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SOMMAIRE

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Tristan rappelle ce qu'il fit pour Marc

121.

Li fel covert Corneualeis
Or en sont lié et font gabois.
Or voi je bien, si con je quit,

121.

Les mauvaises gens de Cornouailles
S'en réjouissent, et nous raillent.
Je crois bien, à ce qu'il me semble,

124.

Qu'il ne voudroient que o lui
Eüst home de son linage.
Mot m'a pené son mariage.
Dex ! porquoi est li rois si fol ?

124.

Qu'ils ne veulent le voir ensemble
Avec d'autres de son lignage.
Il m'a peiné par son mariage.
Dieu ! Pourquoi le roi est-il fou ?

128.

Ainz me lairoie par le col
Pendre a un arbre qu'en ma vie
O vos preïsse druërie.
Il ne me lait sol escondire.

128.

J'aimerais mieux, la corde au cou
À un arbre me faire pendre
Qu'auprès de vous grand plaisir prendre.
Il m'a justice refusée,

132.

Por ses felons vers moi s'aïre.
Trop par fait mal qu'il les en croit.
Deceü l'ont, gote ne voit.
Mot les vi ja taisant et muz,

132.

Ses sbires l'ont de moi fâché.
Il a tort, car il les écoute,
Ils l'ont trompé, il n'y voit goutte.
Tous bien muets, je les ai vus,

136.

Qant li Morhot fu ça venuz,
Ou nen i out uns d'eus tot sous
Qui osast prendre ses adous.
Mot vi mon oncle iluec pensif,

136.

Quand le Morholt s'en est venu,
Il n'en est pas un seul d'entre eux
Qui se soit montré valeureux.
Mon oncle en est resté pensif :

140.

Mex vosist estre mort que vif.
Por s'onor croistre m'en armai,
Combati m'en, si l'en chaçai.
Ne deüst pas mis oncles chiers

140.

Il se voyait plus mort que vif.
Pour son honneur me suis armé
J'ai combattu et l'ai chassé.
Mon oncle sur moi ne doit pas

144.

De moi croire ses losengiers.
Sovent en ai mon cuer irié.
Pensë il que n'en ait pechié ?
Certes, oïl, n'i faudra mie,

144.

Écouter ces conseillers-là.
J'en suis très en colère encore !
Croit-il qu'il n'en aura remords ?
Il en éprouvera, certes, oui.

148.

Por Deu, le fiz sainte Marie,
Dame, ore li dites errant,
Qu'il face faire un feu ardant ;
Et je m'en entrerai el ré :

148.

Par Dieu, fils de Sainte Marie,
Dites-lui quand vous le pourrez
Qu'il fasse un grand feu sans tarder,
Et j'entrerai dans le brasier !

152.

Se ja un poil en ai bruslé
De la haire qu'avrai vestu,
Si me laist tot ardoir u feu.
Qar je sai bien n'ert de sa cort

152.

Si un seul poil vient à griller
De la haire que j'aurai mise
Qu'il me brûle tout à sa guise.
Car je sais que de ces gens-là

156.

Qui a batalle o moi s'en tort.
Dame, por vostre grant franchise,
Donc ne vos en est pitié prise ?
Dame, je vos en cri merci :

156.

Nul contre moi ne combattra.
Dame, par générosité
N'êtes-vous prise de pitié ?
Dame, écoutez, je vous en prie,

160.

Tenez moi bien a mon ami.
Qant je vinc ça a lui par mer
Com a seignor i vol torner. 

160.

Parlez pour moi à mon ami !
Quand je vins vers lui par la mer
De lui mon seigneur voulais faire.

NOTES

Morhot Redoutable guerrier irlandais qui exige un tribut du roi Marc de Cornouailles. Une sorte de version du “Minotaure” de l'antiquité, et l'on peut alors associer Tristan à Thésée.

haire Grossière chemise de poils de chèvre, de crin, portée à même la peau par esprit de mortification et de pénitence.” (Dict. Petit Robert)