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SOMMAIRE

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Retour chez l'ermite Ogrin ; la lettre pour Marc.

§ Propos d'Yseut § Le message de l'ermite à Marc § Tristan prend des précautions...

L'effet du “philtre” ayant cessé, Tristan et Yseut se rendent compte de ce qu'ils ont fait, et s'en repentent. Pour sortir de la situation dans laquelle ils se trouvent, ils ont recours à l'ermite Ogrin qu'ils avaient déjà rencontré et lui demandent d'intervenir en leur faveur auprès du roi Marc. Ogrin accepte et rédige un message dans lequel, il le dit lui-même, « il faut parfois savoir mentir » ! (v. 2354). Tristan devra offrir de défendre par les armes l'honneur de la Reine, et si le roi n'accepte pas de le reprendre à son service, il s'en ira. Tristan est méfiant : il demande à Ogrin d'ajouter au message des conditions : le roi devra répondre par écrit, et placer sa réponse dans un endroit isolé où il pourra aller la prendre... (v. 2420) Contrairement à l'avis d'Ogrin, Tristan décide d'aller porter lui-même cette missive — ce qui est quelque peu contradictoire avec les craintes qu'il vient de manifester !

2289.

Arrire tornent el boschage,
Tant ont erré qu'à l'ermitage
Vindrent ensenble li amant.

2289.

Ils sont revenus sur leurs pas
À l'ermitage au fond des bois
Sont arrivés les deux amants.

2292.

L'ermite Ogrin trovent lisant.
Qant il les vit, bel les apele
(Assis se sont en la chapele) :
« Gent dechacie, a con grant paine

2292.

Ils voient l'ermite Ogrin lisant.
Quand il les voit, il les appelle :
(Ils sont assis dans la chapelle)
« Pauvres exilés qui souffrez,        

2296.

Amors par force vos demeine !
Combien durra vostre folie ?
Trop avez mené ceste vie.
Et, queles, car vos repentez ! »

2296.

L'amour vous a bien égarés !
Que durera votre folie ?
Trop avez mené cette vie
Et quelle vie ! Repentez-vous... »

2300.

Tristran li dist : « Or escoutez.
Si longuement l'avon menee,
Itel fu notre destinee.
Trois anz a bien, que rien n'i falle,

2300.

Tristan lui dit : « Écoutez-nous !
Nous l'avons si longtemps menée
Car c'était notre destinée.
Au moins trois ans sont écoulés

2304.

Onques ne nos falli travalle.
S'or poïons consel trover
De la roïne racorder,
Je ne querrai ja plus nul jor

2304.

Sans que tourments nous aient quittés.
Si conseil nous pouvons trouver
Pour reine et roi réconcilier,
Je ne serai plus serviteur

2308.

Estre o le roi Marc a seignor ;
Ainz m'en irai ançois un mois
En Bretaigne ou en Loenois.
Et se mes oncles veut soufrir

2308.

Du roi Marc comme mon seigneur.
Je m'en irai avant un mois
En Bretagne ou en Loonois.
Mais si mon oncle le voulait

2312.

Moi a sa cort por lui servir,
Gel servirai si con je doi.
.....................................
Si can mon oncle est riche roi.

2312.

À sa cour je le servirais
Je le ferais comme je dois,
........................................
Car mon oncle est un puissant roi.

2316.

Le mellor consel nos donnez,
Por Deu, sire, de ce qu'oez,
Et nos feron vos volentez »

2316.

Seigneur, un conseil donnez-nous
Sur ce que vous savez de nous,
Nous le suivrons sans hésiter ! »

§ Propos d'Yseut

§ Propos d'Yseut

Seignors, oiez de la roïne.

Seigneurs, voyez comme se jette

2320.

As piez l'ermite chiet encline,
De lui proier point ne se faint
Qu'il les acort au roi, si plaint :
« Qar ja corage de folie

2320.

La reine aux pieds de cet ermite !
Elle le prie de bonne foi
Pour qu'ils renouent avec le roi :
« Car je n'ai jamais de ma vie

2324.

Nen avrai je jor de ma vie.
Ge ne di pas, a vostre entente,
Que de Tristran jor me repente
Que je ne l'aim de bone amor

2324.

Eu l'idée de telle folie !
Pourtant je dis, sachez-le bien,
Que de Tristan ne regrette rien,
Car je l'aime de tout mon cœur

2328.

Et com ami, sanz desanor :
De la comune de mon cors
Et je du suen somes tuit fors. »
L'ermite l'ot parler. Si plore,

2328.

Comme un ami, sans déshonneur.
Quant à l'union entre nos corps,
Tous deux la repoussons très fort ! »
En l'écoutant, l'ermite pleure,

2332.

De ce q'il ot Deu en aoure :
« Ha ! Dex, beaus rois omnipotent,
Graces, par mon buen cuer, vos rent,
Qui vivre tant m'avez laisié

2332.

Ce sont des larmes de bonheur :
« Ah ! Dieu ! Roi tout-puissant,
Du fond du cœur, grâce vous rend
Pour m'avoir fait jusqu'à cette heure

2336.

Que ces deus genz de lor pechié
A moi en vindrent consel prendre.
Granz grez vos en puise je rendre !
Ge jur ma creance et ma loi,

2336.

Vivre, pour que ces deux pécheurs
Viennent auprès de moi chercher
Conseil — que je vous en sais gré !
Je vous le jure, sur ma foi,

2340.

Buen consel averez de moi.
Tristran, entent moi un petit
(Ci es venuz a mon habit),
Et vos, roïne, a ma parole

2340.

Un bon conseil aurez de moi,
Tristan ! Écoute-moi, je dis,
Puisque tu es venu ici.
Et vous, reine, écoutez-moi,

2344.

Entendez, ne soiez pas fole.
« Qant home et feme font pechié,
S'anz se sont pris et sont quitié,
Et s'aus vienent a penitance

2344.

Soyez raisonnable, ma foi !
Quand homme et femme ont fait péché,
Se sont unis, se sont quittés,
Et qu'ils s'en viennent à pénitence,

2348.

Et aient bone repentance,
Dex lor pardone lor mesfait,
Tant ne seroit orible et lait.
Tristran, roïne, or escoutez

2348.

Qu'ils font preuve de repentance,
Dieu leur pardonne leurs méfaits
Qu'ils soient horribles, qu'ils soient laids.
Tristan et vous, reine, écoutez

2352.

Un petitet, si m'entendez.
Por honte oster et mal covrir
Doit on un poi par bel mentir.
Qant vos consel m'avez requis,

2352.

Un petit peu, — foi me prêtez :
Pour mal et honte recouvrir,
Il faut parfois savoir mentir... !
Puisque conseil me demandez,

2356.

Gel vos dorrai sanz terme mis.

2356.

Je vous le donne sans tarder.

§ Le message de l'ermite à Marc

§ Le message de l'ermite à Marc

En parchemin prendrai un brief :
Saluz avra el premier chief.
A Lancïen le trametez,

Sur un parchemin j'écrirai
Et d'abord le roi saluerai.
À Lantien vous l'enverrez,

2360.

Le roi par bun salu mandez
En bois estes o la roïne ;
Mais, s'il voloit de lui saisine
Et pardonast son mautalent,

2360.

Avec votre salut, direz
Au roi qu'en ces bois demeurez
Mais que s'il veut bien oublier
Sa rancune, et reine accueillir,

2364.

Vos ferïez por lui itant
Vos en irïez a sa cort ;
N'i avroit fort, sage ne lort,
S'il veut dire qu'en vilanie

2364.

De même ferez sans faiblir,
Et que vous irez à la cour ;
S'il en est un, ou sage ou lourd,
Qui prétende que vous l'eussiez

2368.

Eüsiez prise druerie,
Si vos face li rois Mars pendre,
Se vos ne vos poez defendre.
« Tristran, por ce t'os bien loer,

2368.

Connue par malhonêteté,
Alors que Marc vous fasse pendre
Si ne pouvez vous en défendre !
Tristan, jamais, je peux le dire

2372.

Que ja n'i troveras ton per
Qui gage doinst encontre toi.
Icest consel te doin par foi.
Ce ne puet il metre en descort :

2372.

Tu ne verras à toi venir
Personne osant te défier.
Je peux donc te le conseiller !
Ceci, le roi ne peut nier :

2376.

Qant il vos vout livrer a mort
Et en feu ardoir, por le nain
(Cortois le virent et vilain),
Il ne voloit escouter plait.

2376.

Quand de mort vous a menacé
Par le bûcher, du fait du nain,
Tous, gens de cour ou bien vilains,
Qu'il refusait procès — ont vu...

2380.

Qant Dex vos an ot merci fait
Que d'iluec fustes eschapez,
Si com il est oï assez,
Que, se ne fust la Deu vigor,

2380.

Et quand Dieu vous a secouru,
Que vous vous êtes échappé,
On l'a bien dit et répété,
Si ce ne fût grâce au Seigneur

2384.

Destruit fusiez a deshonor
(Tel saut feïstes qu'il n'a home,
De Costentin entresqu'a Rome,
Se il le voit, n'en ait hisdor,

2384.

Vous fussiez mort en déshonneur.
Et votre saut, il n'est nul homme
De ce Cotentin jusqu'à Rome,
Qui ne le voit sans en frémir !

2388.

Iluec fuïstes par poor.
Vos rescosistes la roïne,
S'avez esté pus en gaudine.
De sa terre vos l'amenastes,

2388.

C'est la peur qui vous a fait fuir.
Puis la reine avez secouru,
En la forêt avez vécu.
Vous l'aviez menée de sa terre

2392.

Par mariage li donastes.
Tot ce fu fait, il le set bien ;
Nocie fu a Lencïen
Mal vos estoit lié a fallir,

2392.

Pour avec lui mariage faire.
Et ce fut fait, il le sait bien.
La noce fut faite à Lantien
L'abandonner vous n'avez pu

2396.

O lié vosistes mex fuïr.
S'il veut prendre vostre escondit,
Si qel verront grant et petit,
Vos li offrez a sa cort faire.

2396.

Fuir avec elle, il vous fallut !
S'il accepte votre demande
Pour que justice l'on vous rende,
Vous le ferez devant sa cour,

2400.

Et se li venoit a viaire,
Qant vos serez de lui loiaus,
Au loement de ses vasaus
Preïst sa feme la cortoise...

2400.

Et s'il l'accepte sans détour,
Ayant vu votre loyauté
Devant ses vassaux assemblés
Qu'il reprenne sa noble épouse !

2404.

Et, se savez que lui n'en poise,
O lui serez ses soudoiers,
Servirez le mot volentiers.
Et s'il ne veut vostre servise,

2404.

Si à cela il ne s'oppose,
À son service vous mettrez.
Vous le servirez volontiers.
Et si votre service il refuse,

2408.

Vos passerez la mer de Frise,
Iroiz servir un autre roi.
Tex est li brief. — Et je l'otroi.

2408.

Vous passererz la mer de Frise
Pour servir chez un autre roi.
Voici la lettre que je vous fais. 

§ Tristan prend des précautions

§ Tristan prend des précautions...

Tant ai plus mis, sire Ogrin,

— Sire Ogrin, je voudrais bien

2412.

Vostre merci, el parchemin,
Que je ne m'os en lui fïer :
De moi a fait un ban crïer.
Mais je li prié, com a seignor

2412.

Voir un ajout au parchemin,
Car je ne peux à lui me fier :
Un ban contre moi fit crier !
Je le prie donc, mon bon seigneur,

2416.

Que je mot aim de bone amor,
Un autre brief reface faire,
Si face escrire tot son plaire ;
A la Croiz Roge anmi la lande,

2416.

Celui que j'aime de tout coeur,
Qu'une autre lettre fasse écrire
Où il me dise son désir ;
Et qu'à la Croix-Rouge, en plein champ

2420.

Pende le brief, si le commande.
Ne li os mander ou je sui,
Ge criem qu'il ne me face ennui.
Ge crerai bien, qant je l'avrai.

2420.

Mette sa lettre que j'attends :
Je n'ose lui dire où je suis...
Car je crains d'avoir des ennuis !
À sa lettre je me fierai,

2424.

Le brief : qant qu'il voudra ferai.
Maistre, mon brief set seelé !
En la queue escriroiz : Vale !
A cest foiz je n'i sai plus. »

2424.

Ce qu'il voudra, je le ferai.
Maître, cette lettre scellez !
Sur le ruban mettez : “Vale” !
Je n'ai rien d'autre à ajouter. »

2428.

Ogrins l'ermite lieve sus,
Pene et enque et parchemin prist,
Totes ces paroles i mist.
Qant il out fait, prist un anel,

2428.

Ogrin l'ermite s'est levé,
Parchemin, encre et plume a pris,
Et tout cela il a écrit,
Et prend un anneau pour finir,

2432.

La pierre passot el seel.
Seelé est, Tristran le tent,
Il le reçut mot bonement.
« Quil portera ? » dist li hermites.

2432.

Et presse la pierre en la cire.
Le sceau mis, à Tristan le tend,
Qui le reçoit, il est content !
« Qui le portera ? » dit l'ermite.

2436.

« Gel porterai. — Tristran, nu dites.
— Certes, sire, si ferai bien,
Bien sai l'estre de Lancïen.
Beau sire Ogrin, vostre merci,

2436.

« Moi, dit Tristan.— Non, dit l'ermite.
— Ma foi Sire, le ferai bien,
Je connais le pays de Lantien !
Seigneur Ogrin, me l'accordez :

2440.

La roïne remaindra ci ;
Et anevois, en tens oscur,
Qant li rois dormira seür,
Ge monterai sor mon destrier,

2440.

La reine ici doit demeurer.
Moi, quand sera tombée la nuit,
Que le roi sera endormi,
J'enfourcherai mon destrier

2444.

O moi merrai mon escuier.
Defors la vile, a un pendant :
La decendrai, s'irai avant.
Mon cheval gardera mon mestre,

2444.

En emmenant mon écuyer
Près de la ville, sur un sommet
Je descendrai, et m'en irai.
Lui, mon cheval me gardera

2448.

Mellor ne vit ne lais ne prestre. »

2448.

De meilleur, il n'y en a pas ! »

NOTES

Vale La formule finale habituelle en latin “Porte-toi bien !”