§ Regrets d'Yseut

§ Regrets d'Yseut

2200.

Oiez d'Iseut com li estoit !
Sovent disoit : « Lasse, dolente,
Porqoi eüstes vos jovente ?
En bois estes comme autre serve,

2200.

Et d'Yseut, écoutez la plainte !
Souvent disait  :  « Triste pauvresse
À quoi te sert donc ta jeunesse ?
Servante tu vis dans les bois

2204.

Petit trovez qui ci vus serve.
Je sui roïne, mais le non
En ai perdu par la poison
Que nos beümes en la mer.

2204.

Et personne n'a soin de toi.
Reine je suis — oui, mais ce nom
Je l'ai perdu par le poison
Que sur la mer nous avons bu.

2208.

Ce fist Brengain, qu'i dut garder :
Lasse ! Si male garde en fist !
El n'en pout mais, quar j'ai trop pris.
Les damoiseles des anors,

2208.

Brangien y veiller aurait dû...
Mais las ! Le garder n'a pas su
Et n'y puis rien — j'en ai trop bu !
Les demoiselles des seigneurs,

2212.

Les filles as frans vavasors
Deüse ensemble o moi tenir
En mes chanbres por moi servir,
Et les deüse marïer

2212.

Les filles des grands vavasseurs
Devraient près de moi se tenir,
Dans mes appartements servir.
Et je devrais les marier

2216.

Et as seignors por bien doner.
Amis Tristran, en grant error
Nos mist qui le boivre d'amor
Nos aporta ensemble a boivre.

2216.

À des seigneurs, pour les combler.
Ami Tristan, dans quelle histoire
Nous mit celle qui nous fit boire
Ce vin d'amour à tous les deux

2220.

Mex ne nos pout il pas deçoivre. »

2220.

Elle n'a pu nous nuire mieux ! »

§ Résolutions prises par Tristan

§ Résolutions prises par Tristan

Tristran li dist : « Roïne gente,
En mal uson nostre jovente.
Bele amie, se je peüse,

Tristan lui a dit « Noble Reine
Notre jeunesse fut bien vaine.
Belle amie, si je le pouvais,

2224.

Par consel que je en eüse,
Faire au roi Marc acordement,
Qu'il pardonast son mautalent
Et qu'il preïst nostre escondit,

2224.

Et si quelqu'un me conseillait,
Avec le roi je pourrais faire
Un accord, malgré sa colère,
Et qu'il en prenne ma parole

2228.

C'onques nul jor, n'en fait n'en dit,
N'oi o vos point de druërie
Que li tornast a vilanie,
N'a chevalier en son roiaume,

2228.

Que jamais, en fait ni parole
Je n'eus avec vous de rapports
Qui aient pu lui faire du tort.
Si chevalier en son royaume

2232.

Ne de Lidan tresqu'en Dureaume,
S'il voloit dire que amor
Eüse o vos por deshonor,
Ne m'en trovast en chanp, armé.

2232.

Depuis Lidan jusqu'à Durham
Prétendait que pour vous longtemps
J'eus un amour déshonorant,
En champ clos, je l'affronterais.

2236.

Et s'il avoit en volenté,
Quant vos avrïez desrenie,
Qu'il me soufrist de sa mesnie,
Gel serviroie o grant honor,

2236.

Et si le roi Marc le voulait,
Quand votre honneur serait lavé,
Me prendre dans sa maisonnée,
Le servirais en grand honneur

2240.

Comme mon oncle et mon seignor :
N'avroit soudoier en sa terre
Qui miex le servist de sa guere.
Et s'il estoit a son plesir

2240.

En tant que mon oncle et seigneur ;
Ne serait soldat en sa terre
Qui le serve mieux à la guerre.
Mais si telle était son idée

2244.

Vos a prendre et moi de gerpir,
Qu'il n'eüst soin de mon servise,
Ge m'en iroie au roi de Frise
Ou m'en passeroie en Bretaigne,

2244.

De vous reprendre et me chasser,
Si de mon service ne veut,
Au roi de Frise irai sous peu
Ou bien passerai en Bretagne

2248.

O Governal, sanz plus compaigne.
Roïne franche, ou que je soie,
Vostre toz jorz me clameroie.
Ne vosise la departie,

2248.

Que Gouvernal, seul, m'accompagne !
Noble reine, où que je serai
Toujours à vous je penserai.
Cette séparation m'ennuie

2252.

S'estre peüst la compaignie,
Ne fust, bele, la grant soufraite
Que vos soufrez et avez faite
Tanz dis, por moi, par desertine.

2252.

J'aimais bien votre compagnie,
Mais je sais combien vous souffrez
Ce que vous avez enduré,
Si longtemps, en forêt, pour moi.

2256.

Por moi perdez non de roïne.
Estre peüses a anor
En tes chanbres o ton seignor,
Ne fust, dame, li vins herbez

2256.

Votre nom de reine, pour moi,
Avez perdu. Vous auriez pu,
Du Roi avoir l'honneur bien dû,
Dame, ne fût le vin herbé

2260.

Qui a la mer nos fu donnez.
Yseut, franche, gente façon,
Conselle moi que nos feron.

2260.

Qui sur la mer nous fut donné.
Yseut, noble, aux bonnes façons
Dites-moi ce que nous ferons !

§ Yseut : « Allons voir l'ermite »

§ Yseut : « Allons voir l'ermite »

— Sire, Jesu soit gracïez,

— Sire, Jésus soit remercié

2264.

Qant degerpir volez pechiez !
Amis, menbre vos de l'ermite
Ogrin, qui de la loi escrite
Nos preecha et tant nos dist,

2264.

Que sortir vouliez du péché !
Vous souvenez-vous de l'ermite
Ogrin qui de la loi écrite,
Nous a tant dit et enseigné

2268.

Quant tornastes a son abit,
Qui est el son de chest boschage !
Beaus amis douz, se je corage
Vos ert venuz de repentir,

2268.

Quand vous êtes chez lui allé
À la lisière de ces bois !
Si le courage, je le vois,
Vous est venu, du repentir,

2272.

Or ne peüst mex avenir.
Sire, corons a lui ariere.
De ce sui tote fianciere :
Consel nos doroit honorable,

2272.

Cela ne peut mieux advenir.
Sire, chez lui, retournons-y,
Je sais bien que cette fois-ci
Un bon conseil nous donnera,

2276.

Par qoi a joie perdurable
Porron encore bien venir. »
Tristran l'entent, fist un sospir
Et dist : « Roïne de parage,

2276.

Qui certainement nous fera
Connaitre la joie éternelle. »
Tristan soupire et dit à elle :
«  Ma Reine de haute lignée,

2280.

Tornon arire a l'ermitage.
Encor enuit ou le matin,
O le consel de maistre Ogrin,
Mandon au roi nostre talent

2280.

À l'ermitage retourner,
Devons cette nuit ou demain :
Avec le bon conseil d'Ogrin,
Au roi disons notre intention

2284.

Par brief, sans autre mandement.
— Amis Tristran, mot dites bien.
Au riche roi celestïen
Puison andui crïer merci,

2284.

Par lettre et sans autre mention.
— Ami Tristan vous dites bien.
Ô puissant dieu des chrétiens,
Nous pouvons nous remettre à lui,

2288.

Qu'il ait de nos, Tristran, ami ! »

2288.

Qu'il ait pitié de nous, ami ! »

NOTES

vin Le texte de Béroul offre ici un mot manifestement venu de l'anglais : “lovendrincs” (“love drink”), ce qui semble montrer qu'une de ses “sources” pourrait bien avoir été anglo-normande.