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Nouveau complot des  “trois barons”.

3028.

Oiez des trois, que Dex maudie,
Par qui Tristran en est alez :
Par eus fu mot li rois malez.
Ne tarja pas un mois entier,

3028.

Les trois maudits — Dieu les rappelle !
À cause d'eux il fut chassé
Et avec le roi s'est fâché !
Sachez qu'un mois n'était passé

3032.

Que li rois Marc ala chacier,
Et avoc lui li traïtor.
Or escoutez que font cel jor :
En une lande, a une part,

3032.

Quand Marc s'en est allé chasser
Et qu'avec lui ils sont allés.
Ce qu'ils ont fait vous le saurez !
Dans une lande, quelque part,

3036.

Ourent ars li vilain essart ;
Li rois s'estut es bruelleïz,
De ses buens chiens oï les cris.
La sont venu li troi baron,

3036.

Les vilains brûlaient un essart.
Le roi s'arrête sur le brûlis :
Car de ses chiens entend les cris.
Les trois barons sont arrivés

3040.

Qui le roi mistrent a raison :
« Rois, or entent nostre parole.
Se la roïne a esté fole,
El n'en fist onques escondit...

3040.

Au roi ils ont voulu parler :
« Roi, écoute donc ce qu'on te dit !
Si la reine a fait des folies,
Jamais ne s'en est repentie.

3044.

S'a vilanie vus est dit ;
Et li baron de ton païs
T'en ont par mainte fois requis,
Qu'il vuelent bien s'en escondie

3044.

On vous plaint de sa vilenie.
Et les barons de la contrée
Bien souvent te l'ont demandé :
Qu'elle prouve à tous que Tristan

3048.

Qu'ou Tristran n'ot sa druërie.
Escondire se doit c'on ment.
Si l'en fai faire jugement
Et enevoies l'en requier,

3048.

Et elle ne furent amants.
Elle doit prouver qu'on vous ment,
Et se prêter au jugement.
Tu devrais le lui demander

3052.

Priveement a ton couchier.
S'ele ne s'en veut escondire,
Lai l'en aler de ton enpire.  »
Li rois rogi, qui escouta :

3052.

En privé, à votre coucher.
Si elle ne veut se justifier,
Ton royaume fais lui quitter ! »
Le roi en l'entendant rougit.

3056.

« Par Deu ! seignors Cornot, mot a
Ne finastes de lié blasmer.
De tel chose l'oï ci reter
Que bien peüst remaindre atant.

3056.

« Par Dieu, Seigneurs de ce pays,
Vous ne cessez de la blâmer !
Une chose lui reprochez
Qui aurait pu en rester là.

3060.

Dites se vos alez querant
Que la roïne aut en Irlande.
Chascun de vos que li demande ?
N'offri Tristran li a defendre ?

3060.

Votre désir est-il bien là :
Que la reine parte en Irlande ?
Chacun en fait-il la demande ?
Tristan a voulu la défendre,

3064.

Ainz n'en osastes armes prendre.
Par vos est il hors du païs.
Or m'avez vos du tot sorpris.
Lui ai chacié : or chaz ma feme ?

3064.

Vos armes n'avez osé prendre !
Vous l'avez fait partir d'ici...
Vous m'avez là beaucoup surpris.
Lui chassé, maintenant ma femme ?

3068.

Cent dehez ait par mié la cane
Qui me rova de lui partir !
Par Saint Estiene le martir,
Vos me sorquerez, ce me poise.

3068.

Cette bouche fut bien infâme,
Qui me dit de le faire fuir !
Par Saint Étienne le martyr,
Vous exagérez, ça m'ennuie,

3072.

Quel mervelle, que l'en si toise !
S'il se mesfit, il en est fort.
N'avez cure de mon deport.
O vos ne puis plus avoir pes.

3072.

Taisez-vous donc, je vous en prie !
Il le regrette, s'il a eu tort.
Vous vous moquez de mon confort,
Par vous je ne suis pas en paix !

3076.

Par Saint Tresmor de Caharès,
Ge vos ferai un geu parti :
Ainz ne verroiz passé marsdi
(Hui est lundi), si le verrez.  »

3076.

Par saint Tresmor de Caharès,
Je vous en ferai le pari :
Avant que soit passé mardi
(nous sommes lundi) — le verrez ! »

3080.

Li rois les a si effreez
Qu'il n'i a el fors prengent fuie.
Li rois Marc dist : « Dex vos destruie,
Que si alez querant ma honte !

3080.

Le roi les a tant effrayés
Qu'ils ne songent plus qu'à s'enfuir.
Marc dit : « Dieu devrait vous détruire
Vous qui ne cherchez que ma honte !

3084.

Por noient, certes, ne vos monte :
Ge ferai le baron venir
Que vos avïez fait fuïr.  »
Qant il voient le roi marri,

3084.

Vous n'en tirerez pas bon compte :
Ce baron ferai revenir,
Que vous aviez su faire fuir. »
Quand ils voient le roi en colère,

3088.

En la lande, sor un larri,
Sont decendu tuit troi a pié,
Le roi lessent el chanp, irié.
Entre eus diënt : « Que porron faire ?

3088.

Dans la lande, en une jachère,
Ils ont mis tous trois pied à terre,
Laissant le roi à sa colère.
« Que faire ?  » se demandent-ils.

3092.

Li rois Marc est trop deputaire ;
Bien tost mandera son neveu,
Ja n'i tendra ne fei ne veu.
S'il ça revient, de nos est fins :

3092.

« Le roi Marc est trop indocile,
Il fera venir son neveu ;
Rien n'y fera ni foi, ni voeux.
Et s'il revient, c'est notre fin !

3096.

Ja en forest ne en chemin
Ne trovera nul de nos trois
Le sanc n'en traie du cors, frois.
Dison le roi or avra pes,

3096.

Jamais, en forêt ni chemin,
Ne trouvera nul de nous trois
Sans qu'il le saigne et laisse froid.
Disons au roi qu'il aille en paix,

3100.

N'en parleron a lui jamès.  »
Enmié l'essart li rois s'estot
La sont venu ; tost les destot,
De lor parole n'a mes cure.

3100.

Que nous n'en parlerons jamais. »
Le roi en cet essart resté,
Ils sont revenus le trouver.
Ne voulut plus les écouter.

3104.

La loi qu'il tient de Deu en jure
Tot souavet entre ses denz :
Mar fu jostez cil parlemenz.
S'il eüst or la force o soi,

3104.

Par la loi de Dieu, s'est juré,
À voix très basse, entre ses dents :
Qu'ils paieront leurs propos méchants.
Si la force eût, de son côté,

3108.

La fusent pris, ce dit, tuit troi.
« Sire, » font il, « entendez nos :
Marriz estes et coroços
Por ce que nos dison t'anor.

3108.

Les eût fait prendre et arrêter.
« Sire », font-ils, « Écoutez-nous !
Vous êtes fâché, en courroux,
Quand nous défendons votre honneur !

3112.

L'en devroit par droit son seignor
Consellier : tu nos sez mal gré.
Mal ait qant qu'a soz son baudré
Cil qui te het ! Cil s'en ira,

3112.

On doit bien aider son seigneur,
Pourtant, tu ne nous en sais gré.
Maudit soit tout ce qui est
Sous le baudrier de celui-là !

3116.

Je mar o toi s'en marrira,
Mais nos, qui somes ti feel,
Te donions loial consel.
Quant ne nos croiz, fai ton plaisir :

3116.

Il doit partir et s'en plaindra.
Mais nous qui sommes tes féaux,
Nous te conseillons comme il faut.
Si tu ne nous crois, à ton gré

3120.

Assez nos en orras taisir.
Icest mal talent nos pardonne.  »
Li rois escoute, mot ne sone,
Sor son arçon s'est acoutez,

3120.

Tu ne nous entendras parler,
Et veuille bien nous pardonner ! »
Le roi, à l'arçon accoudé,
Sans mot dire, les a écoutés,

3124.

Ne s'est vers eus noient tornez :
« Seignors, mot a encor petit
Que vos oïstes l'escondit
Que mes niés fist de ma mollier :

3124.

Sans même vers eux se tourner.
« Seigneurs, à peu de temps d'ici
Vous vîtes lancé le défi
Pour ma femme, par mon neveu.

3128.

Ne vosistes escu ballier.
Querant alez a terre pié :
La meslee des or vos vié.
Or gerpisiez tote ma terre.

3128.

Le combat vous plaisant fort peu,
Vous avez agi lâchement.
Désormais, je vous le défends !
Mes terres, maintenant quittez !

3132.

Par Saint André que l'en vet querre
Outre la mer, jusqu'en Escoce,
Mis m'en avez el cuer la boce,
Que n'en istra jusqu'a un an :

3132.

Par saint-André, qu'on va chercher
Jusqu'en Écosse, par la mer,
Vous m'avez fait le cœur amer,
Ne l'oublierai avant un an :

3136.

G'en ai por vos chacié Tristran.  »

3136.

Car pour vous j'ai chassé Tristan. »